CHOSES MILITAIRES
Un de nos jeunes chrétiens vient de passer ses examens de bachelier, pour être officier dans l'armée chinoise, ce qui n'exige, paraît-il, que peu d'études préalables. Je l'ai vu arriver le visage rayonnant, velu des superbes habits de sa nouvelle dignité, chapeau pointu, mais encore sans boulons, bottes en étoffe à la blanche semelle de feutre, avec une gracieuse pèlerine chnmarrée de dorures sur les épaules. 11 est venu en palanquin ; un domestique, portant
DEUX ANS EN CHINE 3"il
nne couverture rouge, le précédait. La couverture a été étendue à mes pieds ; le futur guerrier s'est agenouillé dessus et m'a fait le A'o/n, trois profondes prosternations, touchant de son front chaque fois la couverture. Puis il m'a demandé d'aller à l'église offrir ses actions de grâces à Notre-Seigneur. Il était en grande cérémonie et, sans quitter son chapeau mandarinal, il s'est prosterné devant le Saint-Sacremenl; puis il a renouvelé le A'o/(; devant les statues de la sainte Vierge et de saint Joseph.
J'ai rarement vu quelqu'un aussi content que ce brave jeune homme. Je lui ai fait mes compliments sinci''res et il est reparti enchanté.
Je me suis informé de la manière dont se passent ces examens militaires. C'est vraiment très curieux et vous diriez assurément que je vous en impose si je ne pouvais vous citer un décret de l'impératrice. La Chine semble bien n'avoir pas beaucoup profité de la grande leçon que lui a donnée le Japon il y a quelques années. En lisant ce décret, on devient rêveur et on se demande si réellement l'on vit à l'aurore duxx^siècle. En voici quelques extraits:
« Le vice-roi de Nankin, Lieou, nous a exposé que les sciences militaires, telles que la lactique, la fortification, etc., exigent une certaine culture intellectuelle et il propose en conséquence de faire un choix entre les gradés militaires que l'on enverrait aux écoles pour développer leur intelligence. »
Mais l'impératrice douairière ne l'entend pas de cette ■oreille.
" La bravoure, dit-elle, est ce qu'on attend des gradés
militaires. Quel besoin y a-t-ilde leur donner une inslruclion spéciale? Dans un supplément à son mémoire, le viceroi Lieou nous demande de faire cesser dans les corps d'armée provinciaux les exercices du tir à l'arc, à pied et à cheval, ainsi que ceux du bouclier, et de les remplacer par des exercices d'armes à feu... Nous ordonnons qu'on ne délibère pas sur la demande susdite. Puisque avec l'arc et les flèches les Tartares ont conquis la Chine, pourquoi changer la tactique traditionnelle ? »
J'ai pu me procurer les noms des différents grades de l'armée chinoise ; mes lecteurs seront peut-être heureux de les connaître.
L'échelle hiérarchique est ainsi constituée :
Pa-tsoung, sous-lieutenant, mandarin militaire de la 9" classe : boule d'argent au chapeau ; boucle du ceinturon en corne; broderie pectorale: un ours tacheté;
Tsien-tsoimg , lieutenant, mandarin militaire de la 9^ classe (1" degré) : boule d'or au chapeau, boucle du ceinturon en corne; broderie pectorale : un phoque ;
Choî<-pée, capitaine en 2% mandarin militaire de la 8'^ classe: boule d'or uni au chapeau, boucle du ceinturon en argent; broderie pectorale : un ours tacheté ;
Toussé, capitaine en 1", mandarin militaire de la 7" classe : boule de pierre de lune au chapeau, boucle du ceinturon en nacre ; broderie pectorale: un chat-tigre;
Yo-hi, chef de bataillon, mandarin militaire de la 6" classe : boule decri.stal au chapeau, boucle du ceinturon en or uni, boutons d'attache en argent; broderie pectorale : un ours ;
l'aan-lxiang^ lieutenant-colonel, niau daiin militaire delà 5° classe : boule de lapis-lazuli au chapeau, boucle du ceinturon en or ciselé, boulons d'attache en argent ; broderie pectorale: un tigre;
Tou-tsniiig, colonel, mandarin militaire de la 4" classe : boule de saphir au chapeau, boucle du ceinturon en or ciselé; broderie pectorale : un léopard;
TsoïKj-ping, général de brigade, mandarin militaire de la 3" classe : boule de corail au chapeau, boucle du ceinturon en or et rubis ; bi"oderie pectorale : un lion ;
Ti-tou ou Too-J'aï, général de division, mandarin de la 2^ classe : boule de pierre rouge transparante ou de rubis au chapeau, boucle de jade et rubis à la ceinture; broderie pectorale : une licorne ;
Tslanrj-tchouane , général en chef, mandarin militaire de la 1" classe : mêmes insignes; broderie pectorale: un dragon écarlate.
Une épée, \eki-em, déforme particulière, enrichie d'or et de jade, est l'insigne du commandement suprême. Un officier, dont c'est la fonction spéciale, la porte à la main, engainée dans son fourreau, devant le généralissime.
La solde des officiers de l'armée chinoise est, en général, élevée; elle varie de 300 à 3.200 francs par mois, du sous-lieutenant au général en chef.
On fait, dans cette armée, un usage immodéré de pavillons. On en compte un par compagnie: rouge pour les troupes à pied, blanc pour la cavalerie, noir pour l'artillerie; chaque pavillon porte en exergue, sur le fond de l'étolfe, les deux caractères de l'alphabet qui signifient
« canon »; mais, seul, le grand pavois impérial, triangulaire, en soie jaune, est écussonné du dragon chinois.
Si les décrets impériaux avaient le pouvoir de déraciner les abus et de combler les lacunes nombreuses de l'armée chinoise, celle-ci ne laisserait rien à désirer ; car ils pleuvent, ces décrets. Voici quelques spécimens de cette littérature, dont l'efficacité semble fort douteuse; mais... faute de mieux !...
DE l'armée