‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 59 sur 115 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Anniverîaire de la balaille navale de ■< Pagoda-Anchorage ■•. — L'amiral Courbet. — Choses militaires. — Les grades de l'armée chiDoise. — Décret impérial. — Autre décrel sur le Saint-Edit. — Le Saint-Edit de l'empereur Kang-Hi.

Le 23 août 1899 a ramené le quinzième anniversaire de la bataille navale dans laquelle Tamiral Courbet détruisit la Hotte chinoise près de Pagoda-Anchorage. Plusieurs milliers de Chinois y perdirent la vie. Les corps qui furent rejetés sur le rivage furent enterrés dans d'immenses fossés creusés près de l'emplacement de l'ancienne chapelle catholique de l'arsenal et une pagode commémorative y fut élevée aux frais du Gouvernement Chinois. Elle renferme une statue de Boudha et celles de quelques dieux chinois. On y voit surtout un nombre considérable de tablettes artistement travaillées et dorées à profusion.

Ordinairement celte pagode est fermée et les environs sont, déserts; mais, le 23 août, c'était difFérenl. Dès la veille elle était magnifiquement illuminée, ainsi que le pont en bois qui relie la terre ferme à l'ile de Pagoda.

Des sampans au large sur le fleuve, aux endroits où les navires chinois furent coulés, étaient également couverts de lumières. C'était, sans doute, pour indiquer la route aux esprits et les convoquer à la pagode, où, en effet, il y avait grande fêle en leur honneur. D'abord les inévitables-

pétards, puis une grande procession dans laquolle une trentaine de statues de dieux et de génies chinois étaient portées en palanquins, précédées et suivies de drapeaux militaires et d'oritlammes de toute sorte, accompagnés d'une musique assourdissante de gongs, de clochettes et de tamtams.

Un groupe de cinq statues de grandeur naturelle attira surtout mon attention. Celle du centre représentait un guerrier qu'on avait voulu faire imposant et redoutablemais il était presque aussi grotesque que ses quatre assesseurs; car il avait la moitié du corps, la moitié de la barbe et des cheveux peinte en rouge et l'autre moitié en noir. Je suppose que c'était le dieu de la guerre. L'état-major qui l'entourait était comique et grotesque au possible, les poses étaient risibles, les figures ricanantes, horribles; l'un lirait une langue de 10 centimètres de long; un autre roulait des yeux de démon, en faisant des contorsions indescriptibles.

Vers neuf heures du matin, je fus témoin d'un service solennel à la pagode, dont les larges portes étaient toutes grandes ouvertes.

Au fond, devant l'autel dont les tablettes dorées étincelaient au milieu des lumières, douze bonzes venus de Gou-shan se tenaient tour à tour debout et à genoux, en chantant des paroles qu'ils avouent eux-mêmes ne pas comprendre. Ils frappaient en même temps avec un petit marteau de bois sur des g-ongs, des cloches en métal et en bois. Le tout formait, à une certaine dislance, une harmonie mélancolique d'un certain cachet. Sur leur habit ordinaire,

ces bonzes portaient une pièce d'étotfe rouge à grands carreaux noirs qui descendait de l'épaule gauche jusqu'à terre. Elle était brillante, toute neuve et donnait à ces hommes à la tète rasée une apparence étrange. Ils étaient aussi recueillis, aussi pénétrés de l'importance de l'office qu'ils remplissaient que les plus pieux novices que j'aie jamais vus.

Derrière les bonzes et au milieu de la pagode était dressée une grande table présidée par un gros Boudha doré, à la panse énorme débordant sur ses jambes croisées. Des centaines de petites coupes couvraient cette table. C'était manifestement un festin préparé aux esprits. Je pus me rendre compte des idées des Célestes sur la nourriture des âmes. Chaque coupe contenait un peu de liquide gluant dans lequel trempaient les choses les plus diverses, une petite orange verte, une poire, un letclù, des fleurs, quelques grains de riz, des bonbons, tous les légumes et fruits de la saison, mais en très petite quantité. Les Chinois pensent sans doute que l'essence des choses suffit aux esprits; or, disent-ils, l'essence du riz se trouve aussi bien dans un grain que dans un picul (charge d'un homme) ; donc il suffit de donner un grain aux mânes des ancêtres. Tout autour de l'édifice il y avait aussi une ou plusieurs coupes devant chaque tablette.

