IV
Extraits de trois lettres de Bacon au sujet de Vaccusation intentée contre lui .
À lord Buckingham.
Mars iGzî*
Cher milord , ma conscience me dit que mes mains sont pures, et que pur est mon coeur) j’espère que mes amis et les gens de ma maison sont purs aussi. Cependant quelle réputation , fût-ce celle de Job et du juge le plus intègre , ne serait pas un instant obscurcie par l'acharnement qu'on montre contre moi dans un temps où le rang dénonce, et la simple accusation déshonore? S’il suffit d'être chancelier pour être accusé, quel homltne honorable voudra accepter le grand sceau ! Mais j'espère que S, M. et Voire Seigneurie daigneront mettre fin d’une manière ou d’une autre aux embarras où je me trouve.
Au Roi*
2S mars 1621*
Sous le bon plaisir de V» M*
Le temps n’est plus où j’apportais pour autrui aux
oreilles de mon roi le gémissement de la colombe j c’est pour moi-même que je le fats entendre aujourd'hui,,, et pourtant quand je rentre en moi, je n’y trouve pas ce qui a pu m’attirer un tel orage,..
Pour ec qui est des dons et présens par lesquels on j m'accuse de m’être laissé corrompre > j'espère qu’au jour où tous les cœurs seront ouverts 7 le mien n’offrira pas 1 comme une source empoisonnée la coupable habitude de Tendre îa justice, quoique je reconnaisse ma fragilité et I que je sois loin de me prétendre exempt des vices de mon I siècle. Aussi suis-je bien dé terni îné, quand viendra le moment de répondre, à ne pas nie parer d’une fausse ! innocence, et 7 comme je fai dit à leurs Seigneuries ? i n’employer ni subtilités ni détours.
Mais je ne veux pas importuner davantage Votre Majesté de mes chagrins, Je me suis toujours considéré à I votre service comme un simple usufruitier de moi-même, la propriété demeurant en vos mains* Ke vous étonnes donc pas si je m’offre aujourd'hui en holocauste pour qu’on dispose de moi ainsi que l’exigera votre gloire et votre utilité; et si je consens à rester comme l’argile entre les mains bien veillantes de Votre Majesté*
Aux très honorés Lords spirituels ei temporels f siégeant i en ta haute, cour du parlement ? humble soumission et confession de moi lord grand-chancelier.
29 avril 1621.
Après avoir pris connaissance de l’accusation intentée
contre moi, descendant au fond de ma conscience, et rappelant d’aussi loin que je ie puis ma conduite à ma mémoire, je confesse pleinement et ingénument que je suis coupable de corruption j je renonce à toute défense, et m’abandonne à la clémence et à Ja miseïicovde de Vos Seigneuries.
(Ici Bacon examine successivement chaque chef d’accusation et les reconnaît tous vrais et bien fondés , tout en contestant quelquefois le montant des sommes, l’époque à laquelle elles ont été reçues, la gravité des circonstances.)
Telles sont les déclara tiens que gavais à faire ; je les aï produites dans là sincérité de mou cœur, et s'il s'y trouvait quelque erreur, je tous prie de l'imputer à ma mémoire et nullement à l'intention d'obscurcir la vérité ou de pallier quoi que ce soit* Je le confesse de nouveau : dans les faits dont ou m'accuse, il y a, de quelque façon qu on les envisage 3 crime de corruption et oubli delà probité- Je m'en repens du fond du cœur , et me soumets au jugement, à la clémence et à la miséricorde de la cour*
Je ne dirai rien pour ma défense proprement dite. Je supplie seulement Vos Seigneuries de jeter des yeux de compassion sur ma personne et ma position. On ne m'a jamais accusé d'avarice* Or l’apôtre dît que c*e$£ ta cupidité qui est ie chemin de tous les crimes. J'espère aussi que Vos Seigneuries me trouveront dans la voie du repentir j d autant qu # il est peu ou pas un de ces faits qui me sont imputés qui n'aient près de deux ans de date* Les hommes qui ont l'habitude de la corruption
sont communément incorrigibles^ pour moi, il semble * que Dieu ait pris plaisir à me préparer graduellement i la pénitence que je fais aujourd'hui. Quant à mu position , elle est si pauvre et si misérable que mon pk grand souci est main Lena lit de payer mes dettes.
Mais je crains d'avoir occupé trop long-temps de moi Vos Seigneuries j je finis en m'en rapportant cntjererïieiti à elles sur mou sort. Puisse ma condamnation , si Yoï S eigneuries la prononcent 7 ne pas consommer ma rnint, mais se ressentir de votre bienveillance et de votre pitié! Va t tend s plus devons, j’at tends que vous soyez, pour moi de nobles intercesseurs auprès de S. M,, afin qu eftj m’accorde sa clémence et sa faveur.
De Vos Seigneuriesj , I
l'humble et suppliant serviteur.
Fr. S. ÀLBÀN , chancelier.
La philosophie est une grande et magnifique conception, mais c est une conception humaine. Eclose aux faibles lueurs de quelque lampe solitaire, accueillie dans de savantes écoles, peu comme de la multitude, elle est adoptée de temps à autre par de rares ge'nies qui s’en font les docteurs et les interprètes, et qui obtiennent ainsi le 110m de sages. Mais la philosophie est une idée et non une puissance ; elle demeure dans les régions de l’intelligence; elle n’agit guère sur le domaine de la volonté; c’est presse toujours une clarté sans chaleur. Nous en avons vu quelque preuve dans la vie de Bacon.
