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AUTRES DRAMES

LE DECRET DES OTAGES

rédigé par Protot

28 septembre 1911. A la Bibliothèque Nationale. Gomment a été rédigé et adopté par la Commune, le décret des otages, publié à Y Officiel du 6 avril 1871. Nous en causons, Protot et moi. Les procès-verbaux manuscrits des séances de la Commune, déposés à la Bibliothèque de la Ville de Paris, ne donnent qu'un compte rendu très sommaire — inexist^^nt plutôt — de ce qui s'est passé à la séance du 5 avril. Les procès-vérbaux ne sont devenus à peu près exacts que lorsque la Commune eut décidé (i3 avril) de publier le compte rendu de ses séances à V Officiel. Quand la Commune se réunissait en comité secret, ce qui lui arrivait assez souvent, il n'était fait aucun compte rendu. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que l'on ait été si mal renseigné jusqu'ici sur les incidents qui ont conduit au vote du fameux décret.

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Dans la nuit du 4 au 5 avril, la Commune tint deux séances. La première, celle du 4? qui se termina vers onze heures et demie ou minuit. La deuxième, qui s'ouvrit à une heure du matin. Ce fut dans la première de ces deux séances que, pour la première fois, il fut question du décret des otages. Ce décret fut rédigé dans l'intervalle des deux séances. Il fut lu à la Commune, qui l'adopta, dans la deuxième séance, celle du 5. Le décret a été rédigé par Protot.

Le mardi soir 4 avril —

me dit Protot, qui était alors délégué à la Justice —

nous étions en séance depuis une demi-heure — il était dix heures environ — quand Chardon entra. Il était en uniforme de colonel. Membre de la Commune élu par le treizième arrondissement. Chardon avait accompagné les bataillons fédérés qui avaient tenté d'atteindre Versailles par le plateau de Ghâtiilon. Extraordinairement ému, les yeux gros de larmes, Chardon annonça que Duval avait été fusillé, dans la matinée, par l'ordre du général Vinoy. Les détails de l'exécution de Duval et de deux officiers de son état-major, au Petit Bicêtre, avaient été apportés à Chardon par un prisonnier, échappé on ne sait comment. Des cris de colère et de vengeance éclatent. Tout le monde est debout... « Il faut les venger... Il faut, en représailles, fusiller, nous aussi. » Les propositions les plus violentes sont clamées. Rigauit veut qu'on fusille l'archevêque, arrêté la veille, détenu à Mazas... que l'on fusille les curés et les jésuites arrêtés en même temps que lui. « Il faut ouvrir les prisons au peuple, qui fera justice », crie quelqu'un. Le tumulte et la fureur sont au comble...

Je demande la parole. C'est à grand peine que je parviens à obtenir quelque silence. Je représente à la Commune l'énorme responsabilité qu'elle va endosser, si elle ne résiste pas au courant de violences vers lequel on cherche à l'entraîner. « On ne répond pas, dis-je, au massacre par le

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massacre. Nous ne pouvons pas violer le droit des gens. Il faut agir légalement. » La salle est frémissante. « Rastoul me crie: « Alors, si on continue à nous tuer, nous continuerons à ne faire que de la légalité. » Je lui réponds : « On peut être terrible avec ses ennemis en restant justes et humains... Du reste, il n'y a pas dans les prisons que des ennemis de la Commune,- il s'y trouve des gens dénoncés, qui peuvent être des innocents... Ce que nous pouvons faire, c'est prendre une résolution légale, rédiger, discuter et adopter, si nous l'approuvons, une proposition qui institue un mode de représailles, tout en restant dans les limites du droit.»

Mes collègues m'ont écouté presque sans interrompre. Certains m'approuvent franchement. « Protot a trouvé la vraie solution », dit Lefrançais. Delescluze quitte sa place, vient à moi, me donne l'accolade. « Il nous faut, dit Delescluze, charger le citoyen Protot, notre délégué à la Justice, le plus compétent de nous dans les questions de droit, de rédiger un projet de décret, qu'il nous soumettra à la prochaine séance. Afin d'en terminer sans retard, je propose de clore notre séance et de fixer la prochaine à une heure du matin. Le citoyen Protot aura le temps de rédiger son projet. Nous nous en remettons entièrement à lui... » La séance est levée au milieu d'une extrême agitation...

