‹ Deux copains: réplique à mm. Frechette et SauvalleChapitre 10 sur 25 · LIMOILOU · texte numérisé non relu

LIMOILOU

Non loin de Saint-Malo, la ville aux fiers remparts Que l'Atlantique embrume et bat de toutes parts, Sur un vaste plateau désert et monotone,

Comme Ton en voit tant sur la côte bretonne,

Au coin d'un champ planté d'arbres agonisants,

Se profile un manoir vieux de quatre cents ans.

L'antique logis est de structure maussade,

Et l*on a peine à croire, en voyant sa façade

Et la mesquine tour lui servant de donjon,

Qu'il ait été construit au temps de Jean Goujon,

Au temps où l'astre d'or qu'on nomme Renaissance

Versait tout son éclat fastueux sur la France.

Depuis déjà longtemps il n'est plus habité,

Et l'on se sent ému de sa viduité.

Le haut mur qui l'enclôt se lézarde et se gerce ;

Son vitrage est en poudre, et le vent et l'averse

S'engouffrent à travers ses treillages jaunis

Où des essaims d'oiseaux nocturnes font leurs nids ;

L'ossature du toit s'affaisse et se disloque ;

Chaque volet s' draille et pend comme une loque ;

Chaque plancher moisit et craque sous les pas ;

Partout où les rayons du soleil n'entrent pas

Librement l'araignée ourdit ses sombres toiles ;

Le soir, par le plafond on compte les étoiles.

Et Ton voit clignoter aux soliveaux souillés

L'éclair des grands yeux ronds des hiboux éveillés.

Tout cet intérieur vous attriste et vous glace ;

Et bientôt Limoilou ne serait qu'une masse

De débris à l'aspect sinistre et menaçant.

Et dont n'oserait plus s'approcher le passant,

Si ses murs, aussi froids et mom^ que les tombes,

N'eussent été bâtis à l'épreuve des bombes.

Or, bien que Limoilou soit près du roc géant Où Chateaubriand dort bercé par l'Océan, Bien qu'il ait par son âge une majesté sainte, L'isolement se fait autour de son enceinte.

52 DtUX COPAINS

Seul, parfois, un rêveur, qu'attire Paramé

Avec sa plage d'or, son flot calme et rythmé,

Erre un instant le long de sa muraille grise ;

Seul, quelque jeune peintre étranger, que Fart grise,

S'en vient par la jachère aux arômes exquis

Le contempler de près pour en faire un croquis,

Tristement étonné qu'il fut la résidence

D'un marin qui donna tout un monde à la France.

Quatre siècles ont fui depuis que ce marin S'en vint là repeser son grand front si serein Et si souvent tourné vers le flambeau des astres. Depuis ce temps, combien de superbes pilastres Ont été renversés par l'homme ou par l'éclair ? Combien de murs se sont éparpillés dans l'air Sous le feu de la mine et des artilleries ?

La Bastille est tombée avec les Tuileries ; Cent autres tours, témoins d'un duel dont le nom Vibre encor dans les cœurs comme un coup de canon. Ont croulé sous l'eff'ort d'indicibles colères ; Des couches de granit mille fois séculaires S'éboulèrent du front de grands caps aux abois ; Les trois quarts du Pérou — lui si riche autrefois- - S'effondrèrent aux chocs d'un treiî^blement de terre ; Enfin, l'île d'Ischia, la moderne Cythère, Disparut récemment dans ime mer qui bout...

Et les murs du manoir de Cartier sont debout, Debout comme le roc d'où Saint- Malo domine L'Océan elont le flot toujours en vain le mine. Debout comme le sont leurs voisins les menhirs Dont l'âge s'est perdu parmi les souvenirs, Debout comme la gloire immense et souveraine De celui qui, prenant l'inconnu pour arène.

Sans répandre le sang, et la croix sur le cœur, A promené si loin son pavillon vainqueur.

NOUVELLES COMrARAISOXS 53

Limoilou ! Limoilou ! malgré Tabîme immense Séparant notre sol de !a terre de France, Malgré l'éloignement et les vapeurs du flot Qui cachent à mes yeux les tours de Saint-Malo, J'aperçois nettement, là-bas, ta silhouette, J'entends parfois, avec Toreille du poète, La brise moduler s,ur l'angle de tes murs, J'écoute tout auprès murmurer les blés mûrs.