— La religion est une conception divine } c’est pins encore, c’est une puissance; car, ce que Dieu conçoit, il le veut. Depuis le commencement elle est dans le monde : elle y est visible, agissante, accessible à tous ; mais toujours il se; trouve un certain nombre d'hommes choisi qui se font d’une manière plus spéciale ses disciples et ses instrumens; elle ne s’enferme pas dans leur esprit, elle le déborde, s’empare de leur volonté, envahit toute leur âme et se reproduit dans toute leur vie. Les Saints son!
donc sur la terre les représentons de cette chose divine; ils la représentent chacun sois un aspect différent, chacun avec un caractère qui lui est propre, selon le siècle où ils soi! nés, selon la mission qu’ils ont reçue.
S. Thomas de Cantorbéry est une de ce glorieuses figures qui nous apparaissent an moyen âge soutenant sur leur tête l’édifice «■ lisieux. Avant donc de retracer son histoire.
il importe d’exposer les principes dont la défense reposa sur lui, il importe de voir sit pensée qui le conduisit au martyre était uut pensée individuelle, conçue en un jour d’orgueil, ou si c’était celle de onze siècles dire* tiens qui l’avaient précédé.
Sur toute la face du globe il existe des sociétés où les hommes mettent en commun leurs travaux et leurs lumières pour passer le moins malheureusement possible les heures de leur pèlerinage, et pour accomplir leurs destinées terrestres. Ces sociétés sont diverses comme les besoins qui leur donnent naissance, resserrées dans d’étroites limites, vivantes quelques siècles , puis éteintes pour toujours. — L’Eglise est une société formée pour l’accomplissement des destinées immortelles du genre humain.
Présente dans tous les lieux et dans tous les
âges, elle rassemble tontes les âmes qui veulent marcher sous ses auspices, elle les accompagne dans leur course et jusqu'au delà du tombeau. Elle réunit dans une alliance mystérieuse les générations qui sont encore dans 1 les combats de la vie actuelle, et celles qui traversent les expiations de la vie future on qui se reposent dans ses triomphes. Ainsi elle est indépendante de ces sociétés passagères qu cils voit naître et mourir, elle n’est point soumis aux conditions de l’espace et du temps, elles meut dans l'infini. Elle a reçu de Dieu l’infaillibilité pour dire le vrai, elle a droit de rtcl a mer des hommes la liberté pour faire lt bien. Mais si elle doit être libre dans son action extérieure, à plus juste titre le sera-t-el dans sou organisation intime. Or, l'organist lion de l’Eglise s’appuie sur trois bases ; uni hiérarchie dont les membres se renouvelle!!
et se succèdent en vertu d’une transmission lé gitimej une juridiction exercée aux différât degrés de la hiérarchie sur ceux qui lui son: soumis ; un pouvoir répressif et pénal don' l’eüèt le plus rigoureux est d’exclure temporairement de la société religieuse ceux qui nAcceptent point ses lois ou ses enseignemen 5
Liberté d élection , liberté de juridiction * liberté d’ex commun! cation, telles sont les trois libertés fondamentales de l'Église qui furent en i elle dès ses premiers temps, dont elle peut modifier l’exercice par condescendance pour les besoins d'une époque, mais auxquelles mille puissance humaine n'a le droit de toucher (i). Ces libertés, déposées en germe dans le cénacle oit s'assemblaient les onze pêcheurs de Galilée, portées avec la parole divine aux extrémités de la terre, prirent racine partout oît
(0 Dans cette exposition des libertés de FEgl m nous avons min scrupuleuse me nt les décisions du droit canonique, et le salant commentaire de Zallinger, imprimé à Morne sous l’approfeatioa de l'autorité religieuse. Toutefois nous ne nous dusbnufeiis point les difficultés du sujet, et nous prions le lecteur S’excuser les erreurs nombreuses peut-être où noire jeunesse et antre insuffisance nous auront fait tomber.'*— L'indépendance deux ordres spirituel et temporel, de l’Église et de l'Etat > expliquée d’une manière lumineuse dans une lettre du pape Gélase à l’empereur Ànastase (Decretum ^ disu xcvr, io), et dans plusieurs autres textes de S. Innocent, de Félix et de Nicolas, papes. Voyez aussi S. Ambroise ( de Bosflicis non trudendis) 9 Isidore de Péluse (lit. m, ep. $49) Fénelon (Discours pour " ù sacre de Vélecteur de Cologne, première partie). Ces qtics^ Üoas ont encore été traitées par M. Encordaire aux conférences -Noire-Dame, et plus d'une fois dans le cours de ce travail nous avons essayé de reproduire uü souvenir imparfait de ces ^mîrablea discours.
ne
fleurit une communauté chrétienne ( i}- Dorant la saison orageuse des persécutions, elles grandirent. L’Église combattait contre le pouvoir temporel pour sa foi, non point encore pour T intégrité de sa constitution. Le glaive des Césars ensanglantait le seuil du sanctuaire, mais ne pénétrait point au dedans. Plus tard les Césars demandèrent le baptême, ils entrèrent dans le sanctuaire, mais Pépëe dans le fourreau ; ils ne disputaient point P encensoir aux mains du prêtre, et quand celui-ci les ar* rêtait sur la porte au nom de la pénitence, à restaient dehors. Ceux d’entre le peuple quap pelait une vocation libre allaient recevoir (te évêques Ponction sacerdotale, et Pélectipndes évêques se faisait à son tour par le suffrage do clergé et Passentiment du peuple. Des tribunaux ecclésiastiques s’élevaient loin du tumulte du Forum. Les prêtres y devaient terminer leurs contestations sous des formes protectrices de la majesté de leur caractère, et les laïques
(0 L'élection des évêques et des diacres est racontée tu Ü Tï! des Actes (i et vi). S* Paul recommande anr fidèles des dire* tientës naiaaauLea de soumettre leurs contestations k la juslicf paternelle de leurs vieillards et de leurs pasteurs [Corinth,,h chap. 6). Il retranche de sa communion l'incestueux qui s'opiniâtre dans son crime (Ibid., 5).
eux-mêmes venaient y chercher une justice pacifique et miséricordieuse. Si quelque iniquité retentissante effrayait la chrétienté, l’excommunication tonnait du haut des chaires, et les fronts les plus fiers s’inclinaient devant elle. L’Église croissait en force et en liberté sous la tutelle du Pontificat Romain. Ainsi elle ira versa une période de sept cents ans depuis Constantin jusqu’à Charlemagne, et depuis Charlemagne jusqu’aux derniers princes de sa famille, c'est-à-dire jusqu’ au dixième siècle (i).