Sur la place de l'Hôtel-de- Ville, je suis rejoint par des amis qui attendaient la fin de la séance. Bricon, Fontaine, Dessesquelle. (i) Je les mets rapidement au courant. Tous quatre, nous nous dirigeons vers les Halles, j)our nous y réconforter. Chemin faisant, je songeais à mon décret. Quand nous entrâmes au restaurant du Père Tranquille, la rédaction était tout entière dans mon cerveau. Pendant que mes amis prenaient leur repas, je transcrivis le décret, tel qu'il parut le lendemain à V Officiel. Le manuscrit était sans une rature. Nous regagnâmes l'Hôtel de Ville. Dès mon entrée en séance, je remis mon projet de décret au président. Il était environ

(i) Bricon, Dessesquelle, attachés à la délégation à la Justice. Fontaine, qui devait être nommé (12 avril) directeur des Domaines.

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deux heures du matin. Le président en donna lecture à l'assemblée, très nombreuse, très calme. Le projet fut adopté à l'unanimité. Les procès-verbaux de la Commune, qui sont à Carnavalet, font erreur, quand ils disent que le projet fut déposé par Delescluze. Ils commettent une autre erreur en disant que Chardon lut une lettre annonçant la mort de Duval. Chardon parla. Il ne lut aucune lettre. Il parla, tout en pleurs, et c'était un spectacle poignant que ce colosse, en uniforme de colonel, l'écharpe rouge barrant le large torse, pleurant comme un enfant, pendant, qu'à travers ses sanglots, il nous disait la mort de l'un des plus héroïques soldats de notre révolution.

Voilà comment fut rédigé, et voté, le décret des otages. Versailles fut tenu en respect jusqu'au milieu de mai par la menace du talion. Il ne recommença ses assassinats que lorsque la trahison de la minorité de la Commune lui eut ouvert les portes de Paris. A la séance du 17 mai, Urbain, poussé par Montant, agent de Versailles, réclama l'exécution de dix otages dans les vingt-quatre heures. Je combattis la proposition Urbain et la fis repousser. Rigault s'apaisa lorsque je lui eus fait remarquer que nous n'avions pas un seul prisonnier que M. Thiers désirât sauver...

les procès-ver h aux

Voici maintenant l'extrait des procès-verbaux manuscrits de la Commune, séance du 5 avril ;

Le citoyen Chardon lit une lettre, pour annoncer que le citoyen Duval, général de la Commune, a été fusillé par les Versaillais.

Le citoyen Delescluze dépose sur le bureau la proposition suivante :

(Ici le texte du décret des otages)

Le citoyen Delescluze ayant demandé l'urgence, la Commune adopte sans discussion le décret à l'unanimité.

LE DECRET DES OTAGES

A peine dix lignes, c'est tout ce que disent les procèsverbaux sur les deux importantes séances de la nuit du 4 au 5 avril.

Pas un mot de Protot, qui rédigea le décret.

On s'explique que Lissagaray, dans son Histoire de la Commune de i8yi, édition Dentu, page 199, ait écrit ; « Le 5, Delescluze déposa un projet, et à l'unanimité, on décréta que tout prévenu de complicité avec Versailles, etc.. ». Lissagaray a consulté les procèsverbaux, qui l'ont induit en erreur.

LA MORT DE DELESCLUZE

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LA MORT DE DELESGLUZE

J'ai raconté (Cahier VII, pages 97 et suivantes), comment Delescluze, dans l'après-midi du jeudi 25 mai, fut arrêté, à la porte de Vincennes, par les fédérés, qui l'injurièrent et le conduisirent, entre des gardes, baïonnette au fusil, dans un débit de la place de la Nation. De retour à la mairie du onzième arrondissement, Delescluze, accablé de douleur et de honte, alla se faire tuer à la barricade du Ghâteau-d'Eau.

