‹ Deux drames, 1871Chapitre 4 sur 31 · SAINTE-PÉLAGIE · texte numérisé non relu

SAINTE-PÉLAGIE

. — Oui. J'ai VU, plusieurs fois, madame Sapia et sa mère... Mais je ne sais rien de ce qu'elles ont pu dire à Rigault... Je te le répète, en mettant le pied sur le seuil de la prison, j'ignorais absolument ce que nous allions y faire.

— Et Glermont, le commissaire de police attaché au parquet de Rigault, qui arriva, après vous deux, à Sainte-Pélagie, était-il averti ?

— Je n'en sais rien. Il ne m'en a jamais rien dit.

Et, à chacune de mes conversations avec Slom, il en était ainsi. Chardon, (i) que j'interrogeai à Genève, ne savait rien non plus. Et, pourtant, en qualité de colonel commandant la Préfecture de police, ami de Rigault, il était fort bien placé pour savoir. Il connaissait Sapia, et certainement aussi madame Sapia. Il ne savait rien. Rien. Pilotell cependant, on le verra plus loin, qui vivait plus près de Rigault, ami de longue date du Quartier Latin, dit qu'il savait, dès le matin, que Rigault dût aller à Sainte-Pélagie. Mais Rigault ne lui avait pas dit autre chose.

— Et Ghaudey? Après l'interrogatoire?

— Ghaudey, depuis son entrée au greffe, était resté debout... tête nue. Il avait gardé sa robe de chambre. Quand l'interrogatoire fut terminé, il jeta un regard sur ceux qui l'entouraient. Rigault était resté assis devant

Paris. Les recherches ont été vaines. Je le regrette d'autant plus qu'une conversation avec la veuve du commandant tué le 22 janvier, eût peut-être éclairci ou contribué à éclaircir le mystère dont s'enveloppe encore la résolution prise par Rigault de fusiller Ghaudey.

(i) Chardon (J.-B.), membre de la Commune, colonel commandant la Préfecture de police. (Mes Cahiers rouges, TV, pages 99 et suivantes)

25 drames, — 2

Gustaçe Chaudey

la table... B., sur un signe de Rigault, sortit. Il revint avec une lanterne... Le cortège se forma. B. en tête. Chaudey. Le commissaire Glermont. Préau de Vedel, le fusil sur l'épaule. Deux ou trois autres. Rigault le dernier, avec moi.

le chemin de ronde

J'ai refait, dans cette après-midi du lo novembre 1898, avec B. et G., la route que suivirent Chaudey et ses exécuteurs, depuis la porte du greffe jusqu'au mur où se dénoua le terrible drame.

A gauche, en quittant le greffe, un long couloir, étroit, mal éclairé le jour, noir la nuit, qui conduit au chemin de ronde. Lugubre chemin. Des murs lépreux. Des salles vides, qui furent des buanderies. Des magasins. Des recoins sordides, où se sont accumulés les détritus de deux siècles. On marche sur des pavés énormes, disjoints, humides. Un ruisseau coule au milieu. D'un côté, à gauche, en bordure, un haut mur de pierres meulières — comme à la Roquette. De l'autre, le bâtiment de la Dette, où, quelques mois encore avant notre visite, étaient les prisonniers de droit commun. Que durent-ils penser, les prisonniers, quand ils entendirent, quand ils virent — car ils pouvaient voir — le peloton d'exécution prendre place? Puis, le cortège. Les exclamations. Les coups de feu...

On dut arriver vite — quelques minutes — au fond du chemin, là où il oblique, à droite, vers la chapelle, et, après, vers l'allée et la porte de la rue du Puits-del'Hermite.

Le peloton du 248^ attend. Face au mur d'angle.

SAINTE-PELAGIE

Pendant le trajet, au témoignage de Slom, et aussi dé B., il n'a pas été dit une parole... Les pas résonnent sur le pavé...

