Deux coeurs de femme
Et comme il est convenu qu on ne saurait lire ni acheter un livre in-8° qui n'a pas 3oo pages, j'ai dit à mon imprimeur :
— Dormez tranquille , je vous ferai une préface.
Alors mon imprimeur m a dit :
— C'est bon !
Yoilà pourquoi je vous fais une préface, que je vous conseille de ne pas lire , si vous avez quelque chose de mieux à faire.
Or, on a toujours quelque chose de mieux à faire que de lire une pré-
vu
face, quand ce serait de ne rien faire du tout. J'entends par ne rien faire ce dolce farniente, qui est la flânerie au repos; et si vous demandez si la flânerie est une occupation, je vous répondrai : — Je le crois parbleu bien!
Donc, flânez plutôt que de lire ma préface.
Cependant, au bout du compte, je ne vois pas pourquoi je subirais la préface à moi tout seul; je l'ai faite , c' est très - bien ; mais , puisqu'elle est écrite , vous allez me faire le plaisir de la lire.
Et d'abord, savez -vous bien que nous sommes dans un temps détestable pour les préfaces. Il est devenu
Mil
rococo en diable de parler du romantique et, du classique. A moins de faire un cours de littérature resserre en un demi-volume, vrai chefd'œuvre de concision, comme ce que vous trouvez avant Cromwell , c'est à mon sens du rabâchage et du pëdantisme à n y pas tenir que de venir rompre une lance pour lëcole à laquelle on appartient. 11 est tout aussi niais de s' écrier en tête d'un livre : Je suis classique, ou je suis romantique. Si on lit le livre , le lecteur le voit de reste , à moins qu'il soit une bûche; et s'il est une bûche, à quoi bon perdre son temps à lui dire ce qu il ne comprend pas?
Tout en nous plaignant de ce que
la fin de la discussion sur ! école classique et l école romantique a rendu les préfaces plus difficiles , rendons grâces à Dieu de ce qu'il n' est plus question de tout cela ; car, après tout, on n a pas tous les jours une préface à faire , et chacun sait si Ion a eu assez longtemps la tête rompue de ces distinctions imaginaires et tellement oiseuses qu' on a peine à comprendre qu'elles aient eu le pouvoir d occuper la littérature ; et cela en était venu au point que je sais tel homme de talent, bon, honnête et d'un commerce agréable, qui fit à ce propos de stupides rapsodies farcies d injures et de personnalités.
Maintenant la querelle est déci-
dée ; il y a bien encore quelques stationnaires , constitutionnels de la littérature , qui crient : De la liberté pour ï art, à la bonne heure, mais pas de licence!
N'ayez donc pas peur, bonnes gens! la jeune France littéraire n'a pas plus envie de brûler vos bibliothèques que la jeune France politique de mettre vos têtes en coupe réglée.
Ainsi donc, liberté à l'art, c'est entendu.
Je ne me ferai pas l'avocat d'une cause jugée et gagnée ; mais, puisque je vous tiens pour un quart d'heure, laissez -moi vous dire ce que j ai voulu faire dans ce livre.
D'abord je n ai rien voulu faire du tout, parce que je suis convaincu qu'il n'y a rien de plus sot qu'une morale en chapitres et ëpigraphée.
Seulement voyons ce que j' ai fait.
Pour commencer, je vous donne un volume qui porte en grandes lettres :
SE TEIAKE.
Depuis que mon éditeur m'a fait la galanterie d'annoncer mon livre, ce qui n' est pas maladroit de sa part, parce qu' on désire ce qu on attend , et qu'on achète ce qu'on désire, de-
puis ce jour, donc, je ne sais combien de femmes m'ont demandé comraent j avais accommode ces deux cœurs-là, s ils étaient bons ou mauvais ; à quoi j'ai toujours répondu :
— Il y en a un bon et un mauvais.
Ce qui s'accorde assez bien avec ce que dit maître François Rabelais au chapitre ix du livre v* de son immortel Pentagruel :
« Vray est que en toutes chouses (Dieu excepté) advient quelquefoys erreur. »
Ce qui veut dire qu'il n'y a rien de parfait dans ce monde.
