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avec faveur ces suggestions perfides. De ces colères accumulées se forma une haine plus redoutable que la colère elle-même, une haine patiente parce qu’elle se sentait forte, savante et profonde parce qu’elle voulait plus que la mort, elle voulait de longues douleurs, le supplice moral et par dessus tout l’infamie de celui qu’elle poursuivait.
Un parlement fut convoqué à Northampton.
Là se rassemblèrent autour du roi, d’une pari les seigneurs temporels intéressés comme lui i l’abaissement du pouvoir spirituel en la personne d’un homme qui ne laissait pas en paii leurs vices et qui n’avait voulu partager a leur tyrannie, ni leur servitude ; d'une autn part les évêques parmi lesquels il se trouvaii bien des vertus, mats aussi bien des faiblesses. Là il ne devait plus être question des trop fameuses coutumes. L’archevêque devait être attaqué par ces voies détournées qui étaient si familières à la politique du monarque ; les arsenaux ténébreux de la législation féodale allaient fournir contre lui des armes irrésistibles: on pourrait consommer sa perte sans lui laisser les honneurs du martyre. 11 fut donc cite a comparaître, et comme il crut devoir faire de-
faut à cette citation qui violait les règles du droit canonique et les privilèges de sa propre dignité, il fut condamné à la confiscation de ses biens meubles, commuée en une amende de cinq cents livres. Le lendemain il se présenta, et deux autres condamnations pécuniaires intervinrent contre lui (i). Le troisième jour on rappela qu’en se démettant des fonctions de chancelier, il n’avait point rendu compte de son administration, et l’on évaluai 44,000 marcs les sommes dont il était redevable envers le trésor. L’archevêque répondit qu’au jour de sa consécration il avait été déchargé au nom du roi de toutes les obligations de son office de chancelier, et U le prouva par témoins. Cette excuse ne fut pas admise. L’archevêque demanda et obtint du temps pour délibérer. Durant cet intervalle, les conseils dont il fut environné lui firent comprendre ce qu’on voulait
p) On lui ordonna, i« de restituer 3oo livres de rente qu’il avait perçues en sa qualité de gouverneur de deux châteaux royaux ; de rendre 5oo livres quele roi lui avait remise» sous tes mm ne Toulouse au temps qu'il était chancelier. L’archevéquc raquait, «• que les 3oo livres avaient été dépensées aux réparais des deux places fortes j 2 » q ue l e8 5oo livres lui avaient été touuees en présent t qu'au reste, il nc voulait point s'abaisser à üctditcussions d'argent, et Ü paierait.
de lui : ce n’étaient point ces sommes énormes
qu’on savait bien nôtre plus en son pouvoir, et qui étaient allées se perdre au sein des pauvres, c’était son abdication, c’était l’abandon du poste sacré où il venait de combattre sons l’œil de Die»; c’était la remise entière de lui-même et des intérêts tle l’Église ;\ la discrétion d’Henri. Ces conseils lui venaient de ses sufïïagans et de ses collègues, dont un petit nombre seulement, restés fidèles à son infortune, soutenaient en secret son courage (i). Son courage ne défaillit point. 11 lui vint une noble et audacieuse inspiration.
Au jour fatal marqué pour son jugement, ayant dit la messe de saint Etienne premia martyr, vêtu de ses vêtemens pontificaux, por tant le Viatique sur son cœur, et dans ses mains
(i) Il faut compter dans ce nombre Ica évêques de Salwbwîde Vigorn et de Hereford. L’évéque Henri de Winchester* ploya aussi dans ces jours d’alarme un caractère digne de louange 11 répondit & l’évêque de Londres, qui demandait au a« du roi la démission de Thomas : « Un semblable conseil m « duiraît l’Église à sa ruine. Car si notre primat et m* « père nous laisse cet exemple qu’un évêque au premier «goc « menaçant d’un prince irrité abdique le soin des Urnes qui te .. Bont soumises, que reste-t-il à Tarant sinon le renverseras 1 - « de toutes les règles, la confusion de toutes [choses au gré* « grands, et l’esclavage pour le clergé comme pour le peuple Ï'
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la croix archiépiscopale ; armé de toutes les armes du ciel contre toutes les terreurs de la terre, intrépide an milieu des funestes pressentimcns de ses serviteurs et de ses amis, il se rendit au palais, et s'assit dans le vestibule, tandis que ses juges effrayés de cette solennelle apparition se précipitaient en désordre dans la salle du conseil. Alors se succédèrent des scènes déchirantes de douleur, admirables de majesté. Taudis que la salle du conseil retentissait de violentes accusations, de paroles furieuses, de menaces et de blasphèmes, l'archevêque était seul dans la compagnie de quelques uns de ses clercs et de ses moines, et sous la garde de plusieurs satellites. Or, l’archevêque pencha la tête et dit à l’un de ses disciples assis à ses pieds : « Je crains pour toi ; mais toi ne crains « rien : tu partageras ma couronne. » Le disciple répondit : « Il n’y a de crainte ici ni pour « vous, ni pour moi; car vous arborez cet « étendard triomphal que tonte puissance hu- « maine redoute, et sous lequel beaucoup ont « vaincu. » Et, après quelques momens de silence : a Seigneur, ajouta-t-il, s’ils portent sur « vous une main impie, 11e manquez point de « jeter sur eux la sentence d’excommunica-
« lion. » Un autre clerc, qui était assis de même aux pieds de l’archevêque, murmura assez haut pour pouvoir être entendu : « Loin « de lui une pareille conduite! Ainsi n’ont « point fait les apôtres et les martyrs de Dieu. « Mais plutôt, si ses ennemis en viennent là, « qu’il prie pour eux et qu’il leur pardonne. « Car s’il lui arrive de souffrir pour la cause « de la justice et de la liberté ecclésiastique, « son ôrae sera en repos et sa mémoire en b& « nëdiction. » En écoutant ces mots, l’arche- Têque les recueillait dans son coeur, et les autres pleuraient. Un peu après, le même qui avait parle le dernier, voulant converser en- GorCj en fut euipeché par un ofEçiçr du roi; qui était là avec sa verge et qui défendit d’adresser la parole à l’archevêque. Alors il lui fit signe avec les yeux et les lèvres, de regarder la crois et l’exemple du crucifié dont elle portait l’image , et de prier : l’archevêque comprit le signe, et il fit ainsi, et il fut rempli de consolation. — Tandis que le maître et les disciples s’entretenaient de la sorte, Rogpr, archevêque d’Yorch, sortit de la salle du conseil et se retira, ne voulant pas, disait-il, assister à l’effusion du sang. L’évêque d’Exeter vint se
jeter aux genoux de Thomas en s’écriant :
« Mon père, pitié pour yqus , pitié pour « nous! n Fuis la porte s’ouvrit, et l’épiscopat anglais tout entier se présenta. Dans T impuissance de juger leur chef sans violer ouvertement la discipline des canons, les prélats complaisans avaient promis de renier son autorité, de l’accuser devant le Saint Siège, et d’obtenir sa déposition solennelle ; à ce prix seulement ils avaient pu satisfaire, le courroux du roi. Hilaire de Chichester parla au nom de tous ; k Vous fûtes jadis notre archevêque, « nous fûmes tenus de vous obéir. Mais parce « que vous avez juré fidélité au roi, c’est-à-dire « que vous feriez ce qui serait en vous pour « la conservation de sa vie, de ses membres et « de sa dignité terrestre* et que cependant vous « travaillez à détruire les coutumes transmises « par ses aucêtres, et maintenues par lui dans « l’intérêt de sa dignité, à cause de cela, nous u vous accusons de parjure. A un archevêque « parjure nous ne devons plus d’obéissance.
f( C’est pourquoi, nous plaçant sous la protec- « tipn du souverain pontife, nous vous citons « à son tribunal. — J’écoute, « dit l’archevêque. Et les prélats se rangèrent de l’autre
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coté du vestibule, et s’assirent dans le plus profond silence, — Enfin la porte du conseil s ouvrit encore une fois, et les comtes et les barons s’avancèrent ensemble et une grande troupe de nobles avec eux- Le coin le de Lei rester marchait à leur tête, et prit la parole ; « Écoutez votre sentence, « Ma sentence? n dit farçhevcquc j et se levant il reprît : « O comte, <c ô mon fils, écoute toi-même. Tu n’ignores Ki pas, mon dis, combien j’ai été cher et fidèle « au roi au temps ou je gouvernais les affaires <c de ce monde. C’est pour cela qu’il lui a plu « de m’élever au siège archiépiscopal de Gante torbéry, malgré ma résistance, Dieu le sait, ff car je connaissais mon infirmité, et je me ft suis soumis plutôt pour l’amour de mon roi t* que pour l’amour de mon Dieu. En ce temps* <« là je fus déchargé de toute obligation sécu- (f lière, et là-dessus je ne dois plus aucun fc compte, et n’en veux rendre aucun... Mon fils, écoute encore: Autant famé est plus « précieuse que le corps, autant je dois obéir u à Dieu plutôt qu’au roi de la terre. Ni la loi (f ni la raison ne permet aux fils de juger leur ff père. C’est pourquoi je décline le jugement te du roi; et le tien, et celui des autres, ne pou-
« Tant être juge que pàr le Tape après Dieu:
« J’en appelle devant vous tous à son tribunal,’ « et je me retire sous la protection du Siégé « Apostolique et de l’Église universelle. » —
Il se retira calme et majestueux au milieu des vociférations des gens de cour, et personne n’osa l’arrêter.
Il sortit du palais. Une immense multitude l’attendait au dehors et commençait déjà à déplorer sa perte comme celle d’un père. Quand il parut il fut salué d'une acclamation universelle : « Béni soit Dieu qui a sauvé son service teur de devant la face de ses ennemis ! » Et la foule des pauvres, et le peuple, et le clergé l’accompagnèrent en triomphe jusqu’au monastère qu’il avait choisi pour sa demeure. Pour lui, voyant la joie du peuple et des pauvres, il ordonna qu’on leur ouvrît les portes et qu’on leur fit un grand festin j et les cloîtres furent
remplis de gens qui mangeaient, et lui-même prit son repas au milieu d’eux. Ensuite ayant appris que quelques scélérats de haut parage avaient conspiré sa mort, il se fit préparer un lit dans l’église, et se levant au milieu de la
nuit, il quitta la ville, erra pendant plusieurs jours à travers l'Angleterre, Aénue de tout
mourant de fatigue : enfin une barque de pêcheur le recueillit et le porta aux rivages de Flandre, d’où il parvint, non sans périls, sur le territoire français (i);
(ï) Çimdritoçusy lib. ï.
Aux trois assemblées tic Westminster, de Clarendon et de Northampton, une cause importante avait été débattue avec des fortunes diverses. Mais jusqu’ici tout s’était passé à Iuiis clos, et si les choses eu fussent restées là, les peuples, dont les yeux ne pénétraient pas encore. dans les palais des roisn’eussent point su ce qui avait été fait pour eux* L’histoire' elle— mêmq n’y aurait vu qu’une djspute entre deux hommes, une querelle enlrç un prince et un prêtre dans un coin de l'Europe.. Le hçau ca-
ractèrede Thomas de Cantorbéry se serait perdu parmi la mulitudc de ces vertus ignorées, qui,' à chaque siècle, traversent la terre sans y laisser d’autres traces que celles de leurs bienfaits. La Providence 11 e voulait point qu’il en fut ainsi* elle avait pi'éparé pour cette génération un grand spectacle. Il fallait que la scène devint plus vaste, il fallait que les peuples s’éveillassent pour voir, entendre et s’instruire ; il fallait que les deux adversaires parussent, non plus comme les avocats de quelques droits individuels, comme les héritiers d’un trône ou d’un siège isolé, mais comme les représentons de deux principes : il fallait que l’Europe se rangeât à droite et à gauche, et se partageât entre eux, afin qu’ils fussent les délégués des deux factions rivales de l’humanité.
