‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 69 sur 115 · UN HI-V0-T.SE · texte numérisé non relu

UN HI-V0-T.SE

« Étes-vous Hiao-Tse? Voulez-vous le devenir? Ecoutezmoi, s'il vous plaît. Il faut, d'abord, savoir ce que c'est. Notre ignorance est exécrable. Ah! oui, nous sommes barbares! Il n'y a point de Hiao-tse chez nous, quoiqu'il y ait des prix -Montyon. Surtout ne le disons pas. Et quand on me demandera s'il y en a en Occident? — Gomment, dirai-je, des Hiao-tse? Je crois bien qu'il y en a! Nous en avons même assez pour occuper une séance par an à l'Académie française.

Enfin, il y a deux ou trois mois, dans le pays de Sousong, tous les esprits et tous les cœurs étaient sens dessus dessous. La contrée se trouvait avoir enfanté un Hiao-tse.

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Avaiil (rentrer dans le récit des faits, disons encore que Hiao-tse n'est pas qu'un vain litre.

Le Iliao-tse est au-dessus des mandarins ordinaires, il peut porter un habit spécial, il a droit, n'importe quand, à être reçu dans les tribunaux parle père du peuple.

On le voit, ce n'est pas à dédaigner pour un Céleste.

Mais, comme la sauce vaut mieux que le potiron, il faut savourer la dignité dans tout ce qu'elle embrasse. Elle relève la vertu ; mais, sans vertu, qui la mérite, elle serait une fumisterie.

La supplique adressée à Pékin par les lettrés de la famille développait en termes admirables le précis d'actes incomparables de piété filiale. Je n'en ferai que le pâle résumé.

Liao Song-mao naquit en 1859, d'une famille moins favorisée des dons de la fortune que des avantages d'une abondante progéniture. Selon l'usage, l'adoption vient au secours de ceux qui n'ont pas d'enfants et de ceux qui en ont trop. Cette coutume est excellente.

Une parente des Liao, qui avait de quoi nourrir un enfant et qui vivait seule, proposa d'adopter le nouveau-né. Ce serait le soutien de sa vieillesse, il brûlerait des papiers sur sa tombe; elle ne serait plus seule ni dans ce monde, ni dans l'autre.

Elle eut la main heureuse. L'enfant n'avait pas l'âge de raison qu'il faisait prévoir déjà une vertu extraordinaire. 11 était si docile, si sage, dans les bras de sa bonne nourrice !

A peine eut-il sept ou huit ans qu'on lui trouva une fiancée. Mais la pauvre petite mourut vers l'âge de douze ans.

Sa mare adopllve s'empressa d'en chercher une autre. L'enfant s'y opposa.

— u Non, ma mère, c'est chose entendue, je n'en veux point. Vous êtes faible et maladive; que rien ne me puisse distraire des soins que je vous dois.

— « Et toi?reprenait la bonne femme, que deviendras-tu plus tard? Tu seras seul, sans famille, sans enfants, le plus malheureux des hommes.

— <i Ne vous préoccupez point de moi. Je ne veux point partager mon cœur, il est à vous et à vous seule. »

Ces sentiments admirables et l'énergie de l'enfant triomphèrent de tous les scrupules de la mère.

Peu d'années, en elfet, s'écoulèrent et elle devint infirme. Le jeune homme n'avait encore que vingt-sept ans. La charge était suffisante pour ses jeunes épaules; beaucoup d'autres l'eussent trouvée même trop lourde.

Impossible désormais de rester trop longtemps absent hors de la maison. Son travail, qui le retenait des journées entières au service des voisins, eût été fatal à la malade, qui ne pouvait s'aider elle-même. Que faire? Notre garçon se décida à ne faire plus que des demi-journées.

Gomme le salaire ne suffisait plus pour l'entretien de deux personnes, les quelques lopinsde terre furent vendus. Mais les années se succédaient et la misère augmentait avec elles. Gomme dernière ressource, il avait vendu tout ce qui lui appartenait, ses habits les meilleurs, sa couverture. Il était obligé de coucher sur la paille, seulement vêtu d'une robe de toile en fort mauvais état. Il y avait déjà une quinzaine d'années qu'il poursuivait ain.si sans

découragement et sans un jour de faiblesse sa tâche de dévouement.

Mais voici que l'infirme, déjà bien malade, vit son élat s'aggraver au point que ses jours semblaient en danger.

Elle était si faible et son estomac si délabré par la mauvaise nourriture, qu'elle n'avait plus d'appétit pour rien.