Et cependant , dans ce monde
d'imperfections, une des choses les moins imparfaites, c'est un cœur de femme.
Oui, c'est une vérité qu il faut reconnaître, et que tout f esprit de corps masculin possible ne m'empêchera pas de proclamer, que les femmes , presque toujours , valent mieux que nous.
11 y a dans le cœur d'une femme aimante je ne sais quoi de doux et de i'écherché, une foule de sentimens, d'impressions, que nous ne savons pas. Peut-être faut- il que ce soit ainsi. Je ne fais pas le procès à la nature humaine, et, vrai panglossiste, je dirai, si l'on veut, que tout est pour le mieux dans le meillem^ des
inondes. Mais un fiait réel , c est que cela est.
La différence entre l'amour de l'homme et celui de la femme peut, je crois, se formuler amour d'ensemble et amour de détails , amours complets l'un et l'autre, nécessaires l'un à l'autre, et qui, à eux deux, forment ce qu'on appelle s'aimer.
Mais si, avec ce que nous avons de force dans l'âme, et je ne suis pas très éloigné d'ajouter dans notre organisation physique, nous voulions chercher à acquérir cette délicatesse de sentimens et de sensations qu on trouve chez les femmes , je ne doute pas que nous corromprions notre spécialité masculine , sans ja-
mais parvenir à les égaler. Par la même raison , ce que la nature leur a départi de sensibilité et de perfection dans le cœur, que les femmes s' en contentent ; comme elles sont , elles nous sontjtant supérieures!...
Oh! vraiment, il faut que je le répète, parce que c'est vrai, les femmes valent cent fois mieux que nous !
Il ne s'en suit pas , pour cela, que nous ne valions rien du tout nous autres; non, sans doute ; et si le portrait de M. de Sergy est ressemblant à faire peur, je connais aussi plus d'un cœur d'homme loyal et dévoué comme celui de Francesco Pisani.
Mais c'est précisément des deux
exemples de ce livre qu on pourrait faire ressortir la difïiérence des deux natures. Trahie , abandonnée à ellemême par son amant, qui n a que tFop de dëvoûment à lui reprocher, Lavinia , chez lui , à ses pieds , toute prête à lui pardonner , ne sait , à r aspect de V affreuse yëritë , que mourir de douleur, le cœur brisé, broken-heart , comme les Anglais ont médicalement appelé cette mort-là.
n n'en est pas ainsi du bâtard; il ne veut pas de la vie non plus, lui qui ne l'avait rêvée qu'avec sa bienaimée, il n'en veut plus de cette vie décolorée par la trahison de cette femme , mais il ne vient pas lui
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mourir au nez. Sa mort est dangereuse à lui ; elle tue.
Voyez la différence. —Deux cœurs trop pleins de souffrances qui se brisent;
Mais l'un, — le cœur d'une femme, — en dedans ;
L'autre, — le cœur d'un homme, ~ en dehors.
Enfin, pour compléter l'idée, toujours en prenant les exemples dans ce volume, mon premier cœur de femme , celui qui est si beau , si noble, n'est -il pas supérieur à celui de cet homme, qui lui aussi est noble et grand , Francesco le carbonaro ?
Et le second, le cœur de cette
Bianca, qu'on serait tenté de croire ossifié, tant il est impassible à la doulem- de Francesco , n'est-il pas cependant moins hideux que ce cœur d homme du monde qui, par une infernale expérience, emploie toute la vie d'une pauvre jeune femme qui r idolâtre, et, pour un amour bien pur, bien entier, n'a à rendre que r indifférence et la mort ?
Que si r on me dit : — Prenez garde que , pour donner raison à un système, vous n'ayez présenté des caractères impossibles.
