LETTRES
Marie-Marguerite a son père et a sa mère.
Rognes, i 6 décembre 1720,
Je ne sais, mon très-cher père et ma trèschère mère, de quels termes me servir pour vous apprendre que je vous qpitte et que je pars pour me rendre à Aix. Je ne doute point que ce départ imprévu ne vous touche et que vous ne désapprouviez mon dessein. Moimême, j’ai eu à combattre et à surmonter tout ce que la nature peut inspirer d’attache et de
tendresse pour des parents que j’aime beaucoup plus que moi-même; mais la grâce de Jésus-Christ m’a fait tout vaincre.
Dieu m’avait destinée pour servir les pestiférés; il m’a fait connaître sa volonté d’une manière évidente. II m’est arrivé sur cela des choses extraordinaires. Ce dessein est concu depuis que le mal est en Provence. Je me suis déclarée, et on m'a fait toutes les difficultés imaginables. J’ai eu le temps de réfléchir, et j’ai toujours reconnu clairement que le Seigneur exigeait de moi cette démarche.
Ne vous opposez donc point, mes chers parents, aux desseins de Dieu. Abraham sacrifia lui-même son fils unique. Sera-ce trop de donner une de vos filles? Je n’étais plus à vous, il y a déjà longtemps; depuis plus d'un an, ma résolution était prise d’entrer dans le couvent de la Miséricorde. Ma sœur la religieuse pourra vous en informer; je lui avais confié les desseins que le Seigneur avait sur moi, dans tous les voyages que j’ai faits à Aix. Je serais déjà au couvent, si M. le vicaire ne s’y fût opposé, attendu la conjoncture fâcheuse des temps. Je ne puis vous cacher que je suis en quelque manière religieuse et consacrée
totalement à Jésus-Christ. Je lis mes vœux le jour de la Conception; j’ai rendu témoin de mes promesses mon confesseur : me voilà donc encore mieux engagée comme novice envers les pauvres malades. Si le Seigneur m’épargne, je ne sortirai des infirmeries que pour m’enfermer dans le couvent. Si je meurs, mes souhaits seront accomplis.
C’est en versant un torrent de larmes, qui partent d’un cœur noyé dans la joie, que je vous apprends toutes ces choses. Consentez donc, mon très-cher père et ma très-chère mère, à ce que le bon Dieu veut. Oubliezmoi, s'il se peut, oubliez tous les chagrins que je puis vous avoir donnés. N’imputez à personne le tort qu’il paraît d’abord que j’ai eu en vous quittant sans rien vous dire. Je n’avais confié mon secret qu’à mon confesseur; il ne pouvait parler sans trahir son ministère. Il s’est opposé à ma résolution, et je dois dire à sa décharge, et même à sa condamnation, si je ne savais les motifs qui le faisaient agir, que je serais encore ici si j’avais écouté toutes ses raisons d’opposition. J’ai eu recours à Aix, et on m’a écoutée favorablement. On m’envoie prendre, je pars : vainement on s’oppose, lorsque Dieu veut accomplir scs desseins.
I Dt)
Mon frère l’aîné voudra bien recevoir ici mes adieux ; ils sont pleins de tendresse, parce que je l’aime beaucoup, et, étant persuadée que ses sentiments sont réciproques, ma bellesœur permettra aussi que je l’assure de mon affection. Je ne manquerai pas d’aller rendre mes devoirs à madame sa mère. J’embrasse mon frère l’abbé, je ne puis pas lui dire ici tout ce que je souhaiterais; je lui dirai seulement qu’il se ressouvienne de la récompense promise à ceux qui travaillent à la vigne du Seigneur. Pour ma chère sœur l’aînée, je l’aime tendrement, elle en doit être persuadée . J’embrasse mes autres sœurs de cœur et d’affection, me recommandant aux prières de toute la famille.
J’espère que le Seigneur me soutiendra dans mon entreprise. Jamais de ma vie je n’avais ressenti ce que je ressens à présent : plus j’approche du moment de mon départ, plus je suis contente. Ma sœur Delphine vient avec moi; elle vous écrira elle-même les raisons qui l’engagent à me suivre. Je ne manquerai pas de vous avertir de mon arrivée, et finis en vous assurant que je serai jusqu’au dernier soupir de ma vie, avec les sentiments les plus respectueux,
Mon très-cher père et ma très-chère mère, votre très-humble et très-obéissante servante et fille,
Marie de Ribbe.
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Thérèse-Delphine a son père et a sa mère.
Rognes, iG décembre 1720.
Je pars, mon très-cher père et ma trèschère mère, avec ma sœur Marie, pour me rendre à Aix au service des malades. Il y a longtemps que le Seigneur m’avait inspiré ce dessein, et, sans les grandes oppositions que j’ai toujours trouvées dans mon confesseur, je serais en exercice depuis deux mois. M. l’abbé de Villeneuve, à qui je me suis adressée, a favorisé mon entreprise, et il m’a fourni les moyens pour en venir à bout. Il n’y a que quelques jours que je sais que ma sœur Marie
devait partir, et il ne s'en est guère fallu que nous ne soyons parties toutes les deux, sans le savoir l’une de l’autre. Je prévois que notre départ vous causera du chagrin et que vous le désapprouverez dans les premiers moments. J’espère pourtant que le Seigneur vous fera connaître que nous étions obligées de suivre sa voix.
