MARIAGE
La prostitution est-elle autre chose que l'union des sexes sans amour?
A. Kahr , Sous les Tilleuls.
Toute la nuit le palais Soria a été en mouvement pour les prépartifs de la fêle du lendemain. Semblable à un enfant qui a fait un mensonge pour échapper à une punition et qui voit arriver avec terreur le moment où il sera découvert, le vieux duc est
en proie à une cruelle agitation. La promesse qu'il a faite à Laura de l'épouser le lendemain revient sans cesse s'offrir à son esprit comme le reproche d'une conscience coupable. Personne dans Naples ne soupçonne ce mariage : de quel air va-t-il affronter la surprise ironique et peut-être l'indignation de ses amis assemblés chez lui pour la reconnaissance de son fils? comment oserat-il saluer hautement du nom de duchesse de Soria celle qui, la veille encore sur les planches d'un théâtre, venait se livrer à l'admiration ou aux huées, selon le caprice de ceux qui la payaient?
Cependant il a donné sa parole ; ce n'est pas tant le lien sacré de cette parole donnée qu'il craint de briserque la crainte de perdre cette femme qui l'a subjugué. Que lui fait, après tout, un peu de honte à ajouter aux turpitudes de toute sa vie? La seule chose qui l'inquiète et le chagrine, c'est le ridicule dont il va se couvrir, ce sont les sarcasmes dont de toutes parts il va être accablé.
La nuit ne s'est pas écoulée plus calme pour Francesco : l'image de Bianca ne peut s'effacer de son souvenir ; toujours elle est
)à, devant ses yeux; tanlôt tendre, caressante, aimante, telle enfin que sa jeunesse s'était accoutumée à la rêver pour compagne de tous ses jours, de tous ses instans ; tantôt froide, hautaine, fausse, dépravée, telle qu'à son retour elle s'était présentée à ses yeux. D'abord, c'est l'artislc passionnée qui, ne vivant que de son amour, se concentrant dans ce sentiment qui la dévore, abreuve de toutes les joies de ce monde l'âme de feu du carbonaro ; puis , c'est le Colosseo, témoin de ses hésitations outrageantes; puis, le palais de marbre aux riches lambris, aux vestibules pompeux parés de valets dorés, et la coui- de jeunes seigneurs, et Bianca , parée, belle et rieuse, la dureté au cœur et le sourire aux lèvres, enfonçant en se jouant un poignard dans ce cœur qui l'aime tant! Oh! i! faut l'avouer, c'étaient là d'horribles souffrances! Pour bannir de son esprit ces souvenirs du passé dont la violence l'accablait malgré tout son courage, s'il reportait ses réflexions vers l'avenir qui allait s'ouvrir devant lui, qu'y trouvait-il Prion qu'un nom, de l'or, des honneurs, lui qui aurait donné nom 'llus-
tre , honneurs, richesses, pour trouver un cœur qui le comprît , pour pouvoir dire dans une douce étreinte : — Je suis aimé!... Ah! certes, ces tristes pensées n'étaient pas propres à rétablir dans son âme le calme qu'elle avait perdu.
Celle qui occupait si fort le fils et le père était loin d'être tranquille : elle comptait les instans qui s'écoulaient trop lentement à son gré, tandis que le duc et Francesco semblaient craindre de voir venir le jour. Pour elle, la nuit parut une longue suite d'années ; elle tremblait qu'une explication ne vînt détruire toutes ses espérances, et elle eût donné le quart de son existence pour être à la fin du jour qui allait naître.
Hélas! en formant ce vœu, savait-elle combien de jours encore lui étalent réservés sur cette terre !
Une calèche atelée de quatre chevaux s'est arrêtée devant la porte de la maison de Pisani. Un gentilhomme du duc de Soria en descend , il vient chercher l'héritier du duc.
On annonça le chevalier de Friani.
Francesco se leva et salua le chevalier sans proférer une parole. 11 était pâle, et son vêtement, entièrement noir, donnait quelque chose d'effrayant à cette pâleur extraordinaire.
— M. le duc m'a envoyé, monsieur, dit le chevalier, pour avoir l'honneur de vous accompagner au palais.
Francesco s'inclina de nouveau; puis, passant la main sur son front comme pour en chasser une idée qui l'obsédait, il fit deux ou trois pas vers la porte.