Tous deux étaient présentement dignes de leur rôle et dignes aussi l’un de l’autre. En la personne dTIenri, l’esprit de tyrannie s’était élevé par degrés à sa plus haute puissance. II avait pensé d’abord tirer vengeance d’un homme obscur, d’un simple chanoine. Celui-ci s’était réfugié sous la protection d’une loi : Henri avait demandé l’abrogation de la loi. On avait répondu en lui montrant qu’elle tenait au sys-
tème entier de la législation ecclésiastique d’Angleterre : il s’en était pris à cette législation.' L archevêque de Cantorbéry avait embrassé la défense des institutions de son Église : HeÜûïi avait tourné contre lui tous ses coups. Il ne tardera pas à s apercevoir que l’arche vcque de Cantorbéry a derrière lui l’Eglise universelle ; alors il attaquera l’Eglise universelle el le-mcme,' il tentera de renverser l’éternel édifice, parce qu’une humble pierre a blessé quelque peu son pied royal. Thomas, de son côté, en se faisant dans sa terre natale le défenseur de la liberté religieuse, s’était rendu capable d’exercer ce patronage au nom et à la face de la chrétienté tout entière. Il avait connu dans ses controverses avec le roi quel prix lui coûterait ce dangereux honneur. II avait beaucoup appris : beaucoup par ses premiers succès, plus encore par la faute qui suivit, beaucoup par son repentir. Tant de traverses et d’afflictions avaient été comme une expiation des prospérités de sa première vie; il s’était purifié de tout ce qui pouvait rester dans son âme d’alliage terrestre ; il était initié maintenant à tout ce que le Christianisme renferme de plus généreux sacrifices et de plus sublimes souffrances; il était digne d’un
ministère auguste et extraordinaire. Homme de douleurs, il devait devenir par excellence l’homme de Dieu.
Aussitôt que l’évasion de 1 archevêque fut divulguée, le roi d’Angleterre somma ses évêques de tenir leur promesse, et fit partir quatre d’entre eux pour aller poursuivre devant le souverain pontife la déposition de leur primat. En même temps il adressa des lettres à plus leurs princes du continent, pour leur montrer dans son ennemi l’ennemi commun de toutes les couronnes, et lui fermer ainsi la porte de tons les empires.
Les quatre prélats anglais ayant passé la mer, se rendirent à Sens, où le pape Alexandre Ut résidait alors. Là, l’éloquence de leurs discours, le crédit du roi dont ils étaient la mandataires, et aussi les riches présens qu’ils distribuaient, leur coucilièi’ent au sein delà cour romaine de nombreux partisans. Us exposèrent avec beaucoup d’babileté le sujet de leur ambassade, et conclurent en demandant l’envoi d’un légat à latere, en Angleterre, avec pouvoir de juger la cause et de prononcer b condamnation de Thomas. Hais l’in corruptibilité du Pape était au dessus de toutes, les sedue-
fions. La vérité ne lui était point inconnue: il comprenait d’ailleurs la portée d’une telle demande, et quel pourrait être le rôle d’un légat dans un royaume ou « résister au moa narque, c’était faire comme un homme en te prison qui résisterait à son geôlier (i), 3) Il refusa donc de prendre une décision ayant d’avoir entendu Thomas lui-même j elles prélats accusateurs, qui se souciaient peu d’avoir à soutenir les regards et les interpellations de celui qu’ils poursuivaient, retournèrent vers leur maître sans avoir rien fait pour l’accomplissement de ses désirs.
Cependant le vénérable fugitif avait quitté l'habit emprunté et l’humble nom de frère Christian, sous lequel il avait traversé la Flandre. En mettant le pied sur la frontière de France, il avait repris sans hésiter ce titre d’archevêque de Cautorbéry, qui le dénonçait à la malveillance des princes. Il alla trouver Louis VII à Soissons, et se confia à sa loyauté. Louis YII le reçut avec honneur, et eu lui promettant son appui, lui adressa ces nobles pa-
(0 Ces paroles sont de S- Thomas lui-même. Quoirilf>gv$ } ôb, v.
rôles: « Si le roi d'Angleterre, dans l’interet « de sa dignité royale, maintient les coutumes « qu’il dit être celles de ses ancêtres, et qui (( offensent la loi divine, moi aussi je conser- « verai les coutumes de*France pour lesquelle « j’ai reçu avec le trône un respect héréditairt « Or, c’est la coutume de la France, depuis le « temps les plus anciens, de nourrir et de dé- « fendre tous ceux qui souffrent, ceux-là sur ; « tout qui sont exilés pour la justice. A unti « usage, si Dieu m'est eu aide, moi vivant,!
« ne sera jamais dérogé. »
Sous ces auspices, Thomas se présenta dt vaut la cour pontificale. Plus d’une fois il] avait paru dans des temps plus prospères, alor surtout que dans les premières années de sonar clnépiscopat, dans tout l’éclat de sa récente fit tune, il était venu au Concile de Tours. A celt époque^ tous les hauts dignitaires de l’Eglisi présens dans cette ville, étaient sortis au devat de lui et lui avaient fait une magnifique rf ception. Cette fois il trouva parmi les cardinad une froideur inaccoutumée ; maïs le Pape 11 témoigna toute la tendresse d’un père. Il fif beau de voir ces deux pontifes, tous deux barm> : de leur patrie et de leur siège, l’un par le des-
pote d Allemagne, l’autre par le tyran de l’Angleterre, se rehcontrer tous deux dans un même exil pour une même cause, dans une même liospi talî té sur notre terre de France, justement lière de ce droit d’asile qu’elle exerçait en faveur des vertus proscrites ; il fut beau de les voir, l’un portant la couronne d’e'pines delà papauté, Fautre qui devait bientôt ceindre l’aurcole du martyre, épancher dans le cœur de l’ûfi et de l’autre de pieuses tristesses, se consoler et s’affermir par un échange de courageuses pensées. Thomas parut devant un consistoire avec une majestueuse candeur, il raconta la conduite qu’il avait tenue; il produisit les constitutions de Clarendon, cl après qu’une réprobation unanime les eut condamnées, il se confessa coupable, non d’avoir désobéi au souverain et troublé le royaume, mais coupable d’avoir reçu l’épiscopat sans autre vocation qu’un caprice royal, et d’avoir sacrifié à ce caprice ses devoirs sacrés. Puis quittant l’anneau pastoral qui ornait sa main, il le remit au Pape en le Conjurant de le placer en une main pins digne. A cet aspect, toute l’assemblée fat émue. Plusieurs cependant inclinaient à recevoir une abdication qui semblait sauver à la fois l’honneur
et la paix de l’Eglise, et peut-être aussi la vie de l’archevêque. Alexandre rejeta ces avis pusillanimes ; il voulut que Thomas replût sa dignité, et il lui en conféra de nouveau l’investiture, acceptant ainsi par un témoignage éclatant la solidarité du péril* Enfin, pour assurer à l’exilé une retraite qui convînt à sa situation présente, il l’envoya dans une abbaye de l’ordre de CUeaux, à Pontigny, près de Sens.
De même qu’en prenant possession de U chaire de Cantorbéry, Thomas avait rejeté loi U de soi l’appareil des grandeurs terrestres, es entrant dans sa cellule de Pontigny, il laissa, spr le seuil ces pompes modestes et religieuses que sa haute dignité ecclésiastique l’avait jus^ qu’ici contraint de retenir. Le grand primat d’Angleterre , accoutumé a recevoir Vobéissance de quatorze évêques 5 vécut sous le vête-* ment de bure d’un pauvre moine, et sous la règle d’un supérieur étranger. Il redoubla d’austérités et de prières ; la Bible, les Canons, l’histoire de l’Eglise, occupaient ses longues et silencieuses journées. Entretenues dans une sphère si haute, ses idées prirent un essor que rien n’arrêta plus ; il vit avec indignation ces géan,s ded* terre, appelés princes et seigneurs,
élever leurs misérables institutions comme une seconde Babel pour affronter les deux : il lança la foudre; il condamna canoniquement les coutûmes de Clarendon, et prononça l’anathème sur leurs fauteurs.
A la nouvelle de ces événemeus, Henri II fut prompt à la vengeance. Il rendit d’abord plusieurs ordonnances d’une incroyable barbarie pour interrompre toute relation de son royaume avec l'archevêque, et défendit de le nommer dans les prières publiques. Les biens de Thomas furent confisqués ; ses pareus et ses amis, de'pouillés de tout, furent bannis an nombre de plus de quatre cents : il n’y eut de grâce ni pour les vieillards, ni pour les malades , ni pour les femmes, ni pour les enfans au berceau ; et ces quatre cents infortunés fur ent contraints de promettre par serment qu’ils iraient les uns après les autres visiter l’archevêque dans sa retraite, et l’affliger du récit de leurs malheurs. Us partirent, et ce lamentable cortège vint frapper tous les jours à lu porte du proscrit, comme pour le punir cruellement du plaisir secret qu’il devait éprouver naguère , lorsque la multitude des indigens se pressait dans le vestibule de sa demeure archiépiseo-
pale , et s’en retournait les mains pleines d’aumènes , et la joie sur le front. Jamais peut-être l’imagination des persécuteurs ne fut si ingénieuse pour le mal , et jamais la charité nî reçut un défi plus honorable. Voici un roi (p imagine pour un évêque une tortiu-e pincruelle que la mort, et cette torture, c’est ds lui montrer des pauvres qu’il ne puisse secourir ; c’est de l’environner de plaintes déchirants qu’il ne puisse consoler! Mais la charité acccpt le défi : Thomas î-ecycillit ces malheureui, partagea avec quelques uns le pain dé l'cxilj adressa les autres aux nombreux admirateur que sa réputation lui avait faits. Aucun u manqua d’assistance, et plusieurs trouver# sur la terre étrangère une aisance qu’ils n'i vaient point connue dans leurs foyers.