Des statues sans nombre de dieux et déesses du Céleste-Empire étaient rangées tout autour, entourées de lumière et de fieurs en papier, .d'inscriptions et d'orillammes.

J'observai sur un plateau une Iclc de cochon dans la

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gueule duquel on avait placé la queue de l'animal. Que peul bien signifier cela, demandai-je au docteur anglais que je rencontrai peu après? — » Vous ne comprenez pas, me dit-il, c'est bien simple. Dans le programme de la fête, il y a un sacrifice de porc qui doit être offert aux génies ou aux mânes des marins. Or offrir un porc est une chose coûteuse d'abord, et ensuite assez ennuyeuse. C'est bien plus expédilif et moins cher d'aller prendre une tête et une queue de cochon chez le charcutier. Ces deux extrémités de l'animal leprésentent pour les esprits le porc tout entier, se sont dit les Chinois, comme le papier doré représente l'or, comme une grande jarre remplie de sable, recouverte d'une poignée de riz, est supposée être pour les âmes une offrande princière, comme pour nous, Européens, nous disent-ils, un chèque représente une somme d'argent. » — C'est en effet fort convaincant!

C'est dans cette baie, devant laquelle je passe presque tous les jours, que, le 18 Juillet 1884, l'amiral Courbet vint mouiller avec ceux de ses vaisseaux dont le tirant d'eau lui avait permis de franchir la barre du fieuve et de le remonter. Il avait aussi deux torpilleurs.

Il s'agissait de faire expier leur perfidie aux Chinois qui jetaient des milliers de pirates sur le Tonkin et nous créaient des difficultés et des dépenses sans fin. Il fallait enfin les obliger à tenir des engagements dont ils se moquaient manifestement.

Le Gouvernement Français, sur les représentations énergiques de l'amiral, n'avait pas vu d'autre moyen pour sauvegarder nos intérêts et notre honneur que d'envoyer un

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ullimalum à la Chine avec menace, s'il n'était accepté, de bombarder ses ports et de détruire cette marine que nous lui avions construite, au moins en partie.

Les Chinois ne semblent pas avoir pris cet ultimatum au sérieux. Ils furent très étonnés de voir l'amiral s'établir sous la gueule de leurs canons. Ils ne s'étaient pas opposés à son passage, afin de le conserver prisonnier, lui et ses navires, si les négociations n'aboutissaient pas.

Enfin, le 22 août, les négociations rompues, l'amiral fait rassembler les commandants de ses navires; chacun connaît son devoir, tous sont au poste de combat. Courbet n'a plus rien à dire? Mais si... Le génie de cet homme a trouvé un secret. » Bien si)nple », dira-t-on peut-être. Si simple en effet que personne ne l'a remarqué parmi tous ses biographes, et qu'un officier nous l'a transmis, avec bienveillance, il y a quelques semaines.

Le signal du bombardement devait être donné à midi, 8 23 août; à onze heures, l'amiral fait régler, sur sa propre montre, celles de tous les commandants : « A onze heures trois quarts, vous lèverez l'ancre sans bruit et vous attendrez le signal. » — C'est fait. — Les officiers rejoignent les bâtiments et Courbet, debout sur If VoUa, considère les formidables défenses, avec les centaines de canons braqués sur nos vaisseaux et dont les artilleurs rectifient le tir et le pointage depuis des semaines! Quelle situation! La petite fiotte bloquée, mitraillée, sera vite anéantie! .\ussi, lorsque l'amiral avertit le commandant des forces chinoises qu'il ouvrira le feu à midi ; » A

midi cinq minutes, avail répondu l'ennemi, il ne restera pas un do vos bâtiments devant l'arsenal! »

A midi moins cinq minutes, la fusée-signal part du Volta ; aussitôt toutes les batteries chinoises couvrent la flotte de leurs feux; pas un coup ne porte!... Le léger déplacement des navires, qui viennent de lever l'ancre, a suffi pour rendre inutiles les savantes combinaisons des pointeurs!... Cette mesure si simple, due à la méditation profonde qui réglait toutes les décisions de l'amiral, avait sauvé la liotte et allait assurer la victoire!

