‹ Deux copainsChapitre 27 sur 27 · UX KE VEXANT · texte numérisé non relu

UX KE VEXANT

Depuis que les lignes ci-dessus ont paru, le hniréat a cessé de publier hebdomadairement son fameux Corrigeons-nous. Il a enfin compris qu'avant de corriger les autres il devait essayer de se corriger lui-même, et, bien que la Patrie ait annoncé qu'il allait bientôt reprendre son cours de lexicologie, il y a gros à parier qu'il ne remettra plus les pieds dans cette .... o;alère.

Avant de voii^ laclier, M. Frécliette, j'ai encore quelque chose à vous dire.

Ça sera court, mais vous trouverez cela peut-être joliment long.

Voici :

Il y a dix-huit mois, vous étiez à Tapogée de la gloire, ou phitôt au paroxysme de la frénésie de faire parler de vous.

A force de plagiats éhontés et de réclames assourdissantes, vous étiez parvenu à vous jucher sur un piédestal du haut duquel, je Tai déjà dit, vous vous amusiez à cracher sur la tête des passants.

Vous aviez une foule de fervents qui ne juraient que par vous, et deux sociétés d'admiration mutuelle, une à Québec et l'autre à Montréal, vous avaient choisi comme leur chef, et venaient de temps à autre

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déposer à vos pieds des cassolettes pleines de l'encens enflammé d'un culte aussi sérienx cpie niais.

Grisé par cet encens, vous aviez fini par croire que vous étiez nn dieu, cpielque nonveaii Jupiter tonnant, et vous pensiez avoir remué la foudre •chaque fois qu'il vous arrivait d'éternuer.

Quand quelque profane passait devant vous sans courber l'échiné, d'un bond furieux vous descendiez de votre piédestal, vous vous mettiez à courir après lui avec une gaule ou un bâton.

C'était, vous l'avouerez, étrangement oublier la dignité qui convient à un dieu ; c'était, de plus, jouer un rôle très hasardeux ; et si vous aviez eu la plus légère dose de jugement, vous auriez compris que, parmi ceux que vous écrasiez de votre morgue ou que vous menaciez de vos coups, il pouvait peutêtre se trouver quelqu'un capable de vous démasquer et de vous faire rendre gorge.

Le manque de jugement et l'infatuation vous ont empêché de soupçonner même que le moindre choc pouvait vous faire culbuter du socle de carton-pâte où vous vous dressiez au milieu d'une auréole de ferblanc. Et vous voilà maintenant étendu sur le dos, les reins cassés, le cou tordu, dans la poussière étoiléc des larmes do quelques rares disciples assez naïfs pour ne pas vous lâcher.

Vous voilà gisant dans une posture dérisoirenient pénible et hnmiliante, et le public, à qui j'ai fait connaître vos vols, vos mensonges et vos faux, se demande, stupéfié, comment vous avez pu tomber de si haut.

En effet, vous étiez apparemment monté bien liant, monsieur Frécliette, et vous devez maudire la minute où il vous vint à l'esprit de faire des fables satiriques, sans lesquelles vous pourriez encore éblouir les monocles des sociétés d'admiration mutuelle par l'éclat de vos verroteries littéraires.

Oui, vous étiez, aux yeux de bien des gens, monté très haut, et depuis que je vous ai tait faire la culbute, depuis quinze mois que je vous tourne et retourne sur le gril, pas une seule voix, dans la presse canadienne, à part celle de deux étrangers à gages, n'a protesté contre le châtiment que je vous inflige.

Je vous le demande, monsieur Fréchette, si quelque écrivain parisien osait, un de ces quatre matins, accuser Leconte deLisle d'être un plagiaire, pensezvous que la presse française resterait impassible et muette devant une pareille audace ?

Il s'élèverait dans tous les journaux de Paris et de province un tel cri de révolte et d'indignation contre le détracteur d'une des gloires de la France,

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(j[ue le misérable serait x^eut-être obligé de fuir sou pays pour aller cacher à l'étranger le ridicule de sa tentative et la lionte de son insuccès.

Eh bien ! ce qui ne pourrait manquer d'arriver en France à celui qui aurait la sottise et l'effronterie de contester la probité littéraire de Leconte de Lisle, me serait advenu, n'est-ce pas, si je n'eusse réussi à prouver les accusations de plagiat que je portais contre vous.

Ayant été considéré, depuis Ineu longtemps, comme notre poète national, les vengeurs ne vous auraient pas fait défaut, monsieur Fréchetto, et j'aurais été écrasé sous une telle averse de lazzi, de sifflets et d'imprécations, que je n'aurais eu rien de mieux à faire que d'aller me cacher dans un pays d'oiJ vous n'auriez jamais dû revenir.

Mais les hommes qui dirigent ici l'opinion publique ont compris tout de suite, par les documents dont j'appuyais mes dénonciations, qu'ils avaient été honteusement trompés par vous, que récri\ain (|u'ils avaient honoré comme une de nos gloires les plus indiscutables était un vrai brigand littéraire ; et mes articles du Courrier du CaïuKln et de hi Vérité, loin de susciter contre moi des représailles, m'ont valu les applaudissements les plus chaleureux.