(i) Les codes de Théo dos cet de Justinien présentent un graod nombre de disposition» relatives à l'organisation et à l'autorité &s tribunaux ecclésiastiques. Voyez an code, L. ad, île clericit tjnscnpis , L. 7 et 8, de episcopali audientiû. Les Novelles 79 , 11, iî3, établissent tout un système de procédure pour les pertoüjies consacrées a Dieu : i<> Quand pii procès civil est intenté tüütre un clerc ou on mnine, la cause doit être portée d’abord (levant !e tribunal de l’éïé'ïue, maïs les parties conscrvèut le àmt dVn appeler H la justice séculière ; î* pour les oemtraven- Eioni | la discipline ecclésiastique, l’évêque cat seul juge; pour
k* délits qui renferment une violation de fa loi civile, le clerc moine dégradé par son évêque parait devant les tribunaux
ordinaires* Je doute neanmoins que cette dernière disposition été admise par l?Églue Romaine* Les évêques étaient absoluexempts de toute juridiction temporelle* La législation de ^ empire leur attribuait en outre une sorte de magistrature mu- D| upale , les faisait intervenir pour la nomination des tuteurs et dateurs, etc., etc* Les capitulaires de Charlemagne et de ses Juccesscürs confirmèrent et étendirent lautorité des tribunaux
L’Europe présentait à cette époque un spectacle solennel. — Partout des peuples enfans s’alitant dans leur berceau : non pas même des peuples, mais (les débris de races barbares, des tribus venues de loin, refoulées les unes sur les autres, différente? de noms, de langues et de mœurs, pleines d’une ignorance sauvage et de passions haineuses, chaos d’où devait sortir le monde moderne. Au dessus d’eux l’Eglise, étendant ses ailes sur ccs clémens orageux, les rassemblant sous une même loi d’harmonie, et versant sur eux des rayons de lumière. Parmi les peuples, des seigneurs, des princes, de= rois bons et mauvais, chacun tendant à se faire le centre d’un de ces tourbillons vivans,à rattacher autour de soi le plus grand nombre possible d’atomes humains, alin de les entraîner dans l’orbite incertain de son caprice et de son bon plaisir. Au sommet de l’Église au contraire, l’unité personnifiée dans le Pontife Romain, s’efforçant de maintenir l’ordre
ecclésiastiques, soumettant sans aucune exception les clcns et ïes relî^ïcui au jugement de l T é?êque, et l’év^tpic aujugeïnent de se» colléguca assemblés, sauf toujours le droit d’en appeler iû saint siège. Voyez CapituL, liv. v, 3;8, îgo; vi, 3G5j vu, ioI 34 ;, 134 .
universel, retenant d’une main virile chaque prince et chaque peuple dans Je cercle sacré, (le peur que la force des grands n’opprimât le | droit des petits, de peur que l’esprit national | grandissant outre mesure, n’étouffât l’esprit catholique d’amour. — Alors commença la querelle entre l’Église e t la féodalité, entre le sacerdoce et l’empire. La cause de l’Église était celle des pauvres et des faibles, sa liberté était leur liberté. Tous ceux qui pouvaient échapper au servage des barons, venaient se réfugier autour des abbayes ou sur les terres épiscopales et y trouvaient un service facile, uue protect (ion assurée, et souvent du pain aux jours mauvais ; plus d une fois, de ces chaumières réunies sous un patronage religieux se formèrent de grandes villes. Si quelque âme généreuse ne se sentait pas faite pour sécher sur la glèbe seigneuriale, elle conquérait son indépendance en franchissant l’enceinte d’un monastère. En même temps les cours ecclésiastiques étaient les seules ou siégeassent la science et la chaidé : elles appliquaient un système péniten— tian-e d’où la peine de mort et la mutilation étaient bannies, et qui réalisait tout ce qu’on ‘V lève de nos jours. Non seulement leur juri-
diction s’étendait sur le clergé et quelquefois sur les nombreux vassaux du clergé, mais la confiance publique leur ramenait par des voies indirectes beaucoup d’affaires qui au premier, abord semblaient leur devoir rester étrangères. | L’Église se prêtait avec complaisance à ces efforts du pauvre peuple pour se soustraire à la rigueur et h la corruption des tribunaux séculiers. La féodalité se vengea de ces empiètemens. Sou principe était la subordination de ceux qui possédaient la terre, au seigneur dont ils l’avaient reçue : la tenure des propriétés du clergé fut assimilée à celic des fiefs ordinaires; les rois et les grands barons prétendirent intervenir dans l’élection des évêques et des ! abbés, et leur conférer l’investiture : on exigea d’eux l’hommage et. le service militaire; leur juridiction fut subordonnée à celle du suzerain, et le pouvoir pénal dont ils étaient armés fut paralysé sous prétexte que le vassal ne pouvait tirer contre son seigneur le glaive même spirituel. Il y eut plus: l’empereur d’Allemagne, clief de la féodalité, avait le nom de roi des Romains, et Olhon F r s’etant fait céder par quelques nobles familles de Rome le droit qu’elles s’étaient arrogé de placer leurs créa-
litres sur le saint siège, l’empereur durant trois siècles créa tour à tour des papes et des antipapes, et se joua des de'diiremens de la ckrétîenté. De temps à antre pou étant se levèrent des pontifes héroïques, un Grégoire VII se rencontra. La puissance temporelle, pour s’affermir dans 1 esprit des nations, avait eu besoin d’une double sanction religieuse : le serment et ie sacre. La puissance spirituelle trouva là des armes légitimes pour sa défense; et sans vouloir discuter si la constitution générale delà société chrétienne accordait alors au Souverain Pontificat le droit de déposer les rois, question difficile, du moins ne put-il pas défaire ce qu’il avait fait, effacer le caractère sacré du front des pnnees coupables , et délier les nations de leurs sermens ?
