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Deux chrétiennes pendant la peste de 1720 d'apres des documents originaux

La peste de 1720 en Provence est demeurée mémorable dans l’histoire des grandes calamites publiques. Elle frappa comme la foudre les riantes contrées que baigne la Méditerranée, des pays riches et prospères, et, dans quelques mois, elle y accumula plus de maux et de ruines que n’en auraient fait de longues et sanglantes guerres.

On avait vu dans les siècles précédents le fléau exercer de terribles ravages. Il venait s attaquer cette fois à une civilisation plus rainée, il trouvait des populations moins préparées à en supporter l’horreur et les misères.

Introduction

La croyance à la puissance irrésistible d un procjèij) innomé et indéfini commençait ù faire perdre l’idée même de telles épreuves. Déjà germait chez les lettrés, sinon dans les foules, cette propension à tout espérer, a tout attendre d’un état de choses nouveau où les individus et les sociétés seraient affranchis, non-seulement des souffrances du passé, mais de la souffrance elle-même.

Sous l’influence de Paris et de Versailles, la simplicité des anciennes mœurs françaises disparaissait '. La corruption n’avait pas

i. « Paris, comme Rome triomphante, s'embellissait des dépouilles des nations. La cour, à 1 exemple du souverain, plus brillante et plus magnifique que jamais, se piqua d’effacer leclat des cours étrangères. La ville en copia le faste; les provinces à l’envi marchèrent sur les traces de la ville. La simplicité des anciennes mœurs changea : il ne resta plus de vestiges de la modestie de nos peres que dans leurs vieux et respectables portraits, qui, en ornant les murs de nos palais, nous en reprochaient tout bas la magnificence. Le luxe, toujours le précurseur de l’indigence, en corrompant les mœurs, tarit la source de nos biens. La misère

même qu il avait enfantée ne put le modérer ..;et,

après avoir épuise nos voisins par nos victoires, nous sûmes encore les corrompre par nos exemples. » Massillon, Oraison funèbre de Louis XIV.

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encore pénétré chez le peuple des campagnes; la meilleure partie des classes moyennes vivait encore dans l’union et la paix de la vie de famille. Les châteaux et les villages conservaient d excellentes races de gentilshommes et de bourgeois ruraux, de paysans propriétaires et d artisans, au sein desquelles se pratiquaient sans bruit et se transmettaient sans orgueil les principes traditionnels de vertu et d’honneur. Nous connaissons ces familles modèles, tamilles fécondes, familles vraiment prospères. Nous les avons vues à l’œuvre, et elles nous ont dit elles-mêmes quelle énergie de foi et quelle sève de patriotisme les animaient. Mais la haute direction sociale était devenue mauvaise, par bien des causes qu’il serait hors de propos d étudier ici, et les classes investies du gouvernement du pays étaient sur la pente qui allait les conduire à la perte du sens moral et ensuite aux abîmes.

Les stériles passions du jansénisme bouleversaient l’Église, divisaient les familles, troublaient les consciences et laissaient un libre couis au travail souterrain de subversion qui s’attaquait aux premiers dogmes de la religion

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et aux vérités élémentaires de la morale. Pendantque ces querelles et dissensions intestines envenimaient les haines entre les partis en lutte, la foi chrétienne, les bonnes mœurs, l’esprit de devoir et de dévouement, cette conscience et cet amour du bien qui seuls peuvent porter l’homme à résister au mal, et à se sacrifier pour la répression et le redressement des abus que la prospérité développe si vite, s’éteignaient là où ils eussent été absolument nécessaires pour les réformes urgentes réclamées par l’état du pays. Un matérialisme éhonté avait pris la place des antiques vertus. Une recherche effrénée des jouissances et une impudeur révoltante s’affichaient chez les grands, avant et en attendant le jour où elles provoqueraient dans des masses déchaînées des fureurs d’autant plus redoutables qu’elles s’autoriseraient du droit de ne rien respecter et de la liberté de tout nier h Certaines pages

t. « Aujourd'hui, hélas! l’impiété est devenue un air de distinction et de gloire. C’est un titre qui honore, et souvent on se le donne à soi-même par une affreuse ostentation. C’est un mérite qui donne accès auprès des grands, qui relève pour ainsi dire la bas-

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de Bourdaloue, de Bossuet, de Fénelon < et de Massillon, sont aujourd’hui à relire. Déjà, avant les scandales de Louis XV, les cris d’alarme se succèdent, et Bon croit voir poindre à l’horizon la terrible révolution qui se prépare. Les mémoires du temps ne nous ap-

sesse du nom et delà naissance. » Massillon, Sermon pont le deuxième dimanche de Carême.

i . <« Vous me direz que Dieu soutiendra la France, mais je vous demande où en est la promesse. Avezvous quelquegarant pourdes miracles ? Il vous en faut, pour vous soutenir comme en l’air. Les méritez-vous dans un temps où votre ruine prochaine et totale ne peut vous corriger ?

