‹ Deux chrétiennes pendant la peste de 1720 d'apres des documents originauxChapitre 20 sur 20 · SON FRÈRE AINE · texte numérisé non relu

SON FRÈRE AINE

Aix, ce 2 janvier 1721.

Mon très-cher et bon frère,

Ce serait avec raison que vous pourriez vous plaindre de mon silence, si je n’avais pas des excuses légitimes. Vous avez appris la mort de ma sœur, et je puis vous assurer que c’est une sainte. J’en ai eu des preuves bien convaincantes, et je n’ai pas été la seule. Elle est morte en véritable héroïne chrétienne, avec un courage extraordinaire; beaucoup de personnes des plus courageuses admiraient de voir dans une fille si jeune tant de fermeté en une si généreuse entreprise.

Mais aussi le Seigneur l’a bientôt récompensée, il ne voulait d’elle que son sacrifice. Pour moi, il faut que je travaille pour expier les crimes dont vous n’avez été que trop les témoins. Le bon Dieu a demandé de moi la démarche qui m’a conduite ici, et je l’ai faite avec joie, sachant que j’exécutais ses volontés. C’est sa providence qui m’a amenée aux infirmeries, les hommes n’y ont eu nulle part.

Ainsi, mon très-cher frère, soyez contents, vous, toute la famille et jusqu’à mon petit Papon. Je ne vous ôte pas la promesse que je vous avais faite d’aller voir ma tante. Remarquez encore ici la providence de Dieu, qui me voulait dans cet endroit, où je suis fort contente : dans le temps de cette visite, j’aurais rencontré immanquablement des personnes qui nous auraient arrêtées. Je ne manque pas d’offrir tous les jours mes faibles prières au Seigneur pour vous et pour la famille, me recommandant aux vôtres et à celles de ma belle-sœur que je ne saurais oublier. Je vois quelquefois des religieux de la part de madame sa mère; elle se porte bien.

La maladie commence à diminuer, depuis quelques jours : on n’apporte pas une aussi grande quantité de malades, et il n’y en a plus

dans la Charité que cinq cents et quelquesuns.

J’ose vous dire encore, mon cher frère, de bien aimer le bon Dieu. C’est là notre consolation, c’est là où nous trouvons à nous satisfaire dans tous nos besoins. Que ce soit dans ce monde ou dans l’autre, je ne cesserai de demander le véritable bien qui est celui d’aimer Dieu uniquement. Voilà tout ce que je demande pour mes chers parents. Je suis donc, dans cet amour, toute à vous,

Mon cher frère,

Votre très-humble servante et bonne sœur,

Marie de Ribbe.

M arie- Marguerite a son frère Jean- Baptiste.

A Aix, ce 3 janvier 1721.

Dieu seul soit notre espérance !

Je ne saurais rester plus longtemps, mon très-cher frère, à me donner l’honneur et le plaisir, et en même temps la consolation de vous écrire. La seule raison qui m’en avait empêchée jusqu’à présent, c’est que j’appréhendais de vous attendrir toutes les fois que vous recevriez de mes nouvelles; mais à présent, si je vois que vous soyez entièrement rassuré surtout ce qui peut m’arriver, je vous en donnerai plus souvent.

Comment faudra-t-il que je vous dise, encore une fois, de vous bien conformer ù la vo-

lonté de Dieu? Elle était que je fusse ici, et elle est encore que j’y sois fort heureuse comme je suis. Quelle différence entre servir Dieu ou le monde ! Dans l’un, on ne trouve que joie, que consolations, en un mot c’est la source de tout bien. Au contraire, dans le monde, au milieu des plaisirs et des plus grands divertissements, on ne goûte jamais une joie parfaite : je l’ai bien éprouvé souvent. Aimons bien le bon Dieu, mon très-cher frère, c’est là où sera pour nous la source de tout bien, c’est là où sont les consolations dans les afflictions. Vous ne sauriez croire quel est mon contentement; il n’y pas de reine dans son royaume qui soit plus contente que je le suis parmi les pestiférés. N’est-ce point la marque que Dieu me veut auprès d’eux ?

Il a tant fait pour nous, ce bon Père! n’est-il pas juste que nous fassions quelque chose pour lui? Je ne voudrais pas lui offrir une vie pleine de misères comme la mienne, mais mille, si je le pouvais. Il donne de si belles récompenses pour un rien que nous lui offrons; cela seul ne doit-il pas nous encourager à tout entreprendre ?

