‹ Deux cœurs de femmeChapitre 19 sur 19 · CHATIMENT · texte numérisé non relu

CHATIMENT

Je ne m'éloignerai pas d'un pas de votre demeure

jusqu'à ce que mes projets soient accomplis Je

jouis de vos tourmens , je m'y complais.

BuLWER, Eugène yiram, ch. xxi.

La journée s'est écoulée sans que Francesco ait pu se trouver un instant seul avec la duchesse; elle a mis à éviter sa présence autant de soin qu'il en a employé luimême à la rechercher. Fort tard dans la nuit, les personnes qui étaient venues avec

le duc à Portici retournèrent à Naples, et tous trois ils restèrent en présence. Le vieux duc, à qui tout ce monde avait pesé durant le cours de la journée, laissa éclater sa joie lorsqu'il s'en vit débarrassé. Le trouble de sa femme et de son fils redoubla, au contraire, quand ils furent seuls avec lui. Bianca redoutait une explication que Francesco semblait vouloir provoquer; cependant il gardait un morne silence.

Ce fut le duc qui le rompit.

— Francesco , dit-il en s'approchant de lui avec plus de tendresse qu'il ne lui en avait montré jusqu'alors, Francesco, mon fils, voudrais-tu causer à ton père un mortel déplaisir?... Et ses regards, qui se portaient alternativement de Laura à Francesco , indiquaient assez à celui-ci que soninquiète et sombre agitation n'avait pas échappé à son père.

Il ne répondit pas.

Ijaura, qui suivait des yeux les mouyemens des deux hommes , était dans une perplexité impossible à décrire.

Le duc continua en baissant la voix, pour ne pas être entendu de sa femme :

— Ge bonheur dont j'ai voulu entourer

mes vieux jours, toi aussi, mon fils, le reprochorais-tu à ton père?... En parlant ainsi il appuyait ses cheveux blancs sur le sein de son fils, de son rival !

Francesco , sans prononcer une parole , arrêta un long regard sur Bianca , qui trembla et fut prête à pleurer. Le duc ne le comprit pas : dans ce regard de feu il ne voyait que de l'indigna lion; pour de la jalousie, l'insensé n'y pensait pas.

— Mon fils, ajouta-t-il d'un ton plus bas, par pitié pour moi, cesse de m'affliger ainsi ! ne vois plus en elle que la duchesse de Soria , que l'épouse légitime de ton père!

A ces mots Francesco tressaillit : ils le rappelèrent à lui-même ; la jalousie disparut subitement, le mépris se fit sentir de nouveau dans toute sa force. En face de lui il ne vit plus que la courtisane se dérobant aux regards de son amant suranné , de ce vieillard dont la voix l'avait indigné la veille dans le passage secret, et que son père faisait aujourd'hui retentir de nouveau à son oreille. Il se dégagea des bras du duc avec violence, et couvrant son visage de ses deux mains :

' — Non, non, mon père, s'écria-t-il , non, vous ne le pouvez pas!

Bianca se leva ; son visage n'exprimait plus la crainte, elle semblait triomphante; elle jeta un regard sur le duc , qui , s'approchant gravement de Francesco :

— Je suis marié depuis ce matin, lui ditil, depuis ce matin madame est la duchesse de Soria : vous devez l'honorer comme votre belîe-mèrc, comme mon épouse.

Francesco , qui n'avait pas cru les choses si avancées et qui avait conservé l'espoir de faire renoncer son père à ce projet, resta pétrifié à ces paroles, sa tête tomba sur sa poitrine, il ne vit plus, n'entendit plus rien; mille réflexions terribles vinrent tout à coup l'assaillir, l'indignation fermenta dans son cœur avec une rapidité inconcevable; soudain il se relève, et cherchant des yeux le duc et la duchesse, il ne les trouve plus.

Deux domestiques sont à la porte, qui semblent attendre ses ordres.

— Où est mon père? dit-il vivement, où est....

Il s'arrêta.

— Monseigneur s'est retiré avec madame

la duchesse, répondit un des valets de chambre. Nous sommes aux ordres de monsieur le marquis ; quand il voudra se mettre au lit...

Francesco, sans re'pondre , s'e'Iança dans le jardin , qui était sur le bord de la mer, et se mit à se promener à grands pas, absorbé dans ses terribles réflexions.

Quoique l'on fût encore en hiver, l'air était lourd et brûlant, le ciel était couvert de nuages, pas une étoile ne brillait au ciel, aucun souffle de vent ne venait rafraîchir l'atmosphère, et, cependant, la mer ouvrait ses abîmes à la plus horrible profondeur, tout annonçait une convulsion prochaine de la nature ; mais l'insouciance naturelle aux Napolitains, qui, sur la lave encore chaude qui vient de brûler leur maison, en élèvent une autre destinée au même sort, cette insouciance, dis-je, avait fermé les paupières des habitans de cette maison; le seul Francesco veillait, parcourant à grands pas la grève humide, se repaissant du fracas des vagues qui semblait répondre à l'agitation intérieure de son àme : tout à coup un éclair frappe sa vue, il regarde, il est au pied d'un pavillon élégant où il y a de la lu-

la

mière ; on parle dans ce pavillon : il s'arrête^ il écoute; c'est la voix de son père et de Bianca. Il ignorait que ce lieu était la demeure de prédilection du duc , qui y logeait toutes les fois qu'il venait à Portici.