Pour moi en mon particulier, mon trèscher père et ma très-chère mère, je suis assurée que Dieu demande de moi cette démarche. Je suis remplie de courage et de force; les consolations que je ressens ne sauraient s’exprimer. Les dangers et les peines m’encouragent. Trop heureuse serai-je si je meurs pour le service des malades! Le seul chagrin que j’ai et que je ressentirai toujours, c’est l’incertitude dans laquelle je suis si, après le premier moment passé, vous ne faites pas au Seigneur un généreux sacrifice de vos deux filles. Vous devez le faire; accordez-nous cette grâce: nous vous quittons pour le Seigneur, rien de plus pardonnable.
J’embrasse bien tendrement mes frères et sœurs. Je me recommande à leurs prières et aux vôtres, et finis en vous priant de permettre que je me dise encore une fois,
Mon très-cher père et ma très-chère mère, votre très-humble et très-obéissante servante et fille,
Delphine de Rjbbe.
Thérèsf.-Dei.phine a sa mère.
D’Aix, aux infirmeries, ce 20 décembre 1720.
Ma très-chère mère,
Vous voulez bien que je vous apprenne comme nous entrâmes hier à la Charité et comme nous sommes toujours en santé et bien contentes. Je vous dirai qu’on nous a mises au bureau de santé, pour distribuer le pain et le vin. Là nous n’avons pas beaucoup de peine, étant soulagées par quelques filles.
Vous aurez reçu les deux lettres que nous vous écrivîmes avant que d’entrer ici. J’espère, ma très-chère mère, qu’ayant autant de vertu comme vous avez, vous vous serez soumise à la volonté de Dieu qui nous appelait. Ce n’est
pas sans avoir consulté le Saint-Esprit que nous avons fait ce pas. Nous avons eu une grande peine à surmonter les sentiments et les résistances de la nature; et même, quand nous avons reçu les lettres de messieurs les prêtres, nous avons été fort attendries. Mais le Seigneur nous a aussitôt soutenues, et nous avons été fermes. Le Seigneur n’a-t-il pas dit : « Qui aime plus son père et sa mère que moi n’est pas digne de moi ? »
Ne tirez aucune peine de nous; pour moi, je ne crois pas avoir le mal. S’il me vient, je le recevrai avec soumission, venant de la part de mon Dieu. Tout ce que j’appréhende, c’est que peut-être je ne le souffrirai pas avec toute la patience que Dieu exige de moi.
Priez ce bon Dieu qu’il me maintienne mon courage et ma force, en attendant qu’il récompense mes souffrances dans le ciel. C’est là où nous serons heureux.
Le mal est toujours 1
Embrassez tous mes frères et toutes mes sœurs. Je me recommande à vos prières.
Je suis et serai jusqu’à la mort, avec le plus grand respect que je puis avoir, ma très-chère mère,
i. Cette partie de la lettre manque.
Votre très-humble et très-obéissante servante et fille.
Delphine de Ribbe.
Mon père recevra bien ici mes respects et mes amitiés.
Kji
Hyacinthe de Sainte-Marie, carme déchaussé, A M. ET Mm0 DE RlBBE.
Jésus , Maria , Joseph , pax Christ i.
A l’infirmerie de la Charité d’Aix, le 26 décembre, à huit heures du soir.
Monsieur et Madame,
Vous féliciterai-je ou vous consolerai-je de la mort de votre chère fille? Je ferai l’un et l’autre. Je vous féliciterai d’avoir certainement un enfant glorieux dans le ciel. Elle s’est acquis cette gloire par les voies que Jésus- Christ, notre bon Maître, nous a prescrites pour l’acquérir, savoir en donnant sa vie pour ses frères. Elle avait sa vie sûre chez vous,
elle l’a bien voulu perdre pour servir les pestiférés et dans un lieu où la maladie est d’une malignité surprenante : il vous suffit de ce seul trait pour vous assurer de son salut. Que si vous y joignez la piété avec laquelle elle a reçu les sacrements et les désirs qu’elle avait d’aller au ciel, vous ne sauriez raisonnablement douter qu’elle n’y soit entrée.
Je lui ai administré tous les sacrements avec l’insigne consolation de monâme,les lui voyant recevoir avec tant de piété. Je lui parlais du voyage de l’éternité, comme si c’eût été un voyage sur la terre; je lui disais de se souvenir de moi; et elle me le promettait tout à fait agréablement, comme se tenant sûre d’y aller. Elle reprochait à sa sœur les larmes quelle versait, comme si elle eût été fâchée de son bonheur.
Voilà les sentiments dans lesquels votre fille a persisté jusqu’à sa mort, arrivée vers les cinq heures de ce jour de S. Etienne. Etant morte, elle est devenue violette, si grand était le venin du mal. A la recommandation de M. le grand vicaire, les médecins et tous ceux qui en avaient soin n’ont rien oublié pour la guérir; mais Dieu la voulait à lui.
Ainsi je vous félicite d'avoir dans le ciel une
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personne qui est une partie de vous-mcmes, et je vous prie de vous consoler, puisqu’elle est allée vous y préparer une place. Sa chère sœur Marie se porte bien; M. le grand-vicaire l’a fait mettre en un poste où le péril n’est pas si grand. J’aurai soin de ne pas la laisser exposer. Elle a reçu cette mort en portant envie à sa sœur, et elle donne en cette occasion des preuves de la solidité de sa vertu et de la bonté de son cœur.
J’ai l’honneur d’être avec respect, Monsieur et Madame,
Votre très-humble et très obéissant serviteur,
F. Hyacinthe de Sainte-Marie, Carme déchaussé.
Marif.-Marguerite a Ei.zéar de Ribbe,