‹ Deux ans entre Sénégal et NigerChapitre 9 sur 11 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Du rapatriement des Européens en service dans le

Soudan français.

k quel moment devient-il urgent de rapatrier les Européens? Quelle devrait être la durée maximjim du séjour dans le Soudan français?

Telles sont les deux questions que nous essaierons de traiter dans ce chapitre.

l^ A quel moment devient-il urgent de rapatrier les . Européens, — Il devrait être établi en principe que tout homme a droit au rapatriement immédiat dès qu'il aura été atteint de fièvre bilieuse hématuriqùe, de dysenterie grave, ou d'un accès pernicieux. Nous rangerions dans la même catégorie les malades atteints d'abcès du foie et de fièvres intermittentes bien caractérisées, si nous ne pensions pas que ces deux affections n^existeront plus dans le Soudan du moment où l*on prendra la précaution de renvoyer les dysentériques dès leur convalescence^ et qu'on limitera à 18 mois au maximum le séjour des Européens dans le pays.

Ce que nous avons dit dans un précédent chapitre, ' surtout au sujet des récidives fatales de la bilieuse héma-

turique, justifie suffisamment notre manière de voir pour que nous n'ayons pas ici à insister de nouveau.

Nous voudrions aussi qu'il fût tenu grand compte du moral des hommes dès leur arrivée : il ne faut pas se dissimuler que la perspective d'un séjour plus ou moins prolongé dans le Haut^Sénégal (et nous ne pensons pas que le changement d'appellation suffise à enlever au pays sa mauvaise réputation) jette la démoralisation dans ces troupes de marine dont le courage et le dévouement pourtant ne sont plus à démontrer ; dans ce but, un mois après le débarquement de la colonne à Kayes, les médecins feraient subir un examen scrupuleux aux hommes qui viennent le plus souvent à là visite; ces piliers d'hôpital ne valent absolument rien en marche, traînent toujours, encombrent les cacolets, et, apr^s avoir occasionné beaucoup d'ennuis sans rendre le moindre service, finissent par succomber. La 37® compagnie dinfanterie de marine dans la colonne 1884-1885 et surtout la compagnie disciplinaire de la colonne 188S- 1886 en ont fourni de nombreux exemples. Cet examen aboutirait à l'exclusion d'un certain nombre d'hommes qu'on arracherait ainsi à une mort certaine et qui, une fois rentrés dans les postes du bas-fleuve, redeviendraient d'excellents serviteurs.

Citons quelques exemples à l'appui de notre opinion. A la fin du mois d'août 1886, 20 artilleurs débarquent à Kayes ; Thivernage était dur et l'état sanitaire du poste détestable; la démoralisation et la maladie tombent parmi ces hommes ; tous sont frappés. Le i^^ novembre, 4 étaient morts; 10 étaient rapatriés dans un état

déplorable, 5 étaient dirigés dans les postes du haut, où deux d'entre eux succombaient le naois suivant, et le 20® restait à Kayes, à peu près valide, comme planton du Mess.

Dans la colonne 1886-1887 dont nous n'avons vu que le début, nous relevons deux faits assez frappants. Le nommé P. , conducteur, arrive de Saint-Louis où il faisait régulièrement son service ; pendant la traversée, il n'adresse pas la parole une seule fois à ses camarades, reste blotti dans un coin d'où il ne sort que pour satisfaire à des besoins naturels et encore parce qu'on Ty oblige. A Kayes, il se présente chaque jour à la visite sans que nous puissions découvrir le moindre symptôme morbide ; son état d'hébétude, sa prostration, une légère diarrhée qui survient nous le font admettre à l'hôpital d'où il sort, au bout de quelques jours, guéri de sa diarrhée. Dirigé sur l'ambulance de Diamou où nous envoyions à ce moment nos convalescents, il y est soumis à un traitement tonique pendant un mois; nous le revoyons alors, toujours taciturne et hébété, considérablement amaigri, et nous nous décidons, malgré l'absence d'autre symptôme morbide, à demander son rapatriement ; il était malheureusement trop tard : le lendemain un peu de fièvre se déclarait, des phénomènes typhiques survenaient, et trois jours après le malheureux était enlevé. Ses camarades nous apprirent qu'il était tombé dans l'état de prostration où nous l'avions vu à son arrivée, dès le jour où il avait connu â Saint-Louis sa désignation pour le Haut-Fleuve.