Le délire s'empara de ses sens : armé de son poignard , les dents serrées, l'œil enflammé, il se dirige vers la porte du pavillon; tout à coup elle s'ouvre, Francesco s'arrête; le duc paraît au haut des marches qui y conduisent, deux ou trois fois il embrasse Bianca avec tendresse; puis, descendant les degrés, il s'éloigne d'un pas faible et lent. Francesco s'est retiré daos l'ombre, le duc ne l'a pas aperçu. A l'aspect de son père , la colère de Francesco s'est portée tout entière sur la duchesse; il la contemple avec des regards qui l'aurait tuée si elle eût pu les voir. Cependant le duc est rentré , le silence est rétabli dans le palais, tout est calme, hors la nature et le cœur de Francesco. En proie à une agitation violente , il monte les degrés avec précipitation et cherche à ouvrir laporte; elle résiste, il frappe; rien qu'un profond silence ; la porte est légère, d'un seul coup elle a volé en éclats , etFrancesco, le poignard à la

main, se Irouvc au milieu d'une chambre somptueusement meublée. A sa vue, Biancà, effrayée, veut s'élancer vers la porte ; d'une main jjuissanle Francesco la relient, l'infortunée tombe sans force sur ses genoux , aux pieds de son ancien amant,

— Me voilà , dit Francesco d'une voix de tonnerre, me voilà ! Pourquoi celle surprise ? ne m'aîtendais-tu pas tôt ou tard?

Et en parlant ainsi, il fixait sur Biancades yeux où se peignait l'égarement le plus complet.

— Sortez, dit-elle, ou j'appelle!

— Appelle si tu veux, ils ne t'entendront pas.... Ecoule, conlinua-t-il en la relevant et la plaçant sur un siège, écoute, c est le ciel qui m'a envoyé ici, c'est le ciel qui t'a fait rester seule dans ce moment; car, voistu, je n'aurais pas tué mon père , mais toi il faut que tu meures !

— Francesco , s'écria la faible femme en se glissant à ses pieds, Francesco, peux-tu parler ainsi!

De ses deux bras d'ivoire elle enlaçait les jambes du carbonaro.

— Arrière, serpenl! dit-il en se dégageant,

arrière, femme! et prie Dieu, car il faut que tu meures !

— Pitié, pitié'! murmure l'infortunée, pitié pour une pauvre femme sans défense!

— Ah! tu demandes pitié quand arrive l'heure de la vengeance, toi qui n'as pas eu pitié de ce cœur d'homme que 'tu déchirais aux jours de ta honte et de ta perfidie ! pitié à toi, qui, pour être riche, pour être duchesse, as séduit de tous tes artifices celui qui était presque ton père ! pitié! oh non !,... justice!.... tu mourras, femme! il faut que tu meures!

— Ah! tu n'auras pas le courage de me tuer, Francesco!.,. Dans son effroi la malheureuse se faisait petite, comme si elle eût voulu se dérober à son puissant regard.

Tout à coup Francesco vint se placer près (l'elle; son visage, toujours sombre, était moins agité; sa fureur était concentrée, il paraissait plus calme.

-:— Ecoute , dit-il à Bianca en attachant sur elle un sombre regard, je renfermais dans mon sein une âme jeune et bouillante, avide de liberté et d'amour; la liberté, je ne Vai jamais connue! l'amour, une autre

âme que je croyais belle avait semblé réponiWe à la mienne! Tout ce qu'on peut éprouver de bonheur, l'amour de cette femme me l'a fait éprouver; mais que le réveil de ce doux songe a été amer et terrible ! Ce n'est qu'hier qu'il a été complet ; jusque-là j'ai douté; j'excusais son cœur pour n'accuser que sa légèreté et son âge. Malédiction! elle m'a trompé, elle m'a sacrifié à ce que le monde a de plus vain! elle m'a dit : Je ne t'aime plus!... et, pour que rien ne manquâtà sa honte et à mon infortune , je l'ai vue tout un jour dans les bras d'un autre, et cet autre, c'est mon père! et après tant de douleurs et de forfaits, quand je me présente près d'elle pour venger de. si mortelles injures, elle me crie : Pitié! elle croit me séduire encore par le philtre empoisonné de ses regards! Ah! pas plus de pitié pour elle qu'elle n'en a eu pour moi! malédiction sur elle! malédiction sur ma tête! mort et malédiction sur tous deux!

