‹ Deux cœurs de femmeChapitre 2 sur 19 · LE BAL · texte numérisé non relu

LE BAL

— Madame, êtis-vous engagée pour le galop qu'on va danser?

Dans te monde.

— Et moi, dit un jeune homme fort élégant en rentrant dans la foule des danseurs, je soutiens que c'est impossible !

— Bah! dit un autre dont le sourire sardonique complétait la dédaigneuse exclamation.

Ce dernier était un des hommes les plus * à la mode de Paris. Marie' à l'âge de vingtcinq ans à une femme qu'il n'aimait pas plus qu'il n'en était aimé, et dont la conduite plus que légère avait souvent fait souffrir son amour-propre, il était devenu veuf avant d'avoir atteint sa trentième année. Ce fut aussi à cette époque qu'il avait donné sa démission d'un grade supérieur qu'il occupait dans un régiment de cavalerie de la garde. Il avait une figure des plus agréables, une tournure charmante, de l'esprit et des talens à faire oublier sa figure et sa tournure ; et, si à tout cela on ajoute qu'il avait soixante mille livres de rente, qu'il était de bonne maison , on avouera que la nature avait fait une bien belle part dans ce monde au comte Fernand de Sergy.

Mais à la réunion de tant de dons manquait une qualité dont l'absence venait neutraliser toutes les autres : M. de Sergy n'avait pas de cœur. Depuis son veuvage il semblait avoir embrassé le métier d'homme à bonnes fortunes : avec tous ses avantages il ne lui fut pas difficile de réussir. Mais n'allez pas croire que, dans aucune de ses liaisons, Fernand

eût été vraiment amoureux : son cœur n'éprouvait rien, ou plutôt, comme je l'ai déjà dit, Fernand n'avait pas de cœur. — Il est doux, n'est-ce pas, de se faire aimer d'une femme qu'on aime , de jouir en secret d'un amour d'autant plus vif qu'il est obligé de se cacher, d'être heureux du bonheur d'une femme passionnée, bien dévouée, qui vit pour vous, pour qui et par qui l'on vit? Eh bien! ces joies, Fernand les ignorait. Avoir une femme à la mode, c'était pour lui une occupation, un état; la compromettre, c'était sa joie à lui; et pourtant on peut affirmer que ce n'était pas un fat, mais on peut dire aussi que c'était un méchant homme.

Le soir où commence cette histoire il était au bal, et regardant les groupes de danseurs il causait avec Alfred de Belford , un de ses amis, quand celui-ci lui dit :

— A-t-on rien vu comme Edmond et M"* de M....? voilà deux ans qu'ils s'aiment à la glace !

— Qui aime autrement? avait dit Fernand.

— Comment! qui aime autrement?... parbleu ! toi , moi , nous tous !

— Moi? jamais !

— Allons donc! ne fais donc pas le fanfaron du vice !

— Je te proteste que je n'aime jamais autrement que cela.

— Aussi tu gardes tes liaisons huit jours.

— Si je voulais, elles dureraient toute la vie.

C'est à cette assertion qu'Alfred avait répondu la phrase qui commence ce chapitre : Et moi , je soutiens que c'est impossible !

Fernand, demeuré isolé, continua son inspection : il passait en revue toutes les femmes que le cours d'une walse faisait défiler devant lui. Sans la douceur de son regard on eût pu lui trouver de la ressemblance avec la bête féroce qui marque d'avance la brebis qu'elle va saisir dans le troupeau qu'elle vient de surprendre. Aux unes il ne s'arrêtait pas, elles étaient vieilles ou laides ; à d'autres il passait encore : il savait à quoi s'en %ej\\v sur leur plus ou moins de faiblesse. Iii.*!

Sur d'autres enfin il arrêtait un regard perçant et scrutateur. Parmi ces dernières il en remarqua une ; et la longue habitude autant qu'une sorte d'instinct indéfinissable lui fit

surprendre plus d'un regard de la belle jeune femme dirigé vers la porte contre laquelle il s'appuyait.

— Les beaux yeux! pensa-t-il : comment se fait-il que je n'aie pas encore pensé à cette femme-là?... Eh! mon Dieu ! j'ai été présenté chez elle; c'est M""" de Lorvelle... Les beaux yeux! Avec des yeux comme ceux-là il n'y a rien d'impossible... A cette femme-là on ferait tout faire — on lui ferait faire — un

crime

C'était en faisant ces singulières réflexions que Fernand avait quitté la porte près de laquelle il était depuis assez long-temps, et s'était approché de M"" de Lorvelle, à qui il avait demandé de lui accorder une walse ou un galop: le galop lui fut promis. Un trouble extraordinaire qui se peignit dans les yeux de la jolie femme n'échappa point au roué : il s'inclina respectueusement, non sans laisser après lui un regard peu propre à dissiper le trouble de la pauvre femme ; puis il se perdit dans la foule, pensant ainsi :

— Il faut que je me fasse aimer d'elle, mais il ne faut pas que je l'aime... et beaucoup d'autres pensées'.

