‹ Deux drames, 1871Chapitre 17 sur 31 · LE CHATELET · texte numérisé non relu

LE CHATELET

Moreau et la personne qui l'accompagne — se dirige vers l'Hôtel de Ville, enveloppé de fumée et de flammes. Moreau est silencieux. La caserne Lobau. La foule amassée devant la porte. Des clameurs. On n'entre pas dans la caserne. On prend par le quai, et on arrive au Ghâtelet. Des soldats partout. Partout une foule hurlante. Une grande salle, dans le théâtre. Devant une table, quatre officiers. C'est à peine si les deux prisonniers attendent quelques minutes. On les interroge. « Vous êtes monsieur Edouard Moreau, de la Commune? — Non, du Comité Central. — C'est la même chose. » Des mots à l'oreille, entre juges. Puis, à la personne qui ne quitte pas Moreau : « — Encore une fille d'Eve ! Allons, passez. » C'est tout. Tous les deux sont poussés vers la sortie. Moreau allume une cigarette, sans mot dire. Un officier, un colonel, s'approche. Il s'adresse à la personne qui se tient près de Moreau : « Que faites-vous ici ? Allons, sortez. » Et, la poussant brusquement ; « Sortez. — Mais, colonel, je suis avec monsieur, qui vient de passer devant les juges... Monsieur a une femme, un enfant... Il veut me dire ses dernières volontés. Il faut que je reste... » Mais, non. Le colonel commande durement : « Sortez. »

la caserne Lobau

— Je ne sais comment — me disait ce témoin de la dernière heure d'Edouard Moreau — je me suis retrouvée sur la place, au pied de la façade du théâtre. Autour de moi, des gens criaient « à mort ! » menaçant du poing les prisonniers, parqués, comme des bêtes fauves, dans

Edouard Moreau

la galerie couverte du premier étage. Dans le vestibule du rez-de-chaussée, des officiers causent et rient. Je lève les yeux. Monsieur Moreau est accoudé au balcon. 11 m'a certainement reconnue depuis quelques instants, car, dès que je l'aperçois, je remarque qu'il a les yeux fixés sur moi. Il se lève, me fait un signe... Je le regarde toujours. Une bousculade me rejette en arrière. Fendant la foule, une file d'hommes qu'on emmène, entourés de soldats. « — Où vont-ils? demandai-je à une femme, près de moi. — A Lobau. On va les fusiller. » Je regarde... Je ne vois plus monsieur Moreau... Je restai là longtemps... Une dernière fois, n'allàis-je pas le voir, quand il passerait, dans la file des condamnés... J'attendis... Rien... Je me sentais défaillir... Je courus vers la porte de la caserne Lobau... Je n'entendis que l'affreuse fusillade... Je ne sais plus rien... Personne n'a plus rien su... Pendant des mois, je me suis dit que, peut-être, il avait pu s'échapper de cet enfer... qu'il était caché quelque part... qu'il était retourné à Londres... qu'il embrassait peut-être, au moment où je songeais, cet enfant qu'il chérissait par dessus tout... J'écrivis partout... A M. Bonvalet, le maire du troisième arrondissement, qui l'estimait beaucoup... On me fit espérer longtemps... Mais il fallut bien abandonner tout espoir... Où a-t-il été déposé, après l'affreuse mort?... Oh! l'horrible destin...

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