Quand les gémissemens eurent cessé de s faire entendre dans la solitude de Pontignj Henri sut encore en troubler le repos. Il È savoir aux religieux de Citeaux qu’il supprime rait tons les couvens de l’ordre en Angleterre si Thomas restait plus long-temps dans leu' abbaye. Ils eurent la faiblesse de faire part è cette menace à leur illustre commensal ; et lai se retirant aussitôt, alla demeurer dans la vill
de Sens, que Louis VII lui assigna poui' séjour. Maïs les respects et les bontés dont le roi de France entourait l’archevêque étaient pour Henri comme un reproche public. Il jura d’y mettre un terme , et concerta une ruse où la générosité de Louis VII ne pouvait manquer d’être surprise.. Il le pria de se faire médiateur entré l’archevêque et lui , et les convia tous deux à une entrevue dont le lieu fut fixé sur les confins de la Normandie. Au jour convenu, en présence des deux cours réunies , l’archevêque fut introduit, et alla se jeter aux pieds de son souverain, lui demandant la paix et se remettant à sa discrétion pour l’avenir, sauf l’honneur de Dieu. Henri reconnut dans ces paroles la restriction qui déjà, une première fois, avait irrité sa colère } il s’en montra mécontent , et proposa à l’archevêque l’arrangement que voici ; « Vous promettrez de megar- « der la même obéissance que les plus saints « des archevêques vos prédécesseurs ont gardée « au moindre des rois mes ancêtres. » En entendant cette proposition , les grands des deux royaumes s’écrièrent : « Le roi s’humilie assez. » Cependant Thomas ne pouvait consentir à une semblable proposition \ car il y a dans le chris-
tianisme un type de perfection qûi ne réside point sur la terre ; il y a une fierté sainte qui ne permet pas de s’asservir sans réserve à l’imitation d’un homme, quelque grand qu’il ait été, et d’accepter ses fautes par respect pour ses mérites- Le refus de Thomas étonna Louis Vile!
les nobles qui l’entouraient; ils crurent j découvrir la marque d’une humeur hautaine t!
indomptable, et dès ce jour ils manifestèrent ouvertement leur déplaisir. Pour lui, il tî 1 sans alarmes s’écarter ce bras loyal et protêt teur, sous l’abri duquel il avait respire'. E quand Ses amis lui demandèrent où il pensait désormais aller reposer sa tête, il répondit: « J’ai ouï dire que snr les bords de ïa Saênti k et jusqu’au pays de Provence, les homme a sont plus libres qu’ai Heurs (i), je m’y ren- « drai h pied avec l’un des miens : peut-êîrt « en voyant notre affliction, ou aura pitié dt
(t) Cette honorable dé situation se rapporte au Lyonnais, qii était alors soumis au gouvernement des archevêques de Lyon* line tradition sur laquelle nous re vie mirons ailleurs, veut qitë S. Thomas, comme S. Anselme, ait habité cette ville au temps de ses malheurs* Il était digne de ces grands évêques de venir méditer au tombeau des S< PoUiin et des S. 1 renée la science du marty re *
k nous , et on nous donnera ce qui sera ne'ces- (rsaire pour vivre jusqu’à ce que le Seigneur d nous ait visites. Il est pire qu’un mécréant k celui qui désespère de lamiséricordedeDieu.»
tl ne restait plus à Thomas d’autre protection que la majesté du Siège Apostolique. Cet asile moral, qu’ai ors les potentats étaient contraints de respecter, était le seul qui maintenant dérobât au roi d’Angleterre sa victime. Il essaya d’abord de le violer à force ouverte. II enveloppa dans un même ressentiment et dans une même guerre le Pape et l’arcbevéque. Il intérêt l’entrée de ses états aux messagers de la cour de Rome , défendit sévèrement les appels au Saint Siège; il retint le denier de saint Pierre, deux symbole de la fidélité des catholiques inglais : il le retint, ce qui n’est pas à dire qu'il déchargea les peuples de cet impôt, mais qu’il le perçut à son profit. Il alla plus loin. L’antipape Octavien étant mort, l’empereur Frédéric I* r lui avait donné un successeur en la personne de Guido de Crema , et avait x'éuni dans (me diète à Würtzbourg tous les grands vassaux de l’empire pour leur faire reconnaître le pontife de sa création. Deux députés du roi d Angleterre se trouvèrent à ce rendez-vous de
l’iniquité. Ils se soumirent en son nom à l’antipape et promirent l’adhésion de tout le cierge du royaume. En effet le roi d Angleterre ordonna que tous ceux de ses sujets qui avaienl passé l’àge de douze ans abjurassent l'autorité d’Alexandre III ; et cet ordre reçut son exéco tion. Toutefois les évêques anglais trouvera' moyen de se soustraire à cette mesure impii qui les aurait fait descendre au dernier degR de l’avilissement.
En même temps qu’Henri ébranlait l’Église au dehors en se liguant avec ses ennemis, travaillait avec non moins d’opiniâtreté h; ruine intérieure. On eût dit que le démon dcl politique perfide , qui devait quatre siècles pli tard apparaître au florentin Machiavel, et 11 dicter le livre des mauvais princes, se tenai maintenant aux côtés de ce roi du Nord, veillait à son chevet, assistait à ses conseils et cou duisait ses desseins à leur accomplissement pi les voies les plus mystérieuses et les plus sûrft Personne, jusque-là, n’avait déployé une cou naissance plus profonde des infirmités du cœ u humain et des ressorts qui frappent sur cha cuue d’elles. Protée aux mille formes , Heur changeait à toute heure d’attitude et de Un
gage ; il dissimulait son alliance avec les schismatiques , protestait de sa soumission filiale à l'Église romaine, formait des vœux pour la paix, déplorait amèrement les dissensions qui I avaient séparé de 1 archevêque^ autrefois son ami. 11 contrefaisait à merveille l’innocence " et ce qui est plus difficile encore à contrefaire , le rémords. Un jour il pleura avec tant de perfection devant deux cardinaux, que l’un se mit à pleurer avec lui, l’autre éclata de rire. D’autres fois il faisait gronder l’orage : dans sa fureur, il se roulait par terre, déchirait les courtines de son lit, en arrachait la paille et la rongeait entre ses dents. A la suite de pareils accès, il écrivait a Rome des épîlres menaçantes , il annonçait une rupture prochaine : c était peu de parler de schisme; il faisait entendre qu’iL pourrait bien prendre le turban et soumettre l'Angleterre à la loi de Mahomet. Car se donnant le choix des apostasies, une instinctive Sagacité lui révélait du premier coup entre tant de religions fausses, la religion des tyrans. Ces alternatives d’espérance et de terreur qu’il savait ménager à propos entretenaient dans leur servitude les évêques de son royaume, et même
à l’étranger tenaient en suspens beauc oupd’en tre les plus considérable s personnages du clergé catholique. On voyait, d’une part, l’Angleterre accoutumée h une obéissance d’esclave, prête se séparer de l'imité catholique au premier signe de son maître redouté : d’une autre part, on avait devant les yeux les bonnes grâces d’un mon arque puissan t, précieuses en ces joins mauvais , faciles à obtenir au prix d’une seule concession ; puis des promesses magnifiques, l’Angleterre pacifiée, l’anti-pape abandonné, la Terre-Sainte secourue. On pensait qu’il fallait céder au malheur des temps, fléchir pour n’être pas brisé. On oubliait que l’Église peut bien accepter le manteau royal comme un ornement , mais n’en a pas besoin pour se couvrir j que sa nudité est vénérable, et que si elle montre des blessures, ces blessures, comme celle du Christ, rayonnent d’amour et de gloire. C’est ainsi qu’Henri pénétrait dans les esprits," et quand ses conseils étaient épuisés , il trouvait des ressources dans ses trésors. Il acheta avec des sommes considérables l’appui de plusieurs villes et de plusieurs princes d’Italie. Il sut employer à son service la simonie que Gré-
goire VII et ses successeurs s'étalent efforcés de chasser du sanctuaire, mais qui y conservait encore de secrètes entrées. Un jour il se vanta effrontément de tenir le sacré collège dans sa bourse ; il osa même proposer au pape un injurieux marché. Alexandre III fitjustice de cette tentation grossière. Cependant les efforts d-j roi ne restèrent pas toujours sans quelque succès; durant sept ans, il sut éluder à fo fois et les censures ecclésiastiques que ses persécutions appelaient sur lui, et la réconciliation, qui seule devait lui épargner cette juste flétrissure. Il obtint l’envoi en Norman Jie de deux légats , dont l’un lui était dévoué , et * 7 ui eussent condamné l'archevêque, si le pape n’eût limite leurs pouvoirs. Il paya de paroles plusieurs autres légats qu’il ne put gagner è prix dargent. Ainsi, il prolongeait l’exil de Thomas , le harcelait de vexations, l’abreuvait d'amertumes. Enfin, ce qui lui importait le plus, il accoutumait peu à peu le simulacre d’église qui subsistait dans scs états à se détacher de l’autorité papale et primatiale, au point qu'ayant voulu associer son fils aine à la couronne, il le fit sacrer par l'archevêque d’York au mépris des privilèges de l’église de Cantor-
béry et des prohibitions formelles du souverain pontife (l).
Contre tant d'ennemis, contre tant d’attaques savamment combinées, Thomas n’avait pour lui que les voeux du pauvre peuple dont on ne se souciait guère; l’amitié de quelques moines qui partageaient son infortune; la bienveillance de plusieurs personnages haut placés, mais qui ne pouvaient rien sur son persécuteur, et l’approbation d’un vieillard entouré de pièges et opprimé comme lui. Mais ce vieillard était le Pape, et avec lui était le droit, et le droit, c’est la force morale contre laquelle la force physique ne peut prévaloir. C’est pourquoi ce qu’il y a de plus redoutable sur la terre, l’or et le fer; ce qu’il y a de plus dangereux! parmi les hommes, l’intrigue et la peur, tout vint se briser devant l’intrépidité de Thomas. Tandis que son génie, porté sur les ailes de la foi, découvrait dans des contemplations sublimes les desseins providentiels dont il devait être l'instrument, sa prudence toujours attentive suivait pas à pas les menées souter-
(i) Qwtiiri'oÿtts, lib. n, et les autres auteuis contenu oraius paisim t
raines de ses ennemis, déconcertait les calculs de leur politique; et son inflexible résolution tenait en échec toute leur violence. Son histoire, pendant ces sept années, est courte comme l’histoire de toutee qui ne change point, H excommunia J es ministres des volontés royales qui avaient engagé T Angle terre dans la ligue schismatique; il rappela le peuple sous 1 autorité d'Alexandre par une lettre pleine de douceur et d'énergie ; plusieurs fois il écrivît au roi et lui donna de salutaires et rigides avertîssemeus; en même temps il aiguillonnait l ? iuertiè de ses suffragans et de ses collègues, ou I bien il venait jeter le poids de sa parole au milieu des hésitations et des lenteurs circonspec- J tes de la cour de Rome, Voici quelques fragmens de ces lettres immortel les; on y voit ce I qui se passait dans ce tic grande âme; mais il I ne faut point oublier que celui qui les traça était piinee de 1 hglise; qui! parlait à ses égaux ou uses inferieurs; que le malheur ci la sainteté 1 ont revêtu d une double consécration et lui ont donné le privilège de dire beaucoup.