Nos obus, au contraire, portent à coup sûr; cinq jonques chinoises sont déjà coulées pendant que les torpilleurs détruisent deux puissants vaisseaux; les navires, sous l'action de notre tir très bien dirigé, sombrent de toutes parts ou sont incendiés. — Les Chinois, en proie à une terreur folle, abandonnent leurs bâtiments que l'incendie dévore; seules, quelques canonnières, grâce à leur faible tirant d'eau, remontent la rivière et parviennent à se mettre à l'abri. — A cinq heures, la flotte chinoise n'existait plus; neuf navires et douze jonques de guerre étaient coulés; à six heures, les feux des batteries de l'arsenal, sur lesquelles avail été dirigé le tir de la flotte française, étaient éteints; l'amiral faisait bombarder l'arsenal'.

Quelques jours furent employés à faire le siège de chaque batterie, à mettre leurs pièces hors d'état et à repêcher les torpilles dont le chenal était parsemé.

Lorsque l'amiral se fut assuré que la passe était libre,

I. D'après certains auteurs, sur 2118 l)atailles navales, la marine française a vaincu 220 fjis, a été d'^'aile 21 fois. Il y eut 17 affaires indi'tises.

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il fit chauffer à haute pression et se laiH'a à toute vitesse dans \e goulet, bombardant successivement les batteries sur son passage. Il rejoignait ensuite le Bayard, d'un trop fort tirant d'eau pour remonter le fleuve Min ; mais l'équipage du Volta, qu'il montait pendant la bataille, offrit à son glorieux chef un ruban avec le nom du Voila; l'amiral le porta toujours depuis à son chapeau.

De nombi'eux témoignages d'admiration et de sj'mpalhie parvinrent à Courbet de tous les points de la France ; pour lui, dans sa foi fervente, il remercie le Seigneur de l'avoir soutenu dans sa tâche difficile, et demande à sa sœur de faire brûler un cierge devant la Vierge de la cathédrale d'Abbeville, qui l'avait si bien préservé du danger'.

Je tiens d'un missionnaire de Shang-haï qu'en partant de cette ville avec son escadre, huit ou dix jours avant la bataille dePagoda-Anchorage, l'amiral lui envoya 100 dollars en lui demandant de faire offrir le saint sacrifice de la messe et de prier pour lui avec ferveur, afin que Dieu voulût bien bénir les armes de la France.

L'amiral Courbet, l'une des plus pures gloires de la marine française, mourait aux Pescadores le 10 juin 1885, entre les bras de son aumônier, après avoir pieusement reçu les derniers sacrements.

Quelle idée eurent alors les Chinois et que pensent-ils encore aujourd'hui delà bataille navale de Pagoda-Anchorage? Suivant leur habitude, ils mentirent effrontément. Quelques jours après l'événement, paraissait une caricature

1. Itiorluirc sur l' Amiral-Courbet, par le coiiilc do Lionval.

de la bataille navale, qui élait répandue à profusion dans toute la Chine et par laquelle le bon peuple était informé que les Français avaient été anéantis. Voici la légende qui se lisait au bas de cette image :

» Le 3 de la 7""' lune [23 août), à deux heures après midi, les escadres chinoise et française ouvrirent le feu; le bruit du canon montait jusqu'au ciel ; après trois heures de combat, huit vaisseaux étaient coulés, trois franc^-ais et cinq chinois. Le lendemain, à huit heures du matin, la lutte recommença et dura cinq heures. Cette fois, les Chinois coulèrent un cuirassé monté par un amiral et trois autres navires ; après quoi, lançant leurs brûlots poussés par un vent favorable, ils incendièrent encore un vaisseau et tuèrent un grand nombre de marins. Il ne restait plus aux Français que le vaisseau amiral mouillé en dehors de la passe et trois autres près de la tour de l'observatoire. La tour, le dock et l'arsenal ont été brûlés. Deux forts ontcontinué le combat jusqu'au huitième jour; à ce moment les vaisseaux français ont été coulés tous en même temps. Les Français ont perdu 3. 000 hommes ; quelques Chinois aussi ont été tués. Que chacun montre partout le même courage : bientôt les diables de France auront peur de nous et nous pourrons célébrer ensemble notre victoire. »

Si l'histoire de la Chine est faite d'après de semblables documents, il vaut autant ne pas l'étudier.