Je répondrai que je n'ai pas fait mon livre pour prouver un système, que même , comme je fai déjà dit, je n'ai voulu rien faire du tout , mais
qu'après avoir écrit j'ai fait les remarques que je viens de rapporter, qu'en relisant ces deux histoires je me suis dit :
— S'il y a de mëchans êtres comme Fernand de Sergy, — et il y en a, j' en connais , — il y a aussi des femmes qui ressemblent à Bianca Adriani.
Et puis j'ai ajouté, après avoir réfléchi :
— Et cependant les femmes valent mieux que nous.
Maintenant que mon livre est fait, et qu'il a été fait sans but, sans arrière-pensée, et puisque j'ai dit il s'appellera Deux Cœurs de Femmes je regrette bien d avoir fait mon titre
pour mon livre, et non pas un livre pour ce titre. C'est un bien beau texte qu'un cœur de femme, savezvous bien?
Dieu me garde d'être saint-simonien! mais avouez que le saint-simonisme a soulevé, à l'égard de la femme, de bien graves questions, dépassant le but, il est vrai, mais indiquant la route et le point de mire; et il est sur que, si nous ne nous sommes pas empressés tous tant que nous sommes à accueillir ses idées- là, c'est que nous avons en quelque sorte été honteux de n j avoir pas pensé plus tôt; et, de fait , il y avait de quoi rougir que de penser que ce n'était qu'après je ne sais
combien de siècles qu'on s'était avise de dire : — La femme est la moitié de l'homme.
Mais c'est que, pour cela, il aurait fallu venir humblement dire :
— Notre société-type, notre civilisation-modèle n' est qu une grosse bête !
— J'en demande bien pardon à la civilisation - modèle , mais c'est un fait. Il aurait fallu renoncer à la petite satisfaction de venir se poser gravement, le Code à la main, disant :
— Madame, vous êtes une adultère, et voilà l article je ne sais pas quoi du Code qui vous condamne à adorer l'homme le plus maussade et le plus stupide de la création, attendu que le maire a reçu votre oui il y a
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quelques années, et à faire jeter par les fenêtres monsieur un tel que vous adorez et qui vous rendrait heureuse, parce que le Code et un amant sont incompatibles.
Si la pauvre femme dit: — C'est fort bien, mais je veux laisser-là le maussade pour vivre heureuse avec celui que j'aime! le Code lui répond : — Veto! et lui jette au nez l'état civil.
Certes, dans des cas pareils, croyezvous qu'un pauvre cœur de femme ne soit pas bien torturé , qu'il ne saigne pas à mille places ?
Et dans de pareils souffrances il y a bien du drame.
Comme l'amour se moque des plus beaux Codes du monde, et à plus forte raison du nôtre, qui n'est pas beau du tout, vous comprenez le résultat que la civilisation, essentiellement morale, finit par obtenir :
la femme devient adultère, et des gens qui, du reste, font de l'adultère à la journée, lui crachent au visage à la malheureuse. Pour cela, son amour ne s éteint pas, bien au contraire; et s' il se trouve que cet amour fasse battre un cœur aux passions fortes et vives , alors qui sait ce qui arnve ? Le crime , souvent.
J'avais donc raison de dire que c' était une mine féconde en littérature qu un cœur de femme, surtout dans
l'ëtat actuel de nos mœurs. Balzac, le premier, nous a présente la femme sous divers aspects, et c'est beau à étudier cette galerie féminine qu'il nous a donnée, parée de ce beau style à lui, avec toutes ces observations si fines , si profondes , que lui seul sait si bien dire.
Puis est venu un beau talent qui a heurté de fiont le principe, s est exhalé en une harmonieuse plainte, et a osé crier, souffrant et blessé : — Oh! le mariage!... comme le damné doit s'écrier en grinçant les dents :
Oh! r enfer!... A cette énergique explosion, on s'est tu; on a écouté; le cœur a dit : — C'est beau!... puis le préjugé est venu, qui a crié : — C'est
immoral! et à l âme qui avait soupire Indiana, Valentine, Lélia^ on a ose dire :
— Tu blasphèmes !...