Je fais ici le souhait de la bonne année à toute la famille, en désirant que cette année

soit suivie d’un grand nombre d’autres, et c’est pour votre sanctification; car je la demande sans cesse au Seigneur. S’il me fait la grâce de m’écouter, vous serez tous des saints, non-seulement dans la maison, mais dans tout le village.

J’ai oublié d’écrire ù ma mère, dans ma lettre, pour une grâce que je voulais lui demander. Je crois et j’espère qu’elle ne me la refusera pas, après avoir fait le sacrifice de ses deux filles. J’aurais bien souhaité pouvoir donner mes perles à la sainte Vierge, ma bonne patronne et ma protectrice; c’est par elle que je reçois toutes les grâces dont Dieu me comble. J’aurais encore voulu donner ma robe de chambre de satin pour couvrir le tabernacle. Pour les perles, si vous ne le trouvez pas à propos, faites ce que vous voudrez ; mais, pour la robe de chambre, je vous en prie, faites-moi savoir quand cela sera exécuté. Je suis, dans l’union des prières de toute la famille, mon très-cher frère,

Votre bonne sœur, Marie de Ribbe.

Marie-Marguerite a sa sœur Françoise.

Aix, ce 1 1 j anvier 1721.

V amour de Dieu nous anime!

Je ne veux pas trop tarder, ma très- chère et bonne sœur, de vous donner de mes nouvelles, connaissant qu’elles vous font plaisir. Vous m’en feriez un sensible, si j’apprenais que vous fussiez contente, sachant que je le suis au plus haut degré. Soyez-le non-seulement vous, mais toute la famille que j’assure de mon souvenir devant le Seigneur ; je ne l’oublierai jamais ni dans cette vie, ni dans l’autre que je mérite si peu et où j’espère que le bon Dieu me fera miséricorde. Je crois qu’il

exercera sa grande bonté à mon égard, et qu’il n’abandonnera pas une de ses filles qui tâche de lui être toujours plus obéissante. Il ne m’a pas conduite ici pour ne pas m’y sanctifier.

Ainsi, ma bonne sœur, ayez grande confiance en ce Père de miséricorde; de mandez-lui bien pour moi son amour, et priez-le qu’il me donne toujours mieux l’amour des souffrances. J’y suis résignée, et je souhaite que ma sœur Tulle le soit comme moi.

Dites de ma part à cette chère sœur qu’elle se résigne bien à la volonté de Dieu, dans la pensée qu’il ne la fait pas souffrir pour rien. Qu’elle prenne son mal en patience, et le Seigneur lui en tiendra compte.

Je suis, dans l’union de vos prières et de vos souffrances, toute à vous,

Votre bonne sœur,

Marie de Rtbbe.

Marie-Marguerite a sa mère.

Aix, ce 12 janvier 1721.

L’amour de Dieu nous anime !

Ma très-chère et bonne mère,

Je ne suis pas insensible à tous les sentiments de la nature, et j’éprouve une grande peine, sachant l’état où vous êtes, n’étant pas encore bien résignée à la volonté de Dieu.

Et de grâce, je vous en prie, n’écoutez pas tant cette nature qui rebute toujours ce qui nous mène droit à Dieu, et qui cependant ne trouve point ici-bas de quoi se satisfaire.

Vous m’avez demandé et fait demander plusieurs fois une quarantaine; mais je ne pour-

rais vous l’accorder qu’avec une peine extrême, et, s’il y a quelque chose qui puisse troubler mon heureuse tranquillité d’esprit, c’est cette pensée. Ainsi, ne me la demandez plus, je vous en prie, connaissant le grand contentement où je suis, contentement que je ne saurais vous exprimer.

Je dis la même chose à mon père, que je mets toujours le premier en priant le bon Dieu pour toute la famille. J’espère qu’il la comblera de ses grâces, si vous vous conformez bien à sa sainte volonté et si vous prenez tout de sa main. Vous ne serez jamais bien heureux que lorsque vous ferez cela. Souvenez-vous, ma chère mère, que nous travaillons pour un bon Père qui récompense au centuple le peu que nous pouvons faire pour son service, et que ce n’est rien que de lui offrir une vie pleine de misère.

