GUSTAVE CHAUDEY
SAINTE-PELAGIE
dans la prison
1898. Je veux revoir Sainte-Pélagie avant que les démolisseurs y aient porté la pioche... Sainte-Pélagie. Chaudey. La matinée du mercredi 24 mai 1871, où, au café d'Harcourt, Raoul Rigault, tout près d'être tué, (i) m'apprend que, la nuit précédente, il a fait fusiller le rédacteur du Siècle, l'ancien adjoint de Jules Ferry au 22 janvier... La prison est déserte. Avec deux amis d'autrefois, G., qui m'a guidé, pas à pas, sur le chemin des otages de la rue Haxo, et B., nous irons. B. était, sous la Commune, surveillant de la prison. Il a assisté à l'exécution. C'est lui qui, dans le chemin de ronde, tenait la lanterne, en tête du cortège de mort.
10 novembre. B., G., et moi. La grande porte de
(i) Mes Cahiers rouges. Cahier IV, page aS. l5
Gustave Chaudey
Sainte-Pélagie, qui donne rue de la Clef, celle que nous avons si souvent franchie, du temps de l'Empire, est ouverte. Un gardien, seul. Je présente l'autorisation que je suis allé prendre, quelques jours auparavant, à la Préfecture de police.
RÉPUBLIQUE FRAÎÎÇAISE
Préfectn7ede Police P^^^^' ^^ ^ novembre 1898.
Cabinet du Préfet
Le Directeur de Sainte-Pélagie est autorisé à introduire dans cet établissement, le jour où il s'y présentera pour le visiter, M. Maxime Vuillaume, accompagné de deux personnes, et à lui procurer toutes les facilités désirables et tous les renseignements utiles.
Pour le Préfet de Police,
Le Chef du Cabinet.
En marge du permis, cette note, qui fixe la date de notre visite : « Visité le 10 novembre avec G. et B. »
Un perron de neuf marches. L'antichambre du greffe. C'est là qu'autrefois, avant le Quatre-Septembre, trônait Méchin. Le gardien-chef Méchin. Le père Méchin, qui ressemble étonnamment à l'Empereur. Méchin est très fier de cette ressemblance auguste. Il est comme le ménechme impérial. Bien sanglé dans sa tunique bleuâtre, usée, râpée, limée par les coups de brosse, mais d'une propreté méticuleuse, les boutons de métal reluisant comme des miroirs, moustaches grises cirées et l'impériale effilée, Méchin a tout l'aspect d'un heureux gardien-chef. D'habitude, il est assis sur un tabouret de paille, muet, le buste droit, les deux larges pattes appuyées sur les cuisses. Quand un visiteur
SAINTE-PELAGIE
frappe à l'huis, Méchin se lève, va tirer le verrou, entr'ouvre le lourd battant. On passe. Et Méchin n'oublie jamais d'esquisser le salut militaire, tout en faisant bruyamment sonner ses clefs. Gill a fait de Méchin une jolie charge, qu'on retrouvera en feuilletant ÏÉclipse. (i)
Méchin n'eut peut-être, dans sa longue carrière de gardien-chef de Sainte-Pélagie, qu'un jour de terreur. Le 4 septembre. Le pavillon de la Presse est, ce jourlà, tout en rumeur. Rochefort, Olivier Pain, Paschal Grousset, J.-B. Clément, Vermorel, Charles Da Costa, d'autres, ont entendu les cris de triomphe. Une forte colonne de hardis gaillards occupe les abords de la prison. Le perron est envahi. C'est la Révolution! Méchin est perplexe. Doit-il céder? Doit-il résister? Ah ! il ue lui sert plus de rien, à ce brave Méchin, de ressembler à l'Empereur... L'Empereur, il n'y en a plus. Méchin ne ressemble plus qu'à Badinguet.
La porte de Pélagie — nous disions Pélagie, comme boulevard Michel — livre passage au flot des envahisseurs... Vive la République!... Les prisonniers sont là. On s'interpelle. On s'embrasse... Un grand diable à la chevelure noire bouclée, un colosse aux larges épaules, ceinture rouge autour de la taille, débouche en trombe. Il empoigne Méchin par le collet — le collet de sa belle tunique bleue — lui fait faire demi-tour, le contraint à plier l'échiné, et, d'une voix rugissante :
— A genoux, Méchin... A genoux. L'heure est venue de payer tous tes crimes...
Et le colosse, d'un geste de mélodrame, brandit, sur
(i) VÉclipse, n» du 29 mai 1870.
Gustave Ghaudey
la tête de Méchin angoissé, une hache, une vraie hache, dont le tranchant luit comme l'éclair.
— Méchin, ta dernière heure est venue... La Révolution est triomphante... Elle te donne deux minutes pour faire tes dernières réflexions.
— Ah! pardon, pardon, monsieur Pilotell...