Qu'importe, si c'est le blasphème qui est la vëritë , et ce que vous appelez vérité qui est erreur ! Viendi^at-il à un chrétien la pensée de maudire un homme qui blasphème Mahomet, ou à un juif de s'éloigner de celui qui blasphème le Christ? Soyez donc consciencieux une fois, et que celui qui, au fond du cœur, ne pense pas comme Georges Sand, que celui-là vienne et prenne Lélia, Indiana, Valentine^ qu'il les prenne et les brûle en criant :
^ Anathème !
S'il le veut, celui-là en a le droit; mais où est-il ?
La pruderie aussi s'en est mêlée ; on s'est récrié wSur ce que tout cela venait d'une femme ; il y a des gens qui ont dit : — Proh ! pudor ! ne songeant pas que ce joug qui pèse sur les femmes , il était beau à une femme d'oser y porter la main pour le briser : il fallait que cela se fît, et c'était à une femme à le faire! Qui a jamais pensé à reprocher à Barnave, à Manuel, sortis du peuple, d'avoir pris les intérêts du peuple?
Eux aussi blasphémaient le pouvoir.
Mais il y a eu à tout cela une cause. Effrayées du cri ; — Au scandale!
qui a été tout à coup jeté , les femmes se sont crues obligées de retenir leur admiration, et il a fallu être une femme d'esprit et forte pour oser dire : — Georges Sand est un grand talent.... Quant k beaucoup d'hommes, c'est qu'ils ont pâli de jalousie de Yoir une femme tailler sa plume comme pas un d'eux, et ils sont venus croasser autour, pour couvrir cette harmonieuse voix, aimant mieux crier d'ineptes injures que d'être contraint à admirer et à se taire.
Mais il fallait toute la poésie, toute la profondeur de l esprit de Georges Sand pour pouvoir heurter ainsi de front nos préjugés invétérés. La
voie a été ouverte : Dieu veuille que ceux qui y sont entrés si franchement continuent leur œuvre. Quant à ceux qui, comme moi, admirateurs de leur beau talent, essaieront de suivre la même route, ils seront heureux, faibles qu'ils se sentent, s' il leur est permis de dire leur pensée près de la grande pensée des maîtres.
Voila, à cause d'un livre qui est moins que rien, moralement et littérairement, que j en suis venu à parler de gens si haut placés qu' on ne comprendra guère comment ils se trouvent là à propos de moi. Au bout du compte, cela vaut mieux que si c était de moi que je vous eusse entretenu; et j'ai du moins cet
avantage sur les auteurs qui, dans une preiàce, font l éloge de leur livre, que les éloges que j'ai donnés, ou plutôt r opinion que j ai émise des ouvrages de Sand et de Balzac, ne sera démentie par personne.
Quant à mon livre, c est une œuvre de sentiment, et voilà tout. Je sais trop bien ce qu'il est et ce à quoi il adroit, pour prétendre à autre chose qu'à de l'indulgence; et malgré le petit air dégagé que j ai pris en commençant ce bout de préface , je vous dirai franchement que, si ce début n'impressionne pas trop défavorablement les gens de goût, je serai content. Ce volume indifférent, présomptueusement lancé au milieu
d'une foule de bonnes choses qui paraissent tous les jours, ne se produit que pour demander le passage pour quelques autres qui doivent le suivre. Mes Deux Cœurs de Femme sont un début devant un parterre appelé à rejeter ou à admettre. Que fera le parterre? je l ignore. En attendant je me borne à dire ce que me disait, il y a quelque temps, à propos d'un livre bien autrement bon que celui-ci, un de nos jeunes auteurs les plus spirituels : OEuvre dun jeune homme, ce liçre pourra plaire à déjeunes homm.es. Quant aux autres, ceux qui sont mûrs d âge ou de gloire, et les Hugo, les Dumas, les Balzac , nous ont accoutumés à cette maturité là : s ils veulent bien s' oc-
cuper d'un livre aussi frivole que le mien, je leur en saurai déjà gré, et j espérerai en leur indulgence et aussi en leur critique.