« Non-seulement il s’agit de finir la guerre au dehors; mais il s’agit encore de rendre au dedans du pain au peuple moribond, de rétablir l’agriculture et le commerce, de réformer le luxe qui gangrène toutes les mœurs de la nation, de se ressouvenir de la vraie forme du royaume

J espère que Dieu sauvera la France, parce que j espère que Dieu aura pitié de la maison de S. Louis, et que dans la conjoncture présente la France est un grand appui de la catholicité; mais, après tout, ne nous flattons pas, Dieu n’a besoin de personne.

« Dieu connaît ce que j’ignore ; il voitdans les trésors de sa providence le juste milieu que ma raison ne me découvre pas, j’adore ce qu’il fera sans le pénétrer, j’attends sa décision. » Fénelon, Lettre du 4 août 1710. a M. de Chevreuse.

Lu

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prennent que trop à quel point la démoralisation de Paris envahissait de proche en proche les provinces. Les villes s’embellissaient, mais les campagnes se dépeuplaient. Il est vrai que les lettres, les sciences et les arts semblaient verser des flots de lumière sur une société policée et justement fière de ses gloires, que le commerce créait d’opulentes fortunes, que l’administration des intendants, en centralisant déplus en plus au profit de la bureaucratie toutes les influences et tous les pouvoirs, donnait à la gestion des intérêts du pays une apparence d’ordre et de régularité. Mais la famille, les libertés locales, le respect des bonnes coutumes, les traditions et les institutions, tout ce qui avait jusqu’alors fait la vie delà France, tout ce qui constitue les grandes nations et les sauve aux moments de crise, était

livré à l’abandon et avait cessé d’inspirer la

politique des hommes d’Etat.

Le souvenir des malheurs dont le poids avait accablé le pays dans les dernières années de Louis XIV était presque oublié. Le Régent avait fait rentrer le libertinage en maître à Versailles, et Law, avec ses actions

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sur le Mississipi, avait produit un déchaînement inouï de spéculation et d’agiotage jusqu’au fond des provinces. La débâcle de son fameux système commençait; ce n’étaient, surtout à Paris, que scènes de désolation et de ruine. L insatiable amour de l’argent, qui n avait gardé ni frein ni mesure, était suivi d’un triste retour, et la France offrait aux étrangers matière à des jugements d’une extrême sévérité. « J’ai chaque jour de nouveaux désagréments, écrivait alors la duchesse d Orléans, mère du Régent. Un jour, on vient me dire que je n’aurai plus à manger, car mon intendant ne pouvait se procurer de l’argent et n’avait que des billets. Un autre jour, ce sont des marchands qui refusent de livrer desétoffes, si on neles paye en espèces; une autre fois, on annonce que les Parisiens vont se soulever. . . L’argentestplus rareque jamais; mais, ce qui n’est pas rare, c’est la fausseté, la malice, la perfidie et l’ambition; elles ne peuvent atteindre un degré plus élevé que celui auquel elles sont ici. Pareil spectacle dégoûte de la vie... On n’entend parler que d’aventures tragiques, d’empoisonnements, de meurtres,

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de vols. La mode à Paris est maintenant de se débarrasser de la vie : la plupart se noient, beaucoup se jettent par les fenêtres, et se cassent le cou; d’autres se poignardent, et tout cela à cause de ce maudit argent... 1 . »

C’est en cet état que la Provence vint donner à la France un spectacle trop fait pour l’émouvoir, et pour réveiller en elle les grandes inspirations de la foi, de l’esprit de sacrifice et de dévouement, ave: l’intelligence de ce mystère fondamental de la douleur, comme loi suprême d’expiation hors de laquelle l’histoire demeure une énigme, les conditions de la vie présente inexplicables. Le fléau ne s’éloigna guère du littoral; il traversa cependant le Rhône, pénétra dans les Cévennes, et fit périr la trentième partie de la population du Gevaudan. Il n’alla pas plus loin, mais l’angoisse fut grande partout. A Lyon, dès le 3 août, on s’apprêtait à le combattre, s’il approchait. A Paris, on craignait de le voir arriver l’année suivante, après avoir passé par la Bourgogne.

i . Correspondance de Madame , duchesse d'Orléans, née princesse Palatine , mère du Régent; traduction nouvelle par M. G. Brunet, t. Il; Lettres des 14 et 21 juillet, et du 21 septembre 1720.

