RICHARD SAVAGE, WILLIS
RICHARD
Malédiction, raa'iédiction sur tous!.. . C'est à se tuer!... c'est à se briser la tète "... il n'y a pas de succès possible pour moi... je suis perdu !
WILLIS
A qui en a-t-il donc?
BICQAUn.
0 poésie! poésie : marà're infernale, qui, semblable au vieux Saturne, dévores tes enfans les plus chers, tu ne me séduiras plus de ton langage doré... plus de vers, plus de ces travaux qui ne donnent même pas la gloire, et qui nous conduisent à la mort par le chemin le plus rude... je te maudis, ô poésie, qui ne m'as même pas accordé ce que je te demandais, un peu de fumée, comme aux autres.
WILLIS
Est-il devenu fou?
* Willis, Jano, Daniels, Anna,
DEUX COURO^'^ES.
RICQAltD.
Je te maudis, parce que lu m'as montré l'espace que je devais franchir, que maintenant tu me refuses les ailes, que, nouvel Icare, je me suis élancé, et que je retombe.
AVILLIS.
Quel échec inattendu:...
RICHARD
Et cependant je me croyais fort., je me disais, il y a quelques heures encore : Demain j'aurai de la gloire, demain l'Angleterre aura un poète de plus... Eh bien : tout cela est évanoui maintenant, et si je veui me faire un nom, je n'ai qu'a le peindre sur une enseigne a la porte de cette échoppe, et ce sera un tailleur de plus, dont j'aurai doté l'Angleterre. {Avec ameriume. ) Mais si... si... j'aurai un nom ce soir... comment donc! ma pièce tombera... ce sera une belle et éclatante chute, escortée de sifflets aigus; c'est de la réputation... c'est faire parler de soi. . Qu'est-ce que je demande"? je serai content .. j'aurai passé le but 1
WILI.IS , s'avançant.
Sur mon ame, tu en as menti, tu ne seras jias sifné.
BICUARD, se retournant.
Hein!... toil... toi...Willis,.. ici:... mon ami... mon frère! ..
WILLIS
Oui, 'VS'illis, qui te demandera ce que signifient ces imprécations, ce désespoir... quand il arri\e, joyeux, assister au triomphe de son frère le
poète?
RICUARD.
Beau triomphe, sur ma foi! que je partagerai avec tous les auteurs tombés depuis Shakespeare jusqu'à nous.
WILLIS
Tu perds la tête; Richard, au moment du combat tu fléchis :
RICHARD
Mais ce n'est pas un combat, 'VN'tllis, c'est une défaite, une défaite assurée... Oui, je me suis exposé aux chances de la lutte tant que j'ai espéré, mais maintenant... oh 1 maintenant, si je le pouvais, je retirerais cette œuvre informe qui doit tuer mon avenir dans sa racine, cette oeuvre de déception qui doit, comme une barrière, se poser dans il route que j'avais prise et me la fermer pour jamais.
WILLIS
Pour jamais !.. Ah! décidément, tu veux mériter jusqu'au bout le brevet de folie que je t'ai délivré tout-à-l'heure en t'écoutant. Et depuis quand une chute, toujours en supposant que cela arrive ainsi, a-t-elle, même au premier pas, arrêté complètement l'élan du poète?.. .Quel athlète n'a pas plié une fois le genou? Richard, Richard!... c'est toujours ainsi que je t'ai connu, déliant de toi-même ou orgueilleux a l'excès : lu ne sais rien taire à demi ; confiance ou doute , c'est toujours extrême.
BICnARD.
Mais ici, j'ai raison.
WILLIS
Oh : tu ne te souviens donc plus de Cambridge?
Eh! à Cambridge, mes compositions n'avaient pas d'autre interprète que moi, et...
^^ iiLis.
Bravo '. c'est-a-dire, que toutes ces imprécations ne s'adressaient qu'aux acteurs chargés de dire tes vers... 0 les pauvres gens'., et tu les as gracieusement habillés.
RICHARD
Mais ne peux-tu comprendre tout ce que j'ai souffert ce malin, et cesser les railleries?
\MLLIS
Oh: que si, je comprends parfaitement et devine d'avance tout ce qui s'est passé.. .Tes acteurs, qui ce soir auront besoin de leurs forces et de leur voix, se sont ménagés ce matin... Ils ont répété tranquillement, et tes entrailles de père ont tressailli d indignation en entendant surtout un de tes personnages s'écrier d'un air fort peu irrité: Damnation, je sens toutes les fureurs de l'enfer qui m'agitent... ma colère sera terrible!... Ah! ah! ah:., pauvre Richard!.,, débutant dans toute l'acception du mot, attends donc à ce soir, et lu pourras te dire : Ceci est bien, ceci est mal.
niCHARIl.