Aussi, depuis qu'il se publie des livres dans noti-e pays, jamais ouvrage littéraire ne s'est écoulé aussi

facilement que mou Lauréat ; et quelqu'un a constaté, par un petit calcul bien facile à faire, que, étant données la population de la France et celle du Canada, ma critique a eu, par comparaison, autant de vogue qu'aucun volume du plus populaire romancier parisien.

Est-ce (pie cela est assez sio-uiiieatif, monsieur Fréeliette?

Je ne parle pas ici du succès de mon Lauréat par vanité, mais uniquement pour faire comprendre que la justice de ma cause devait nécessairement assurer la réussite d'un tel travail.

Et remarquez que je n'ai pas vendu mon livre seulement à des membres du clergé et à des amis politiques, comme l'a prétendu un de vos truchements.

î^on, monsieur Fréchette ; et si je vous faisais voir la liste des personnes qui, parmi vos intimes, ont souscrit au Lauréat ; si vous pouviez lire les lettres que des écrivains de France m'ont écrites pour me féliciter de la critique de vos œuvres, vous sauriez jusqu'à quel point vous êtes coulé.

Incontestablement, ma critique a eu un succès inouï pour notre jeune pays, et si vous aviez pu entendre les observations qui se faisaient sur votre prétendue gloire littéraire, lorsque mon volume

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parut, vous auriez compris qu'il était p^^rfaitenient inutile de clierclier à vous défeudre des accusations que j'y ai formulées avec toute la prudence d'un honnête homme combattant un drôle.

Le calfeutrage soyeux et velouté de vos somptueux lambris ont empêché une grande partie des rumeurs du dehors de parvenir à vos oreilles ; un entourage obséquieux et vigilant a fait aussi grand bruit autour de vous pour les étoutfer, et, contiant dans un prestige dont vous jouissiez depuis trente ans, vous avez naïvement espéré que, si vous pouviez faire croire que je vous avais plagié, cela vous sauverait.

Pour atteindre ce but, vous n'avez reculé devant aucun mo3'en.

Vous avez inventé une entrevue qui n'a jamais existé que sur votre papier ou celui de Sauvalle, vous avez fait falsifier mes vers, vous avez dénaturé vos propres écrits, vous avez poussé la bassesse jusqu'à me faire attaquer dans ma vie privée.

Lîkhc !

Oui, vous venez, par les articles de vos deux paravents, de prouver que vous êtes un lâche.

A^ous êtes un liiche, parce qu'au lieu de m'attaquer sous votre signature vous vous êtes caché derrière llouUaud et Sauvalle pour me combattre.

UN' DEKXIF.R MOT 151

Vous êtes un lâche, parce ^110 vous avez fait signer à ces deux valets des écrits mensongers, que, par un reste de prudence pourtant bien inutile, vous n'auriez pas voulu signer vous-même.

Vous êtes un lâche, parce fpie vous rendez les coups dont je vous enveloppe à des prêtres, cpii ne peuvent pas et ne voudraient pas, non plus, vous le savez, se colleter avec un tler-à-hras de carrefour.

Vous êtes un lâche, parce que, galoppant sans cesse dans des flaques de houe, vous essayez de faire croire que les gens qui reculent devant les cclaboussures ont peur de vous.

Et, malgré le dévoilement de vos plagiats et de vos faux, vous croyez encore survivre à l'écorchement que vous venez de subir ; vous osez, comme on l'a vu dans votre entretien avec Sauvalle, pousser des ricanements à propos de mon Ldur^at.

C'est le temps de vous appliquer encore ces vers de votre ami le grand Victor :

Je t'ai saisi. J'ai mis récriteau sur ton Iront ; Kt maintenant la foule accourt et te bafoue. Toi, tandis qu'au poteau le châtiment te cloue, Que le carcan te force à lever le menton, Tandis que, de ta veste arrachant le bouton, L'histoire, à mes côtés, met à nu ton épaule. Tu dis : " Je ne sens rien ! '" et tu nous railles, drôle ! Ton rire sur mon nom gaîment vient écumer. Mais je tiens le fer rouge et vois ta chair fumer.

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Et niaiiitenant que vos attaques occultement brutales m'ont forcé à parler aussi rudement, montrez, monsieur Fréchette, que vous gardez un reste de cœur.

Sortez de la cacliett3 où vous êtes blotti depuis si longtemps, et venez m'attaquer en face, visière levée, sous votre propre signature.

Ecartez Sauvalle, et approchez seul.

Je vous attends.

Puisque les prêtres, sur lesquels vous déversez la haine que vous me portez, ne peuvent aller vous combattre sur le tréteau où vous étalez crânement le bariolage de votre maillot de lutteur lorrain, je suis prêt, moi, à vous y rencontrer.

Je suis votre homme.

Sortez de votre cachette.

. Mes livres sont là.

Mes accusations sont formulées.

Je vous attends.

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