Que ne devrait pas nous faire faire la seule pensée de recevoir de si belles récompenses ! Mais je ne suis ici qu’une servante fort inutile en toute manière, et je n’aurais jamais cru, en venant à la Charité, qu’on eût tant d’égards pour moi. Je suis comblée, tant de la part des personnes qui commandent au dehors que de celles qui commandent au dedans. M. Can-

ceris m’envoie des ordres, disant que je n’ai qu’à parler, et on obéit avec soumission à tout ce que je veux. Je suis confuse des bonnes manières de ces messieurs, et il me faudrait un secrétaire pour répondre à toutes les lettres qui me viennent de leur part ou d’ailleurs. Ainsi, ne vous étonnez pas si vous n’en recevez pas si souvent des miennes; car j’ai la main à la plume, quasi nuit et jour, et encore je ne puis subvenir.

Vous me dites de n’être pas toute pour moi. Je suis toute aux pauvres, en offrant unepartie de mes faibles travaux pour vous et pour tous mes parents. Je le sais, ma chère mère, vous ne pouvez souffrir la vue des personnes que vous croyez s’être employées à faire réussir mes desseins. Faites, je vous prie, un peu vos réflexions. Si ces personnes s’étaient employées à me procurer un établissement honorable dans le monde, les auriez -vous regardées de cette manière? Vous devriez plutôt avoir de tels sentiments pour celles qui se sont opposées longtemps à ce que le Seigneur voulait de moi. Mais, malgré tous les obstacles, je suis venue à bout de tout, parce que j’avais le bon Dieu pour guide, et, quand on en a un semblable, on ne peut marcher qu’au droit chemin con»

duisant au ciel, où j’espère que nous aurons tous le bonheur de nous voir.

Je vous assure, ma très-chère mère, que je serai toujours, en attendant ce bonheur, et avec respect,

Votre très-humble fille.

Marie de Ribbe.

Marie-Marguf.rite a son père.

Aix, ce 14 janvier 1721.

Dieu seul soit aime'!

Monsieur et très-cher père,

Rien de plus surprenant qu’un homme si chrétien et de tant de piété, comme vous l’êtes, ne soit pas encore bien résigné à la sainte volonté de Dieu. Que trouvez-vous d’extraordinaire dans tout ce que je fais? Nous n’avons qu’un salut à faire, qu’une âme à sauver. Je trouve l’occasion si favorable, et je me sens si pressée d’en profiter que je ne peux résister au désir de vous le dire.

Voudriez-vous que j’eusse perdu cette occasion de faire mon salut, et que je n’eusse point suivi la voix du Seigneur qui m’appelait depuis longtemps? Je n’ai obéi qu’à l’Évangile : « Qui ne quitte son père et sa mère pour moi , n'est pas digne de moi. » Voudriez-vous que je n’eusse point suivi les ordres d’un si bon Père ? Vous l’étes, il est vrai, mais du côté de la nature. Je vous laisse à juger auquel de ces deux pères je dois obéir.

Le Seigneur m’a donné la force et le courage de venir aux infirmeries, en prévoyant tout ce qui pourrait arriver. J’ai été insensible à toute crainte ; quand la grâce agit, rien ne paraît difficile, et je voudrais que tout le monde comprît celles que je reçois. Elles sont extraordinaires, et j’en remercie sans cesse le Seigneur. Je voudrais, s’il est possible, ramasser toutes les voix des créatures qui sont sur la terre, pour ne faire qu’un cri vers le ciel, en reconnaissance des biens dont me comble le Père des miséricordes.

Je gagnerai aujourd’hui les indulgences, et je les appliquerai pour toute la famille, en particulier pour vous, mon cher père et ma chère mère. J’espère que le Seigneur sera sa force et la vôtre, comme il a été la mienne. Il

n’y a qu’à se conformer à sa sainte volonté, et vous verrez que ce n’est point un entêtement ni un point d’honneur qui me font agir de la sorte.

Le seul moment de mélancolie que j’ai eu, depuis mon entrée aux infirmeries, est la pensée de la quarantaine que vous me demandez. Cette seule pensée est capable de m’attirer la maladie. Et puis, qui m’assure de n’avoir pas le mal dans une quarantaine où j’aurais moins de secours qu’à la Charité?