Jamais peut-etre ces violentes secousses, qui ébranlaient à la fois le monde politique et le monde moral, ne s’annoncèrent d’une manière plus alariûante qu’à l’avénement du pape Alexandre III, en l’an 115ç>. A l’Orient le schisme était assis sur le trône patriarchal de Constantinople. La jeune royauté chrétienne de Jérusalem, déjà défaillante, appelait à son secours de nouvelles croisades. A Rome même,
trois cardinaux rebelles au suffrage de la majorité, avaient proclamé l’anti-pape Octavien. L’empereur Frédéric I" confirma ce choix illégal , et réunit dans une commune défection ses grands femlataires les rois de Dauemarck, de Bohême et de Hongrie. Puis il s’avança contre Rome avec le fer et le feu , comme Alaric, comme Attila, ravagea la Lombardie sur son passage , rasa Milan et fit promener la 1 charrue sur ses ruines. Alexandre 111 fut contraint d’abandonner la ville papale, et, portant dans ses mains débiles la fortune de 1’.Église, vint réclamer l’hospitalité de la France. Les deux souverains de France et d’Angleterre, Louis VII et Henri II, allèrent à sa rencontre ii Conrcy-sur-Loire, marchèrent à ses côtés tenant la bride de son cheval, et consolèrent l’exil du vieillard apostolique par ce témoignage éclatant de leur fidélité. Et toutefois si le vieillard avait pu jeter dans l'avenir un regard devinateur, il aurait vu hien des épines préparées à son front, bien des tristesses à son cœur par l'un de ces deux hommes couronnés qui maintenant conduisaient sa monture.
F.n effet, depuis qu’un duc normand, fortuné pirate,avait conquis l’Angleterre, cette
malheureuse contrée svâit ete voués à la servitude, Les vainqueurs voulaient que tout tremblât sous leur gantelet d’airain, et ils 1 appesantirent sur l'Eglise, dernière consolatrice des vaincus* Guillaume- le — Conquérant avait obtenu, h force d’importunités, la déposition canonique des prélats anglo-saxons. Il voulut plus encore, il prétendit exercer un contrôle suprême sur les résolutions des synodes , sur les excommunications lancées par les évêques, sur la procédure des cours spirituelles et sur la correspondance même du clergé de son royaume avec le Souverain Pontife* Guillaume-Ie-Roux et Henri P r étendirent ces prétentions, s’emparèrent des revenus des bénéfices vacans, prolongèrent le veuvage des églises pour l'exploiter au profit du trésor, et s ? attribuerent les droits de nomination et d'investiture (i)* Mais toute leur violence venait se
(i) Voy. hmgmrà h Histoire tPAngiei erne, tora* IL On peut ajouter que durant te» schismes qui divisèrent la chrétienté ? GuUîaume-le-Conqïiéranl et (xuiUauiue-Ie-Roux défendirent à leur» évêque» de décider entre les corapélïteurs du Siînli Siège ztia de prolonger par là la vacance dm bénéfices dont le trésor percerait le» fruit»* — Le» malheurs de S* Anselme de Lautorhéry j »a vieillesse persécutée , ron «il à Lyon , sont de» chose» tfiMfÿsv
briser contre la chaire des archevêques primats de Cantorbéry. Les grands hommes qui Poccupèrent tour à tour, entre autres Lan franc et S. Anselme, osèrent résister en face à ces monarques normands, â ces orgueilleux descendans des rois de la mer devant lesquels tout genou fléchissait. Instruit et encouragé par cet exemple, le clergé anglais avait profité des troubles du règne d’Étienne pour raffermir son indépendance; et Henri U, en prenant le sceptre sur l'autel de Westminster, avait dû prêter serment de respecter les immunités deFÉglise* Or, le caractère du prince était une faible garautic de la valeur de ses promesses. C'était un esprit élevé, riche de connaissances, éloquent dans ses discours; prompt, courageux, infatigable dans faction. Mais sa volonté était altière, impatiente, ses colères subites et impitoyables comme la foudre, ses ressenti mens éternels.
Sous les dehors d’une nature ardente il cachait une habileté froide et calculatrice qui savait trouver le chemin des consciences d’autrui et échapper à tout ce qui aurait pu engager la sienne. Religion, justice, honneur, toutes ces chaînes d’or dont les amas généreuses aiment h se lier, glissaient sur son âme sans pouvoir
l'étreindre : la crainte seule avait sur lui quelque empire; mais difficilement la laissait-il pénétrer jusqu a soi. Il se souciait donc peu de Dieu et se jouait volontiers des hommes, et sa maxime était celle-ci : « Qu *1 vaut mieux se repentir de ses paroles que de ses œuvres (i) », Ainsi la menace qui se faisait entendre sur tous les points de l'Europe contre les libertés de 1 Eglise, allait aussi gronder en Angleterre, fout était dans 1 attente, et fou se demandait avec inquiétude qui oserait accepter, qui pourrait soutenir ce formidable combat.
(|) Voy, Lingard, Histoire d'Angleterre > tome II. Pierre de Blois, l’un des familiers d’Henri, fait de lui le portrait suifant : Ocuîi ejus , riùm est pacati animi surit columbini et sîmplicts , yed in ira et turbationc cordis quasi scintillantes ignem et in impetu fulminantes,,*, est tco aut teone truculenùor dam vthementius cicandescît.