Le colosse à la chevelure bouclée, c'est ce grand farceur de Pilotell.
— Allons, Méchin, la République te fait grâce. Mais Méchin n'a pas goûté la farce. 11 a eu tout de
même une fière peur.
la porte
Nous causons. Nous causons. Tout en parcourant la prison, absolument vide. Ici, l'ateher de travail des détenus de droit commun. Les établis encore alignés. Le sol jonché d'outils, de courroies, de paille. Là, la chapelle. Sur l'autel, un vieux chandelier, oublié, poussiéreux, verdegrisé. A droite et à gauche, au sortir de la chapelle, deux allées, closes de fortes grilles. L'allée de gauche donne accès au chemin de ronde, au mur lugubre qui vit tomber Ghaudey. L'allée de droite, profonde, bordée, à son extrémité, d'un pavillon bas. Le logement du concierge. C'est dans ce pavillon que, d'après la légende, venait parfois s'isoler Madame Roland, dans le terrible été de 93. Accrochée au mur noir et ridé, une cage, où s'ébattent et gazouillent des oiseaux. Au fond de l'allée, où l'herbe pousse à travers les gros pavés, une porte, qui donne rue du Puits-del'Hermite. C'est par cette porte que furent introduits, dans la nuit du mardi 23 mai, les exécuteurs.
Je regarde B. Il comprend mon interrogation muette.
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— Oui, c'est par là qu'ils sont entrés... Des hommes du 248^
Le 248®... mon bataillon du Siège, commandé par Longuet... Quand Longuet fut envoyé à la Commune par les électeurs du seizième arrondissement, il fut remplacé à la tête du bataillon par Henri Régère, fils de Th. Régère, membre de la Commune du cinquième, l'arrondissement de Pélagie.
Et je songe... Régère. Rigault. Le 248^. Si, vraiment, comme l'affirme Dacosta, (i) Rigault était porteur d'un ordre, émanant du Comité de Salut public, enjoignant à Régère « de s'entendre avec le citoyen procureur de la Commune pour l'exécution des otages dans son arrondissement », le choix, pour l'exécution, du 248% semble explicable. Régère, ayant près de lui son fils, a fait part à ce dernier de l'ordre du Comité de Salut Public, lui a demandé l'aide de son bataillon...
Mais, pour que cette supposition fût plausible, il serait, tout d'abord, indispensable de savoir si l'ordre du Comité de Salut public, dont parle Dacosta, a existé. Où est cet ordre? Qui l'a vu? Dacosta semble le citer de mémoire. Il ne donne pas les signataires. Je n'ai retrouvé l'ordre nulle part. Mystère... Ce n'est pas le seul de cette soirée sanglante...
— Alors ? c'est par cette porte qu'ils sont entrés ?
— Oui. Et c'est aussi par là qu'après la fusillade, les cadavres — Chaudey et trois gendarmes exécutés après lui — ont été, sur des voitures à bras, transportés à la Pitié.
Nous retournons vers l'entrée de la prison, au greffe
(i) Da Costa. La Commune vécue. Tome II, page 104.
Gustaçe Chaude)^
où fut interrogé Ghaudey. Et, tout en marchant, je songe encore au 248^, à Régère, au fils chef de bataillon, à Rigault... Non, Régère ne peut avoir été mêlé au drame. Je l'ai connu. C'était un doux. Son fils Henri, non plus, n'était pas un sanguinaire. Je le revois, en uniforme de brigadier de dragons, arriver, échappé de Sedan, à notre brasserie de la rue Saint -Séverin, au bras de son père, déjà des nôtres. Longuet le choisit, quelques jours après, comme capitaine adjudant-major... Non, encore une fois, il n'y a là qu'une coïncidence. Ni l'un ni l'autre des deux Régère n'a été complice de Rigault. Le 248^ était du quartier. Il était de garde à proximité. Une dizaine d'hommes ont été réquisitionnés. Ils sont venus. Ils ont fait la sinistre besogne.
le prisonnier
A droite de l'entrée de la prison, le greffe. C'est dans ce greffe, une salle aux quatre murs jadis blanchis à la chaux, aujourd'hui noirs, éraillés, déchirés par l'arrachement brusque des rayons sur lesquels ont si longtemps dormi les dossiers, que fut interrogé Chaudey, avant de marcher à la mort.
— J'étais seul en bas — nous dit B. — quand Rigault se présenta à la prison, le mardi, vers onze heures. Les autres, le greffier Benn, le sous-greffier Clément, Préau de Vedel, étaient chez le directeur, Augustin Ranvier, le frère du membre de la Commune. Rigault, en costume de colonel, sabre à garde d'acier, revolver passé dans la ceinture rouge, (i) Avec lui, son secrétaire, en civil.
. (1) C'est revêtu du même costume que je rencontrai Rigault, le lendemain mercredi. (Mes Cahiers rouges, IV, 23)