Après avoir lu notre récit, le citoyen Louis Pindy, ancien membre de la Commune, élu par le troisième arrondissement, gouverneur militaire de l'Hôtel de Ville, aujourd'hui essayeur-juré fédéral à La Ghaux-de-Fonds (Suisse)j a adressé aux Cahiers de la Quinzaine la fort intéressante lettre suivante, précieux document auquel nous sommes heureux de donner place ici :

La Chaux-de-Fonds, le 'j juin 1910.

Monsieur le Directeur des Cahiers de la Quinzaine,

Paris.

Monsieur, Je viens de lire le septième Cahier rouge du citoyen Maxime Vuillaume, et comme je ne suis pas entièrement

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d'accord avec la version qu'il tiendrait d'Arnold, relativement aux faits qui ont précédé, et peut-être amené la mort de Delescluze, je tiens à vous apporter, en vous laissant la liberté de le publier si vous le jugez utile, le témoignage, on ne peut plus succinct, d'un acteur, en tous cas d'un témoin, de ces faits.

Quinze à vingt membres de la Commune étaient réunis dans la pièce servant de bureau à Delescluze, lorsque j'y pénétrai avec Tlieisz, qui était venu me chercher. Avant d'entrer, il me montra un monsieur qu'il me dit être le secrétaire de Washburne.

La discussion entre nos collègues avait été assez longue ; elle aboutissait, lors de mon arrivée, à la résolution de nommer des délégués qui, sous la protection des États-Unis, se rendraient près du commandant du 4* corps d'armée prussien, qui se trouvait au delà de Vincennes, et lui demanderaient d'intervenir auprès du Gouvernement de Versailles pour obtenir la cessation des massacres dans Paris.

De notre côté, nous promettions de faire cesser le feu, et nous nous engagions à nous livrer sans autres conditions à la merci des Versaillais.

Espoir puéril, enfantin si l'on veut, et, certes, notre confiance au succès de cette démarche était bien limitée, mais nous ne pouvions faire plus que de nous sacrifier nousmêmes pour tâcher de sauver un plus grand nombre de victimes.

Je ne puis dire si Vaillant et Vermorel faisaient partie de la délégation, ainsi que l'écrit Vuillaume, d'après Arnold ; mais, au moment de partir, Delescluze demanda à être remplacé comme délégué à la Guerre, et il me proposa d'accepter cette fonction ; je me récriai énergiquement, avançant que d'autres étaient mieux qualifiés que moi pour endosser une pareille responsabilité.

Je proposai Eudes, qui me répondit par une énorme grossièreté, et, finalement, Delescluze signa ma nomination, approuvée, ou du moins non combattue par nos collègues présents.

N'ayant pas été à la porte de Vincennes, je laisse, à ceux

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qui en ont parlé, la responsabilité de leurs dires, mais voici comment les choses se sont passées au retour :

Delescluze, profondément accablé par l'outrage qu'il venait de subir, courbait tristement sa pauvre tête blanche, répétant avec amertume : « Ils m'ont traité de lâche ! »

Comme j'insistais, afin d'avoir des détails sur les motifs avancés par les gardes nationaux de la porte de Vincennes pour expliquer leur obstruction, Delescluze me dit textuellement : ce Ils m'ont demandé un laîssez-passer de vous... — De moi ? Mais à quel titre ? — Parce que je leur ai dit que ç'ous me remplaciez à la Guerre...»

En même temps, et je m'étonne qu'Arnold ne s'en soit pas souvenu, il répétait lui-même à d'autres membres, mes collègues, qui s'informaient ; « Ils ont exigé un ordre de Pindy. »

Alors, profondément impressionné par le spectacle de la douleur de notre vénérable* doyen, et furieux contre la criminelle sottise de ceux qui l'avaient mis dans cet état, je m'écriai : « Je vais vous accompagner, Delescluze, et, puisqu'ils veulent un ordre de moi, je le leur signerai, s'il le faut, de la pointe de mon sabre... (fanfaronnade peut-être, mais j'avais 3o ans, et du sang vif dans les veines). Nommez Parent (i) à ma place ; je vais prendre des mesures poui vous faire livrer passage. »

Je sortis donc, et, appelant Malroux, (2) je lui commandai de former une escorte de 3o cavaliers. Plusieurs de ceux-ci dormaient à côté de leurs chevaux, sur le trottoir, en face de la mairie.