Le nommé S.^ ouvrier à la compagnie auxiliaire, dé-

barque à Kayes dans les premiers jours de novembre ; quelques jours après son arrivée, il est alité : fièvre d'acclimatement peu grave, qui cède rapidement au traitement ordinairement employé. S. rétabli, continue à se présenter à la visite et nous demande à être rapatrié ; devant notre refus, il se retire sans insister et ne paraît plus à la visite. Quatre ou cinq jours après, nous sommes appelé en toute hâte vers une heure de l'après-midi pour un homme qui avait perdu connaissance; nous trouvons S. dans des convulsions, l'écume aux lèvres : il était sous le coup d'une insolation foudroyante ; vingt minutes après il était mort. Renseignements pris, nous avons acquis la certitude que S., ne voulant plus rester dans le Haut-Fleuve, s'était expose nu-tête en plein soleil à midi, espérant tomber gravement malade, et être rapatrié.

Il nous serait facile de multiplier les exemples, et d'en citer déplus tristes encore; la crainte d'être taxé d'exagération alors que nous exposons simplement ce que nous avons observé par nous-même^ nous arrête. Nous espérons d'ailleurs que les faits cités sont suffisants pour défendre la thèse que nous soutenons, et, à la liste que nous avons déjà dressée, nous ajouterons les « Démoralisés » . Pour ceux-là nous ne demanderons pas le renvoi en France, mais seulement l'exclusion du Soudan et le retour dans un poste du Sénégal proprement dit où ils achèveront leur période coloniale.

L'objection suivante est à prévoir : « la sélection, pratiquée dans de semblables limites réduira les effectifs européens d'aune façon trop sensible ». La réponse est

bien simple : « Ne vaut-il pas mieux faire ce triage soimême qu'en être réduit à le constater en fin de colonne sur le registre des décès » ? Car les statistiques sont là, donnant comme moyenne de la mortalité annuelle 40 à 45 pour 100.

Le rapatriement une fois décidé^ les malades seraient immédiatement mis en routedans la direction de St-Louis^ quelle que fût la saison. Au premier abord il semble imprudent d'exposer sur les grands chemins à toutes les rigueurs, de la ^ison pluvieuse des convalescents de bilieuse hématurique et de dysenterie ; Texpérience donne tort à la raison, et Thivernage dernier, dans les mois d'août et de septembre 1886, nous avons vu arriver à Kayes des officiers et des soldats qui rentraient de Kita, Koundou et Bammako ; à peine relevés de maladie, ils s'étaient mis en route, avaient fait de 350 à 700 kilomètres dans des terrains inondés, au milieu des tornades et souvent sans abri ; aucun d^eux ne manquait à l'appel au moment de l'embarquement : le but du voyage était la France ; l'espoir les soutenait.

Du mois de juin au mois de novembre, les avisos et les remorqueurs de l'État arrivant jusqu'à Kayes, le transport des malades à Saint-Louis s'effectue facilement. La traversée dure cinq à six jours. Il n'en est plus de même pendant la saison sèche ; de Kayes à Podor, le trajet se fait dans des chalands étroits, recouverts d'une toiture en paille, et plus ou moins étanches. C'est un mode de transport fort désagréable; nous en avons fait l'expérience au commencement de l'année. Parti do Kayes le 30 janvier, nous prenions à Bakel un convoi de

26 malades répartis dans S chalands, et nous n'arrivions à Podor que le 20 février, ayant perdu 4 hommes en route. Il est vrai de dire que nos embarcations faisaient eau de toutes parts, et que plusieurs d'entre elles, malgré un nettoyage journalier, rivalisaient hardiment avec les marécages les moins inodores du Soudan. Il serait facile d'obvier à cet inconvénient en changeant ce. matériel hors de service ; on en profiterait pour augmenter sensiblement les dimensions des chalands et pour y adjoindre des matelas et des couvertures dont l'absence se fait durement sentir.

2° Quelle devrait être la durée maximum du séjour des Européens dans le Soudan français ? — Et d'abord quelle est la durée actuelle du séjour des Européens dans le Soudan?

En dehors de la compagnie d'infanterie de marine, de la compagnie disciplinaire et de quelques officiers d'-étatmajor qui ne restent dans le Soudan que pendant la durée de la colonne, c'est-à-dire d'octobre à juin, les Européens passent deux ans pleins dans la colonie. Jusqu'en 188S, le séjour ne dépassait que rarement 18 à 20 mois ; c'était plus que suffisant à en juger par l'aspect de ceux qui rentraient. ;

Au lieu d'émettre une opinion que l'on pourrait taxer d'exagérée, nous nous contentons de présenter un tableau relatif à l'hivernage de 1886. Dans la première colonne sont inscrits les noms des postes du Niger au Sénégal dans toute l'étendue du Soudan français; dans la seconde, les initiales et les grades de tous les officiers ou assimi- -

lés qui ont passé dans le Soudan Thivernag^ précéiient ou qui y ont déjà fait un séjour antérieur; dans la troisième, une notice mentionnant les maladies dont ils ont été atteints pendant leur second hivernage.

Dans le but de rendre l'exemple plus frappîint, nous nous sommes adressé à l'élément le plus résistant du contingent européen, à celui qui, par Fâge, par le moral, par le bien-être relatif dont il dispose, est le plus apte i\ lutter contre la maladie.

