‹ Deux drames, 1871Chapitre 3 sur 31 · SAINTE-PÉLAGIE · texte numérisé non relu

SAINTE-PÉLAGIE

André Slom. Je ne connaissais pas Slom. C'est Rigault qui le nomma. Sans s'arrêter, Rigault entre au greffe. Benn, averti, était descendu. Rigault prend le registre d'écrou. Il feuillette fébrilement les pages. A ce moment, survient un troisième visiteur, en uniforme de fédéré, l'écharpe rouge en sautoir. Un commissaire attaché à la Préfecture, Clermont. Le greffe, vide tout à l'heure, est plein de monde. Rigault, toujours nerveux, se lève, fait quelques pas, et brusquement, s'adressant à Benn : « Qu'on aille me chercher Ghaudey. » C'est moi qui y allai...

— Où était la chambre de Ghaudey ?

Nous montons, B., G. et moi, l'escalier du pavillon de la Presse. Ghaudey était au second étage. La chambre au-dessus de l'appartement du directeur. Celle qui, au Quatre-Septembre, était occupée par Rochefort. Une chambre carrelée. Face à la porte, contre la paroi, un lit de fer. A gauche, une cheminée en marbre gris. Appuyé à cette cheminée, je revois Rochefort, le Rochefort de l'Empire, grand, maigre, pâle, ne laissant pas soupçonner un instant qu'il serait un jour, octogénaire, le solide vieillard d'aujourd'hui. Près de lui, jouant avec des lézards verts, un bambin en costume de velours noir. Son jeune fils Octave... Mais laissons cela. Entre les deux fenêtres, une table. De ces fenêtres, on a vue sur la cour de la Pitié. Dans cette cour, à l'heure où nous sommes, sont des voitures à bras, des brancards d'hôpital. C'est peut-être sur un de ces brancards que fut transporté, encore sanglant, le cadavre du fusillé...

— Quand j'entrai dans sa chambre — continue B. — Ghaudey était assis, là, entre ces deux fenêtres, à sa

Gustaçe Chaude^

table de travail. Il se dressa vivement, la main appuyée sur un livre qu'il lisait, sa haute taille enveloppée dans une robe de chambre. Je lui dis qu'on le demandait en bas. Il me suivit sans mot dire. Je l'accompagnai, toujours silencieux, jusqu'à la porte du greffe... Plus tard, après l'exécution, je retournai, avec quelques amis, dans sa chambre. Je trouvai, sur la table, le travail qu'il venait de terminer, une Ode à la République, (i) Préau de Vedel, qui était là, saisit le papier et l'emporta...

Nous avions quitté la chambre où vécut Ghaudey, du 19 mai, date de son transfert à Sainte-Pélagie, — il avait été détenu jusque là à Mazas — jusqu'à la nuit fatale. Nous montâmes à l'étage supérieur, où, souvent, nous étions venus jadis voir nos amis prisonniers. Vermorel était là, dans celte salle basse — la petite Sibérie, comme on l'appelait — glaciale en hiver. En face, une autre salle, vaste, basse aussi, avec quatre fenêtres ouvrant sur un admirable horizon. Tout cela nu, vide, jonché de plâtras. Incisés dans la pierre des fenêtres, des noms d'occupants. Un nom, une date,, profondément creusés, en grosses majuscules, i? A 0Z7L RIGAULT, 1869.

l'interrogatoire

Souvent, aux premiers jours de l'exil, à Lausanne, où Ghaudey avait de nombreux amis, (2) nous causions.

(i) Je ne change rien à ce que nous dit B. qui fait là une erreur. VOde à la République avait pour auteur Préau de Yedel et non Ghaudey. Préau avait soumis, le matin même, son travail à Ghaudey.

(2) Ghaudey avait vécu en Suisse après le coup d'Etat. Voir plus loin.