Au roi d’Angleterre. I rB lettre, « J’ai désiré (r d’un grand désir de voir votre face et de con-
u verser avec vous * car vous êtes mon seia gneur, vous êtes mon roi, vous êtes inou ce fils spirituel- Mon seigneur, je vous dois et <(je vous offre mes conseils et tous les services et qu’un évêque peut rendre, sauf l’Honneur « de Dieu et de la sainte Eglise ; mon roi, je k suis tenu de vous respecter toujours, et de u vous avertir à l’Heure du péril : mon fils spb <( rituel, mon devoir est de vous reprendre a dans vos éga remens.*- Vous devez savoir que « vous êtes roi par la grâce de Dieu* Or, les <t rois, au jour de leur sacre, reçoivent trois <c onctions : à la tête, à la poitrine, au bras, « ce qui signifie la gloire, la science et la force» « Quand les rois des anciens âges prévariquètc rent contre la loi de Dieu, Dieu leur ôta la a force, la science et la gloire; il rendit ces <( dons à ceux qui se repentirent».-* Ecoutez t< encore : l'Eglise de Dieu se compose de deux <( ordres : le clergé et le peuple. Dans le clergé a sont les apôtres et les papes, hommes apos- « toiiques, et les évêques et les autres docteurs « a qui est confié le soin de l’Eglise, afin que « tout soit ramené au salut des âmes. C'est <c pourquoi il a été dit à Pierre et aux autres tf pasteurs, et non pas aux rois et aux princes:
« « Vous êtes pierre, et sur cette pierre j’édi- « fierai. » Dans le peuple sont les rois et les « princes, les ducs et les comtes, et les autres « puissances auxquelles est dévolue l'admirns- « tration des affaires séculières, afin que tout « soit ramené à la paix et à l’unité de l’Eglise..: « Que mon seigneur écoute donc le conseil de « sou fidèle, l’avertissement de son évêque, « les exhortations de son père. jN’ayez plus dé- « sormais d’alliance avec les schismatiques; ne « dérobez point à l’Eglise ce qui lui appartient. « Permettez-lui de jouir dans votre royaume ,« de la même liberté qui lui est assurée dans « les royaumes étrangers. Souvenez-vous de la «^charte, qu’au jour de votre couronnement^ 1 « vous posâtes, écrite de votre main, sur l’au- « tel de Westminster : vous promîtes alors de « conserver à l’Eglise son indépendance. Rentt dez à l’église de Cant&rbéry, de laquelle vous « avez reçu l’onction sainte, son antique pros- « périté. Rcndez-ïui et rendez-nous ses biens « et les nôtres : je dis mal en les appelant les « nôtres ; ce sont les biens des pauvres, le paît trimoïne du crucifié, que nous avons, non « point en propriété, mais en garde et en tu- « telle. Permettez aussi, si tel est votre plaisir,’
a que nous retournions à notre siège en toute « sûreté, et que nous l'emplissions librement « nos fonctions, ainsi que le devoir le corner mande et que la raison l'exige. Et nous, en te retour, nous sommes prêts à vous servir et comme notre seigneur très cher et notre roi, à ce vous servir avec: dévouement et fidélité, selon u notre pouvoir- Autrement, tenez pour certain « que vous éprouverez la sévérité de Dieu- »
II e lettre- rc Nous avons attendu avec mie te tendre sollicitude cjue le Seigneur vous rect gardât, et que, vous repentant de votre « faute, vous abandonnassiez la voie perverse, et ou des hommes mauvais vous avaient ente tramé*-.p*» Présentement, nous vous adrescc sons ces lettres monitoires, afin de vous a rappeler, s’il se peut, h des sentimens meil-
u leurs.. Si vous êtes un roi bon et catho-
a üque, si du moins, comme nous T espérons, « vous avez la volonté d’en mériter le titre, cc souffrez que je vous le dise : vous êtes fils cc et non ministre de rEgllse. Vous recevez u renseignement des prêtres, vous n’en avez ce point â leur Imposer- Vous avez les privice liges de votre puissance : Dieu vous fa « donnée. Soyez reconnaissant de ses bien-
u faits > 01 «entreprenez pas contre l'ordre « établi d’en liant. C’est pourquoi, rendez « aussitôt ce qui appartenait à l’Eglise, et que « vous avez usurpé plutôt par les conseils des « médians que par l’impulsion de votre cœur... « Laissez la tille de Si on régner libre avec son « époux, afin que Dieu nous fasse du bien; « que votre royaume prenne de nouvelles « forces; que h honte qui pèse sur cette génération soit effacée, et qu’il se fasse en nos
« jours une grande paix.J e vous écris ceci,
« mon seigneur, et je me tairai encore pour « attendre l’effet de mes paroles. Plaise à Dieu « qu’il me vienne des messagers, et qu’ih rae « disent : Votre fils le roi était mort et il est « ressuscité; il était perdu et il est retrouvé!
« Que si vous ne m’écoutez point, moi, qui « chaque jour prie pour vous devant la malt jeste du Christ, avec une grande abondance « de gémissemens et de larmes; je crierai " contre vous : et le Christ viendra avec la lt ver S e - Alors, il jugera sévèrement les jus- * tices tPici ~ bas i Ca *’ ü sait, quand il veut, enlever aux princes l’esprit de vie, et il est terrible dans ses vengeances contre les rois de la terre. »
Aux évêques ses suffragans. « Mes frères,
« long-temps j’ai garde le silence, esperaut « qu avec rinspiration de Dieu vous repren- « drîez courage, vous qui êtes retournés en ff arrière au jour du combat, que du moins « quelqu’un d’entre vous se lèverait et ferait et quelque démonstration généreuse contre les « ennemis du Ciel- J’ai attendu, personne ne <f s’est levé ; je me suis tu, personne ira parlé <c Désormais, tout le poids de la querelle re*
(c tombe sur moi.-*.* Si j’ai offense quelqu nu « d’entre vous au temps de ma fortune, qui « se nomme, et je réparerai au quadruple le « tort dont il m accusera- Mais si je 11 ’ai lait a injure à personne d’entre vous, pourquoi « me laissez-vous seul dans la cause de Dieua Retournez-vous vers moi, mes frères, À (r soutenons - nous les uns les autres contre « ceux qui en veulent à la vie de l’Eglisfii | « c’est-à-dire, à. sa liberté- Ha tons-no us, i r< crainte que la colère divine ne s’élève sw « nous comme sur des pasteurs négligens et « paresseux, et que nous soyons traités connut « des chiens muets qui n’ont pas la force d a*
« boyer. Eh quoi! une tempête furieust
te agite la barque, le gouvernail est dans
« mains, et vous m’engagez a dormir !... Vous « remettez sous mes yeux les bienfaits dusou- « verain ; vous dites que je leur dois mon été- « vation ; vous rappelez mon origine obscure. « Il est vrai que je ne compte pas des rois dans e ma lignée; mais j’aime mieux être de ceux fr qui, par leur mérite, se fout une noblesse « véritable, que du nombre de ceux qui désec honorent par leur vie la noblesse empruntée « de leur naissance. Peut-être suis-je né dans ce une chaumière et de parens pauvres; mais k la miséricorde divine se plaît à choisir les ce humbles pour confondre les forts. C’est parmi te les pêcheurs que Pierre a été élu pouVde- « venir le prince de l’Église, lui qui s’est <» c - « quis par son sang une couronne au Ciel et A une grande gloire sur la terre. Dieu fasse,que (f nous suivions cet exemple I Nous sommes les Cf successeurs de Pierre, non ceux d’Auguste. 1 cc Nous ne vous écrivons point ceci, mes frères, a pour répandre la confusion sur votre visace. 1 (f mais parce que nous désirons que vous agis- « siez mieux à l’avenir, dans l’intérêt de la <c paix et de notre liberté. Priez pour nous, et ff que toute l’Eglise d’Angleterre prie, pour
ISO
« que clans cetle tentation notre foi ne défaille u point. »
Aux cardinaux. « A ses vénérables seigneurs '« et pères , par la grâce de Dieu , cardinaux ,
« évêques , prêtres et diacres , Thomas , par la « même grâce, humble ministre de l’église de ci Cantorbéry et misérable exilé, salut et obéis- « sauce. — Il est difficile à celui qui soulfre de u garder de justes bornes dans ses discours, tf Vous aviez commencé à combattre avec nous , « et déjà la victoire était h nos portes , si votre « religion n’avait été circonvenue par l’habl* « teté du roi qui vous a donné de faussés espece rinces de paix. La paix s’obtient des tyrans «'''par des démonstrations de guerre, non par « J des ambassades. Ne vous fiez point aux prince ,ces et aux enfaus des hommes dans lesquels
« il n’y a pas de salut.Pourquoi donc nous
ce avez-vous délaissé? Notre cause n’est-elle « point la vôtre? Faites à autrui ce que vous ce. désirez qu’il vous soit fait, afin d’éviter le « péril qui est proche. Autrement, que Dieu « soit juge entre vous et moi et mes compati gnons d’exil , orphelins, veuves , enfans an u berceau : qu’il soit juge, lui qui ne considèr#
« pas la qualité (les personnes !Yous nous avez « exposés, nous innocens, comme un but « pour la flèche. Vous nous avez faits un op- « probre pour les passans et un objet de déri- « sion pour ceux qui nous entourent. Voici « qu’on crie sur les places publiques et qu’on « dit tout haut dans les villes et dans les bourgs « qu’il n’y a pas de justice à Rome contre les
« puissans.Que si vous traitez ce mal avec
« lenteur, n’est-il pas à craindre qu’il de- « vienne contagieux et que tous les rois de la « terre en soient atteints. Car la servitude « amère de l’Église est douce à tous les tyrans.
« L’Église ne doit être régie ni par la dissimu- (t latiou ni par des conseils habiles, mais par « la vérité et par la justice. Faites ainsi et Dieu « vous aidera , et ne vous inquiétez pas pour tt moi de la malice des hommes (i). »
( 1 ) Cette lettre est posté rie lire aux précédentes : c’est pourquoi ony trouve un accent plus douloureui et plus sévère. Elle est iusérce dans les Annales ecclésiastiques du cardinal llaronius, t. xx. L'illustre apologiste P ns craint de rapporter ces
paroles dures adressées à nu corps dont lui-même faisait partie* flous * simple fidèle, nous n’avons pas cru devoir être plus timide, —- Les épltres de S. Thomas sont sa plus complète justification contre le reproche de fanatisme que certains auteurs modernes lui ont adressé : certes, celui qui écrivait de la sorte était bien au dessus des préjugés sociaux de son siècle 3 et soo dévoue-
Mais peut-être dans cet énergique langage se mêle-t-il quelques accens d’orgueil : peutêtre dans la solitude cette austère vertu a* t-elle pris quelque chose de farouche ; à force de respirer l’air des cloîtres elle s’est endurcie; et si elle est inébranlable comme le rocher, c’est qu’elle est âpre et froide comme lui? — Pourtant pénétrez dans l’humble demeure d’où sor- j teut ces lettres fondr oy an t es, destinées à trou* hier le sommeil des grauds ; soyez admis à k familiarité de cet homme fort, et voyez. — C’est bien le même qui a passé vingt ans de sa vie dans les palais : en répudiant son ancienne opulence, il ne s’est point dépouillé de l’élégance de ses moeurs. Sous cette laine grossière on retrouve celui qui a porté la soie et Hier-
ment à la cause de TÉgliee Romaine n’était rien moins que servile et passionné. — D’mi autre côté, l'Église ne porte point lï responsabilité des fautes que peuvent commettre quelques uns à ses ministres ; elle les pleure, mais n’a pas à en rougir. Il n’jl môme peut-être point de spectacle plus rassurant pour ses desih nées futures que celui de ses épreuves passées, Quelle mervciïla que 1 Lvaugile ait été livré entre des mains rapaces sans qu*Ü en ait été déchiré une page! Que la parole divine ne se sûjt jmint altérée en sc transmettant par des bouches impures [ Qui tant de séductions n’aient jamais pu faire rendre un oracle menteur* et que Tautei, miné dans ses fondemens, soit resté debout soutenu par une invisible main !