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En ce temps-li (i i6i) le siège primatial de Cantorbéry fut vacant f et au bout de treize mois Henri II désigna poury mouler, Thomas Becket, chancelier du royaume. À cette nouvelle, les esprits furent divises. 11 y eut une rumeur de sent!mens et d*opinions contraires, et chacun chercha dans les anlécédcms du chancelier le présage heureux ou malheureux de sa Conduite future* Car îe peuple possède une admirable mémoire pour sc rappeler le passé des hommes qu’il voit grandir et qu'il aime ou qu'il craint : il pénètre avec une surprenante
facilité les obscurités de leur première vie, et l’heure où ils s’élèvent au dessus de lui est celle où il se plaît à faire acte de puissance en exerçant sur eux ses jugemens.—Les vieux Anglais se réjouissaient de ce qu’un des leurs était porté à cet honneur suprême de l’Eglise d’Angleterre, auquel depuis un siècle des étran- l| gers seuls avaient été promus. On aimait à raconter la naissance de Thomas Becket, et le concours de faits merveilleux qui s’étaieut réunis pour faire couler dans ses veines Je pur sang des Saxons avec le sang indomptable des ! Arabes. On disait comment un citoyen de Londres, nommé Gilbert Beckct, ayant combattu en Syrie, sous l'étendard de la croix, était tombé dans les fers d’un émir infidèle j comment sa 1 vertu prisonnière avait touché la fille de l'émir; i comment, après la délivrance du croisé, la vierge sarrasine avait voulu le suivre et s’était échappée du château paternel pour aller chercher au delà des mers le baptême et un époux chrétien. La Providence l’avait conduite jusqu au milieu de Londres, jusqu’à la porte de celui quelle aimait : celui-ci l’avait présentée aux prêtres , et l’avait reçue de leurs mains devenue chrétienne et son épouse. On disait les
songes prophétiques de cette femme étou liante, lorsqu’elle portait dans son sein ou berçait sur ses genoux Thomas, le fils unique de scs entrailles. On savait qu’à l’ombre du cloître de Merton cet enfant avait crû en âge , en science et en vertu, que sa jeunesse s’était passée dans de longues et fortes études aux universités d Oxford , de Paris et de Bologne, que Théobalde, le dernier archevêque de Cantorbéry, 1 avait nomme son archidiacre, lui avait confié d importantes missions, et avait souvent reçu de lui d utiles conseils. A la recommandation de ce prélat, Henri II Pavait choisi pour en faire le dépositaire de ses faveurs, le chancelier de son royaume cl le gouverneur de son fils.
Au milieu de ces hautes fonctions Thomas avait rencontré bien des ennemis parmi les hommes, et bien des dangers dans les choses. Il lui fallait lutter tous les jours contre l’avarice du monarque et contre la rapacité des courtisans ; les tentations de l’orgueil et de la volupté devaient troubler jusqu’au repos de ses nuits.
Pourtant sa justice avait rarement fléchi, le pays tout êntier bénissait la sagesse de son administration, le renom de sa générosité s’était répandu au delà des mers avec ses bienfaits,
et au milieu de la fange d’une cour corrompue sa chasteté était restée sans tache. Maintenant il était à la fois dans toute la force de l’âge ( environ quarante-quatre ans ) et dans toute la puissance de son crédit. Jamais deux âmes si différentes que celle du roi et de son mi- ; nistren’avaient été unies d’une amitié si étroite: les deux premières dignités de l’Église et de l’État confondues sur une même tète, sur une tête si chérie du prince et du peuple, semblaient promettre une réconciliation facile entre le sacerdoce et l’empire, et commencer une ère I nouvelle de paix et de bonheur. Telles étaient les espérances du grand nombre (i).
Quelques uns, au contraire, ne trouvaient dans leurs souvenirs que des prévisions sinistres. ils ne se rappelaient point l’enfance de | Thomas Becket, et faisaient peu d’estime des prodiges dont la tradition populaire entourait i son berceau. Mais ils l’avaient connu à son en- ! trée dans la vie publique; ils l’avaient connu : ardent, impétueux, changeant volontiers de
f je) Qu adrilogu s f recueil formé des ex Ira ïU de quatre histuîres contemporaines de S, Thomas de Cantorbéry, public par P* WoU et accompagné de U correspondance du saint- P\ Armâtes pfc Baronius y tome xi, etc*
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séjour et de condition , point ennemi du plaisir, avide surtout de renommée. Ils ignoraient l'innocence de ses moeurs, les larmes silencieuses qu’il versait quand son grand coeur étouffait sous les insignes de la richesse et du pouvoir. Mais Us ravalent vu, lui, diacre, oint de l'huile sacrée qui fait les hommes humbles et pacifiques, déployer autour de soi mie magnificence presque royale, recevoir dans son palais doré les hommages de nombreux et de nobles vassaux, marcher environné d"hommes d f armes. Envoyé a la cour de France pour conclure une négociation difficile, Ü avait étonné les peuples par son faste et les hommes d’état par son habileté. Plus d’une fois, sous les drapeaux du roi son maître, lui-même avait conduit ses tenanciers militaires. Il avait guerroyé non sans quelque bonheur devant les murs de Toulouse et de Câliors ; un jour même il avait joûté contre un chevalier français et remporté une brillante victoire. Assurément, pour un évêque, c étaient là de bizarres préludes. D’un' autre côté l'amitié que le roi professait pour lui iPétait guère propre à rassurer les consciences craintives. Les bontés d'un tel maître étaient rarement désintéressées, elles imposaient au
favori le jjevoîr d’une complaisance sans bornes; et on avait lieu de croire ijuc Th ont as l'archevêque paierait les dettes de reconnaissance contractées par Déchet le chancelier, — Toutefois les prélats de la province et les dé prîtes des moines de Canlorbéry assemblés dans la chapelle royale de Westminster acceptèrent le candidat qui leur était désigné ; Thomas Reckei fut élu , et les faibles murmures de la minorité sc perdirent dans un applaudissement qui devint universel.