Ainsi, mon cher père, je gagne le ciel fort facilement et commodément. Je finis en vous assurant que je n’oublierai jamais un si bon père, comme vous l’êtes, et que, soit que je demeure dans cette vie ou que j’aille dans l’autre, je prierai le Seigneur qu’il vous fasse participant des grâces dont il me comble.

Je suis, avec le plus profond respect,

Votre très-humble et très-respectueuse fille et servante,

Marie de Ribbe.

Mes compliments à toute la famille que je n’oublie pas devant le Seigneur, non plus que tous nos amis.

Marie- Marguerite a sa sœur aînée.

Aix, ce 19 janvier 1721.

Jésus soit aimé !

Ma très-chère et bonne sœur,

Vous souhaitez aussi de mes nouvelles; elles sont bonnes, et vous ne sauriez être entre si sûres mains que je le suis. Quoi qu’il arrive, je vous prie de n’en être point surprise : ce sera le Seigneur qui le permettra. Continuez, s’il vous plaît, vos prières pour moi, afin que le bon Dieu me maintienne dans la situation où je suis. L’état de joie et de contentement où je me trouve ne peut se bien comprendre,

et moi-même qui le goûte je ne puis bien l’exprimer.

Il n’y a rien de tel, ma chère sœur, que de bien aimer le bon Dieu et de faire tout pour lui. Alors on est content et on a l’esprit toujours tranquille, parce qu’on voit Dieu en toutes choses.

Priez-le, pour qu’il me donne son amour avec l’humilité, en sorte que je le serve avec plus de fidélité et de ferveur que je ne l’ai fait par le passé.

Vous me dites que vous ne pouvez pensera moi, sans verser des larmes. Mes lettres doivent encore plus vous attendrir, je le crains, et c’est ce qui m’a inspiré une vive peine jusques à aujourd’hui. Assurez-moi le contraire, je vous en prie, mais que ce soit bien sincèrement.

Embrassez-vous toutes, mes chères sœurs, pour l’amour de moi. Je vous aime bien aussi, mais différemment de ce que j’avais fait jusqu’ici.

Assurez de mon souvenir Mlle de Reinier, Mme de Brugis et sa famille. Je n’oublie pas non plus tout le monde de Rognes, que je prends d’un bout du village à l’autre, en commençant par M. de Rognes, M, le juge,

MM. les magistrats, et en y comprenant chacun des habitants de la paroisse.

Je suis à vous, ma chère sœur, votre trèshumble et très-obéissante,

Marie de Ribbe.

Marie -Marguerite a sa mère.

Aix, ce 19 janvier 1721.

Dieu seul soit aimé !

Ma très-chère et bonne mère,

C’est en revenant des Minimes * , qu’on m’a remis votre lettre tout proche de l’hôpital. Vous ne sauriez croire quelle a été ma joie, en y voyant que ma lettre vous a fait plaisir. J’ai compris que vous commenciez un peu à vous rassurer

Je ne doute pas, ma chère mère, que les mérites de vos prières, quoique vous les esti-

1. Il y avait là une grande infirmerie consacrée aux pestiférés.

miez faibles, ne me soutiennent dans le courage et le grand contentement où je me trouve. L’on me fait communier un jour, l’autre non; j’offre pour vous la plus grande partie de ces communions et des indulgences que je gagne

Soyez tranquille sur mon compte, et croyez qu’il n’arrive rien que par la permission de Dieu. Je ne voudrais pas pour tous les biens du monde avoir manqué d’être venue ici, parce que je connais toujours plus clairement que telle a été la volonté de mon Dieu, pour l’amour de qui je suis prête de tout faire et de tout souffrir. Souvenez-vous que je travaille pour un bon Maître. Voici ce qu’il m’a dit très -souvent : « Pour trouver tout , il faut quitter tout J’en vois bien les effets, et c’est à présent que je goûte sans partage le plaisir qu’il y a à bien aimer et servir Celui qui reconnaît si bien le peu fait par nous pour son service.