mine* Plus d’une fois la grâce exquise de ses manières Ta trahi quand il voulait rester inconnu. On dit qu’au temps où déguisé il traversait la Flandre * comme il prenait son repas chez de simples paysans* la délicatesse de ses habitudes * les caresses qu’il faisait aux petits enfans* son grand front* ses belles mains le 1 décélèrent à ses botes rustiques * qui tombèrent à ses genoux et s’écrièrent : crll faut que vous « soyez le grand archevêque de Cantorbéry ! » Son esprit exercé à la culture des belles-lettres en a conservé une sorte de parfum * et docteur du moyen âge il ne dédaigne pas de semer dans ses écrits les fleurs de la poésie virgiUenne* Dans les écoles les plus célèbres de la chrétienté* il a étudié la théologie et la science des lois sous la direction de Pierre Lombard et de Graticn : souvent dans son exil 11 retourne a ses livres chéris comme à de bons et fidèles amis du temps passé. Une des plus douces consola lions de sa solitude* c’est le commerce epistolaire qu’il entretient avec deux des hommes les plus remarquables de ce temps * Pierre de Blois et Jean de Salisbury (ï). Ou croit même
(i) Il paraîtrait résulter d’uae lettre de Pierre de à
S. Thomas que celui-ci aurait composé un lirre De nugù curia-
qu’il fut initié dans sa jeunesse aux mystères de l'architecluregothique, dont renseignement traditionnel se conservait dans le clergé; carie Dauphiné se glorifie de posséder une église bâtie sur ses plans.— C’est bien encore le même à qui les pauvres furent si chers ; il les chérit plus encore depuis qu’il est devenu semblable à eux. Quand il tourne des yeux pleins de tristesse vers son Église en deuil, tous ses regrets sout pour les malheureux que son absence i rendus orphelins ; quand il regarde autour (le lui, c est pour s’occuper des compagnons dess disgrâce ; il intéresse en leur faveur les princes et les prélats étrangers, il ne se lasse jamais de demander pour eux , lui qui ne sait pas demander pour soi-même. Tous ceux qui l’approchent vantent la douceur et l’agrément deses discours. 11 passe en faisant le bien ; car partout il laisse derrière lui l’admiration et la reconnaissance. Leux qui 1 assistent à l’autel ont été témoins des effusions de sa piété. Personne plus que lui n’aima Dieu et les hommes. —C’est le même
lilits, où il aurait flagellé avec une puissante ironie l’école naisgante des légistes. Les centuriateurs de Magdebourg lui attribuaient aussi un Encomium Mariœ Virgitiis. Tous nos efforts n ont pu nous faire découvrir aucun vestige de ces deux ouvrages*
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i enfin qui dans son humilité repoussait le calice amer de l’épiscopat, et ne le prit qu’en tremblant ; qui succomba au commencement de la , lutte, parce que son cœur fut victime d’une honorable surprise ; qui se confessa coupable , et pleura aux reproches d’un porte-croix. En déposant aux pieds du pape les insignes de sa dignité, il avait assez témoigné combien toute i pensée ambitieuse était loin de lui. Il semble que cet homme simple et bon ne soit point fait pour ce ministère de vigilance et de sévérité, i II lui en colite beaucoup de se défier, et plus encore de se défendre et de combattre. Trois fois il fut forcé d’cxerccr lu puissance de l’anathème , et cependant on dirait d’autres fois qu’il I eût voulu n’ëtre évêque que pour bénir. Souvent, en présence de ses terribles devoirs, il est saisi d’une profonde mélancolie : seul, sus- | pendu sur tant d’abîmes, tandis que le ciel et la terre sont remués contre lui, il sent sa vue se troubler et son âme défaillir. Alors il répand la surabondance de ses douleurs dans l’âme d’un ami. Mais c’est surtout vers le souverain pontife qu’il tourne ses regards désolés; c’est devant lui qu’il dévoile avec confiance toute sa détresse. Les deux lettres suivantes sont deux
échos de ces gémissemens secrets du proscrit.
À i’évêque de Hereford* « Je tous rends tr grâces de m’atoir visite dans mon afiîietion. u Je pleure sur notre très cher seigneur le roi, (t La terreur m’a accable, et mon esprit est cou* u vert de ténèbres parce que j’ai vu la tribuor lation et T opprobre s’accumuler sur la tête u du roi mon seigneur : car il a ébranlé l’Eglise te de Dieu. Le Seigneur montrera au clergé des « choses dures et l’abreuvera du vin de la triste tesse-..-. Où sont maintenant les sages qui tt disaient ; Celui qui 11 observe pas les couïu* «mes n’est pas l’ami de César ; c’est Tenuenu u de la couronne , il est digne de jugement?
u Oïi sont-ils ces sages? qu’ils viennent et qudi a disent quel dessein le Dieu des armées a cou* <c çu au sujet de l’Angleterre, Les sages de cfi « pays sont devenus insensés ; ses princes sc a son t flétris : ils ont trompé l’Angleterre, Dicû cf a répandu au milieu de ce peuple un esprit a de vertige, L’Angleterre a erré dans ses voies: cc elle chancelle comme un homme ivre. »
Au Pape, a Nous envoyons à votre sainteté « avec ces présentes deux des malheureux corner pagnons de notre pèlerinage 5 afin que vous t( soyez instruit par eux de nas misères qui
ft sont immenses, afin que nous recevions de te votre sainteté notre délivrance et celle de « notre église , et le soulagement de nos maux, « Car il est à craindre que nous ne succombe bîons sous le poids écrasant d'une persécute tion sans exemple. Nous sommes traînés de « délais en délais et de tristesse en tristeSsSe, a avec non moins de cruauté que d’injustice, tf Incljnez donc votre oreille , Seigneur, et cc écoutez : ouvrez les yeux 7 et voyez s’il y eut k jamais une iniquité pareille à celle-ci , une « douleur semblable a notre douleur. Nous « avons attendu Feffet de vos promesses, et « voici qu’il nous est venu un surcroît de it trouble et d’affliction. Ayez pitié, Seia gnetir, ayez pitié de nous; car personne ne « combat pour notre salut, personne après « Dieu , si ce n’est vous et les vôtres. Ayez pi- <c tié de nous, afin que Dieu vous fasse mîsé- « ricorde àu jour où vous rendrez compte de « votre administration* La longueur du mal a « épuisé nos ressources et nos forces : il ne <t nous en reste plus assez pour supporter dci( sonnais la tribulation la plus légère. Que ïc votre Grandeur nous secoure donc, nous et « notre église, et qu’elle ne tarde pas, car il « en est temps* Hâtez-vous pour que nous sciv
Voilà l'homme. Mais ses destinées approchaient de leur accomplissement. I,a bonne cause devait obtenir un triomphe public 7 et ce triomphe devait être ensuite consacré par une immolation sanglante. Les évcnemens se précipitaient. Le roi de France avait rendu à l'archevêque de Cantorbéry sa première amitié et s'efforcait d'effacer par ses empressemens et par ses bons offices les souvenirs d’un refroidissement passager. Le pape Alexandre III était renbc dans Rome , où il régnait paisible. Les rois
de Danemarck et de Hongrie s’étaient détachés du schisme* La ligue lombarde avait affranchi l’Italie du joftg impérial. Et dans un concile tenu à S.-Jeaii-de-Latran, le pape avait excommunié Frédéric I er et délié ses sujets du serment de fidélité. Henri fut averti que la pourpre ne le mettrait point a l’abri du glaive spirituel. S’il comptait sur la servilité de ^Angleterre , il avait tout h redouter pour ses possessions de Normandie j d’Anjou et d’Aquitaine , qui dans leurs rapports étroits avec le royaume de France conservaient les traditions de fidélité du pajs très chrétien. Il trembla donc à son tour , et après d’inutiles tergiversations , il consentit! une réconciliation officielle.
Elle eut lieu à Freitville, non loin des frontières de la Touraine, le jour de sainte Madeleine, citait la fête du repentir, en Tan nyi- Le rendez-vous était dans une prairie très agréable, que les gens du pays nommaient fo Champ des Traîtres. Là se trouva réunie une grande assemblée de nobles personnages* Aussitôt que l'archevêque parut, Henri courut à sa rencontre : et tous deux, à cheval comme ils étaient, se promenèrent quelque temps ensemble à fi écart. L’archevêque exprima le vœu
d’être reçu dans les bonnes grâces du roi et de pouvoir retourner en paix dans son diocèse ; il demanda la restitution des biens de sou église et la liberté d’exercer les censures ecclésiastiques contre ceux qui avaient usurpé sa prérogative en couronnant le jeune prince héritier du trône. Le roi lui accorda sa requête. L’archevêque descendit de cheval pour s’agenouiller et témoigner ainsi sa gratitude. Le roi le releva et lui tint courtoisement l’étrier pour remonter en selle, puis l’invita à demeurer quelques jours auprès de lui, afin de laisser des preuves incontestables du bon accord qui venait de se rétablir. L’archevêque obtint la permission d’aller faire ses adieux à ses amis de France et promit uu prompt retour. Ainsi se passa l’entrevue, â la grande admiration de ceux qui en furent témoins. — Le matin même Henri avait juré en présence de quelques personnes de ne jamais donner à Thomas le baiser de paix. Et en effet il ne le lui avait point donne.
Depuis ce temps Thomas se présenta deux lois a la cour, deux fols il y trouva un accueil douteux et sollicita sans succès les restitutions promises, Enfin, impatient de revoir son église
bien-aimée, assailli davis alarmans et de funestes prévisions qui déjà idétaienjt plus incer* laines» il dit à ses amis : cc Je vais mourir eu Angleterre» » et fit les préparatifs de son dé-1 part. Il avait reçu du pape des lettres de sus* j pension et d T ex commun i cation pour en user | contre Y archevêque d’York et les autres évêques compromis dans Ta (la ire du couronnement. Il envoya ces lettres comme pour être les avant-coureurs de son arrivée (i), et luimême s’embarqua peu de temps après. Bienlc:
son vaisseau portant en proue la croix prima* tiale aborda au port de Sandwich oii le peupk en fouie s’était rendu pour le recevoir. Son voyage jusqu’à Cantorbéry fut une longue É magnifique ovation. Les routes étaient couver tes de gens accourus à sa rencontre : cte paroisses s’étaient levées et étalent vernies eu procession avec leurs bannières et l’air retentissait de ces cris mille fois répétés : u Béni sol:
(i) Cette mesure de S. Thomas a,été sévèrement bllméc- Cü r pendant c’éta't rendre à Fiîglisc d’Ànglelcrre un grand serd» que de suspendre l’av toriLé d T un prélat scandaleux comme RogMi d’York. Les historiens contemporains noua donnent sur «*! moeurs des détails dont l’horreur est telle, que nous tToserioO* les rapporter. Le savant Jean de Salisbury le nomme non v~ chîeptscofws, sed crchidtcif ohis.
« celui qui vient au nom du Seigneur ! » Mais dans cette foule pieuse s’étaient mêle’s des hommes pervers. C’étaient des soldats apostés par les évêques excommuniés pour arrêter le primat à son débarquement et lui arracher les bulles dont ils le croyaient muni. Après l’avoir vainement attendu à Douvres, ils s’étaient rendus à Sandwich ; mais n’osant pas l'attaquer en ce lieu à cause de la multitude, ils le suivirent jusqu’à Cantorbéry. Là ils lui demandèrent avec menaces l’absolution des évêques excommuniés ou suspendus. Thomas y consentît, pourvu toutefois que ces prélats fournissent la caution d’usage afin de garantir leur obéissance future au jugement de l’Église. Les évêques auraient accepte celte condition, mais l'archevêque d’York, esprit satanique acharné à la perte de Thomas, les entraîna dans une voie dont ils ne virent point l’issue. Us passèrent la mer, et allèrent à fa cour de Henri II en Normandie porter des plaintes et chercher des armes contre celui qui dans la grande famille chrétienne était leur supérieur immédiat et leur père.