Tout me porte à croire que c'est en ces moments que Delescluze écrivit la lettre d'adieu à sa sœur.

Quand je revins, il se leva, l'air résigné, remit son pouvoir à Parent, et, à la porte de la mairie, monta dans le fiacre où l'attendait le secrétaire de Washburne.

(i) Parent était mon chef d'état-major à l'Hôtel de Ville (Note de Pindy).

(2) Malroux (lieutenant-colonel), directeur de la cavalerie à la Guerre (16 mai).

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Les cavaliers, placés sur deux rangs, allaient entourer la voiture; j'étais à cheval, prêt à donner le signal du départ, lorsque. Arnold, oui, Arnold, très empressé, me notifia que ma présence là-haut était réclamée par Parent, comme urgente. Comme je refusais de croire à la nécessité d'ajourner notre départ, il en fit juge Delescluze, qui me dit, en sortant de la voiture : ce Oui, restez, nous n'avons rien à faire là-bas, je n'y vais pas non plus. » Il me tendit la main, ainsi qu'à Arnold, et tourna l'angle de la mairie et du boulevard Voltaire.

Je ne me doutais pas qu'il allait chercher la mort.

Quelques minutes plus tard, Theisz et Vermorel, armés chacun d'un fusil, m'ayant aperçu, vinrent me demander pourquoi je n'étais pas sur la route de Vincennes, je leur répondis rapidement que Delescluze avait renoncé à l'affaire et qu'il m'avait quitté devant la mairie.

Ils se mirent à sa recherche, le virent mourir, et l'on ramena Vermorel blessé.

Si, comme je l'espère, je parviens à publier mes Souvenirs, ils renfermeront plus de détails ayant trait aux faits cidessus, et à d'autres qui se produisirent en cette même journée du 25 mai. Mon désir, en vous écrivant, n'a été que d'apporter un peu de lumière sur les derniers moments de notre cher martyr Delescluze.

Recevez, Monsieur le Directeur, les salutations empressées d'un vieux communard,

Louis Pindy, essayeur juré.

La lettre de Pindy apporte une curieuse contribution à l'histoire des derniers jours de la Commune, en particulier à celle de la démarche tentée pour entrer en relations avec le commandant du 4® corps allemand. Pindy ne dit pas le nom du « monsieur que lui montra Theisz, et que ce dernier lui dit être le secrétaire de Washburne ». Cet intermédiaire de la dernière heure

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était-il, comme je l'ai supposé, (i) M. Mac-Kean, qui fut l'un des secrétaires de l'ambassadeur américain? Il serait difficile de l'affirmer. M. Washburne avait plusieurs secrétaires. Lefrançais, dans ses Souvenirs d'un Révolutionnaire (page 56o), dit : « M. Arthur Reeves, secrétaire de l'ambassadeur des États-Unis, a offert à notre collègue Arnold sa médiation auprès des Allemands, à l'effet d'obtenir que ceux-ci s'interposent entre la Commune et Versailles. » J'ai déjà dit qu'Arnold, interrogé par moi, n'avait pu se souvenir du nom de l'intermédiaire.

(I) Mes Cahiers rouges, IV, page 40, et VII, pag-e loi.

LE MUR

LE MUR

14 janvier 191 1. Readez-vous a été pris, rue du Repos, chez Monsieur F., qui fut, pendant de longues années, à la tête d'une des grosses maisons de construction de monuments funéraires. Monsieur F. était là en 1871. Il a été témoin. Il a vu ensevelir, au pied du Mur, les fusillés du dimanche. Les 147 infortunés passés par les armes là-haut, sur le tertre fameux. Un correspondant, dont j'ai trouvé la lettre parmi toutes celles qui me furent adressées, après la publication des Cahiers rouges, a bien voulu me présenter à Monsieur F. Tous trois, nous gravissons la rude côte qui conduit au Mur. Chemin faisant. Monsieur F., un vert vieillard, dont nous avons peine à suivre les enjambées rapides, nous nomme les tombes célèbres, celles qu'il a construites, ou réparées, dans sa longue existence de maître marbrier. Nous voici sur la hauteur, où les tombeaux tout neufs se pressent. Cette partie élevée de la nécropole était déserte en 1871. De place en place s'ouvraient là des trous béants, ouvertures de carrières abandonnées. Du côté est, derrière le tertre qui fait face au Mur,