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Nous trouvons , dans les papiers domestiques d’un président au Parlement d’Aix, une correspondance pleine d’intérêt qui traduit en termes très-vifs les impressions du moment. Ce n est pas assez de subir une ruine financière, la peste est là menaçante. L’auteur nous dit la misère de Paris, la détresse des familles produite par l’énorme dépréciation des billets 1 , le désordre moral qui est à son comble. « Tout s’abâtardit et s’avilit, ajoute-t-il, on n’est plus occupé que de la vie animale et l’on oublie la spirituelle. Je vous assure que je ne char ge pas le portrait .' il est plutôt au-dessous qu au-dessus de la vérité. » La peste éclate en Provence, et il s’épouvante à l’idée de la catastrophe qui suivrait son invasion dans la ca-

i. Voici quelques-uns des détails qui remplissent une des lettres :

« \ ous seriez frappé de voir la consternation où on est. Les billets de 1000 livres sont achetés à i5o et meme moins; ceux de 100 sont donnés pour 22 de 10 pour 3 et 2,10. Tout est inondé de papiers et on ne voit pas un sou. Les vivres et les denrées se vendent au poids de l’or; une aune de drap se paie

de 140 à 160 livres, des bas de laine 4o, enfin tout à proportion. »

IO

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pitale : « Nous nous attendons à la voir venir ravager notre coupable ville, qui est mille fois plus criminelle que Babylone, Tyr, Sodome et Gomorrhe, pour les usures, les impiétés et les abominations qui y régnent... Ces calamités affreuses sont les redoutables effets de la colère d’un Dieu justement irrité. Y eut-il jamais un temps plus favorable pour faire des réflexions sur l’incertitude des choses humaines et la fragilité de la vie 1 ? »>

Ces impressions d’un simple témoin furent alors celles de tous et se manifestèrent partout. Les gazettes de l’époque enregistraient les funèbres bulletins 2, et l’on y lisait avec effroi le nombre presque incalculable des vic-

1. Lettre du 23 décembre 1720, écrite lorsque la peste faisait le plus de victimes à Aix.

2. Les chansons satiriques du temps allèrent jusqu'à endre le Régent responsable de la peste :

Après avoir pris notre argent Par un conseil inique,

Chassé le Parlement Pour être despotique,

Fait publier impunément Cent arrêts qu’on déteste,

Il te manquait, maudit Régent.

De nous donner la peste.

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rimes. Du haut des chaires descendaient de pressants appels à la conscience chrétienne et à un retour vers Dieu. Nous nous bornons à indiquer une situation qui nous reporte à nos propres émotions, au milieu d’autres calamités, et, au spectacle de l’état de Marseille, nous allons avoir une idée de la panique, de l’effet de terreur, produits par la réapparition foudroyante d’un fléau que l’on s’était habitué à ne plus croire possible, et que l’on regardait comme fini avec ce qu’on nommait déjà « les ténèbres du moyen âge. »

Lemontey, dans son Histoire de la Régence, a tracé de la peste de Marseille un tableau éloquent, mais vide du sentiment religieux qui seul peut, non en effacer les horreurs, mais les adoucir, en ouvrant aux hommes les divines perspectives des compensations de la vie future. Ce sentiment va remplir les pages qui suivent, et nous ne rappellerions pas de tels souvenirs, s’ils ne devaient nous faire contempler des scènes admirables et de grandes beautés morales.

a Ce fut au moment où chancelait l’édifice du système de Law, dit Lemontey, qu'un

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autre fléau non moins extraordinaire en pressa la ruine. Marseille sortait du sein des fêtes qui avaient signalé le passage de mademoiselle de Valois mariée au prince de Modène. Le chevalier d’Orléans revenait de Gênes où il avait conduit sa sœur. A côté de ses galères, encore décorées de guirlandes et chargées de musiciens, flottaient quelques vaisseaux apportant des ports de Syrie la plus terrible des calamités. On croit communément que la peste était dans un de ces navires, commandé parle capitaine Chataud, parti de Seyde le 3i janvier 1720 avec patente nette, et arrivé le 2 5 mai à la vue du château d’If, après avoir touché Tripoli, Chypre et Livourne, et perdu dix hommes dans les quatre mois de traversée 1 . »

Ce navire était le Grand-Saint-Antoine.