Sa voix, qui, en commençant, avait été grave et concentrée comme sa rage, avait suivi le même cours. En prononçant ces dernières paroles il s'élança vers Bianca;

puis, la contemplant pendant quelques minutes, il éclata de rire. L'infortunée, tremblante, voyait qu'elle allait mourir, elle joignit les mains, et roulant aux pieds de son amant : — Oui , lui dit-elle tout en larmes, j'ai mérité la mort, mais sois plus généreux

que moi, pardonne-moi, fais-moi grâce!

et, dans l'espoir de le séduire encore, elle attachait sur lui un de ces tendres regards d'Italienne oii tout le ciel se dévoile. Le désordre de ses vêtemens, qui laissait voir les formes les plus ravissantes, venait au secours de ses yeux; jamais plus elle n'avait ressemblé à cette Desdemona dont elle aimait tant à répéter les tristes accens.

Dans ce moment un bruit sourd se fit entendre, une secousse violente ébranla le pavillon, tout annonça que le Vésuve, qui depuis quelques heures était en fermentation, venait enfin d'éclater.

Un éclair de joie vint briller dans les yeux de Francesco.

— Le ciel m'a exaucé! s'écria-t-il, mêlant les sauvages accens de sa voix au fracas des élémens; femme, nous allons mourir ensemble!...

Puis, s'approchant de la porte , il e'couta.

— Tiens, dit-il à Bianca, l'espace qui nous sépare du palais est déjà rempli par les eaux de la mer qui déborde.... il n'y a plus qu'une route de libre ! s'écria-t-il avec transport ; la lave la connaît : qu'elle vienne, nous l'attendons!

Dans cet instant des torches parurent dans une barque sur les flots ; une voix faible criait de cette barque :

— Bianca, Francesco! mon fils, où es-tu? Bianca, je viens te chercher!

Bientôt la mer redoubla de fureur, les flambeaux cessèrent de briller et les cris de se faire entendre.

— Mon père!... s'écria Francesco, aux tiennes vont se joindre d'autres funérailles!... Et il arrêtait sur Bianca un sourire infernal.

— Mon Dieu ! répétait l'infortunée, n'estil aucun moyen d'échapper à cette horrible mort!

Francesco la mena près d'une croisée.

— Vois, lui dit-il, la lave qui descend

lentement de la montagne; c'est ici qu'elle vient, elle va nous dévorer!... L'eau n'est pas encore trop haute ici : en te prenant dans mes bras et nageant de ce côté, nous pouvons infailliblement nous sauver...

— Ah ! fuyons! interrompit la duchesse.

— Vraiment! ditFrancesco avec ce sourire que sa bouche exprimait avec tant d'ironie. Puis, de sa main de fer saisissant le bras de Bianca, et la fixant près de la croisée :

— Regarde, lui dit-il, voici la mort qui nous arrive, belle, grande et terrible, comme souvent je l'avais rêvée! Pourquoi cette pâleur, Bianca? nous allons mourir ensemble. N'es-lu pas ma bien-aimée? ne suis-je pas ton ami? Que de fois, il doit t'en souvenir, que de fois, sur le bord de la mer, ta main dans la mienne, nos deux cœurs d'artistes l'un contre l'autre, tu m'as dit : C'est ainsi que je voudrais mourir!... Eh bien! ma bien-aimée, ta main est dans la mienne, je puis te presser contre mon cœur! — et il la serrait dans une infernale étreinte — nous allons mourir, mourir ensemble!

Bianca ne répondait que par des larmes.

Cependant la lave faisait de rapides progrès : déjà l'air, devenu plus rare, desséchait les lèvres de Bianca et de Francesco ; déjà le pavillon s'emplissait de cette cendre brûlante qui accompagne le torrent de feu que vomit le cratère. Enfin, le carbonaro tomba près de Bianca, que la vie allait abandonner; il se rapprocha d'elle, et déposant de ses lèvres arides un baiser de mort sur la bouche enflammée de sa maîtresse :

— Adieu, lui dit-il d'une voix faible, adieu! pardonne-moi comme je te pardonne !

— Puisse Dieu nous pardonner à tous deux! murmura-t^elle faiblement.

Et son âme alla paraître devant ce Dieu pour qui avait été sa dernière pensée.

Francesco tressaillit, il se ranima et souleva la tête de l'infortunée; puis,lalaissantretomber avec désespoir :

— Morte ! dit-il , morte!

Le corps de Francesco tomba sans vie près du corps de la duchesse ; la lave passa sur cette habitation somptueuse, et la dévastation prit la place de ce lieu de délices ; avec lui furent consumés les cadavres de

Bianca et du carbonaro, et, comme s'il eût dû remplir jusqu'au bout sa destinée de bâtard, son nom ne fut gravé sur la pierre d'aucune tombe!

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