Il s'arrêta devant la fenêtre d'où l'on découvrait la maison du sculpteur Adriani.Une expression de tristesse mêlée de rage anima sa physionomie; puis, surmontant cette émotion avec force , il se disposa à partir.
Avant de s'éloigner, il s'arrêta sur le seuil de la maison où était morte sa mère.
— Adieu, ma mère! dit-il à diverses reprises, adieu !
Il monta en voiture avec son introducteur, qui, durant le chemin, ne l'entretint que de fades et sots complimenssursa naissance.
— Jouet de grands seigneurs, pensait Francesco, — et il ne daignait pas même avoir l'air de l'écouter.
En arrivant au palais de Soria , il trouva sur son passage plus de deux cents laquais rangés en file, qui, à son aspect, se courbèrent à battre la terre de leurs fronls.
— Le dernier de ces faquins, se dit Francesco en traversant cette nuée brillante, eût cru bier me faire trop d'honneur de me saluer en passant devant moi , et aujourd'hui que je vaux peut-être moins que je ne valais hier, ils baiseraient les traces de mes pieds... Rien pourrhomme,toutpourlenom! — Et, à cette réflexion, il sourit de ce que ce nom, dont le prestige courbait tant de fronts devant lui,» il étaitle seul qui l'ignorât encore : ce sourire fut accompagné d'une subite rougeur.
— Chevalier, dit-il en saisissant vivement le bras de son guide, — c'était la première parole qu'il lui adressait, — chevalier, un mot! où suis-je?
Le courtisan subalterne resta d'abord stupéfait de cette apostrophe imprévue; puis, s'inclinant respectueusement , il répondit avec un sourire de contentement :
— Chez vous, Excellence!
Le visage de Francesco exprima une impatience qui aj)prit au flatteur que son esprit n'avait pas eu le bonheur de plaire à The'ritier ; il comprit aussitôt ce qui l'excitait, et s'inclinant plus'profondement encore :
— J'ai eu tort, en effet , de ne pas annoncer à Votre Excellence que c'était ici le palais de Soria.
— Menez-moi vers mon père , dit alors Francesco.
Et, chemin faisant, il ne pouvait s'empêcher de répeter intérieurement :
— Je suis le marquis de Soria !
Tout à coup une porte s'ouvrit avec fracas, et il se trouva au milieu d'une foule des plus grands seigneurs de la cour.
Un vieillard se détache du milieu de la foule , et le prenant par la main :
— Messieurs, dit-il en se tournant vers les assistans, je vous présente le marquis Francesco de Soria, l'héritier de notre maison.
Francesco tressaillit lorsqu'il entendit la voix de son père, il lui sembla qu'elle lui était connue, et un souvenir vague, mais attristant, surgit à ces acccns dans son àme.
Gepcndanl il s'est jeté dans ses bras en lui disant :
— Mon père, bénissez votre fils!
Mais, au bout de quelques instans, il s'étonne de ne pas trouver dans son propre cœur cet élan filial qu'il a rêvé sans le connaître. L'indifférence d'un pareil père a changé en glace ce feu sacré que renfermait son âme. Un murmure flatteur de surprise et d'admiration s'est élevé dans l'assemblée à* l'aspect du jeune Soria. Plusieurs vieux amis de son père s'approchent de lui et lui pressent la main avec affection. Le duc le présente à sa famille et à quelques femmes de la plus haute noblesse de Naples. Le nouveau marquis répond aux politesses qu'on s'empresse de lui faire en homme qui honore le titre qui vient de lui échoir plutôt qu'il n'en est honoré. Des femmes à qui l'on avait appris que c'était Pisani le carbonaro le contemplaient avec cette avidité qu'on apporte dans l'examen d'un objet extraordinaire, et quelques - unes demandent ingénuement comment avec cette belle figure, cette tournure distinguée, il a jamais pu être carbonaro, ce qui , dans leur bouche, se traduit par corn-
ment a-'t-il jamais pu égorger des enfans dans ses mystères nocturnes:' car la crédulité et rimposturc du dix- neuvième siècle ont eu aussi leurs templiers.