SAINTE-PELAGIE

avec Slom, (i) du 23 Mai. Slom avait assisté, au greffe de la prison, à l'entrée de Chaudey, à son interrogatoire par Rigault. Slom n'est plus. Il a laissé, de cette entrevue poignante, un récit écrit, qu'a bien voulu me communiquer sa fille, mademoiselle Olga Slomczynska, artiste peintre, comme son père... Rêvant le personnel, réuni dans le greffe — le commissaire Clermont, (2) le greffier Benn, le sous-greffier Clément, le bibliothécaire Préau de Vedel, le surveillant Berthier, le brigadier Gentil — Rigault interpelle Chaudey, le tutoyant. Tous deux se connaissent. Rigault, chicanier par vocation, comme il était policier, venait souvent au Palais, où il rencontrait Chaudey. Protêt, dans nos causeries de la Bibliothèque nationale, dont il est un assidu, me contait, il n'y a pas longtemps, que la joie de Rigault, exubérant, criard, était de « coller » Chaudey sur quelque point obscur de procédure. Protêt, alors avocat plein d'avenir — il avait défendu Mégy au procès de Blois — a maintes fois assisté aux scènes amusantes qui rassemblaient, autour des deux adversaires, les avocats en robe. Qui eût pu prévoir, à ce moment où Chaudey et Rigault discutaient et riaient, la sinistre tragédie cependant toute proche ! Je copie, mot à mot, sur le manuscrit de l'ancien secrétaire du procureur de la Commune, l'interrogatoire :

Rigault. — Est-ce toi qui, de l'Hôtel de Ville, as demandé des troupes pour balayer la place ?

(i) Slom (André), artiste peintre et dessinateur, secrétaire du procureur de la Commune. Mort en décembre 1909. (Mes Cahiers rouges, IV, pages 26, 128 et suivantes)

(2) Clermont (Eugène), commissaire spécial attaché au parquet du procureur de la Commune.

Gustaçe Chaude)^

Ghaudey. — J'ai fait mon devoir.

{Trois fois même question, trois fois même réponse).

RiGAULT. — Alors ton devoir était de faire tuer des femmes, des enfants. Tu as tué mon ami Sapia. Mon devoir à moi est de te dire que tu as trois minutes à vivre.

Ghaudey. — Mais je suis républicain...

RiGAULT. — Gomme tes amis de Versailles qui demain nous massacreront... Allons, marche.

Ghaudey. — Mais, Rigault, j'ai une femme, un enfant...

RiGAULT. — La Gommune en prendra mieux soin que toi... Allons, marche...

C'est là tout. Slom, sur son manuscrit, ajoute ces mots : « L'interrogatoire ne fut pas plus long. »

— Nous étions tous silencieux — me racontait Slom à Lausanne. Aucun de nous, avant de franchir le seuil de Sainte-Pélagie, ne connaissait les projets de Rigault. Moi-même, qui avais passé la soirée avec lui — nous avions dîné ensemble dans un petit restaurant de la rue BerthoUet où nous allions quelquefois — ne savais rien. Il n'avait pas prononcé, de toute la soirée, le nom de Ghaudey. Je me suis demandé bien souvent où et quand il avait pris sa terrible résolution...

— Mais, ne crois-tu pas que, dès longtemps, Rigault avait décidé de venger sur Ghaudey la mort de son ami Sapia, le commandant tué le 22 janvier? Tu étais à la Préfecture... tu dois avoir vu souvent la veuve de Sapia (i) venir, avec sa mère, voir Rigault... Ne crois-tu pas qu'elles ont, toutes deux, réclamé la vengeance?

(i) Voir Mes Cahiers rouges, I, ^3. Sur la foi d'un renseignement, malheureusement inexact, j'avais cru pouvoir retrouver les traces de madame Sapia, qui, m'afiûrmait-on, avait été, en 1880, nommée à un poste, dans l'enseignement ou dans l'assistance, à la Ville de

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