Le groupe lugubre avance dans la nuit, coupée, de temps à autre, d'un éclair. Les reflets de la lampe que B., en tête du cortège, balance à la main.

On fait halte.

Ghaudey s'arrête, debout, à deux ou trois mètres du mur d'angle.

Derrière lui, sur un rebord de la pierre meulière, B. pose sa lanterne.

Pas d'autre lumière. A l'angle du mur du bâtiment de la Dette, à droite, une borne, surmontée jadis d'un réverbère appendu à une corde. Le réverbère, dont j'ai vu la rainure, encore existante lors de notre visite, était déjà enlevé en 187 1. La lampe de B. éclaire seule la scène, (i)

Rigault se place contre le mur de gauche, le mur de pierres meulières. Derrière lui, Slom, et, à côté, le commissaire Glermont.

Contre le mur du bâtiment de la Dette, à droite, B. et Préau de Vedel.

A peu près au milieu du chemin de ronde, mais plus proche du mur de la Dette, le peloton. Douze hommes du 248®, commandés par un lieutenant.

Ghaudey est debout. Il n'a pas fait un geste. Pas un mouvement.

Brusquement, Rigault tire son sabre.

— Vive la République! crie Ghaudey, à trois reprises.

— Feul Feul crie Rigault.

(i) Voir plus loin le croquis, fait par Slom.

Gustave Chaudey

Ghaudey tombe...

Un bruit d'armes... des crosses qui frappent les pavés... Un coup de feu isolé...

« J'ai tait mon devoir. »

L'interrogatoire de Ghaudey, dans la salle du greffe de. Sainte-Pélagie, a donné lieu à des versions diverses. Lorsqu'il était à la prison des Ghantiers de Versailles, attendant sa comparution devant le conseil de guerre qui le condamna à la peine de mort, Préau de Vedel rédigea une note qu'il remit à Edgar Monteil, détenu lui aussi, (i) note que Monteil publia en i885. (2) La version que donne Préau de Vedel de l'interrogatoire n'est pas exacte. Elle s'allonge en des détails inventés. L'interrogatoire a été bref. Et c'est sa brièveté qui le fait plus poignant encore. Préau de Vedel ne donne pas cette réponse, que fit, par trois fois, d'une voix forte, Ghaudey : « J'ai fait mon devoir. »

Tous ceux qui ont connu Ghaudey n'ont jamais douté qu'il eût crié cette protestation... Ge cri, c'est Ghaudey tout entier... Ghaudey ne connaît que la légalité. L'émeute est pour lui un crime contre la République et contre la loi. Il est d'une bravoure indiscutée. Tout d'une pièce, me disait son ancien secrétaire à l'Hôtel de Ville le 22 janvier, Eugène Gourbet. Ghaudey n'est

(i) Monteil (Edgar), journaliste et homme de lettres. En 1871, rédacteur au Rappel, officier d'ordonnance du général La Cécilla. Plus tard, préfet de la République. Aujourd'hui, directeur de l'asile de Villejuif.

(2) ^Exécution de Gustave Chaudey et de trois gendarmes, publiée par Edgar Monteil. Une brochtire, 26 pages, Paris, Gharavay, i885, tirée à i5o exemplaires.

SAINTE-PELAGIE

pourtant pas un homme de premier plan. Les situations périlleuses, comme celle qui l'a surpris à l'Hôtel de Ville le 22 janvier, le trouvent quelque peu désemparé. Mais il a devant lui le devoir. Et ce devoir, il est résolu à l'accomplir jusqu'au bout. L'émeute gronde. Représentant du Gouvernement menacé, Ghaudey le défendra. Il tiendra tête à l'émeute. Si, même, comme cela fut, il ne prend pas lui-même les dispositions nécessaires, si c'est un autre que lui qui « balaye la place », il assumera toutes les responsabilités. Il ne songera pas une minute à renier sa conviction.