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de grandes fosses avaient été creusées pour les morts des combats du Siège. Fosses garnies intérieurement de goudron, une épidémie de variole sévissant, en décembre et janvier, sur la population... Le Mur. Nous descendons, tous trois, dans la tranchée dont il forme le fond, comme le rideau de pierre de la scène tragique.

Oui,

nous dit Monsieur F.

Ils sont là... Là où je frappe —

le vieillard frappait du pied la terre durcie — à deux mètres de profondeur... C'est là qu'ils ont été inhumés. Et, comme pour les morts de Buzenval, on a noyé de goudron les cadavres... C'est le lundi matin qu'on est venu me chercher chez moi, rue du Repos, où j'habitais déjà, dans la même maison qu'aujourd'hui... Je causais avec un ami, quand l'employé de la Conservation arriva...' Il me dit qu'on allait mettre en terre des hommes fusillés la veille. Je me disposais à sortir, quand mon ami manifesta le désir de m'accompagner. Il me suivit. Nous montons, l'ami, muet, à mon côté... « Vous savez, lui dis-je, pour voir cela, il faut avoir le cœur solide »... Les morts. Il y en a des tas sur le tertre. Les uns, étendus sur le dos, les bras en croix. Tous les pieds nus. D'autres repliés, convulsés. Du sang sur les visages, sur le linge. Des poitrines toutes rouges. Et les yeux... les yeux... ouverts... Je me retourne. L'ami s'éloignait. Je le vois qui s'appuie, vacillant, à un camion, arrêté là. Il est livide...

Des soldats sont restés. L'un d'eux me raconte qu'on a, la veille, fouillé les morts. Sur l'un d'eux, on a trouvé une lettre. Une feuille où sont tracées, au crayon, quelques lignes. Le soldat me tend la feuille, et je lis. Je n'ai pas oublié... « Ma chère femme, avait écrit le malheureux, je t'écris de la prison de Mazas. Je ne voulais pas servir la Commune, mais j'ai été forcé. Nous avons voulu nous

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échapper par la porte de Romainville. Les Prussiens nous ont arrêtés, et ils nous ont remis aux gendarmes, qui nous ont conduits à Mazas... » Par l'adresse, je vis que le fusillé était un instituteur, je ne me rappelle plus de quel département. Marne, Seine-et-Marne ?

Quelques incidents de la fusillade de la veille, qui m'ont été racontés ce jour-là... D'abord, ils ont tous été fusillés sur le tertre. Pas au Mur. De ce temps-là, la route que vous voyez, qui longe le mur d'enceinte à peu de distance, n'existait pas. Le tertre, troué de puits et de galeries, se prolongeait, en pente douce, jusqu'au Mur. La tranchée était beaucoup plus profonde. Ce sont eux qui l'ont comblée, avec la terre qu'on y a apportée pour les recouvrir. La fosse creusée, on les y a descendus un à un, de la hauteur où ils avaient été fusillés (i) et où ils étaient couchés depuis la veille... J'en .ai compté i45. Des gardes nationaux, des gens en jaquette ou en blouse.

Encore une chose qu'on m'a racontée. Pendant qu'on les fusillait, un d'eux se mit à courir. Un trou de carrière s'ouvrait devant lui. Il s'y précipite. Un soldat le poursuit, le rejoint au moment où il disparaît, abaisse son arme, et fait feu... Puis il retire le mort... J'ai vu le cadavre, à l'embouchure du trou...

Monsieur F. s'était tu. Je lui posai une question.