Allons, ma chère mère, que cet amour vous

i. Retiens bien cette courte et importante parole :

« Quitte^ tout et vous trouverez tout. » Renonce à tes passions, et tu trouveras le repos. Mc'dite cette maxime, et en la pratiquant tu comprendras toutes choses. » (Jésus-Christ à l’âme fidèle, Imitation deJ.-C.., L. III,

c. XXXII )

anime à tout accepter et à tout entreprendre pour un si bon Père. Commencez à consentir, si vous ne vous y êtes encore résignée, aux ordres du Très-Haut que j’exécute. Je reçois tous les jours de nouvelles grâces, et même j’obtiens de Dieu bien des choses que je demande, depuis que je suis ici. Si vous en aviez quelqu’uneà demander, je pourrais espérer de l’obtenir par les mérites de tant de prières qui se font à mon intention. Je suis charmée de ce que vous me dites, et suis heureuse de savoir que vous prendrez patience d’être privée de moi. Souvenez-vous, ma bonne mère, du consentement que vous me donnez. Si le Seigneur m’appelle à lui, croyez que ce' sera pour me récompenser de mon sacrifice - si je dois vivre encore, j’espère bien que ce ne sera que pour mieux me dévouer à son service.

Les bénédictions que me donnent ces pauvres gms sont capables d’enlever nonseulement moi, mais toute la famille dans le ciel. Je prie chaque jour pour elle et plus particulièrement pour ma sœur Tulle. Embrassez-la pour moi; embrassez aussi mes autres sœurs, non pas seulement à cause des liens naturels qui nous unissent, mais parce que je les aime toutes avec tendresse en Jésus-

Christ. Je n’oublie pas non plus mes chers frères, auxquels je me recommande devant le Seigneur. Qu’ils ne se fâchent pas, si je ne leur réponds pas exactement. Je crois recevoir toutes vos lettres.

Je serai toujours avec respect, ma très-chère mère, votre très-humble fille,

Marie de Ribbe.

Mes compliments à tous ceux et à toutes celles qui me font l’honneur de se souvenir de moi. Je n’oublie personne de Rognes, tant pauvres que riches.

Marie- Marguerite a sa mère.

Aix, ce 17 février 1721.

Ma très-chère et bonne mère,

Je ne doute pas qu’étant aussi bonne que vous l’êtes, vous ne languissiez de recevoir de mes nouvelles; mais j’espère que vous pardonnerez son silence à une fille qui a été attaquée de la peste, après l’avoir attendue ou souhaitée longtemps, mais non pas si bénigne que je l’ai eue. Je l’attendais en effet avec impatience, croyant qu’elle serait la consommation de mon sacrifice. Dans cette pensée, j’avais l’esprifet le cœur tranquilles et tou-

jours un air riant, tellement qu’on dit que je rirai trois heures après ma mort.

Cependant, par les grands soins et les grandes peines qu’on a pris pour moi, je suis à présent hors d’affaire et en convalescence. J’ai entendu aujourd’hui la sainte messe. Je ne saurais assez reconnaître les bontés de M. l’abbé de Villeneuve. J’avais tous les jours les visites du médecin et du chirurgien de la Charité et de ceux de Montpellier qui logent en ville. Après qu’ils m’eurent vue la première fois, ils me trouvèrent un bubon et m’ordonnèrent des remèdes pour le faire rentrer, afin de m’épargner les cruelles incisions qu’on fait ordinairement et auxquelles je me résignais fort tranquillement : car je m’attendais à mourir ou à souffrir plus que je n’ai souffert. Ils m’ordonnèrent le thé, neuf gobelets par jour, et de la crème de riz que je prends matin et soir. M. l’abbé de Villeneuve m’envoya d’abord tout cela, et il venait lui-méme chaque jour à la porte de la Charité, et quelquefois plus souvent, pour s’informer de mes nouvelles. M. l’archevêque en faisait de même quand il visitait la Charité; chaque matin, il envoyait un de ses portiers pour savoir comment j’avais passé la nuit, me faisant apporter

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tout ce que je pouvais souhaiter pour mon soulagement; mais il ne me fallait pas grand’chose, et je m’étais tellement préparée à souffrir qu’il me semblait ne pas avoir la peste. Cependant, je l’avais effectivement.

Le Seigneur ne m’a tirée d’un tel danger, ma chère mère, que pour me faire mieux travailler à mon salut. Laissez-moi donc, je vous prie, suivre sa voix. Si je me fusse mise en quarantaine, lorsque je reçus la lettre de M. le vicaire où il me pressait fort, je serais morte, parce que j’aurais manqué des secours que j’ai eus.