Gazouiller les linots, chuchoter l'hirondelle Qui vient bâtir son nid au flanc de ta tourelle. Oui, malgré ta vieillesse et ton isolement.

Malgré toute l'horreur de ton délabrement, Quand je songe à celui dont tu fus l'ermitage, A celui qui laissa tant de gloire en partage, Et dont les fiers exploits n'ont pas co*îté de sang, Je te vois à travers un prisme éblouissant.

W. Chapman.

Nous allons à présent confronter une épître de

M. Fréchette avec une épître de celui qui trace ces

lignes.

A MATTHEVV ARNOLD

Plus rapide que n'est l'aile de la mouette Qui nargue les goufiVes amers.

Emportés par le vol de ta gloire, ô poète !

Tes chants ont traversé les mers.

Comme je l'ai surabondamment démontré dans mon Lauréat^ quand M. Fréchette ne pille pas les autres, il se pille lui-même, à preuve, qu'il a déjà écrit ceci dans une pièce à Longfellow :

Un soir, tu t'envolas, comme l'oiseau de mer

Dont le coup à' aile altier nargue h govffre amer, etc.

Admirons la fécondité du lauréat^ et continuons à le lire :

Ils sont venus déjà sur nos plages lointaines

Où la neige tombe i\ flocon,

Nous apporter, avec les doux parfums d'Athènes,

Comme un écho de THélicon.

Ils sont venus souvent, troupe mélodieuse

D'oiseaux dorés du paradis,

Secouer sur nos fronts leur gamme radieuse,

Et nos mains les ont applaudis.

Car, dans ces fiers accents, chacun croyait entendre

La flûte du divin Bion, Et la lyre d'Olen mêler sa note tendre

A la fanfare d'Albion.

Aujourd'hui ce n'est pas ta muse charmeresse

Qui franchit l'océan houleux,

Pour verser un rayon du soleil de la Grèce

Sur nos rivages nébuleux.

C'est toi-même, pocte à la vaste envergure

Qui t'arrêtes sur ton chemin.

Pour nous faire admirer ta sereine figure

Et nous tendre ta noble main.

toi qui, si longtemps, des sources d'Hippocrène

T'abreuvas au flot transparent,

Comme Chateaubriand et Moore, qui t'entraîne

Aux bcrds glacés du Saint- Laurent ?

Qui dirige tes pas vers ne s montagnes blanches,

Vers nos grands fleuves enrayés.

Vers nos bois sans oiseaux, et dont les avalanches

Tordent les rameaux dépouillés ?

not;v£]xks co.mparaisons 55

A nos traditions bretonnes et normandes

Viens-tu demander leurs secrets ?

Ou réveiller Tcssaim des farouches l^^gendes Qui dort au fond de nos fçrêts ?

Croyais-tu, quand, vers nous, sur la vague féline,

Le vent du large t'apporta, Voir surgir, à côté d'une autre Evangéline

Quelque nouvel Hiawatha ?

M. Fréchctte s'est encore volé lui-même en prenant la derniëro strophe dans la même pièce à Longfellow, dont je parlais tout à l'heure, et où l'on peut lire :

Murmurant à la brise un chant d'IIimvaihaj Longtemps je contemplai le flot qui Vemp'jrta,

doux chantre à^ Evangéline,

La seule différence entre ces citations, c'est que dans la première le vent du large apporta sur une vague féline le poète anglais, tandis que dans la dernière le^o^ emporta le poète américain.

Constatons, une fois de plus, la fécondité du lauréatj et reprenons le fil de notre lecture :

Oui, sans doute ; et devant notre nature immense

Ton génie a déjà trouvé Le récit merveilleux, la sublime romance.

Le poème longtemps rêvé.

Qu'au vent de nos hivers ta i':iuse ouvre son aile,

Qu'elle entonne ses chants hautains.

Et répète aux échos, de sa voix solennelle,

Un hymne à nos futurs destins.

Qu'elle chante nos lacs, notre climat sauvage,

Nos torrents, nos monts sourcilleux, Nos martyr?, nos grands noms, etPhéroïque page

Ecrite ici par nos aïeux !

Oui, prêtc-nojs ta muse, ô chantre d'Empédocle !

Et chez nous, fils de l'avenir, Les âges passeront sans ébranler du socle

Le bronze de ton souvenir.

Louis Fréchettk.

Après avoir lu la pièce que M. Fréchettc adressait à un poëte, il y a quatre ans, lisons celle que j'ai adressée récemment à un artiste :

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