— Alors, les cent quarante-sept — ou cent quarante» cinq — sont tous là au pied du Mur... Un conservateur, M. Leprestre, m'avait dit, il y a une douzaine d'années, que, lui aussi, avait fait ensevelir des morts. Mais que ces morts, il les avait fait porter aux fosses creusées derrière le tertre. (2)

— Gela se peut, répondit monsieur F. Il a été

(i) Voir Monde Illustré du 27 juin 187 1, une petite gravure représentant la descente des cadavres qui vont être ensevelis au Mur. (2) Mes Cahiers rouges, VII, 106.

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enterré ici, pendant ces Jours de la Commune, bien du monde. Les cadavres qu'on ramassait dans le quartier. Ceux qui ont été fusillés à la Roquette... Oui, il en a été enseveli, et beaucoup, dans les fosses communes, (i) Mais les i45, ils sont là. Là où je suis.

Et, de sa canne, monsieur F. frappait encore sur le sol.

— J'ai vu le Mur peu de temps après la Commune, dit à son tour monsieur G., le correspondant qui m'avait présenté au vieil entrepreneur. On y lisait encore des inscriptions. L'une d'elles : Charles, mort pour la Commune I

Boulevard de Ménilmontant. Nous avons quitté la nécropole.

— Ici, nous dit le vieillard, c'était un spectacle horrible... Tout le long de ce mur, le mur d'enceinte du cimetière, on avait fusillé... Et, tout le long, pendant deux jours, on marcha sur des cervelles humaines... On avait relevé les cadavres. Mais on avait laissé ces épouvantables témoins... Le mardi, je rencontrai le général Levassor, que je connaissais depuis quelques années... ce On ne pouvait pas arrêter le soldat, me dit le général. Il tirait sur tout le monde. Sur le premier passant comme sur l'insurgé. »... Je vous ai tout dit de ce que je sais sur le Père-Lachaise. Tout ce que j'ai vu, et dont, à mes soixante-quinze ans sonnés, je me souviens comme d'hier...

(i) Le 2 novembre i8;ji (jour des Morts), la foule s'arrêtait au Père-Lachaise, devant un tertre où ont été enterrés 286 fédérés, fusillés en cet endroit, et un peu plus loin, près du Mur, devant une fosse qui renferme 700 à 800 de ces malheureux (Liberté du 3 novembre 1871).

LE GRAVEUR GUGINOTTÀ

LE GRAVEUR GUGINOTTA

19 10. Nous causons, avec un ami, Henri Saffrey, des cours martiales, autres que les grands abattoirs — Lobau, le Luxembourg, le Parc Monceau... Ces cours martiales, moins célèbires, ont vu cependant de terribles scènes. Partout où l'on se battait, les tribunaux de sang s'installaient. A la Roquette, à l'École Militaire, au boulevard des Fourneaux, au collège RoUin, au collège Ghaptal, au Collège de France, aux Affaires Étrangères, dans les mairies. Il n'est pas d'édifice dont les murs n'aient été écorchés par les balles des exécuteurs... Et nous supputons, Safîrey et moi, comme nous l'avons déjà fait bien des fois, le nombre des fusillés. De partout, il est sorti des cadavres... Où sont-ils? En saura-t-on jamais le nombre ?

— Ghaptal...

dit Saffrey.

Mon père a souvent raconté devant moi une sinistre histoire. Quelqu'un qui a été conduit à Ghaptal, et dont nul depuis n'eut jamais de nouvelles.

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Le graveur Cucinotta. (i) Un de ses amis. Mon père demeurait alors rue de Rome. Graveur lui aussi, il connaissait Cucinotta. Il fut de ceux qui firent toutes les démarches pour le retrouver. Le graveur ne reparut pas. On ne put jamais retrouver sa trace. Et il fallut se résoudre à croire que l'infortuné avait péri, victime, victime innocente, de l'abominable cour martiale.

Saro Cucinotta, d'origine napolitaine, était, depuis une dizaine d'années, installé à Paris, quand la guerre éclata. Il avait son atelier, 69, rue de Rome, tout près du collège Chaptal, encore en construction, et du boulevard des Batignolles. Graveur de talent, Cucinotta avait donné, à V Artiste, à l'éditeur Gadart, de très belles œuvres. La Femme couchée, d'après Jules Lefebvre. La Femme au Poignard, Mademoiselle Phryné, d'après Maréchal. Des portraits : Arsène Houssaye, Théophile Gautier, Henri Regnault, etc. Plusieurs de ses gravures ne furent publiées qu'après sa disparition. On les retrouvera en feuilletant YArtiste.