J’avais le mal huit jours avant de me mettre au lit. Un chirurgien-major, nommé M. Bourgarel, le connut et me fit coucher. L’on me donna alors deux infirmières qui ne m’ont jamais quittée ni jour ni nuit. Une d’elles était ma bien bonne amie : c’est une sainte fille appelée Thérèse, et qui est aux infirmeries depuis qu’elles sont ouvertes. Elle eut le mal, et même fort violent, aux Minimes, et elle sert encore les malades. Il y a six mois qu’elle fait ce bon métier.

Quand je l’aurai autant fait, vous aurez bien la charité, comme aussi mon cher père auquel j’offre tous mes respects, de me rece-

voir encore à la maison, selon la situation des choses. Je finis en vous assurant, ma trèsbonne mère, que je suis avec respect,

Votre très-humble fille,

Marie de Ribbe.

Marie- Marguerite a son père et a sa mère.

Aix, ce 6 mars 1721.

L’amour de Dieu nous anime !

Mon très-cher père et ma très-chère mère,

Je viens d’apprendre par M. Mignard la mort de ma bonne et chère sœur Tulle. Je prends une grande part à votre douleur, nonseulement à cause des sentiments qui nous unissaient dans l’ordre de la nature, mais par l’amitié en Jésus-Christ que j’avais pour elle.

Ce qui me console et doit vous consoler,

vous, mes chers frères et mes chères sœurs, ce sont les dispositions dans lesquelles on me marque qu’elle est morte. Quelle admirable patience dans les souffrances! Cela doit bien vous faire voir, ma chère mère, où sont pour vous les: véritables consolations. Il vous est mort deux filles, mon cher père; mais c’étaient des fruits mûrs pour le ciel. Hélas! je ne le suis pas encore, quoique vous deviez me regarder comme morte.

Priez Dieu qu’il me soutienne et que sa sainte volonté s’accomplisse toujours en moi. J’y suis fort résignée; je souhaite que vous le soyez tous.

Je vous remercie bien, mon très-cher père et ma très-chère mère, des félicitations que vous me faites sur ma convalescence. Oui, ma guérison ne le prouve que trop : je ne suis pas un fruit mûr pour le ciel; il me faut encore soupirer ici-bas, sous le pesant fardeau de ce corps rempli de corruption et porté à tout ce qui peut flatter une nature si mauvaise d’ellemême.

Ne soyez point en peine sur moi. Il ne me manque que l’amour de Dieu; priez le bon Maître qu’il me le donne.

Je suis et serai toute ma vie, dans cet amour,

mon très-cher et bon père, ma très-chère et bonne mère,

Votre très-humble et très-obéissante fille et servante,

Marie de Ribbe.

Zacharie d’Auxonne, capucin, aumônier de la Charité, a m. l’abbé de Villeneuve, grandvicaire ET SUPÉRIEUR DU GRAND SÉMINAIRE.

A la Charité, ce 11 mars 1721.

Je ne sais comment appeler la nouvelle que j’ai à vous donner de la mort de Mlle de Ribbe. Selon le monde, ce serait une mauvaise nouvelle; mais, selon l’esprit du christianisme dont vous êtes tout rempli, vous la recevrez comme la meilleure que je puisse vous donner, puisque nous avons tout lieu de croire qu’elle jouit à présent de la gloire promise par le Seigneur à ceux qui l’aiment aussi sincèrement qu’elle l’a aimé.

Si je parlais à d’autres personnes qu’à vous*

Deux clu'él iennes .

je leur ferais remarquer les traits de l’amour le plus pur. Mais vous la connaissiez trop, pour que je puisse augmenter les sentiments d’estime et de considération dont vous l’honoriez avec justice. Je me donnerais l’honneur d’écrire à ses parents, si je n’étais persuadé que vous vous intéressez assez à la famille pour lui apprendre cette nouvelle avec plus de prudence que qui ce soit au monde.

Elle est morte dans le baiser du Seigneur à neuf heures du soir, avec toutes les marques d’uneprédestinée. Il semblait, dimanche passé, qu’elle se préparait à cette grande action; car elle fit une confession particulière avec tous les sentiments que peuvent inspirer la foi la plus pure et l’amour le plus ardent. Je la communiai ensuite, et le lendemain je lui donnai Notre-Seigneur en viatique. Hier au soir, je lui fis la recommandation de l’âme, la trouvant fort mal; ie la lui ai faite une seconde fois à six heures du soir, et une troisième à neuf heures. Comme j’achevais les dernières paroles, elle a rendu son âme à Dieu. Demain nous lui rendrons les derniers devoirs.