André Slom

De nombreuses légendes — sinistres légendes — sont venues augmenter encore l'horreur de la quadruple fusillade du chemin de ronde de Sainte-Pélagie.

L'une de ces légendes vise André Slom. Chaque fois que nous nous rencontrions et que nous causions — c'était toujours — de la Commune, Slom protestait énergiquement contre le rôle que lui assignent les récits — entre autres, celui de Préau de Vedel, publié par Monteil — des incidents de la nuit tragique.

Les protestations de Slom portaient principalement sur l'attitude qui lui est prêtée au cours de l'exécution des trois gendarmes, exécution qui suivit, à une demi-heure de distance, et à la même place, celle de Chaudey.

Les trois gendarmes furent placés contre le mur. Rigault commanda le feu. Deux tombèrent. Le troisième se sauva dans le chemin de ronde. On le poursuivit. Rejoint près de la chapelle, il fut ramené devant le mur et fusiUé.

C'est à ce moment, quand le gendarme s'échappe,

29 drames. — a,

Gustaçe Chaudey

que, d'après le récit de Préau de Vedel, Slom aurait saisi le revolver du commissaire de police Glermont, pour poursuivre le fuyard.

— Jamais je n'ai fait cela, m'a toujours dit Slom. Je n'avais tout d'abord pas besoin de prendre le revolver de Glermont. J'en avais un. Alors que nous nous rendions à Sainte-Pélagie, après avoir quitté le petit restaurant de la rue BerthoUet, on tira sur nous d'une fenêtre. En arrivant à la prison, je demandai si l'on ne pourrait pas me donner un revolver. On me donna un revolver d'ordonnance, sans cartouches. C'est ce même revolver que je laissai sur la table de la chambre de Rigault, à l'hôtel Gay-Lussac, quand, le lendemain, mercredi, Rigault et moi fûmes cernés par les soldats... (i) Lorsque le commandement de « Feu! » eut été crié, un des gendarmes s'enfuit vers le chemin de ronde, à droite. G'est alors que Glermont saisit mon revolver, non chargé, comme je viens de le dire. Passant derrière le peloton d'exécution, et devant Préau de Vedel, il courut à la recherche du gendarme, qu'il trouva blotti près de la chapelle. Il le ramena au pied du mur.

Telle est la vérité, rétablie par Slom dans une note manuscrite placée en tête d'un exemplaire, à lui appartenant, de la brochure d'Edgar Monteil. (2)

rarrestation

On a dit et écrit partout que Gustave Ghaudey avait été arrêté dans les bureaux du Siècle par Pilotell. Ge

(i) Mes Cahiers rouges, IV, pages 26 et suivante.

(a) On trouvera plus loin le texte complet de la note de Slom.

SAmTE-PELAGIE

n'est pas Pilotell qui arrêta Chaudey. Quand, le i3 avril, il se rendit au domicile de l'ancien adjoint au maire de Paris, ce dernier était absent. Pilotell perquisitionna, revint à la Préfecture de police, et chargea un de ses subordonnés, Henneron, de procéder à l'arrestation. J'ai demandé à Pilotell de me faire un récit détaillé des incidents qui entourèrent l'arrestation. Voici, sans y rien changer, la lettre que je reçus de Pilotell. Je la transcris à titre de document historique.

Londres.

Mon cher ami,

... Après le déjeuner ordinaire à la Préfecture de police, le i3 avril, où nous étions toujours une vingtaine (i) — Edmond Levraud, Jourde (souvent), Rigault, Dacosta, Slom, le caissier Replan, le chef de la sûreté Gattelain, l'historien Vilhaumé (mon cousin) qui venait quelquefois, Gluseret (souvent), Theisz, Giffault, RouUier, Chardon, Ghalain, Glermont, Wurth, Albert Regnard — Rigault m'emmena avec lui et me dit :

— Il faut que tu arrêtes Ghaudey aujourd'hui même.