Depuis un quart d'heure environ le vieux duc a pris un air inquiet et soucieux. De temps à autre ses regards se jettent sur une porte située vis-à-vis de celle par oii Francesco a été introduit. Enfin, après une longue et pénible lutte avec lui-même, il se rapproche du centre du salon et réclame l'attention; sa voix est faible et tremblante, sa parole incertaine ; il a pris les deux mains de son fils dans les siennes.
— Je viens, en accom])lissant un grand acte de justice, de satisfaire mon cœur, ditil d'une voix émue ; mais , en songeant à faire le bonheur de mon fils, — et il semblait supplier Francesco, qui le contemplait avec sollicitude, — je n'ai pu résister à assurer à mes vieux ans un appui que sa tendresse chercherait en vain à me prêter.
Voyant que tous les assistans se regardaient, il résolut d'abréger le plus possible cette pénible confidence. Il se leva.
— Marquis de Soria , coiiite de San-Luca,
mon fils, poursuivit-il d'une voix que la honte rendait plus tremblante encore, saluez votre belle-mère.... Messieurs, je vous présente la duchesse de Soria.
En disant ces derniers mots , le duc avait tourné le bouton de la porte dont nous avons parlé et il avait conduit dans le salon une; jeune femme resplendissante de diamans : c'était Laura, qui, semblable à un de ces êtres sataniques que l'ennemi des hommes se plaît à revêtir d'une éclatante beauté pour séduire et perdre les âmes, se tenait à côté de lui , et dans son impudeur attachait ses regards sur Francesco.
Les hommes s'inclinèrent, et les femmes laissèrent voir sur leur visage leur mécontentement et leur mépris. Le duc s'en aperçut et rugit tout bas ; Bianca dissimula la rage qui la dévorait.
Pour Francesco il était resté immobile ; le cri qui allait sortir de sa bouche vint expirer sur ses lèvres ; il ne put que lancer à Laura un regard qui l'aurait fait mourir de honte si la honte eût encore eu place dans ce cœur gâté.
Le duc l'observait. Jugeant tout d'après
sCvS propres sensations, il ne vit dans la stupéfaction (le son fils que la crainte d'une bellemère. S'approchant donc de lui, il lui prit la main, et le plaçant en face de Laura :
-— Mon fils, lui dit-il , la duchesse de Soria m'a promis ses bontés pour vous : ne voulez-vous pas me promettre d'être pour elle un fils soumis et affectueux?
Francesco, accablé par ce dernier trait, ne put trouver la force de répondre.
Bianca comprit qu'il fallait prévenir un éclat; elle s'approcha de lui.
— C'est au nom de son père, lui dit-elle d'une voix suppliante, que je réclame l'amitié du marquis de Soria!
Francesco , qui sentait qu'il allait bientôt ne plus être maître de lui, tendit la main à Bianca, qui présenta la sienne. Quand elle retira cette petite main blanche qu'il avait effleurée de ses lèvres, on l'eût vu rouge et froissée si elle eût ôté son gant. Les nerfs de Francesco, se contractant soudainement, l'avait broyée comme s'ils eussent été d'acier. Mais le visage de Laura ne changea pas ; elle lança à Francesco un dernier regard qui
semblait lui dire : Tout serait désormais inutile!... Puis, prenant la main du prince de Chiarino, cousin du duc, qui la lui offrait pour passer dans la salle à manger, elle disparut aux yeux du marquis.
Celui-ci, qui se rendait à peine compte de ce qu'il voyait et entendait depuis près d'un quart d'heure, restait immobile à la même place. Confondu par tant d'infamie, il se refusait à croire le témoignage de ses sens et cherchait à s'expliquer comment cette femme, qui la veille était la cantatrice Laura, se trouvait en ce moment la duchesse de Soria. Quand il fut tiré de sa rêverie parla voix de son père, qui, pour la troisième fois, lui ordonnait d'offrir sa main à une des femmes qui étaient dans le salon, il obéit machinalement, et se rendit dans salle du festin, que le mariage inattendu du duc avait frappe d'une sorte de cérémonial glacé, à travers lequel perçait le mécontentement des grands seigneurs réunis à cette table.
Le duc, Bianca et Francesco , agités de mille sentimens bien différens, attendaient av;ec impatience la fin de ce repas, où tous les regards se fixaient sur eux, et ce fut avec
joie qu'ils acceptèrent la proposition que fit le duc d'aller passer le reste de la journée à une maison de campagne qu'il posse'dail à Portici.