Ne pouvant aclieter ni rem(~'des, ni viande, ni rien qui put lui donner espoir de sauver sa mère, l'adoptif, inspiré par un sentiment sublime qu'il est cependant assez difficile d'interpréter, se fit une large entaille dans le bras et en retira un morceau de chair d'environ 7 centimètres qu'il fit cuire en cachette. Le lendemain, cette viande étrange, hachée en petits morceaux, était offerte à la malade avec un peu de riz.

Mais ce sacrifice archihéroïque ne guérit point la bonne femme, qui mourut peu de jours après.

Un missionnaire passant par là put de ses yeux voir cette large plaie du jeune homme. Il lui donna même de V onguent de la Mère, qui sans doute contribua à la guérir. La mère était morte. Il semblait qu'après avoir séché ses larmes le fils n'eût plus rien à faire qu'à penser un peu à lui. Que nous comprenons peu la piété filiale!

Il fallait l'ensevelir, il fallait un beau cercueil, il fallait encore bien plus, comme nous allons le dire.

L'Adoptif vendit sa maison et le terrain adjacent, les derniers ustensiles, tout enfin, et ne garda que six pieds de terre pour déposer le cercueil. Là il se construisit une cabane de paille pouvant contenir ce meuble plus précieux

que le monde et juste ce qu'il fallait pour l'abriter luimême. Ce fut sa retraite, son ermitage ou son palais.

Il s'y confina, s'y cloîtra et n'en sortit plus. Mais qui le nourrira? Peu lui importe. La charité publique, en réalité, ne l'oublia pas trop, tout en lui faisant faire de temps en temps quelques longs jeûnes.

Il ne se rase plus, ne se lave plus, ne s'occupe plus de son vêtement. C'est un monstre, une horreur, une curiosité infecte dévoré'e par la vermine. Mais, pour le Chinois superstitieux, il devient un phénomène religieux. On le consulte comme un voyant; et peut-être tinit-il par croire lui-même aux étranges réponses qu'on lui arrache.

il resta cinq ans dans sa hutte, et c'est là que l'admiration populaire vint le prendre pour le porter en triomphe.

Les lettrés informèrent et dressèrent dans une supplique à l'empereur le menu des choses étonnantes dont je viens de faire le résumé.

Ceci nous montre, à nous qui voyons tous les jours la piété filiale sous un autre aspect, qu'il serait difficile, en employant la méthode Le Play, de tirer des conclusions avantageuses à la Chine de l'exemple extraordinaire que l'Adoptif lui donne. Son mérite n'en est que plus grand, à moins qu'il n'y ait dans son cas quelque chose qui soit moins du ressort de la morale que de la médecine, comme on pourrait peut-être l'insinuer.

L'édit impérial, en réponse à la supplique des lellrés et mandarins de Sousong, élevant l'Adoptif au rang de Hiao-tse, qui sans doute ne compte pas dans l'empire un

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grand nombre de titulaires, réglait aussi les grandes lignes delà cérémonie du couronnement.

Je vais essayer, pour la rareté du fait, de la décrire brièvement en suivant le protocole.

Le sous-préfet, dans tous ses atours, accompagné comme en procession par les gradués de toute espèce revêlùs de leurs plus beaux habits, suivi d'une foule innombrable, se rendit a la hutte du lauréat, à plusieurs U de la ville. Le temps était de la partie, mais les chemins n'avaient pas l'air de comprendre qu'ils ne facilitaient pas le déploiement d'une pareille pompe.

Arrivé en face de la baraque le sous-préfet, se prosterna, l'Adoptif se jeta à terre, on se releva, on fit des salamalecs du goût le plus délicat. Mais l'Adoptif ahuri montrait qu'il n'était pas exercé. Son effrayant costume faisait contraste avec les splendides uniformes de la gent littéraire.

Figurez-vous cette tète ébouriffée, vermineuse, sortant de la masure délabrée ; ces pieds, ces mains d'une saleté parfaite et les lambeaux d'habits soi-disant vierges de tous lavages et raccommodages depuis cinq ans ! Mais, en Chine, on ne se jette pas dans les bras les uns des autres.

Proclamé Hiao-tse par la voix officielle, notre individu, interrogé encore où il voulait qu'on déposât le cercueil de sa mère, indiqua un endroit convenu d'avance avec les gens de sa famille.

Alors, le sous-préfet, comme l'exigeait le protocole, dut lui oftrir le bras pour l'y conduire avec toute la dignité convenable.