En dépit de ce que pouvaient écrire les Chinois, la France avait remporté la plus complète victoire. Les 3.000 tués n'étaient pas des diables de France, maisbien des Célestes. Nous n'avions perdu que 4 ou 5 hommes et n'avions pas

nièine à déplorer d'avarie sérieuse à un seul de nos vaisseaux. Nous pouvions à bon droit espérer que justice nous serait rendue parla Chine, qui cesserait aussi denous nuire à la frontière du Tonkin. Nos vaisseaux victorieux sortaient donc fièrement du Min, après avoir semé la terrenr derrière eux.

Mais la France avait-elle pensé aux conséquences que cet acte énergique pouvait avoir pour les missions de Chine en général et celles du Fo-Kien en particulier?

Un ancien missionnaire du Fo-Kien, le P. liurno, écrivait de Hong-Kong, le 12 octobre 1884 : « Ces faitsd'armes, glorieux pour la France, ont eu malheureusement sur la mission du Fo-Kien un contre-coup douloureux

<( Il paraît que le Chinois, tout en se préparant au combat, ne pensait pas que la France irait si loin dans ses représailles et se déciderait à détruire leur flotte; aussi ce coup de force les a remplis de stupeur. Ils ont été pétrifiés quand ils ont vu que leurs beaux navires de guerre avaient été coulés en si peu de temps. Les lettres chinoises portent le nombre de leurs morts jusqu'à 3.000. Grâce à l'incurie ordinaire de ce peuple, quantité de cadavres rejetés par le fieuve et laissés sans sépulture répanilaienl une odeur fé'.ide. Du petit nombre de nos chrétiens engagés dans l'escadre cliinoise, 11 ont trouvé la mort sous les coups de l'artillerie française

<' Que vous dire maintenant des glorieuses et terribles journées des 23 et HA août? Une fois les Français partis, les Chinois exaspérés ont exhalé leur haine contre les chré-

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liens. Des pi-oclaiiiatioiis ont été affichées, les accusant d'avoir dévoilé aux Français toutes les affaires chinoises et excitant la populace à incendier les églises et les maisons delà mission tant à Fou-Tchéou que dans tout le Fo-Kien. Ces menaces ont failli produire leur effet à Lan-Goun, où l'église a couru le plus grand danger. Le mouvement se propageant dans cette direction serait arrivé bientôt jusqu'à nos belles chrétientés de Fo-gan, el, si vous connaissez le caractère des habitants de ces montagnes, ils n'ont pas besoin d'être beaucoup excités; ils s'entendent à démolir les églises quand l'occasion leur paraît favorable.

« A Fou-Tchéou, les chrétiens sont dispersés et dans la plus profonde misère. La situation est devenue si périlleuse dans la cité que les religieuses, après avoir pourvu à la sécurité des petites filles de la Sainte-Enfance, ont dû chercher un refuge sur la concession européenne, où même, dit-on, elles ne sont pas en parfaite sûreté. Le peuple dit qu'il veut se venger des Français en tuant les prêtres et les Sœurs qui prêchent la « religion de la France » et qui leur apportent tant de malheurs'. »

Ce n'est qu'après des années de vexations sous toutes les formes et de terribles persécutions que l'animosité des Chinois contre les missionnaires et les chrétiens finit par diminuer; mais, pendant ces années, que d'anxiétés furent éprouvées, que de ruines accumulées 1 En 1886 et 1887, presque toutes les églises delà mission furent incendiées, y compris celles des belles chrétientés de Fo-gan, dont

t. Les Missions catlioliques, année 1884, p. 541.

parlait le P. Burno. La proloclion doiil la France couvre les missions est parfois payée bien cher.