Mais tandisque les faux prophètes de la multitude s'épuisaient en vaines conjectures, Thomas seul avait vu devant lui se dévoiler l’avenir, un avenir sans liaison avec sou passé, plus glorieux que ne pensaient scs détracteurs, plus orageux que ne l’aiigLiraient ses amis. Henri II l'avait mandé à Falaise, et lui montrant la mer : « Allez, lui avait-il dit, et soyez archevêque. » Le chancelier jeta sur ses vêtemens profanes un ironique regard. « Vraiment, répondit-il, vous avez fait « choix d’un saint et religieux personnage, et « bien fait pour gouverner une Église si cé- (i lèbre !.... Si pourtant Dieu permet qu’il en «soit ainsi, je sais très certainement que
« voire esprit se détournera de moi. Car vous « élèverez et déjà vous avez élevé des jn-é- « tentions que je ne pourrais souffrir, et mes « envieux trouveront une occasion de s’in- « terposer entre vous et moi ; et votre an- « cienne affection se changera en une inimitié « qui ne finira point (i). » Le roi n’accepta pas l’oracle. Thomas, entraîné par les vœux des gens de Bien , se laissa conduire dans la cathédrale de Cantorbéry, et y reçut en peu de jours le sacerdoce, la consécration épiscopale et le pallium. U avait reculé d’abord devant sa nouvelle destinée, maintenant il l’embrassait tout entière, résolu d’en remplir tous les devoirs, d’en subir toutes les conséquences Premièrement il se défit de ce fastueux appareil, de celte foule de soldats, de valets et d’histrions qu’il avait traînés à sa'suite; il déserta ces palais si long-temps remplis de sa présence. II s’enferma dans le monastère des chanoines réguliers de sa cathédrale, se forma dans leur nombre un cercle de sa va us et de pieux ainis, et vécut comme l'un d’entre eux. Dans le silence de sa cellule et dans l’obscurité
(ij Y©yez Quadriiogmj m*
des nuits, il consacrait de longues heures à 1a lecture des livres sacrés qui illuminait son intelligence , a la méditation solitaire qui donnait une trempe vigoureuse à sa volonté, à ces rudes épreuves que l'ascétisme chrétien inventa pour subjuguer la chair* Par cette gymnastique sublime l athlète de Dieu se préparait a de?
luttes prochaines.— Sa vie extérieure , sans trahir le secret de ses austérités, était pleine de modestie. Dans sa demeure on ne trouvait plus d’antres magnificences que celles de Paumou e et aé P hospitalité; car il y avait beaucoup de pauvres parmi son peuple. Il conçut pour eux un immense amour : chaque jour avant l'aurore il en appelait douze, et lui-même leur lavait les pieds et leur rompait le pain ; chaque jour aussi plus de cent de ces malheureui étaient conviés à un banquet préparé par ses ordres. Ses charités cachées dépassaient encore ses largesses publiques; elles allaient chercher toutes les misères, et il n’était pas de fumier si délaissé qu’elles 11 e visitassent. Toutes les dîmes qu’il percevait étaient consumées dans cet emploi, elles revenus de l’Eglise que ses mains ne savaient pas retenir devenaient comme la rosés cpii ne sort de terre que pour y redescendre
Celle admirable faiblesse pour les pauvres le rendait fort contre les puissans et les riches, soit qu’il fallût troubler leurs orgies, ou faire trembler leur despotisme, soit qu’il s’agit de soutenir contre leurs violences l’indépendance de quelque prêtre obscur, ou de revendiquer contre leurs usurpations les biens ecclésiastiques devenus le patrimoine des indigens. Il conserva d'abord sa charge de chancelier : ce fut pour la faire servir à ses généreux desseins, pour imprimer au pouvoir politique une direction bienfaisante* Un des derniers actes de son ministère fut sa courageuse opposition au rétablissement de l’odieux impôt connu sous le nom de danegelt (i). Puis, au bout d’un an, trouvant la crosse primatiale assez pesante, il rendit les sceaux, et brisa hardiment le dernier lien qui attachait sa fortune au trône des rois* Ainsi le génie de Thomas commençait à se manifester par l’énergie de ses actions. Une transformation rapide s’opérait en lui et deve-
(t) Le danegelt était uue taie que les anciens mis anglosaxons levaient sur leurs sujels pour faire face au* imaslons des danois, Quand les Norutands* frères de» Daisoi», se furent rendus maîtres de l T Angleterre, ils cou Lin aèrent de percevoir sur le peuple cuuquis cette taie desUuce à repousser U conquête.
naît visible au dehors : le serviteur des princes. Je compagnon (les grands, l’homme opulent; léger et fragile, s’effaçait peu à peu, et l’on voyait surgir à la place un homme humble cl fort, le prêtre, le pasteur des peuples, celui «pii devait être le premier de l’Église d'Angleterre et veiller sur le boulevard de ses libertés,
Quelque temps après, Henri II e'ieva ses regards vers le siège de Cantorhèry, pensant j retrouver sa créature; il n’y rencontra plus qu’un redoutable adversaire.