Thomas se retrouvait parmi les siens, et cependant il ne découvrait autour de soi que des
sujets de chagrin et de dégoiit. Son église était envahie par des pasteurs mercenaires qui en son absence s’étaient glissés dans le bercail; ses terres étaient dévastées , ses maisons délabrées, ses greniers vides, ses serviteurs dépouillés et battus par des malfaiteurs qui se disaient gens du roi- Chaque jour lui apportait quelque fâcheuse nouvelle, et s’il eu appelait à la justice publique, elle restait sourde à son appel. Il résolut donc d’aller présenter ses réclamations et ses hommages au jeune prince fils aîné d’Henri, et autrefois son élève, qui résidait à Woodstock, près de Londres. Mais la porte du château lui fut interdite, il reçut ordre de retourner à Cantorbéry, et plusieurs personnages influens de Londres furent punis pour lui avoir rendu quelques honneurs. Les fêtes de Noël approchaient : il les attendit dans le recueillement et dans la prière, captif entre les murs de sa maison archiépiscopale. Le jour de Noël, il monta en chaire , parla au peuple assemblé, annonça sa mort prochaine. Des sanglots répondirent à ses paroles : la vaste cathédrale fut remplie de gémissemens et de vorx qui criaient : « Père, pourquoi nous aban- « donnez-vous? » Ensuite il rapporta avec in-
dignation les injures que l’Eglise avait souffertes dans ces derniers temps, et retrancha de la société des fidèles plusieurs de ceux qui s’étaient signalés par leurs violences.
Pendant ce temps-là , Henri II avait prêté l’oreille aux récits envenimés de l’archevêque d’Yorlc; il avait senti se réveiller ses resseulimens mal assoupis, et dans un mouvement de colere il s’était écrié : « Maudits soient ceux « que je nourris de mes bienfaits, s’ils ne peut( vent me venger et délivrer mon royaume de « ce prêtre turbulent ! » Et il ajouta ; « Un « homme qui a mangé mon pain, a levé son a pied contre moi ! Un homme qui la première « fois s'est présenté à ma cour sur un cheval « boiteux, triomphe maintenant en dépit de la « dignité royale et sous les yeux des compati gnous de son ancienne fortune ! a En entendant ces mots, quatre chevaliers.conçurent le projet de tuer l'archevêque afin de plaire au roi. Ces quatre chevaliers étaient : Réginald î'itz- Urce , Guillaume de Tracy, Hidiard Uct ton , Hugues deMoreville. La tradition rapporte que l’arbre sous lequel ils se réunirent pour conjurer, frappé de malédiction , se dessécha.
Ils arrivèrent à Cantorhéry le jour dç la fête
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des Itmocens. Le lendemain ( 2g décembre 1171 vers la onzième heure, l'archevêque étant assis au milieu de ses clercs et de ses moines^ les quatre cbevallers entrèrent dans sa chambre; et négligeant de le saluer, allèrent s'asseoir à terre devant lui. La, après quelques momens de silence, ils prirent la parole et commencèrent par des propositions arrogantes, par des reproches vagues et provocateurs, connue des hommes qui cherchent à engager une querelle. Fuis ils le sommèrent au nom du roi d-absoudre sur-le-champ les évêques excommuniés et suspendus- Comme il répondait que F ex communication avait été lancée par le souverain pontife et publiée avec fautorisation royale, ils se répandirent en discours injurieux» Alors l'archevêque leur dit : cc Depuis que j’ai cc remis le pied sur celte terre avec le consente tement et presque sous les auspices du roi, « j’ai été en butte à des outrages sans nombre; « mes gens ont été arrêtés, mes biens livrés a au pillage; 011 m’a fait tort eu mille autres et manières, et par dessus tout cela vous êtes « venus me menacer! » Réginald répliqua; cc Si quelqu’un a osé vous insulter, pourquoi cc n’avez-vous pas esposé vos griefs, afin à 1 en
« obtenir le redressement selon la raison et « selon le droit ? — Mon ami* reprit l'archetc vcque* je me suis assez plaint, j'ai assez vai- (c nemcnt travaillé pour obtenir satisfaction ; « c’est pourquoi tous les jours on comble pour « moi la mesure des iniquités: on me pro- « digue l'insulte avec tant de persévérance j « les plaintes de mes pauvres retentissent si « nombreuses à mes oreilles* que je ne saurais « trouver un messager pour chacun de mes « malheurs. Et quand feu aurais* qu’en ferais- «£je? on empêche ceux que j’envoie de passer « îa mer et de parvenir auprès du souverain.
« Mais puisque nulle part je ne puis trouver « justice, je la rendrai moi-même telle qu’un « archevêque peut et doit la rend.e, et je ne « reculerai devant aucun homme ! » Là-des s us, les chevaliers s’écrièrent : « Des menaces! des « menaces ! nous vous annonçons que vous « avez parlé au péril de votre tête. » L’archevêque répondit : « Êtes-vous donc venus pour « me tuer? j’ai remis ma cause entre les mains « de Celui qui est le juge de tous; c’est pourfc quoi je ne vous crains point; car vos glaives « ne sont pas plus prêts à frapper que mon « âme à souffrir le martyre. Cherchez qui vous
« fuie ; pour moi, je ne fuirai point : vous me « trouverez pied contre pied au combat du Sei- « gueur. u lisse levèrent en faisant grand bruit et commandèrent aux moines de garder 1 archevêque avec soin pour le représen ter au bou plaisir du roi. L’archevêque les accompagna vers la porte et dit eucore : « Je ne sortirai « d’ici ni par crainte du roi, ni par crainte « d’aucun homme ; je ne suis point venu pour u fuir; c’est ici, c’est ici ( et il montrait sa « tète ), que je vous donne rendez-vous. » Les chevaliers se retirèrent en tumulte.
Bientôt après, des coups redoublés se firent entendre au dehors; c’étaient les quatre conjurés et leurs hommes d’armes qui voulaient forcer l’entrée du monastère. Le déclin du jour promettait à l’archevêque une fuite facile ; sa clercs effrayés l’y exhortaient avec des pleurs, il resta impassible et ne sortit de sa chambre que lorsqu’on lui eut annoncé l’henre des vêpres. Alors on voulut l’entraîner vers l’église ; mais lui s’avançait lentement à travers les cloîtres et les couloirs, marchant le dernier de tous comme le berger qui pousse ses brebis devant soi. IVi son geste, ni =sa démarche ne trahissait un sentiment de crainte. Enfin il en tri
dans l’église, où déjà quelques moiues assemblés chantaient l’çfifice. On voulut fermer les portes derrière lui; mais, les rouvrant de ses mains, il fit entrer quelques uns de ses serviteurs qui étaient restés dehors, et il ajouta : « Nous vous ordonnons au nom de la sainte « obéissance de laisser les portes ouvertes : car a il ne convient pas de faire de la maison de (( Dieu un château-fort, »
Tout-u-coup les quatre meurtriers s’élancèrent dans fëglise îe glaive et la hache a la main, Oi Qù est le traître ? » criaient les uns* « Où est l’archevêque? » criaient les autres. Thomas descendit les degrés de faute! qu’il avait déjà montés, et se présenta en disant : k Me voici : je « suis l’archevêque, et non le traître.» Àcemoment ses clercs V abandon lièrent et se réfugièrent au pied des autels ; il n’èn resta que trois auprès de lui, entre lesquels Édouard Grim , le porte-croix, le même qui lui avait parle si librement au sortir de l’assemblée de Clarendon* Un des meurtriers s’avança et mit la main sur l’archevêque ; eëSuivez-nous, lui dit-il, « vous êtes pris. » L’archevêque, arrachant son manteau des mains du soldat, répondit ; u Vous me ferez ici ce que vous voulez faire. »
Puis il s’adressa h Régînald ; « Elginald , qu’est <{ ceci ? Je vous ai fait autrefois beaucoup de « bien f et vous venez à moi avec des armes îc clans l'église ? Si c est ma tète que tous fcherfc chez 7 je vous défends de la part de Dieu de te toucher à aucun des miens, moine, clerc ou « laïque 5 grand ou petit. Pour moi, je reçois <c volontiers la mort si dans l’effusion de mon ce sang TËglise peut trouver la paix et la li- « 3>ei té. » On le somma d'absoudre les évêques j excommuniés; il répondît : ce Jusqu à ce qu’ils a aient satisfait aux saints canons ^ je ne les ab* k soudrai pas. » Puis T homme de Dieu se mit il genoux et proféra cette dernière prière : « Je ce recommande à Dieu , a la bienheureuse Macc rie * aux saints patrons de ce Heu et au biente heureux martyr saint Denis ^ mon âme et la ce cause de hÉglise. )> Alors un coup d’épée frappa le bras du porte-croix qui avait voulu protéger l'archevêque 7 et atteignit l’archevêque lui-même il la tête , un second coup le renversa par terre , un troisième lui abattit une grande partie du crâne. Et fun des meurtriers f s’approchant avec son glaive , fit jaillir la cerve!Ie et la répandit sur le pavé. Ils sortirent ensuite de l’église J poussant des vociférations cou-
tre leur victime, et allèrent piller le monastère. — Ainsi périt, à l’âge de cinquante-trois ans , Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry (1).
(0 Ce récit tout entier est emprunté littéralement au Q tut Jrilogus^ dont les auteurs furent témoins oculaires des derniers momeus de S* Thomas* et durent en garder un inaltérable souvenir'
Lorsque deux hommes au moyen âge s’en remettaient au jugement de Dieu, ils combattaient en champ clos : le bon droit devait se trouver du côté où se rangerait la victoire , et l’ignominie accompagnait la défaite ou la mort. G’était peut-être un vieux reste de paganisme , de ce culte de la nature qui donnant à tout phénomène physique une portée mystérieuse , divinisant la force brutale, faisait plier toute chose sous une loi de terreur. La querelle de Thomas avait fini par une sorte de combat où la vertu.s’était trouvée aux prises avec le crime :
le crime avait vaincu par le fer. D’après la législation barbare de ce temps, Thomas ne vivait plus , il était condamné.
Mais il est une autre loi , une loi d’amour selon laquelle le droit est dégagé du fait, qui reconnaît une justice invisible, qui ne s’arrête point devant le silence de la mort, et qui entend la voix du sang versé. Devant cette loi celui-là triomphe qui a le plus aimé , et celui qui a aimé jusqu’à mourir est appelé martyr et se couronne d’une triple gloire ; car, dans le martyre, il y a trois choses. Premièrement, un acte d’indépendance morale : lame abandonnant sa chair, comme autrefois le pieux esclave dePutiphar abandonna son manteau , échappe à la violence qu’on méditait contre elle. Secondement , un acte de charité : le martyre est un témoignage qu’un homme vend non point à sa propre doctrine, mais à celle de ses freres croyans comme lui, et par lequel il rassure en eux ce qu’il y a de plus précieux et de plus frasile, la foi ; rien ne rassure la foi comme le témoignage d’un homme de bien , et rien ne donne plus de valeur à celte affirmation que le sceau de la mort. Enfin, et par dessus tout, un sacrifice, un sacrifice offert à Dieu, qui en
retour donne la victoire et la paix : il faut que la croix soit ensanglantée sur le Calvaire avant de régner au Capitole (i), Voilà comment Thomas fut justifié h riieure oii il tomba massacré au pied des autels* La veille il était grand sur la terre ? mais d’une grandeur périssable quhm faux pas pouvait renverser: maintenant il dominait la terre de toute la hauteur des cïeux, il était placé hors des limites de la fragilité humaine y au dessus des atteintes de ses ennemis, comme le soleil que toute la poussière que nous faisons ici-bas ne peut obscurcir. Le peuple , avec un admirable instinct de reconnaissance, courut aux funérailles de ce pasteur , qui avait donné sa vie pour lui ; des miracles nombreux illustrèrent sa sépulture ; l’Angleterre tomba à genoux et le proclama saint; toute la chrétienté répéta le cri de l’Angle terre , et FÉglise ratifia le vœu de la chrétienté* Cette décision fut accueillie avec transport, et Fenthousiasme revêtu d’une sanction légitime redoubla* Des liturgies sacrées , des hymnes , des panégyriques furent composés à sa louange ; sa légende
(i) Ce U e doctrine eslc:!htle Jean Cbrys^'ôme t'aas se» homélies sur les martyrs.