— G'est bien.

Je courus consulter le Bottin pour y trouver l'adresse de Ghaudey. J'emmenai avec moi Henneron et un autre agent. Je portais un costume civil, avec ma ceinture rouge de

(i) Tous les noms cités par Pilotell figurent déjà dans les précédents Cahiers. Jourde, Rigault, Gluseret, Theisz, Chardon, Chalain, membres de la Commune. Edmond Levraud, Dacosta (Gaston), Slom, Replan, Cattelain (chef de la Sûreté), Giffault, Glermont, Wurth, Regnard, occupent des fonctions à l'ex-Préfecture de police. Rouiller (Edouard), membre de la commission du travail. Villiaumé, l'historien maratiste de la Révolution Française, arrière-petit-neveu de Jeanne d'Arc. (Le journal la Commune du 29 avril 187 1 publie la note suivante : « Un arrière-petit-neveu de Jeanne d'Arc, M. VUliaumé, frère de notre historien, vient de s'éteindre à Nancy, à 86 ans. Gomme chef de partisans en 1814 et i8i5, il rendit à son pays des services signalés. »)

Gustave Chaudey

commissaire. Arrivés, la bonne nous fît entrer. Madame Chaudey me demanda ce que je désirais.

— Madame, lui dis-je, j'ai la triste mission d'arrêter votre mari.

— Mais, monsieur..., il n'est pas là.

— A quelle heure rentrera-t-il ?

— Je ne sais pas.

— Voulez-vous, madame, je vous prie, me donner les clefs de ce bureau ?

J'indiquais le bureau de travail couvert de papiers et de lettres.

— Je n'ai pas ces clefs.

— C'est bien, dis-je en me tournant vers Henneron. Allez chercher un serrurier.

Un quart d'heure après, le tiroir de droite du bureau était ouvert. J'y trouvai des papiers assez importants, et, de plus, un brouillon de lettre, non fînie, que je lus.

« Mon cher Picard,

« On m'a laissé seul (i) avant hier, à l'Hôtel de Ville (le aa janvier évidemment) et j'ai dû prendre sur moi de le défendre. Des délégués de plusieurs circonscriptions sont arrivés. J'en ai seulement reçu quelques-uns, je n'ai pas reçu les autres. Une chose m'a profondément frappé, c'était leur grande jeunesse... » (2)

Le reste m'échappe. Je suis sûr qu'il n'y avait aucune allusion à des ordres donnés par lui aux soldats bretons pour tirer sur la foule, quand Sapia fut frappé à mort.

Il y avait dans le tiroir du bureau de Chaudey deux sacs contenant environ 820 francs or et argent. /

Henneron me dit :

— Il faut confisquer cet argent et l'emporter à la Préfecture. Il prit les deux sacs.

(i) Ces premiers mots de Chaudey à Picard sont à retenir.

(2) Chaudey parle ici de la deuxième délégation, composée de Montels, Gentelini et Champy, avec lesquels l'entretien avait, comme on le verra plus loin, été très vif. Les trois délégués n'avaient guère plus de 25 ans chacun,

SA.INTE-PELAGIE

— Mais, monsieur, vous me laissez sans argent, dit madame Chaudey.

— Avez-vous assez de cent francs? dis-je à madame Chaudey, en tirant le seul billet de banque que j'avais sur moi... Du reste, madame, vous n'avez qu'à vous adresser à moi, à la Préfecture de police. Voici le reçu de la somme.

Ce reçu a été publié. Il était ainsi conçu :

Trouvé dans le tiroir du bureau de M. Chaudey des papiers et une somme de 820 francs, que nous emportons, jusqu'à nouvel ordre, à la Préfecture. Signé : G. Pilotell. (i)

Henneron, lorsque nous retournâmes à la Préfecture, mit les papiers et cette somme sur la table de Raoul Rigault.