L’issue de la dispute devait être terrible; 1 occasion fut petite. Un chanoine, appelé Philippe de Brois, avait insulté quelqu’un des justiciers royaux. L’archevêqne ayant mandé le coupable à son tribunal, l’avait condamné iili peine du fouet et à la suspension temporaire de tout oflice et de tout bénéfice ecclésiastique. Le roi trouva la réparation insuffisante, et dfr’ manda que le coupable fût livré à la justice séculière pour subir un châtiment plus grave* L*archevëque répondit par un refus fondé sur la discipline des canons. Il n’en fallait pas tant pour blesser le monarque jaloux de son autorite. Henri voulait une satisfaction prompte, éclatante, durable : il convoqua a Westminster
Jes prélats du royaume et leur fit cette proposition : « Qu’à l’avenir lorsqu’un clerc, accusé « d’un délit, aurait été dégradé par le tribunal u ecclésiastique, il fût livré au bras séculier « et soumis au châtiment prescrit par la loi « commune. » Les évêques d’un accord unanime repoussèrent cette proposition comme attentatoire à la majesté de l’ordre sacerdotal, qui depuis plusieurs siècles et par toute la chrétienté était exempt de toute juridiction temporelle j comme incompatible avec la législation miséricordieuse de 1 Église, qui ne pouvait acquiescer a des arrêts sangla ns; comme contraire enfin aux maximes de l’éternelle justice, qui délendait de faire peser sur le même coupable, pour le même délit, deux condamnations et deux peines (i). Là-dessus Henri sembla oublier son premier dessein, et demanda aux évêques « s’ils voudraient au moins pro-
£0 * Eplscopus aut pr»sbifer aut diacrnius in fornicatione aut perjtmo aut furlo deprebentus deponitor : non tamen à roramu- Signe eiduditor* Dïcït entra scriptura : a de codera delicto iiüdictam non eiïgea. Eidem condition! conaimititer et reïiquï dcrtci ftubduntor, w (Canones sonet. Jpmt M 34,) Dans le w de récidive de la part du clerc dégradé, il était abandonné au bras séculier j car la dégradation lui enlevait «on bénéfice de cUrgit.
11 n f j avait paa de difficulté sur ce point.
k mettre d’observer les coutumes royales- >> Les évêques tinrent conseil. Quelles étaient ces coutumes? Le roi ne les avait point énoncées, elles n f étaient consignées dans aucun acte solennel; ce n’étaient pas de ces usages anciens, pacte* tacites mais sacrés qui ne s'écrivent point, et par là même ne s’elfacent pas. Si Fou interrogeait Thistoire, F histoire de ces temps de conquête et de trouble, elle ne rapportait pas que les rois eussent gardé d’autres coutumes que celles de leur bon plaisir, elle ne parlait que de droits tour a tour reconnus et violés, de pora* peux sermens et d’illustres parjures. D’ailleurs la mystérieuse brièveté des paroles cFIIemi laissait place an soupçon. Demander aux évêques une soumission entière à des coutume?
inconnues , c était leur proposer de fermer le yeux pour accepter des fers. Ils le comprirent Le primat répondit le premier, et les autrî?
après lui : u Qu’ils promettraient d'observer «c les coutumes, sauf les droits de leur ordre * salvo ordine sua , » C’élaît en ces termes qm les ecclésiastiques prêtaient serment de fidélité lors du couronnement des princes : c’était sur ces trois paroles que reposait la distinction des deux puissances, temporelle et spirituelle:
c'était l'exorcisme victorieux par lequel l’Église repoussait ce qu’il pouvait y avoir de servile dans l'obéissance : en celle i’ormule était contenue toute l’économie du inonde chrétien. La réponse des prélats n’était donc pas nouvelle; mais quand l'homme puissant est descendu jusqu’à la ruse, lieu ne l’irrite comme de la voir découverte, parce qu'il y a là une révélation de son infirmité cachée. Le roi fut pris d'une grande colère, sortit de l’assemblée sans saluer ceux qui la composaient, et partit de Westminster le lendemain à la pointe du jour.
Mais la plupart des évêques s’effrayèrent de leur succès. Eux, accoutumés au fardeau de l’épiscopat, ne pouvaient porter la colère d'un homme. Les colonnes de fEidise s’inclinaient comme des roseaux au premier souille de la tempête. Il leur semblait déjà sentir planer sur leur tète k vengeance repaie, et dans leur terreur ils pressèrent le primat de retirer la clause restrictive qui avait ‘offensé le monarque. Longtemps leurs prières demeurèrent mutiles, et le primai inébranlable. Enfin , déru par-une décision snpjiofiéedusauverïHii poiililè, il succomba comme Ions les grands boni mes qui ont suc* combe ? à la trahison des siens et non pas aux
assauts de ses ennemis, à des avis qiv il eût foulés aux pieds si sa générosité lui eût permis de croire alu pusillanimité de ses collègues. Thomas parut dans un concile national assemblé à Clarendon (i 1 G 4 ), et promit sur sa parole de vérité <1 qui a observerait les coutumesde botânefoi*» Le lendemain deux conseillers de la couronne présentèrent au concile mie charte composée de seize articles, dont voici les plus importantes dispositions. — En principe : les terres des arcEe* vèehés, évêchés, abbayes, étaient considéré comme terres haroniales, et les titulaires de ce hautes dignités étaient déclarés tenanciers immédiats de la couronne, assujétîs à l'autorité du roi leur suzerain jusqu'à ne pouvoir sortir du royaume sans son congé* En conséquence, i° les élections des prélats devaient se faire am temps, aux lieux, par les personnes que h roi désignerait, se réservant le droit d’acceptë ou de réprouver le candidat élu* 2 a On attribuait aux tribunaux séculiers la connaissant de plusieurs classes de procès qui soulevaient des questions de droit canonique ; de plus, l'initiative, le contrôle suprême et l f applicatif de la peine dans les procès criminels intenté contre des clercs* Les affaires même purent
ecclesiastiques devaient d’appel en appel arriver devant la cour du roi, et ne pouvaient être portées à Rome qu’avec son assentiment.