On manliail Icnloment, gravemenl, pieusoment. Le Tnandarin paraissait assister un homme acoaI)lc par la douleur, et celui-ci semblait pouvoir à peine se sout(;nir, tout trébuchant cl brisé par l'émotion ; spectacle aussi neuf ([uo toucliant auquel l'assistance prenait le plus grand intérêt. Ce serait le cas de dire que tout le monde croyait que c'était arrivé.

Il n'en est pas moins vrai que je n'admire pas peu un peuple capable d'une telle union de sentiments; ou, si l'on aime mieux, une pareille capacité d'unisson chez un peuple.

Mais, comme le programme était trop chargé pour pouvoir (ître rempli en un jour, cette première cérémonie qui consista à aller au lieu où devait reposer définitivement la défunte fut le premier acte.

Le deuxième consistait à procurer à la défunte une sépulture honorable, des obsèques princières.

En attendant que l'argent nécessaire fût tiré des bourses de la famille et en partie du Trésor impérial, comme Ledit portait ; en attendant qu'on eût fixé la quote-part des deux sources ; que les tailleurs de pierre fussent trouvés et qu'ils eussent trouvé leurs pierres, etc., etc., il y eut un long entr'acte.

Pendant ce temps-là, le modèle de piété filiale ne pouvait encore parler. Régulièrement il ne pouvait se peilïner, il ne devait pas changer de chemise. Il en était encore à sa tenue réglementaire de la petite baraque de paille.

Accompagné de nobles personnages, il circula dans la

ville, alla visiter les hommes marquants, alla même au T'ien tchou t'ang. On parlait pour lui. 11 avait l'air d'un condamné à mort, d'un évadé du bagne, d'un morl ressuscité, mais peu réjoui de sa résurrection. Il était simplement horrible à voir avec ses bardes votives et sa chevelure en broussailles, sans compter la vermine.

Il est évident que ces visites n'étaient pas de pure cérémonie.

Notre Adoptif était le breuf gras et la corporation qui présidait aux fêtes recevait de droite et de gauche pour grossir la quote-part qui ne venait pas du Trésor impérial.

Gomme je n'étais pas à la fête des grandes funérailles (deuxième acte), je n'en dirai rien. Mon lecteur imagine facilement ce qui dut arriver. Un brouhaha épouvantable, des pétarades interminables, des cortèges de clarinettes à trois trous avec accompagnement de tam-tam, etc.

Le troisième acte suivit le second à peu de jours d'intervalle. Cette ovation ne ressembla pas tout à fait aux honneurs du triomphe qu'à Rome on réservait aux généraux vainqueurs dans certaines conditions. A notre tour, nous avons fêté Marchand d'une manière toute dilïérente, l'autre jour. Mais la manière chinoise ne manque pas d'originalité. Nous comprenons, comme les Romains, que, tant qu'à faire des cérémonies d'ensemble, il faut de l'ordre, de l'harmonie, du beau, du grandiose; et, quand nous fêtons sans protocole, tout le monde s'en- Icnd pour témoigner des sentiments vrais (jui en disent beaucoup jdus que les cortèges et les bi'ancards. En tout cas. nous avons horreur des mascai'ades en deiiors

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du morfli g'ras. Mais, encore une fois, la manière chinoise est une manière.

Le quatrième acte viendra dans quelques mois. On le prépare, ainsi que le cinquième acte. Le qualrièmi^ sera Téleetion d'un pai leoa, arc de triomphe commun en Chine, mais élevé pour des choses non communes, comme, par exemple, en honneur de la vertu d'une veuve. Dans d'autres pays, ce culte des veuves serait une calamité pul.li(iue. Pji Chine, le pays est si grand et l'occasion si rare qu'on peut avantageusement faire travailler les tailleurs de pierre, encore qu'il fût désirable de leur inspirer de nouveau.x plans architecturaux pour la variété.

Le cinquième acte sera le mariage de l'Adoptif. Car, comme porte l'édit impérial, " il est nécessaire qu'un pareil modèle donne à l'empire des enfants aussi pieux que lui ». Je crois bien! On s'occupe donc de lui trouver une épouse; ce sera facile '. »

Le principe de la piété filiale servit un jour à un catholique pour confondre un ministre qui distribuait, du haut d'une estrade, des brochures contre le catholicisme.

« Or ça, dit notre homme en s'approchant, que viens tu nous apporter ici ? une religion de contrebande et offrir ton lumignon à des gens qui jouissent de la clarté du soleil? »

Ce début excitant l'attention et déjà éveillant les rires, le catholique continua : — « Chez vous, oui ou non, honorez-vous la très sainte Vierge?»

Le protestant crut pour un moment qu'il avait ville

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