La guerre venue, Cucinotta, qui avait fait de la France sa patrie d'élection, se fit inscrire à la Société Internationale de secours aux blessés. Pendant tout le siège, il fit son devoir dans les combats sous Paris, à Champigny, à Buzenval. A la paix, il rej^rit le burin, se souciant peu de la Commune.

Le mardi aS mai, dans la matinée, Cucinotta était chez lui, assis devant sa planche commencée, quand l'armée de Versailles occupa le boulevard des Batignolles. Une barricade fermait l'entrée de la rue de Rome. Elle résistait encore. Parmi les combattants, un fédéré, concierge ou habitant de la maison occupée par le graveur. Le fédéré vient d'être blessé. 11 gît derrière la barricade. Sa femme, avertie, tremblante de voir achever le malheureux quand les troupes auront fait fuir les derniers combattants, monte à la hâte prévenir le graveur. Peut-être a-t-on encore le temps

(i) Arsène Houssaye a publié, dans VArtiste, de décembre 1871, un récit de la mort de Cucinotta.

LE GRAVEUR GUCINOTTA

de relever le blessé, de le mettre à l'abri. Cucinotta ne peut-il pas secourir l'infortuné, comme il a secouru les blessés du Siège...

Le graveur n'hésite pas un instant. 11 passe à son bras gauche le brassard blanc à croix rouge du Siège, qui doit — il le croit du moins — lui assurer l'immunité, coiffe sa casquette d'ambulancier, et descend. On le voit courir vers la barricade... Il l'atteint à l'instant même où les Versaillais escaladent les pavés... La troupe fait irruption dans la rue de Rome... A partir de ce moment, personne n'a jamais plus entendu parler de Cucinotta. Tout ce qu'on a pu savoir par un témoin, c'est que les soldats s'étaient précipités sur l'artiste. On l'avait vu se débattre. Il avait été conduit au collège Ghaptal. Ensuite, plus rien. Jamais rien... Cucinotta n'est pas sorti du collège Ghaptal, où l'on fusillait dès que le boulevard fut occupé. Ou, s'il en est sorti, c'est pour être conduit à quelque autre endroit, d'où il n'est pas sorti non plus... Au Parc Monceau... C'était là qu'était déversé le trop-plein de Ghaptal. Tué à Ghaptal, tué à Monceau, Cucinotta n'a jamais reparu.

Les amis de Cucinotta, le graveur Alfred Taiée, l'éditeur Cadart, firent mille démarches. L'ambassade d'Italie ouvrit une enquête. Les témoignages recueillis s'arrêtent à l'instant où le malheureux artiste est arrêté, pendant qu'il tente de relever le blessé. Cucinotta était d'un naturel emporté, bien que d'une extrême douceur de caractère. Dans ses instants d'emportement, lui revenait aux lèvres le parler napolitain, mélangé à quelques mots de français. Lès étrangers, polonais ou italiens, étaient, vous le savez, tous signalés comme partisans de la Commune. Cucinotta relevait un blessé fédéré... C'était assez... Saisi, il fut poussé, avec d'autres, vers le tribunal — quel tribunal ! — et vers le mur de mort.

Ghaptal — me disait encore Saffrey — il s'y passa des choses effroyables. Vous voyez d'ici la grille, toute proche, qui longe le chemin de fer de l'Ouest. On entassait là les cadavres et on les précipitait sur la

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voie par dessus la grille. En bas, les cadavres étaient relevés, entassés sur des wagons découverts, et transportés hors Paris, où ils étaient inhumés dans d'immenses fosses. Ceux qui n'étaient pas basculés par dessus la grille, on les enterrait aux alentours. Nombre de fusillés de Ghaptal furent ensevelis dans la propriété que possédait alors, au bas de la rue de Rome, M. Riant, qui fut conseiller municipal. Sur l'emplacement de cette propriété a été édifié un lycée de jeunes filles, le lycée Racine...

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