Le mal couva pendant quelque temps, et l’on discutait sur ses caractères, lorsqu’il n’y eut plus de doute sur l’invasion d’une des pestes les plus violentes. Le 10 août, toute la ville

1. Œuvres de P.-E. Lemontey , édition revue et corrigée par l’auteur, Paris, 1829, t. VI, ch. 1, p. 36o.

de Marseille en était atteinte, et il mourait cinq cents personnes par jour; en septembre, le nombre s'élevait à mille L La seule lecture des détails relatés par les annalistes de la peste fait frémir; et encore ceux-ci ne disent-ils que la moindre partie de 1 horrible réalité. Ils nous montrent tous les travaux, tout commerce interrompus, les maisons, les boutiques, les lieux publics, les tribunaux et même les églises fermés, les rappoits sociaux brisés, les hommes se fuyant les uns les autres, les aliments les plus nécessaires à la vie mis en suspicion comme pouvant communiquer la maladie, la famine menaçant de porter aux dernières extrémités des masses populaires sans ressources et abandonnées a elles-mêmes. Le feu du ciel tombant sur une ville coupable pour l’anéantir n aurait pas produit plus de terreur, et pendant les longs mois de juillet, d’août, de septembre et d octobre, on put se demander s’il lesterait un être vivant à Marseille.

i. Auguste Laforkt. La Peste de 1720 d'après des documents inédits; Marseille, i863, p. i3. Une broch. n-8°.

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Les médecins, quelque habitués qu’ils soient à voir de près la douleur, se sentent défaillir au premier moment.

« En entrant par la porte d’Aix, nous dit un des plus distingués, Deidier, professeur à Montpellier, le coup d’œil jusqu’à la porte de Rome qui faisait autrefois mon admiration, me présenta la chose du monde la plus hideuse Toutes les portes et les fenêtres

étaient généralement fermées, personne n’y paraissait. Tout le pavé d’un côté et d’autre était couvert de. malades et de mourants étendus sur des matelas, sans aucun secours. On ne voyait au milieu des rues et dans son vaste cours que des cadavres à demi pourris, devenus la proie des chiens, de vieilles hardes trempées de boue, et des chariots conduits par des forçats pour enlever les morts l. »

Un autre, Fournier, jeune alors, et qui devait être plus tard médecin des États de Bourgogne, gardait encore cinquante-sept ans après toutes les impressions que lui avait laissées cette effroyable peste :

i. Lettre sur la maladie de Marseille , Montpellier, 1721, p. 4 et 5.

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« Ce souvenir glace encore mes sens de terreur, écrivait-il en 17771. Nous entrâmes à Marseille à travers plus de vingt mille morts et neuf à dix mille malades ou mourants. Nous fûmes si frappés de ce spectacle affreux que nous refusâmes toute espèce de nourriture, en arrivant au logis qui nous avait été destiné. Chacun fut occupé dans le plus proiond silence de son triste sort, et quelquesuns d’entre nous pleuraient déjà leur famille dont ils se croyaient séparés pour toujours. Après environ deux heures de ces cruelles reflexions, sans que personne prononçât un mot, je ne sais comment fut rompu ce morne silence. Je me souviens seulement que je me levai le premier pour aller dans la rue, et que cette sortie fut pour nous tous le signal d’un nouveau courage...

« Nous parcourûmes les principales rues de la ville, si jonchées de cadavres et de malades que nous ne pouvions, en bien des endroits, trouver un espace à placer nos pieds. Les

^ 1 . Observations sur la nature et le peste, avec les moyens d'en prévenir les progrès, Dijon, 1777.

traitement de la ou d’en arrêter

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morts étaient entassés en plusieurs endroits, et les autres étaient tirés de leurs maisons par leurs plus proches parents ou leurs plus fidèles amis...

« La mortalité était si rapide et si générale que les cadavres, amoncelés devant le portail des églises, des maisons religieuses, dans les places publiques et presque dans toutes les rues, y pourrissaient depuis plusieurs jours. Leurs membres épars, leurs chairs dissoutes coulaient en lambeaux et répandaient une infection affreuse.

a Tous ces cadavres étaient presque nus ; les malades et les mourants enveloppés de draps ou de vieux haillons. Plusieurs s’efforcaient d’arriver à l’hôpital et tombaient en défaillance au milieu de leur pénible marche...

« La vapeur et la fumée continuelle des lits, des couvertures de laine, des matelas et de toutes les hardes des pestiférés, qu’on brûlait sans cesse pendant le jour et la nuit, augmentaient la masse générale de la corruption et de la puanteur. L’atmosphère était surchargée de nuages fétides, d’émanations mortelles.