Non, tout cela est faux; car ce n'est pas contre eux qu'ils m'ont transporté, mais contre moimême; leur froideur calculée m'a fait sauter aux yeux mille endroits faibles que la critique saisira comme autant de portes pour entrer jusqu'au cœur de mon œuvre et la souffler en poussière. Je me suis trouvé petit en face de la grandeur de mon sujet... J'ai trouvé mes vers plats et stupides; mon héros n'est occupé que d'un amour niais et frivole... Tout cela est mauvais, tout cela est mauvais, te dis-je ; je tomberai, je dois tomber; je n'ai pas d'esprit, je n'ai pas de génie.
VILLIS
Mais quel est-il doi-.c ce sujet?
RICHARD
C'est le fils naturel d'une grande et noble dame, abandonné par elle sur le pavé de Londres, livré sans asile et sans nom à ra\enir, qui a grandi avec le sentiment de son malheur, et qui, frappant à toutes les portes des hôtels de l'Angleterre, va, interrogeant tous les écussons armoriés, demandant a chaque signe blasonné une lettre du nom de sa mère qui puisse la lui faire connaître et le placer devant elle, disant : Je suis votre fils, je n'ai pas de pain, donnez-m'en.
WILLIS
Oh!...
RICHARD
Ce rôle m'avait séduit, j'avais cru y jeter à pleines mains l'intérêt que je me sentais au cœur... et je suis resté froid... cela n'émeut pas... Est-ce moi?... est-ce lacieur?... Je lignore... Mais cet linminc, vois-tu, NVillis, cet homme n'a pasl'aii
MAGASIN THEATRAL
de demander sa mère, sa mère, qu'il n"a jamais vue... Que m'a-t-ii donc manqué, mon Dieu, puisque tout cela était dans mon cœur?
Quoi!... c'est toi-même?...
UICUARD.
Que j'ai peint dans cette œuvre que je caressais de tout l'amour que j'ai renfermé en moi jusqu'à ce jour... C'est ma vie entière que je déroulais aux yeux dema ville natale., pour que ma mère, touchée de mes souffrances, vînt me dire : Mon Richard, mon poète, mon fils!
WILLIS
Noble but!
niCUAUD.
Que je n'ai pas atteint; maintenant j'en suis sûr... j'ai échoué en route... Pourquoi le sais-je? Je n'ai donc pas su écrire ce que je sentais ?
WILLÏS.
Et moi, maintenant, je suis sûr du succès... je ne me suis jamais trompé sur toi , et dès à présent je te prédis le triomphe le plus complet.
HICIIARD.
Dieu t'entende! .. mais je n'espère guère...
WILI.IS.
Tu ignores donc quel bruit ton œuvre a déjà fait ? chacun en parle , et toujours avec des éloges...
RICHARD
Qui la tueront d'avance, Wiliis.
WILI.IS.
Qui la consacreront, Richard.
RICHARD
Non, vois-tu, je suis abattu, rien ne pourra me remettre.
WILLIS
Si ce n'est le succès d'aujourd'hui , et je me charge de l'organisation... Nous serons là, voistu? deux cents environs, tous bons enfans de l'université, riant, pleurant, s'enthousiasmant et distribuant de force aux autres, le rire, les pleurs et l'enthousiasme. Ça fait bien, des amis, à une première représentation ; et si lu n'es pas proclamé le premier poète de l'Angleterre, je veux avoir la paume des mains desséchée.
RICUAD.
Bon Wiliis!...
WILUS.
Et tout ça, parce que j'ai confiance, parce que je suis sûr que c'est bien, et que je peux sans crainte aller prévenir mes auxiliaires, et leur dire: Il s'agit d'un chef-d'œuvre, enfans: à nous, jeunes gens, à nous de l'impatroniscr ; qu'il prenne sa place au rang qui lui est propre. El si on nous avoisine de gros Anglais, lourds et épatés, dont le cerveau commercial ne se nourrit que de chiffres cl non de poésie, nous les étourdirons de nos bravos ; c'est une langue que tout le monde comprend, et que nous parlerons haut, je t'en réponds. A ce soir, donc, Richard, à Drury-Lane !. .
RICHARD
Oui, à Drury-Lane; c'est la roche Tarpéienne!
WILLIS
C'est le Capilole, Richard!... à Drury-Lane!
Il sort.
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