3" Aucun des tenanciers directs du roi, aucun de scs officiers ne pouvait être excommunié, aucune de leurs terres ne pouvait être mise en interdit, avant (pie la cause eût été soumise à Fèxamen de la justice séculière. Ainsi, l'Église d'Angleterre était détachée de la grande société chrétienne, emprisonnée dans les limites du royaume, incorporée dans le système féodal. On [associait aux honneurs de l’aristocratie suerncre, mais c’était pour l'associer aussi à scs turpitudes* On la revêtait maigre elle tPodieuses livrées, et on fa faisait asseoir despote au milieu des peuples, esclave aux pieds dès rois. Elle fiait dépouillée de cet héritage de libertés qu’au jour de sa naissance elle avait reçues de l’Eglise Romaine sa mère. Plus de liberté d’élection ; le prince allait disposer à la fois des deux glaives et régner sur le domaine des âmes par la parole du prêtre comme il régnait sur le sol par la lance de ses soldats. Plus de liberté de jttridielion ; la main de fer de la justice temporelle dlait s’appesantir sur les choses les plus délicates, les plus vénérables et les plus saintes
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pour tirer de toutes parts de for et du sang» Plus de liberté d’excommunication ; et les ministres d’un pouvoir brutal et capricieux et k foule innombrable des tyrans subalternes ne connaîtraient plus désormais ces terreurs salutaires qui seules pouvaient protéger contre leurs insultes les droits de Dieu et de Fhuinamté, — Telle était la charte de servitude a laquelle les prélats anglais venaient de souscrire par de téméraires et trop hâtives promesses. Ils furent requis d’y. apposer leur sceau. Henri avait vaincu.
L’archevêque de Cantorbéry, consterné à la lecture des coutumes royales, avait demandé un delai pour les examiner à loisir, et se retirant du concile, il s’en allait accompagne de ses clercs. Ceux-ci s’entretenaient en route des événemens qui s’étaient passes, et ïm d’eux, celui qui portait la croix, sc.rait àjnurmurer a voix haute : « La puissance publique « trouble toutes choses : les princes se sont « assis et ont conspiré tous ensemble contre h le Christ notre Seigneur. Qui osera se lever x maintenant que le chef est tombé ? Que te reste-t-ü à celui qui a perdu son honneur et u sa conscience? » Ainsi parlait le porte-croii'
l’archevêque l'entendit, et lui demanda: <c A
« qui s’adressent ces paroles, ô mon fils? »
« A vous, dit le clerc, à vous qui avez aujour- « d’hüi perdu voire honneur et votre canif science, alors que vos mains consacrées à « Dieu se sont étendues pour jurer l’ohser- « vation de ces lois iniques. » — « Je me re- « pens », répondît l’archevêque, et, la douleur s’emparant de lui, il versa beaucoup de larmes.
Ces larmes furent fécondes. — Pressé entre ses remords et son serment, dans une ineffable angoisse, il écrivit au pape pour le faire juge de sa situation, arbitre de son devoir.
Le pape condamna les constitutions de Clarendon, flétrit d’une réprobation énergique ceux qui les avaient jurées, loua Thomas de son repentir, et l’encouragea à eu donner des preuves au l h en tiques. — Thomas n’avait point brisé lui-même ses en gage mens, il n’osa les secouer qu’a près avoir été délié par celui à qui appartient la magistrature suprême des consciences. D’ailleurs, le pacte qu’il avait conclu avec Heurt était un pacte de bonne foi ; la mauvaise foi de Henri le faisait nul et rendait à Thomas sa parole. Puis, s’il y avait là quelque
déshonneur, n’étail-il pas plus généreux de l’accepter pour soi-même que de laisser peser sur son Église un opprobre éternel ? La paix de l’archevêque était faite avec le roi, mais elle était faite au prix des destinées religieuses d’une grande nation : il pouvait en rester à ce point et s’assurer des jours tranquilles, des jours brilla ns. En rompant cette paix si chère- j ment achetée, il allait rassembler sur lui des outrages saus nombre et des malheurs sans fin; il serait appelé traître par les hommes médians dont il aurait rejeté le joug pour délivrer son peuple ; il soulèverait contre lui toutes les puissances de la monarchie, il serait mis au bau de la féodalité; beaucoup même du sein de l’Église s’élèveraient contre lui, et ses timides frères dont il voulait effacer la honte l’accuseraient d’avoir voulu leur perte. De ces deux alternatives choisir la dernière était ua choix héroïque : et s'il y a une heure de trop dans la vie de Thomas, c’est celle où il tomba, ce n’est point celle où il se releva de la sorte! El d’abord il refusa de sceller son ignominie en signant ces coutumes de triste mémoire; il fit comme si elles u'existaient point, comme si celte assemblée de Clarendon n’élait que le
rêve d’une mauvaise nuit ; il se fit cet honneur à lui-même, au prince, à l’Angleterre de la croire toujours libre : il agit comme si elle l’était. Il exerça dans son diocèse tons les droits qu’avaient exercés ses prédécesseurs et plusieurs de ceux que leur négligence avait laissé s’éteindre ; il frappa h coups redoublés sur tous les abus, en quelque lieu qu’ils se rencontrassent. A ce bruit, Henri qui s’était endormi dans sa victoire se réveilla; il vît que son captif lui échappait, et témoigna de son dépit par des vexations de plus d’un genre. L’archevêque averti de quelque chose de sinistre essaya deux fois vainement de quitter l’Angleterre : le roi Je sut et demanda si le royaume n’était pas assez grand pour eux deux. Les courtisans ne manquèrent pas de répondre que Thomas voulait y commander seul : ils parlèrent de ses vastes desseins, de son inflexible volonté. Ils le firent paraître comme un fantôme qui tournait autour du trône, épiant l’henre de s’y asseoir. L’ombrageux Henri depuis long-temps indisposé par le changement de vie de Thomas, importuné du spectacle de celte austère vertu, jaloux pent-être de sa popularité, exaspéré sans doute par sa désobéissance récente, accueillit