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« Cependant la violence du mal s’accroît, le nombre des morts se multiplie avec tant de rapidité qu’on ne peut leur donner aucune apparence de sépulture. On est forcé de les jeter par les fenêtres. La désolation devient générale, on manque des choses les plus nécessaires à la vie ; tout fuit dans le désordre et l’épouvante, les habitants cherchent tous avec un trouble inexprimable quelque retraite qui puisse les séparer de l’espèce humaine j mais, pai tout où ils se retirent, ils ne peuvent échapper au venin mortel qui les poursuit... » Manzoni, dans ses Fiancés , n’a pas tracé de la peste de Milan un tableau plus saisissantque celui dont nous empruntons quelques traits à ces éloquentes pages. Les hôpitaux de Marseille n’avaient plus suffi dès les premiers jours à recevoir les malades, et la menace d’être totalement délaissées faisait sortir de leuis maisons des milliers de personnes se îéfugiant sur les places publiques, venant s’abriter sous les arbres des promenades, et à peine défendues contre les ardeurs brûlantes du soleil par des toiles ou voiles de vaisseau.

C est ainsi que des monceaux de cadavres

jonchaient les rues. Ils encombrèrent tellement les avenues de l’évêché que Mgr de Belzunce, en quelque sorte assiégé dans son palais et empêché de sortir pour ses visites journalières à travers la ville, fut obligé de se retirer dans le quartier Saint-Ferréol, « le seul, est-il dit dans un journal du temps, où il puisse trouver une maison dont les abords soient libres b »

« Toutes nos rues, écrivaient le 8 septembre au gouverneur les échevins de Marseille, se trouvent couvertes de cadavres que nous ne pouvons parvenir à faire enlever 1 2. »

L’enlèvement fut des plus difficiles, et le seul fait que Mgr de Belzunce voulut monter sur un des premiers tombereaux, pour décider les conducteurs à marcher, exprime l’affreuse situation à laquelle on était réduit. Les parents étaient tenus de mettre les morts à la rue, afin que les corbeaux n’entrassent pas dans les maisons où ils se livraient impunément au

1. Relation historique de la peste de Marseille, en 1720, par M. Bertrand, docteur en médecine, p. 173.

2. Laforêt, loc. cit. ; XI, Correspondance inédite des échevins.

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pillage. Ces corbeaux étaient pris parmi les vagabonds, la plupart succombèrent, bientôt il fallut recourir aux forçats. Il mourait plus de monde en un jour qu’on ne pouvait en enlever dans quatre, racontent les témoins des progrès du mal ; on avait à peine vidé une rue, une place publique, que le lendemain elles étaient couvertes de cadavres. Il n’y eut plus assez de chaux pour désinfecter les fosses, et l’on amoncela les corps jusque dans les caveaux des églises.

Il y a des détails effrayants. En voici un qu’on ne peut rappeler sans frémir : pendant quinze jours, douze cents cadavres à demi décomposés restèrent gisants aux ardeurs du soleil sur l’esplanade de la Tourrette. Nul n’osait approcher d’un tel foyer d’infection. Le chevalier Roze, qui dès les premiers jours de la contagion était accouru à l’hôtel de ville pour se mettre à la disposition des échevins et avait été nommé commissaire général du quartier Rive-Neuve, ranime les courages, se place à la tête des forçats, leur distribue du vin et des mouchoirs trempés dans du vinaigre, s’avance le premier sur le champ de

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mort et prend par les jambes un de ces cadavres putréfiés. Près de là étaient deux bastions, dont les ruines recélaient dans leurs profondeurs des voûtes creuses; les douze cents corps y furent précipités. Presque tous les forçats, sauf deux ou trois, périrent. Roze fut frappé lui aussi, mais il guérit par une sorte de prodige l.

L’histoire des contagions, dit Lemontey, n’offre rien de semblable à ces places publiques, où sur des haillons infects, et à côté de cadavres difformes, de longues files de malades, tourmentés par l’ardeur du jour et par le froid des nuits méridionales, remplissaient l’air de cris et de gémissements 2. Beaucoup cherchèrent un abri contre le fléau à bord des navires de commerce, et ce fut un nouveau danger pour la ville; car le port se couvrit bientôt de cadavres, auxquels une immersion prolongée enlevait les formes humaines et

1. Cent quatre-vingts des personnes qu’il employa à ses diverses expéditions, ou aux services dont il était chargé, périrent près de lui; et presque seul il survécut.

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