vint s’ajouter comme une perle de plus au po& tique trésor des légendes des Saints ; les sinj. pies et les pauvres célébrèrent son nom dans des cantiques populaires. De longues procèssions de pèlerins s’acheminèrent vers Cautorbéry, et jusque dans les contrées les plus loUtaines , des basiliques s’élevèrent sous l’invaatîon de S. Thomas. Une récompense encore plus magnifique lui fut décernée : son sang ai ai payé la rançon de l’Eglise, l’Église reconqé! sa liberté. Le tombeau de S. Thomas fut plac entre elle et les rois comme un abîme que ceui ci n’osèrent franchir, et il y eut une longtn trêve. Henri II lui-même s’humilia et abjurais prétentions qui avaient engagé la lutte fatalf Mais ce n’était pas assez pour l’euseignemetf dumoude. Tandis que l’invisible apothéose i martyr était manifestée aux hommes par utt effusion de grâce et de bénédictions, la pré sence d’un génie infernal sembla se révéle dans la maison de ses persécuteurs. Ou ptf contempler alors quelque chose de pareil à ce furies vengeresses que l’antiquité avait vue s’attacher aux familles criminelles des OEdip et des Atrée. Le roi d’Angleterre déshonorai! sa vieillesse dans de honteuses débauches. Eléo-
nore , sa perfide épouse, qu’il avait reçue sortant toute souillée d’adultère de la couche du roi de France, conçut coutrelui une jalousie mortelle, forma ses fils au parricide, et, disparaissant tout-à-coup, leur donna le signal. À la tête de la rébellion était ce fils aîné , dont le couronnement s’était lait en haine de l’archevêque, et qui maintenant arguait de cet acte pour réclamer le trône. Ilenri, entouré de trahisons , s’effraya j il alla, dépouillé de ses ornera ens royaux , s’agenouiller devant les reliques de sa victime, et recevoir sur ses épaules superbes les coups de verge des moines. Quelque temps suspendue, la guerre domestique recommença bientôt. Le fils aîné et le troisième fils de Henri moururent dans leur révolte. Richard, son héritier présomptif, lui trouva la vie trop longue, et s’arma contre lui : et quand ce père infortuné, forcé d’accepter la paix, demanda la liste des conjurés, le premier nom qu’il y lut fut celui de Jean-sans-Terre, le plus jeune et le plus aimé de ses fils , et qu’il croyait du moins fidèle. Accablé de ce dernier coup , peu de jours après il expira dans le désespoir. Mais cette fatalité, qui pesait sur sa famille, ne finit point avec lui. Richard avait
coutume de dire : « Nous venons du diable, au K diable il faut que nous retournions ! » Cet oracle sinistre sembla poursuivre à travers la siècles la dynastie des Plantagenets, dynastie odieuse qui porta partout avec elle en France, en Espagne, en Irlande, en Angleterre, k deuil et la désolation , perdit avec le temps ls ; vaste douaire de l’impure Eléonore, se décîiin elle-même, donna à l’Europe occidentale k spectacle des égorgemens du Bas-Empire, d s’éteignit dans la guerre des deux roses , ensevelie dans la boue et dans le san g', vouée à !i haine des contemporains et de la postérité- — Tel fut le jugement de Dieu.
Trois cent soixante-sept ans après la mort de S. Thomas, un homme se rencontra qui os réformer ce jugement. Au temps où toutes b pensées d’Henri AIII étaient tournées vers l’établissement de sa suprématie spirituelle, lt souvenir de S. Thomas de Cantorbéry lui revint. Il vit se dresser devant lui l’ombre decti athlète de l’Église Romaine qui avait terrassé un roi. Alors, pour se délivrer de cette apparition importune, il conçut le dessein de tenter ce qui est impossible au Tout-Puissant luimême, et de défaire le passé. Par une dérision
impie des formes de la justice, il fit citer le Saint à comparaître dans trente jours devant le grand conseil « pour avoir à s’expliquer sur (t les causes de sa mort et sur les scandales (t qu’il avait donnes en Angleterre j comme « aussi pour ouïr dire qu’il s’était faussement (f arrogé le nom de martyr, méritant plutôt (c celui de rebelle (i). » Cette citation fut signifiée par un huissier au tombeau du Saint.
Comme celui-ci n’eut garde de comparaître üt l’époque fixée, on lui nomma un avocat, et les débats ayant suivi leur cours ordinaire, le grand conseil du roi rendit l’arrêt suivant : « Henri, par la grâce de Dieu , roi d’Anglet( terre, de France et d’Irlande , défenseur de rc la foi et cbef suprême de l’Église anglicane. « Ayant pris connaissance de la cause de Tlio- « raas, autrefois archevêque de Cantôrbéry : « attendu que cité devant notre conseil, perte sonne n’a comparu pour lui ; attendu qu'il « n’est point mort pour l’honneur de Dieu et « de l’Eglise, de l’Eglise dont le gouvernement « suprême appartient aux rois de ce royaume,
(t) Cette citation et Parrét tpiî suit sont raj portes itous Wilkins* Ci n ilîa 7 tom* ur f p. $26.
« et non à l’évêque de Rome comme le soute- « liait ledit Thomas, au préjudice de notr« « couronne : attendu que le peuple le tient « pour martyr et professe pour lui un super- « stitieux respect : afin que ceux qui se rendent « coupables de tels crimes soient punis, et que « les ignorans reconnaissent leur erreur : nous « jugeons et décidons que ledit Thomas, au- « trefois archevêque de Gantorbéry, à dater k de ce jour, ne doit plus être considén « comme saint, ni appelé martyr, que ses « images doivent être arrachées des temples, « son nom effacé des prières de la messe, des (f calendriers, des litanies. Nous jugeons quil « s’est rendu coupable du crime de lèse-raa- « jesté, de trahison, de parjure et de rébel- « lion. En conséquence nous ordonnons que « ses ossemens seront tirés de leur sépulturt « et brûlés publiquement : l’or, l’argent, les « pierreries et les autres dons que les hommes « simples croyant à sa sainteté lui ont offert « autrefois, nous les confisquons comme ses <f biens personnels au profit de la couronne, « ainsi que le veulent les lois et coutumes di « notre royaume : et nous défendons, sons « peine de mort, qu’à dater de ce jour aucun
« de nos sujets le nomme saint, lui dise des k prières, porte de ses reliques et entretienne « sa mémoire directement ou indirectement.
« Car ceux qui en agiront de la sorte seront « mis au nombre de ceux qui conspirent contre « notre personne royale, ou qui favorisent et « assistent les conspirateurs. Donné à Londres, « le 2 juin i 53 S, par le roi en son conseil. » — Le voyez-vous ce grand roi devant qui l’Angleterre tremble, dont l’alliance, briguée par François I" et par Charles-Quint, peut incliner d’un coté ou de l'autre les destinées de l’Europe, le voyez-vous comme il a peur? lia peur de k mémoire des peuples, il a peur des prières des femmes et des eufaus, il a peur de quelques vieux ossetnens dans un sépulcre, il a peur de deux syllabes dans le calendrier, il a peur; car en tout cela il découvre une idée puissante, et pour se défendre contre cette idée il entasse accusation sur accusation, sentence sur sentence ; il appelle è son secours le sacrilège et la rapine, il s’environne d’échafauds. Mais l’impitoyable histoire l’atteint derrière ces sacs d’or et ces cadavres dont il s’était fait un retranchement, et tout hideux de bassesse et de férocité, elle traîne au grand
jour le cligne fondateur de l’église anglicane.
Cet arrêt cruel et stupide devint le mot d’ordre du protestantisme, et fut répété d’échos en échos pendant plus de trois siècles par 1 ignorance ou la méchanceté des écrivains hérétiques. Car de même que parmi les lits des anciens patriarches il s’en trouve toujours un impie et déshérité, Caïn entre les entans cl A* J dam, Cham parmi ceux de ÜNoé, ïsrnaèl parmi ceux d’Abraham, Esaii à côté de Jacob : ai ns pour les grands hommes, pour les illustres bienfaiteurs du genre humain, il y a h cote d’une postérité reconnaissante, une autre postérité ingrate, et qui répudie l’héritage, et qu maudit ses pères. Celte postérité mauvaise n manqua pointa saint Thomas, et lui rend une sorte d’hominage involontaire en l'associant dans ses blasphèmes à la religion divin qu’il avait défendue (i).
(i) Les centurïateurs (le Magdebourg, apres avoir racolé avec autant de sécheresse que de brièveté la mort de S- liions ont le courage de chercher dans cette grande tragédie qtielï^ chose de comique, et voici ca que leur imagination leur suggéi* c’est qu’on trouva parmi les vête mena du défupt a ciliciutu « tiolîs 9 e,vipedibus refertum et femoralîa iiadem bestiole & u ferta. 11 faut observer que les centuries de Ivïagde bourg
Ensuite vinrent les philosophes, qui jugèrent convenable à leur dignité de répudier le langage passionné des sectaires. Hume, l’un des plus célèbres d’entre eux , voulut bien reconnaître que l’archevêque de Cantorbéry avait montré quelque grandeur d’ âme, et qu’il eut pu n’être point inutile à sa patrie, si le fanatisme papiste et l’ambition sacerdotale ne l’avaient précipité dans des voies perverses (i). De nos jours deux hommes dont nous admirons les vastes et pénibles travaux , sans partager leurs doctrines, ont employé leur plume verveuse à la réhabilitation de cette vertu méconnue. Mais l’un , M. Augustin Thierry, nous semble s’être attaché d’une manière trop exclusive , à faire de Becket le champion de la nationalité anglo-saxonne , T ennemi politique de la cour anglo-normande (2) : l’autre , M. Michelet, tout en appréciant saint Thomas d’une ma-
sont point un pamphlet écrit dan» un moment de colère, ce sont les ai males de rEglisc officiellement rédigées en 12 volumes in-folio par ntic société savante, sous ta direction de L'ranctrtvitz, l’un des grands mai très du protestant is ne.
(0 Hume* Histoire de la maison de Plantage:iet- (a) Thierry, Histoire de la conquête de V Angleterre par k t Normands ; lomeui*
ulère pins large et plus profonde , nous parait avoir encore sacrifié sur l’autel d’une divinité trop adorée de nos jours, l’esprit de système ( 3 ), j Le Catholicisme seul peut apprécier les services ! de ses héros , seul initié à la mission providentielle qui leur fut confiée , il la transcrit daus 1 ses incorruptibles annales.
C’est pourquoi nous viendrons après tous les autres , nous aussi, dire notre pensée au sujet de celui dont nous avons esquissé la vie. Quelque petit que nous soyons, la foi nous a donné le droit de le dire notre frère, et de parler de lui sans profaner son nom.