J'avais appris en sortant que Chaudey devait se rendre au Siècle entre cinq et six heures et demie. Je donnai à Henneron l'ordre écrit de l'arrêter, ce qui fut fait.

Chaudey fut interrogé le soir même par Rigault. Je n'étais pas là. Mais je sus ce qui s'était passé.

Chaudey dit et répéta à Rigault qu'il avait fait son devoir.

Le prisonnier parlait peut-être sur un ton trop protecteur au délégué (à l'ex-Préfecture de police) qui l'interrogeait.

— En voilà assez, dit Rigault. On va vous emmener à Mazas et nous verrons ce que nous aurons à faire ensuite.

On me fit appeler, et Rigault, brièvement :

— Tu vas emmener Chaudey à Mazas. Prends avec toi Cattelain et Henneron.

Nous voilà partis tous les quatre en voiture découverte. Il faisait une nuit superbe. Chaudey assis à côté de moi, Cattelain et Henneron en face.

Chaudey avait un grand pardessus et un chapeau à haute forme. Il causait très vite et voulait qu'on lui expliquât le mouvement (de la Commune)...

(i) Voici le texte exact : « Trouvé chez le nommé Chaudey (Gustave) la somme de 8i5 francs, que nous emportons jusqu'à nouvel ordre à la Préfecture de police, plus un paquet de lettres. » (Siècle du 24 avril 187 1)

Gustaçe Chaudey

Arrivés à Mazas, Chaudey, se tournant vers moi :

— Je n'ai encore rien pris...

Et comme il faisait mine de tirer de l'argent de sa poche :

— C'est inutile, dis -je. Henneron, allez chercher quelque chose à manger, et apportez quelques cigares.

En quittant Chaudey, je lui tendis la main, qu'il prit en me disant :

— Vous me serrez la main...

— Pourquoi pas, dis-je. Je ne suis pas votre juge. J'ai des ordres à exécuter. Voilà tout.

— Voudriez-vous, reprit Chaudey, je vous prie, faire remettre à ma femme une lettre ?

Et comme il ne la cachetait pas :

— Vous pouvez la fermer. Je vous promets que la lettre sera remise dès demain matin... (Il était déjà tard).

Quant à l'exécution, je savais que Raoul Rigault devait se rendre à Sainte-Pélagie, (i) J'étais ce jour-là (aS mai) avec Ferré, que je quittai rue Hautefeuille pour ne plus jamais le revoir. Je ne revis Rigault que mort, rue Gay-Lussac, le lendemain (24 mai) à cinq heures.

A toi.

G. PiLOTELL

J'avais posé à Pilotell deux questions. Les voici, avec les réponses :

1° Madame Sapia (la veuve du commandant Sapia tué le 22 janvier) et sa mère, venaient-elles souvent à la Préfecture de police?

— Je n'ai jamais connu — me répondit Pilotell — ni madame Sapia ni sa mère. Je n'ai jamais entendu parler de leurs visites à la Préfecture. Cela ne veut pas dire qu'elles n'y soient jamais venues.

(i) Il faut noter cette phrase. Rigault avait donc, déjà, dans l'après-midi du mardi aS mai, l'idée bien arrêtée de se rendre le soir à Sainte-Pélagie. Il ue dit pas toutefois à Pilotell ce qu'il se proposait d'y faire.

SAINTE-PELAGIE

2° Sais-tu d'où vient la résolution prise par Rigault de fusiller Chaudey? Brusque. Ou déjà décidée de longue date.

— Je crois — me répondit Pilotell — que Rigault pensait à une plus longue durée de la Commune, et à une condamnation de Chaudey (par le jury d'accusation), (i) Voyant comme Ferré, à l'entrée des troupes, que les membres de la Commune n'agissaient pas, ils prirent (Ferré et Rigault) sur eux toutes les responsabilités. Rigault, en outre, n'avait jamais pardonné à Chaudey la mort de son ami Sapia.