M. D., lieutenant de vaisseau. Quatre accès bilioux l hématuriques. Renvoyé en litière à touto oxtnMnité, Bammako . . .v Rechute à son arrivce en France.

Les autres officiers du poste n'ont pas encore un an

de séjour dans la colonie, M- J., médecin de 2e classe de la marine. Accès bilieux hématurique. Renvoyé en France dans un état pitoyable.

L'autre officier n'a pas un an do séjour, M. R,, aidof médecin, qui succède à M, J., succombe trois mois ' après son arrivée à un accès bilieux hématurique» ( Les deux officiers du poste ne comptent pas un an 1^5 "' * ( de séjour dans la colonie,

M. B., médecin de 2« classe. Alité pendant doux mois. Dysenterie. Ne peut être rapatrié faute de rem-

Kita { plaçant.

M. B., comptable. Jamais malade gravement.

Les autres officiers ont 8 à 10 mois de séjour. M. D., médecin de 2? classe. Dysenterie grave; rappelé à Kayes sans pouvoir être rapatrié, les deux Bafoulabé....{ médecins du poste étant encore plus malades que

lui.

L'autre officier n'a pas un an de séjour.

Les deux officiers sont très gravement atteints ; l'un

Médine { d'eux, M. R., est renvoyé en France. Tous deux

venaient d'arriver,

/ M. C, chef de bataillon d'infanterie de marine. Accès

pernicieux à forme algide. A son départ, deux mois

plus tard, n*est pas encore rétabli.

M. B., capitaine d'artillerie de marine. Dysenterie

grave. Renvoyé en France non rétabli.

M. S., lieutenant d'artillerie de marine. Accès pernicieux à forme comateuse. Renvoyé en France non

rétabli.

M. V., lieutenant d'artillerie de marine. Jamais ma*

lade sérieusement.

M. L., médecin de 2« classe. Dysenterie et bépatite.

Rapatrié à toute extrémité.

Kaves / ^' ^•' médecin de 2« classe. Fièvre bilieuse hématu-

rique.

M. R., sous-lieutenant d'infanterie de marine. Fièvre

bilieuse hématurique. Mort.

M. C, chef du service télégraphique. Fièvre bilieuse

hématurique à la un de l'hivernage.

M. L., sous-commissaire de la marine. Dysenterie

grave. Renvoyé en France non rétabli.

M. O., trésorier. Pas de maladie grave. Anémie;

ulcères rebelles aux deux jambes.

M. P., comptable. Dysenterie grave. Mort en rentrant

à St-Louis.

M. B., comptable. Dysenterie grave. Renvoyé en

France. M. L., sous-lieutenant d'infanterie de marine. Fièvre

bilieuse hématurique. Renvoyé en France non Sénoudébou.<; rétabli.

M. P., aide-médecin. Dysenterie grave. Renvoyé en

France dans un état déplorable.

M. R., médecin de 2« classe. Dysenterie et anémie

profonde.

M. L., capitaine d'artillerie de marine. Supporte assez

bien Thivernage, mais succombe au mois de février

à une première attaque de bilieuse hématurique. M. R., capitaine d'infanterie de marine. Aucune mala- I die grave pendant l'hivernage. Accès pernicieux l algide en février. Rapatrié.

Bakel

Or ce tableau nous montre que sur 22 officiers ou assimilés affrontant un second hivernage dans le Soudan,

^ ^ , , ( Bilieuse hématurique, 2. '

S ont succombe ^ x . ^

( Dysenterie, 1.

16 ont été sous le coup de maladies d'une extrême gravité, ayant donné des craintes sérieuses au sujet de leur issue; parmi ceux-ci, 9 ont dû être rapatriés d'urgence avant la fin de leur période réglementaire.

3 seulement n'ont pas été gravement éprouvés; encore devons-nous faire observer que deux d'entre eux étaient des employés civils, n'ayant pris aucune part aux fatigues de la colonne.

Cet exposé nous semble suffisamment concluant, et nous pensons, avec tous nos collègues de la Marine qui ont servi dans le Haut-Sénégal^ qu'il est indispensable de réduire sensiblement la durée de la période coloniale dans le Soudan, et surtout d'interdire aux Européens d'affronter deux hivernages de suite ce redoutable climat. Autrefois notre colonie du Gabon était des plus meurtrières ; le séjour en a été réduit à douze ou quatorze mois au maximum pour les équipages blancs de la station locale, et le résultat de cette mesure est tel que, pendant Tannée que nous y avons passée (1882-1883), nous n'avons pas constaté 2 pour 100 de mortalité. N'y aurait-il pas lieu d'espérer que la môme mesure, appliquée au Soudan, donnât des résultats analogues ?

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