Un dimanche, pendant que je prêchais dans ma petite église de Sainte-Colombe, j'aperçus au milieu des Françaises un Chinois qui m'intrigua. Il portait le costume des lettrés, avec une barbe plutôt européenne, qui lui donnait un faux air de ministre protestant.

l'endant la journée, il vint me voir et, m'adressanl la parole en anglais, il me dit : « Je suis le capitaine du seul bateau de guerre qui échappa à l'amiral Courbet à la bataille navale de Pagoda-Anchorage. Je viens d'arriver de Canton pour faire réparer mon pauvre bateau, qui en a grand besoin. Pendant mon séjour ici, je viens vous demander d'assister le dimanche au service divin; car, ajouta-l-il, je crois en Dieu. »

Intéressé par ces paroles d'un survivant de ce que les Chinois appellent la grande noyade du Min, je lui posai naturellement beaucoup de questions au sujet de la fameuse journée du 23 août 1884. « Ah! fit-il, cette journée ne s'etfacera jamais de ma mémoire.

— (i A 'quoi devez-vous d'avoir échappé? lui ilis-je.

— « Je ne mêle suis jamais bien expliqué, répondit-il. Quand, après une canonnade assourdissante, je vis notre malheureuse escadre flambant de tous côtés, allant à la dérive et sombrant, étonné moi-même d'être encore à peu près intact, je me dis : fuyons. Je remontai donc le Min à toute vapeur et j'allai me cacher dans un de ses affluents. Tous mes hommes étaient affolés. »

Le pauvre capitaine eut presque à regretter de n'avoir

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pas péri comme la plupart de ses compagnons d'armes. » Hélas ! me dit- il naïvement, pour avoir sauve mon vaisseau, l'empereur m'exila cin(| ans aux mines de Mongolie! Que j'y ai donc souffert !

— <• \'ous avez réellement travaillé cinq ans aux mines de Mongolie?

— » Pas exactement. J'y étais si malheureux que j'adressai une supplique au Trône par l'intermédiaire de Li-Hung-Tchang de qui j'étais bien connu. Celui-ci devant partir pour l'Europe me demanda et m'obtint comme interprète' allemand.

— « ^'ous savez donc l'allemand ?

— u Etant jeune, je le parlais facilement; car je suis né dans ce pays d'une mère chinoise, mais d'un père allemand qui m'avait enseigné sa langue.

« Je fus bien heureux d'être délivré de la servitude des mines et d'accompagner notre ambassadeur au pays de mon père. J'assistai alors à de bien belles fêtes dans les grandes villes d'Europe et d'Amérique.

« A mon retour en Chine, Li-Hung-Tchang m'obtint ma grâce complète et je fus réintégré comme capitaine de ce même bateau que je sauvai à la bataille de Pagoda-Anchorage. Le grand homme m'aime beaucoup; lorsqu'il fut nommé vice-roi de Canton, il voulut m'avoir avec mon bateau dans les eaux du Si-Kiang.

— » Vous m'avez dit, que vous étiez Alsacien et que vous croyiez en Dieu : seriez-vous chrétien?

— Il Je suis chrétien de désir, me répondit-il, mais je n'ai jamais été baptisé ; car ma mère était boudhiste et

mon père n'avail aucune religion. Ce qui est plus triste, c'est que je ne puis pas être chrétien, comme je le désirerais.

— <i Pour(|uoi donc? demandai-je.

— « Parce que je perdrais ma place. Gomme capitaine, je suis obligé de faire deux fois par mois avec mes officiers des prosternations et des sacrifices devant le Dieu protecteur du bateau. Si j'étais chrétien, ma conscience me défendrait ces pratiques que vous appelez superstitieuses; ne les faisant pas, je serais vite dénoncé à l'empereur, qui me renverrait aux mines de Mongolie, ou me ferait couper la tète. »

Le pauvre capitaine, à la figure mélancolique et douce, me faisait compassion. J'étais une fois de plus en présence de cette tyrannie diabolique savamment organisée pour retenir les âmes dans les filets du paganisme. Qui donc pourra jamais les rompre ? Satan se fiatte bien que personne n'en sera capable.

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