Soirées de Saint-Pétersbourg , septième entretien
. par ses propres forces n’a pu dire à Dieu, mon Père! car ceci est une relation d’amour étrangère même au mont Sinaï et qui n’appartient qu’au Calvaire. »
L’année 1721 commence dans le deuil universel. Marie-Marguerite se transporte par un élan de cœur au milieu de tous les siens, dans ce foyer paternel qui jusqu’alors, à pareille époque, avait été si paisible et si heureux. Elle voudrait pouvoir v faire rentrer, sinon la joie, du moins l’esprit d’abandon à la volonté divine.
Le 2 janvier, elle transmet à sa mère ses souhaits pour la nouvelle année et pour un grand nombre d’autres : « C’est pour votre sanctification, écrit-elle; car je la demande sans cesse au Seigneur. S’il me fait la grâce de m’écouter , vous sere 7 tous des saints, non-seulement dans la maison, mais dans tout le village. »
Les hommes ignorants des choses de la loi se font de la sainteté une étrange idée. Beaucoup n’y voient que médiocrité et in-
firmité d’esprit, exaltation d’un cerveau en proie à de vaines illusions. Combien, sans méconnaître et outrager à ce point le sentiment religieux, croient qu’arrivé à ce degré de pénétration dans une âme il y éteint les affections du foyer, l’amitié et les plus doux sentiments de la nature! Rousseau n’a-t-il pas osé soutenir que les chrétiens ne peuvent être bons citoyens? L’humble jeune fille dont nous racontons le sublime dévouement leur répond. Elle leur dit comment les saints aiment non-seulement leur famille, mais leur pays, au point de se sacrifier pour les sauver; quel élargissement de cœur produit chez les élus de Dieu la charité, née de l’Évangile, et quel idéal de fraternité le vrai idéal du patriotisme réalise dans les sociétés chrétiennes. Elle nous permet aussi de signaler là un des traits de l’ancienne éducation des femmes, au foyer domestique, et l’action de la foi dans l’ordre moral des communes, où la religion et la charité occupaient une si grande place.
Marie-Marguerite a été formée à l’école des vertus viriles; la maison de son père est une de celles où le dévouement au bien public était pratiqué chaque jour, sous les yeux des enfants, dès le plus bas âge *. Le village vit alors réellement de la vie paroissiale. Une paroisse est une famille spirituelle, comme le foyer est le centre per-
i. Jean-Augustin de Ribbe avait été élu premier consul de Rognes, en 1687, 1697, 1709 et 1718.
A cette époque les charges municipales étaient bisannuelles. Les hommes que leurs concitoyens jugeaient aptes à bien gérer les affaires de la commune, les autorités sociales du pays désignées par leur situation de naissance et leurs services rendus, étaient tenus de se dévouer et d’accepter tous les soucis de l’administration locale. Mais leur mandat était limité, et ils laissaient la place à d’autres qui obéissaient à la même loi. — Voy. notre livre sur Les Familles et la Société en France, avant la révolution, chap. iv : « la famille, les institutions et les libertés locales. »
La coutume était aussi que les consuls sortant de charge devinssent administrateurs de l’hôpital ou de l’œuvre de la Miséricorde, établis pour le service des pauvres. On voit encore à l’hôpital de Rognes les portraits d’un des frères et d’une sœur de Marie-Marguerite.
manent de la famille naturelle, le siège de la souche et de la coutume domestiques. Pour elle, surtout en temps de calamité, la prière est le lien qui doit unir ses membres.
Marie-Marguerite exprime cela simplement. Le 19 janvier, elle écrit à sa sœur aînée : « Je n oublie pas tout le monde de Rognes que je prends d’un bout du village à l’autre , en commençant par M. de Rognes, M. le juge, MM, les magistrats, et en j comprenant chacun des habitants de la paroisse. » Elle voudrait que tous fussent des saints, ce qui serait la joie et la paix du ciel descendues sur la terre.
En ces jours où la coutume est de faire des étrennes, elle en offre à la sainte Vierge, sa patronne, par qui lui arrivent toutes les grâces dont Dieu la comble. Elle prie sa famille de lui consacrer les perles qu'elle portait dans le monde. Elle demande qu’une de ses robes en satin soit employée à couvrir et orner le tabernacle de l’église de Rognes. Ce sont les objets les plus précieux qu’elle
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possède : épouse de Jésus-Christ, elle les lui donne 1 .
Mais vainement Marie-Marguerite exprime-t-elle son bonheur, pour mieux inspirer aux siens la résignation : sa famille est inconsolable. Elle est profondément chrétienne ; mais les circonstances ne rendentelles pas un tel sacrifice au-dessus des forces humaines? Marie-Margueriteapprend qu’on y supporte avec peine la vue des personnes réputées avoir favorisé le départ du 16 décembre; le curé, par exemple, ne trouve plus dans la maison le même accueil et la
i. Les donations faites aux églises étaient fréquentes, en des temps où la foi des populations pourvoyait largement aux besoins du culte. Les testaments en offrent de nombreux exemples. On y voit les femmes léguer à la paroisse leurs joyaux, et notamment les boucles d’or ou d’argent, qui étaient alors un des objets les plus précieux de leur toilette. Les robes de noces, d'espousailles, figurent aussi dans les legs de simples personnes du peuple.
Voy. dans Y Histoire de sainte Elisabeth, par M. de Montalembert , le chapitre xx : « Comment la chère sainte Elisabeth consacra sa robe de noces à Jésus, l’époux de son âme. »
même intimité. Elle en est péniblement affectée; elle le défend : n’a-t-il pas fait tout ce qui était humainement possible pour l’empêcher de suivre sa vocation ? Cependant, les nouvelles portées d’Aix par la rumeur publique répandent partout l’effroi.
Les morts s’y comptent journellement par centaines. Dix jours ont suffi pour enlever Thérèse- Delphine; combien en faudra-t-il pour que le même sort fatal frappe Marie- Marguerite? Des parents désolés se réunissent alors pour tenter d’ébranler leur hile ; ils la prient, la supplient de revenir à eux au moins jusqu’à la cessation de la peste.
Les lettres de Marie-Marguerite nous font assister à ces assauts de l’affection paternelle et fraternelle. Elle en souffre cruellement, mais son arme pour leur résister est d’une puissance invincible : Dieu la veut où elle est. « Souvenez-vous, dit-elle à sa mère, que nous travaillons pour un bon Père qui récompense au centuple le peu que nous pouvons faire pour son ser-
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vice, et que ce n’est rien de lui offrir une vie pleine de misère. Que ne devrait pas nous faire faire la seule pensée de recevoir de telles récompenses * ? » Elle s'efforce de triompher de la douleur plus concentrée de son père : « Que trouvez-vous d’extraordinaire dans tout ce que j’ai fait ? Nous n avons qu’un seul salut à faire, qu’une âme à sauver. Voudriez-vous que ie n’eusse point suivi les ordres d’un si bon Père? Vous l’êtes, il est vrai, du côté de la nature. Je vous laisse à juger auquel des deux pères je dois obéir 2. »
Tout ce qu’il y a d’extraordinaire chez elle, ce sont les grâces par lesquelles Dieu soutient sa faiblesse. « Je voudrais, s’il est possible, dit-elle encore à son père, ramasser toutes les voix des créatures pour ne faire qu’un cri vers le ciel, en reconnaissance des biens dont me comble le Père des miséricordes 3. »