En attendant le galop promis, pendant que Fernand fait le tour de l'appartement, faisons un peu connaissance avec M"* de Lorvelle. Maric'e fort jeune , depuis deux ans, à un homme d'une cinquantaine d'années, Lavinia ne connaît le monde que de cet hiver : elle a passé les dix-huit premiers mois de son mariage dans une terre que son mari possède en Bourgogne. Douée par la nature d'une âme aimante et passionnée , Lavinia n'a pas trouvé dans M. de Lorvelle un homme qui la comprît : non pas que le baron soit un homme ridicule ou dénué de cœur et de sensibilité , c'est au contraire un homme d'esprit et plein de bonnes qualités; mais ancien militaire, couvert de blessures, M. de Lorvelle n'est pas l'homme que la nature avait formé pour l'âme ardente et pleine de désirs d'amour de la ravissante Lavinia. Il l'aimait comme un père, et elle ne pouvait trouver pour lui dans son cœur qu'un attachement de fille, la pauvre enfant, dont le cœur tout neuf n'eût demandé qu'à échanger de l'amour contre de l'amour, des baisers brûlans contre des baisers plus brûlans encore; et malgré tout cela elle était restée ver-

tueuse. On peut bien lui pardonner si elle a résisté jusqu'à Fernand de Sergy.

Le regard du comte , qui à diverses reprises était venu tomber d'aplomb sur le sien, l'avait fascinée ce soir-là. Elle fut joyeuse quand elle le vit s'approcber d'elle pour l'engager; et un sentiment de bonheur qui lui avait été inconnu jusqu'alors s'empara de tout son être lorsque le comte, aux premiers sons de l'orchestre , s'étant présenté pour réclamer le galop promis, elle se sentit emportée par lui au milieu du chaos des danseurs.

Vous savez tous cette merveilleuse danse, danse des amans et des fous, danse à faire pâmer de bonheur et d'ivresse, ou à faire perdre la tête si l'on y figure indifférent, où les bras se mêlent sans autre loi que la fantaisie, oijles haleines se confondent, où le caprice varie les étreintes, cette danse où la femme est si bien femme , légère et confiante, remettant sa faiblesse à la force du

bras qui la conduit Oh! c'est une douce

chose que de voltiger ainsi à deux, emportés parce tourbillon de la foule!... C'en était trop pour l'àme impressionnable de Lavinia : elle

céda à tant d émotions... Un instant la main de Fernand se plaça sur son cœur; leurs regards se rencontrèrent; ceux de Fernand répondirent à ceux de la jeune femme , et la faible enfant succomba sous le poids de son bonheur. Enivrée d'un regard, elle sentit s'égarer sa raison ; ses genoux chancelèrent. Heureusement que Fernand, qui avait conservé tout son sang - froid , s'en aperçut à temps : il la fit asseoir. Sa main serra vivement celle de Lavinia ; une douce pression lui répondit. En ce moment Torchcstre s'arrêta... le galop était terminé.

Rappelée à elle par le silence qui l'environnait , Lavinia se leva précipitamment. D'un regard elle s adressa au comte , qui y lut tout un avenir d'arnour. Uri sourire passa sur ses lèvres. Les yeux fascinés de la baronne le prirent pour un baiser de loin. Un ineffable sourire vint à son tour animer son beau visage ; elle était radieuse alors.

C'est qu'il est si doux d'aimer et d'être aimé ! Et comment le cœur de M°" de Lorvelle eut-il pu soupçonner que Fernand n'éprouvait pas réellement ce qu'il exprimait par de si puissans regards?

M. de Lorvcllc passa alors : sa vue fU à Lavinia l'effet d'un reproche de sa conscience. Elle alla vers lui, et, prétextant de la fatigue, elle le pria de l'emmener. La pauvre enfant voulait combattre Tamour qu'elle avait au cœur.

Au bas de l'escalier, comme elle prenait son manteau, un homme salua elle et le baron ; le son de cette voix la fit frisonner: c'était Fernand.

Bientôt deux voitures s'éloignèrent rapidement; l'une à droite, l'autre à gauche.

Ceux qu'elles emportaient passèrent leur nuit bien diversement. Le digne M. de Lorvelle ne fut troublé dans son sommeil que par ses blessures, qui le faisaient souffrir, le pauvre homme!

Lavinia , assaillie tout à coup par wn amour fort et puissant, tâchant de soustraire son cœur de dix-neuf ans à cet amour qui déjà à son insu le remplit tout entier, Lavinia ne dormit guère. Que Dieu m'envoie souvent de pareilles insomnies! c'est un si doux mal que le mal d'amour naissant!

Savez-vous bien ce qui, pendant quelque temps, empêcha Fernand de dormir? c'est

qu'il réfléchit à la conduite qu'il avait à tenir dans cette circonstance pour bien énamourer M""^ de Lorvelle, tout en se gardant de devenir amoureux. Quand il y eut bien songé, il écrivit une lettre qu'il brûla immédiatement. Après quoi il s'endormit.

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