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LA PIETE FILIALE

Ce qui sert le plus de prétexte à la mauvaise foi contre le catholicisme, c'est la réputation qu'on lui a faite de réprouver le culte des ancêtres. Enlendons-nous; et ce n'est pas facile avec tous les lettrés. Le catholicisme réprouve ce culte pratiqué à la chinoise. Rien de plus vrai. Mais tout le monde connaissant le catéchisme sait que chez nous rien n'est plus orthodoxe et populaire que le culte des morts. El les protestants pour les besoins de la propagande, ont dû modifier leurs idées, chose essentiellement permise d'après leurs principes.

Le culte des ancêtres est en Chine le dogme des dogmes, le rite des rites, le culte des cultes. Il donne lieu à de nombreuses manifestations extérieures. Si nous ajoutons à ce cérémonial celui des sacrifices bi-mensuels des mandarins au temple de Confucius, nous avons, je crois, le principal de ce qui paraît être nîTlional, dans le rituel des coutumes religieuses.

On peut dire que la clé de voiUe de l'édifice social en Chine est la piété filiale, clé solidement fixée et qui a fait

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durer l'Empire du Milieu près do cinq mille ans. N'est-ce pas h réalisation de cette promesse primitive renouvelée par le Décalogue: Tes père et mère honoreras afin de vivre longuement? Et pourquoi pas! la piété filiale est un sentiment conservateur et protecteur de la race ; si le Créateur lui fait la promesse de la durée, c'est qu'en effet la piété filiale sauvegarde la source de la vie, maintient l'ordre dans la famille, la justice et la religion envers Dieu, toutes choses qui sont des éléments de durée.

La Chine, peut-être plus qu'aucun autre peuple, a eu des vieillards à cheveux blancs honorés par une nombreuse descendance, et, bien qu'ils aient e.xagéré le précepte divin, j'aime à voir en cela la récompense promise par Dieu, et je ne vois pas pourquoi l'accomplissement exact et scrupuleux du précepte n'expliquerait pas la durée extraordinaire du Céleste-Empire.

Néanmoins, après avoir rendu aux Chinois la justi(;e qui leur est due sous ce rapport, il faut ajouter qu'ils n'ont pas su rester dans un juste milieu et qu'à force d'exagérer une doctrine très bonne en elle-même et qui a fait longtemps durer leur empire, il est à craindre que cette exagération, après l'avoir amoindri et rendu misérable, ne le conduise finalement à sa ruine.

D'abord le précepte divin est double : il renferme les devoirs des enfants envers les parents, mais aussi les devoirs des parents envers leurs enfants. Or, le Chinois ne parle pas de ces derniers, il ignore les devoirs des parents envers les enfants. Les Chinois s'arrogent le droit de vie et de mort sur leur progéniture ; ils exercent surtout

largement le droit de mort sur leurs malheureuses filles.

Le précepte de la piété filiale, tel qu'il est entendu par les Célestes, a développé en eux un orgueil insensé qui les fait se mettre à la place de la divinité, non seulement comme ses représentants sur terre, mais comme ses égaux après la mort, ayant droit à un temple, un culte et des sacrifices. De là, encore ces conclusions que l'homme doit se marier aussitôt que possible et obtenir à tout prix une descendance mâle, la seule qualifiée pour honorer (lisez : adorer) les ancêtres.

Celte doctrine est la cause de la polygamie; car, si l'épouse légitime n'a pas d'enfants mâles, il faut recourir à ce mojen pour s'en procurer. Il y a encore comme dernière ressource l'adoption des enfaqls. C'est la cause du meurtre de tant de petites filles, que les parents croient ne pouvoir nourrir à raison de leur pauvreté ; la cause aussi de dépenses exagérées à l'occasion des funérailles des parents, ce qui met presque toujours les familles dans la gêne et souvent la ruine.

Les Chinois ont là-dessus des idées qui nous paraissent absurdes, inconvenantes, choquantes : par exemple, un fils bien élevé et reconnaissant fera à son père le cadeau d'un beau cercueil. Le père en sera profondément touché, le recevra avec plaisir et le mettra à la place d'honneur dans sa maison.

Généralement les économies qu'un bonhomme peut faire ne serviront pas à établir ses enfants; que lui importent ses enfauts? Elles seront employées à s'acheter un beau cercueil, à se préparer un tombeau coûteux en

pierre de taille, et finalement à payer les dépenses des funérailles où s'engloulil porfois tout le patrimoine de la famille.

J'ai entendu parler d'un vieillard des environs qui était très malade. Ses enfants se consultaient près de lui. " La maladie de notre père est mortelle, se disaient-ils. A quoi bon aller chercher le médecin? Ne vaut-il pas mieux garder l'argent qu'il faudrait donner à l'homme de l'art et l'employer à ses funérailles? » Le moribond entendit et ap- . prouva. " ^'ous avez raison, mesenfants, dit-il, faites plutôt donner une couche de vernis à mon cercueil. »

Si, dans les plus anciens livres des Chinois, on trouve des traces du culte rendu aux ancêtres, ce n'était alors qu'aux défunts illustres ayant mérité la reconnaissance de la patrie que ces honneurs étaient décernés. Pour le reste de la nation, il n'y avait point de culte anccstral et les ascendants demeuraient à l'état de Koui [larvic], tandis que les autres devenaient Shcn (esprits).

L'usage général du culte des ancêtres n'est donc pas primitif chez les Chinois; il est loin d'avoir été pour eux la première forme de la religion. Borné d'abord aux morts illustres, cet usage s'étendit lentement jusqu'à devenir une pratique universelle. Le démon a trouvé moyen de transformer une chose bonne en un culte idolàlrique et déraisonnable dans son exagération, en un joug intolérable, en une pratique ruineuse pour les malheureux Chinois.

J'ai dit ailleurs que ces monuments peu variés qu'on rencontre partout en Chine et que les Européens appellent

monuments des veuves ne sont pas toujours érigés en l'honneur des vertueuses femmes qui n'ont pas convolé à de secondes noces ; il y en a dont l'inscription atteste qu'ils ont été élevés pour immortaliser un Hiao-Tse, c'est-à-dire un héros de la piété filiale. On m'en a montré un tout récemment. Je regrette de ne pas savoir l'histoire de ce héros, honoré de ce qui correspond chez nous au prix Montjon. Mais je viens de lire dans un journal de Shang-haï, sous la signature du spirituel Korigan, l'histoire d'un autre Hiao-Tse. Je suppose sa permission de la reproduire ici en l'abrégeant un peu. En même temps que fort divertissante, elle est fort instructive sur la matière en question.

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