Priez Dieu pour moi, afin qu’il me fasse la même grâce. Cette mort augmente mon désir de mourir pour mon Dieu; mais je ne l’ai pas

encore mérité. Heureux serai-je si par ma pénitence je puis fléchir sa colère! Il me laisse dans le monde, parce que je suis indigne de le posséder.

Je prie le Seigneur qu’il vous conserve, vous estimant et vous honorant infiniment. Je suis toujours avec un profond respect,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

F. Zacharie d’Auxonne, Capucin indigne, aumônier de la Charité.

La sœur Thérèse vous assure de ses respects; elle habille actuellement notre sainte défunte.

Zacharie d’Auxonne, capucin, aumônier uf. la Charité, a M. de Ribbe fils.

De la Charité d’Aix. ce 20 mars 1721.

Monsieur,

Il y a déjà longtemps que j’hésite de me donner l’honneur de vous écrire. La raison est que la nouvelle que j’ai à vous donner est d’une nature à vous causer un mortel chagrin ; mais je me persuade qu’ayant autant de religion et de vertu que vous en avez, vous la recevrez avec les sentiments qu’inspire le christianisme. Je ne la mande point à M. votre père et à Mme votre mère, parce que je crois plus à propos que vous la leur appreniez.

C’est la mort de mademoiselle votre sœur dans cette infirmerie. Vous dire comme elle est morte m’est difficile. Des sentiments aussi héroïques que les siens ne peuvent être connus que de Dieu seul, et admirés des anges et des hommes. Ce serait leur ôter toute l’énergie qu’ils renferment que d’essayer de les exprimer par écrit.

Je vous dirai donc seulement que le neuf de ce mois, après avoir fait une confession particulière, accompagnée de tout ce qui peut s’en suivre, elle se disposa à ce grand passage du temps à l’éternité. Sur le soir, elle fut attaquée d’une fièvre violente, avec les symptômes de la maladie. Nous envoyâmes de suite chercher MM. les médecins mandés de la Cour en cette ville. Ils la trouvèrent fort mal et jugèrent dès lors que, quelque remède qu’on pût apporter à la violence du mal, on ne pourrait prolonger sa vie que de deux jours. C’est ce qui arriva en effet; car elle mourut le onze de ce mois, à neuf heures du soir, malgré tous les soins imaginables, tant de la part de M. l’abbé de Villeneuve, qui nous envoya les remèdes les plus précieux, que de celle de notre révérend père économe et de toutela maison, qui s’y intéressaient grandement. Notre sainte

défunte était l’âme, l’exemple de cette maison , elle en faisait toutes les délices.

Lundi, io mars, je lui portai à quatre heures du matin le saint viatique et l’extrême-onction. La joie, la tranquillité et une grande pureté d’âme paraissaient sur son visage. Je l’entretins ensuite des bienfaits inestimables qu’elle venait de recevoir, et de ceux qu’elle recevrait peut-être encore en peu de temps de la libéralité de son Epoux. Alors, comme si elle eût voulu devancer son bonheur, il sem" blait, par les doux transports dont elle était agitée, que son âme devait la quitter plus tôt que le Seigneur ne l’avait ordonné.

« Trop heureuse suis-je , me disait-elle, de pouvoir me donner à Celui qui s’est donné tout à moi! Que ne l’ai-je aimé davantage ! Pourquoi n’ai-je qu’un cœur à Lui offrir , qu’une vie à Lui consacrer ? Qu’il est dur de vivre séparé de Lui ! Que mon âme ne se détache-t-elle donc au plus tôt pour s'unir étroitement à Lui, puisque ce n’est qu’en Lui que je peux être véritablement heureuse! »

Je n’aurais jamais fini, si je voulais vous dire tout ce que le cœur le plus enflammé de l’amour de Dieu lui inspirait. Je l’invoque, pour qu’elle m’obtienne de Dieu les mêmes

sentiments et une fin aussi glorieuse. C’est cette considération qui m’a fait supporter cette perte avec beaucoup de résignation à la volonté divine. Elle vous était fort nécessaire, pendant qu’elle vivait sur la terre. A présent qu’elle règne dans le ciel, ne vous sera-t-elle pas encore plus utile?

Je suis avec respect, Monsieur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

F. Zacharie d’Auxonne, Capucin indigne, aumônier de la Charité.

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