Considérons d’abord ce que saint Thomas de Cantorbéry a fait pour l’Angleterre. Il l’empêcha de se précipiter dans le schisme a une époque où sou baptême ne datait que de six siècles , où elle était loin d’en avoir recueilli les bienfaits dans leur plénitude. Alors ses universités étaient à peine écloses ; elles ne devaient se développer que sous l’influence durable et vivifiante de la Papauté. Sa Grande Charte n’était point encore écrite, et la puissance de ses communes ne pouvait naître et grandir qu’en vertu
(i) Michelet, Histoire de France, tom. n.
de l’impulsion generale qui suscita les communes par toute l'Europe catholique. Ses mœurs étaient pleines d’une barbarie que les haines ( de race et les guerres d’extermination ne pou- ■ raient manquer de nourrir. Si donc l’Église,
I ï u i seule allait semant par le monde les germes de la civilisation, eût trouvé les portes de l’Angleterre fermées ,* si les relations bienveillantes ([ue la religion seule â cette époque pouvait enire tenir entre les peuples toujours armés, eusj sent cessé pour le peuple anglais, et qu’il n’eût m désormais sos voisins que sur les champs de bataille ; si la suprématie spirituelle et le sceptre des consciences se fussent trouvés entre des mains comme celles de Jean-sans-Terre, de Richard II, de Henri IV, d’Edouard IV, de Richard 111 ; si, en un mot, le règne de Henri V TTT edt été avancé de quatre siècles , cette contrée fût descendue à un degré d’abrutissement comparable à l’état de la Russie, du jour où elle se fit schismatique jusqu’aux jours de Fierre-le- Grarnl. L’Europe aurait vu de loin cette Me enxeloppée dans son ignorance, pareille à ces contrées hyperboréennes et ténébreuses que les Utrciens connaissaient à peine et dont ils fuyaient les rivages : aujourd’hui encore la sueur des
serfs arroserait les glèbes de Lancaslre et les chantiers de Llverpooi; et Londres, comme Moscou , viendrait nous mendier nos lumières, Mais non : Dieu, qui a fait les nations, avait sur l'Angleterre quelque magnifique dessein; il lui envoya un saint pour la sauver de l’apostasie ; il voulut qu’elle restât long-temps en* core unie à l’Église immortelle, et que dans cette étreinte d'amour elle puisât une vie glorieuse et féconde que l'embrassement impm les Henri VIH et des Cromwell ne pût étouffer Rt si ; dans cette île fameuse , des générations entières se sont conservées inébranlables àm la foi de leurs ancêtres ; si, après trois cent ans de persécutions et d'opprobres 7 le catholicisme a‘relevé son front et se déploie maintenant avec une force merveilleuse qui fait trembler la réforme jusque dans ses palais dorés si Tlrlande a brisé ses liens par un effort sablime , si un homme étonnants est levé du milieu de ses frères catholiques, et a protesté et leur nom contre les satrapes de l'hérésie ; cé que, parmi ces générations fidèles, dans cetfc Irlande , et sur cet homme peut-être, plane]* grande-âme de saint Thomas de Cantorbéry.r À Dieu ne plaise que je compare un haïuniÉ
mortel, et qui n’est pas encore jugé, avec celui dont la mémoire a reçu une consécration solennelle ! Mais lui aussi, l’invincible archevêque , ses ennemis l’appelaient le Grand Agitateur !
Saint Thomas n’esf point seulement le bienfaiteur de l’Angleterre , l’Europe entière lui doit de solennelles actions de grâces,* son héroïque résistance arrêta un fléau qui se préparait alors dans tous les royaumes , un dessein qui se méditait dans tous les châteaux et dans tontes les cours : l’incorporation de l’Eglise dans le système féodal. Le système féodal, qui ne devait point être inutile h la chrétienté, pourvu qu’il fût renfermé dans de justes limites de puissance et de durée, rencontra trois sortes d'obstacles qui Fy continrent ■ savoir : l’Eglise, la royauté ) le tiers-état. Au douzième siècle, le tiers-état n’était point encore, a peine quelques communes venaient de se former, à peine ressentait-on quelques secousses au lieu oit devait s’élever le volcan* La royauté était faible, elle-même était féodale , et, dans sa naïveté, elle conservait encore un respect profond pour son principe : le roi n'était que le seigneur suzerain , çt les ducs, les comtes et
les barons , étaient ses pairs. Restait l’Eglise, seule, mais forte de son antiquité, forte de sou incorruptibilité. En présence d’un tel adversaire , la féodalité était contrainte de se tenir dans ses bornes , et si parfois elle essayait une sortie furtive, elle était bientôt repoussée, non sans un notable dommage pour son honneur et pour son crédit. Avec un tel auxiliaire , elle eût envahi la société tout entière, écrasé toute opposition , doublé l’intensité de son pouvoir, et prolongé de plusieurs âges l’ère de son règne. Saint Thomas de Cantorbéry empêcha que cette alliance ne fût couclue : et, comme les puissans d’alors étendaient des mains avides, et qu’il fallait les remplir, il leur donna sa vie; et pendant ce temps-là l’Eglise sauvait dans un pan de sa robe la liberté des nations.
Et remarquons ici que cette scène imposante du douzième siècle se représente avec une sorte d’heureuse monotonie à chaque époque de rhistoire. A chaque époque, il existe des formes sociales variées, des pouvoirs difl'érens. A chaque époque ces pouvoirs, tendant, à s’assimiler tout ce qui les environne, convoitent, non pas l'amitié de l’Eglise, mais fidentification de l’Eglise avec eux, et toujours ils se plaignent
de ce qu’elle n’y consent pas. Ce sont d’abord les empereurs chrétiens d’Orlent qui voudraient faire de l’Eglise un patriarchat soumis à leur autocratie; ce sont les barbares qui !a pressent de s’unir avec eux pour le pillage du vieil empire romain ; ce sont les grands seigneurs féodaux qui essaient de la barder de fer ; puis les rois qui l’invitent à s’asseoir dans leurs royaumes a côté de ces parlemens qu’ils gouvernent avec le fouet et l’éperon ; enfin ce sont les modernes fondateurs des constitutions représentatives qui daignent bien lui ménager un banc dans une eliambre haute, et qui s’irritent de ce qu’elle ne se prête pas au mécanisme étroit de leurs administrations, de ce qu’elle ne parle point le langage passionné de leurs tribunes, de ce qu elle n arbore point sur ses basiliques séculaires leurs drapeaux d’un jour. Mais l’Eglise n’a jamais voulu entendre à être impériale, ni barbare, ni 1 coda le, ni royale, ni libérale, parce quelle est plus que tout cela ; elle est catholique. Vainement, comme les. préfendans de rénélope, la voyant seule en ce monde, ils ont pensé la séduire et régner sous son nomj-et ils lui ont olïert richesse et puissance. L’épouse immortelle a un autre époux qui est vivant et
qui reparaîtra un jour j elle répudie ces noces indignes, elle repousse ceux qui la poursuivent, et, en attendant, elle achève de tisser ce voile précieux de science et de vertu dont elle doit se parer au jour où l’époux viendra pour célébrer avec elle la fête nuptiale.
Allons plus loin. La Providence n’avait point créé une âme aussi prodigieuse que celle de saint Thomas, pour lui donner un rôle pas- t sager, pour en faire la pierre d’achoppement d’une institution politique. La féodalité, comme toute chose terrestre, recèle deux principes, dont l’un est bon, l'autre mauvais : un principe de générosité, d’honneur, de chevalerie; et aussi un principe d’égoïsine, qui tend à attirer tout à soi, h multiplier le travail et l’obéissance du grand nombre pour accroître le bien-être de quelques uns. L’Eglise, chose céleste, n’a qu’un principe unique, un principe excellent, la charité. Egoïsme et charité, ce sont deux forces rivales qui, depuis le commencement, se disputent le monde. L’égoïsme se produit dans les sociétés sous deux formes qui lui sont chères : despotisme et anarchie, i La charité dans l’Eglise oppose tour à tour la liberté au despotisme, et à l’anarchie, l’auto-
vite* Si elle protège aujourd’hui la vieillesse des royautés européennes, si elle met à l'abri de l’insulte la tête blanchie des souverains, elle protégea au moyen âge l'enfance des peuples , elle empêcha que leurs langes 11e devinssent des chaînes, Quand donc saint Thomas se fit le défenseur de la liberté religieuse, il acceptait un ministère de charité, et cette charité embrassait dans son expansion, non seulement ses clicns, mais ses adversaires et ses juges. Car le Christianisme est ainsi fait; il ne permet pas de ramper aux pieds des grands, mais il ne permet pas non plus de les mépriser et de les haïr* Aimer ceux qui souffrent, ceux qui sont faibles, pauvres, humbles, au dessous de nous, c’est la joie de noire nature, c’est un instinct auquel notre orgueil même n’est pas étranger. Mais ceux qui sont ri clics, puissans, superbes, qui font autour d’eux trembler et souffrir, ceux-là, ne les point haïr, les aimer, c’est le triomphe, c’est le miracle de la charité catholique.
Saint Thomas fut ainsi ; sa charité fit sa force, et sa force lui valut l'honneur d’être le soutien de l’Eglise* L’Eglise a reçu d’en haut des promesses d’éternité, et celui qui les a faites les
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maintiendra; mais il s'est réservé le choix des moyens par lesquels ses promesses s’accomplissent. Et tandis que la société chrétienne poursuit son émigration mystérieuse de la terre vers le ciel, son salut est assuré par nue assistance toujours présente j mais diverse dans ses manifestations. Aujourd'hui c’est la manne miraculeuse, demain éest F eau du rocher; c’est la nuée pendant le jour, k colonne de feu pendant la nuit. Quand Israël combattait dans la plaine. Moïse sur la montagne étendait les mains et la victoire descendait ; maîsUr et Josité supportaient les mains fatiguées du prophète. De même, pendant que l’Eglise luttait contre le schisme et la servitude, le Pape était au sommet veillant et priant, et Vesprit de Dieu était avec lui : saint Thomas de Canlorbéry se tenait h ses côtés et soutenait ses bras, pour qu il ne défaillit point dans ce labeur, et l'aidait à porter le poids des destinées du monde.
Dieu donc au douzième siècle , pour sauver TEglise, se servit d’un homme; ersi ce fut pour cet homme un sujet de louange , ce ne fut point un déshonneur peur PEglise, pas pins que pour une mère de s’appuyer sur l’épaule de son dis. Car c’était elle qui l’avait fait si gé-
ncreux et si fort ; c'était elle qui l’avait nourri tle saines doctrines ; il n’avait point goûté le lait de l’étrangère , il n’avait pas grandi sous le portique de la philosophie , mais à l'ombre de l’autel : ce fut elle dont la pensée le soutint dans les jours d’épreuves , pour elle fut sa dernière parole et son dernier soupir; ce fut elle enfin qui vint réclamer sa dépouille et l’enveloppa d’un linceul de gloire. Qu’elle jouisse donc de sou heureuse maternité! Saint Thomas de ©antorbéry n’apparlîent plus ni h un système , nî à une nation , ni à mie époque. Il appartient par un partage magnifique à Dieu et à l’humanité; il appartient à la grande, à la sainte, à l’impérissable Eglise Romaine.
Aussi est-il temps de mettre un terme à ces discours ; aussi est-ce pitié d’entreprendre une inutile apologie, et de vouloir répondre aux incriminations de quelques uns , et aux erreurs de quelques autres. Une réponse est là , éclatante , sublime. Depuis six cents ans, cent millions do catholiques environnent de respect et d’amour la mémoire de cet évêque d’un autre âge : et lorsque dans les supplications solennelles, rappelant au Ciel les vertus que la terre lui a données, nous répétons la longue
litanie de nos saints; alors, ô Thomas de Cantoibéry, vous aussi nous vous invoquons , et nous vous saluons du plus beau nom qui soit dans la langue des hommes, nous vous saluons Martyr !