Théodore Sapia

Qui donc était Sapia, dont le nom retentit, comme un glas, à chaque page de la terrible histoire de la mort de Chaudey ?

Théodore-Emmanuel Sapia était, au début de la guerre, capitaine commandant la 4® compagnie du i«^ bataillon des mobiles d'Eure-et-Loir, à Chartres. Révoqué le i4 septembre pour avoir voulu, a-t-il expliqué plus tard, proclamer la République, il arrive le 17 à Paris, et se fixe à Montrouge, 112, chaussée du Maine. Il se fait inscrire dans la garde nationale. Au bout de quelques jours, il est capitaine-trésorier, puis, le 3o septembre, commandant de son bataillon, le 146^. Le 8 octobre, il rassemble ses hommes au Champ d'Asile,

(I) Le jury d'accusation, qui tint sa première séance le 19 mai, n'avait pour mission que de décider si tel ou tel accusé devait être retenu comme otage de la Commune. Il ne pouvait prononcer aucune condamnation. Les séances du jury d'accusation furent interrompues par l'entrée des troupes de Versailles.

Gustaçe Ghaudey

leur donne rendez-vous aux Quatre Chemins, en face de l'église Saint-Pierre, pour, au premier signal des tambours, marcher sur l'Hôtel de Ville, (i) Violentes protestations. Les gardes le saisissent et le conduisent à la Place. Il passe, le 22 octobre, en conseil de guerre; il est acquitté. Il n'en est pas moins révoqué. Désormais, il ne signera plus que « commandant révoqué du 146® bataillon ».

Les débats du procès en conseil de guerre (2) — nous laissons de côté les appréciations du tribunal — nous font connaître Sapia. Engagé à 17 ans, en i855 — né à Paris le 6 janvier i838 — il est sous-lieutenant en 1861. Il démissionne. Il prend part aux campagnes de Chine et du Mexique. Il semble qu'entre ces deux expéditions, sa santé ait été assez sérieusement compromise, puisqu'en 1862, il doit subir un traitement à Charenton. Le i^^ octobre i863, il écrit au maréchal X (le nom n'est pas cité) une lettre, lue au conseil de guerre, dans laquelle il dit : « Les longues fatigues des campagnes de Chine m'avaient abattu. Je me crus un moment, et sur l'avis des médecins, impropre et pour jamais à toute vie active; et bien malgré moi cédant à des sollicitations extérieures pressantes, je sacrifiais toute une vie militaire déjà bien remplie. Par décret impérial du i5 septembre. Sa Majesté daigna accueillir ma demande (de réintégration). Depuis cette époque, monsieur le Maréchal, je ne vis que de souvenirs et de regrets, et

(i) Dans l'après-midi du 8 octobre, un certain nombre de bataillons de la garde nationale se réunirent sur la place de l'Hôtel-de- Ville pour réclamer les élections municipales. Ce fut la première manifestation en faveur de la Commune.

(2) Voir Gazette des Tribunaux des 11, 16, 22 et 23 octobre 1870.

SAINTE-PELAGIE

je passe dans une inutile action un temps précieux que je brûle de consacrer au service de Sa Majesté. » Sapia reprend du service, mais c'est pour démissionner encore le 20 septembre 1866, à San-Luis-de-Potosi.

Sapia est ce qu'on appelle un cerveau brûlé, mais il est d'une incontestable bravoure. Son défenseur, M® Lachaud, invoque à ce sujet une lettre du général de Négrier. Quand on écrit le nom de Sapia, ancien officier de l'armée, on ne peut s'empêcher de songer à cet autre officier, ancien lieutenant de vaisseau, Lullier, brave, lui aussi, et également exalté. Sapia était parfois, au dire de ceux qui ont vécu près de lui, d'une exaltation touchant à la folie. Sapia est bien apparenté. Son père, secrétaire général d'un ministère sous la Restauration. Sa sœur, madame Pierre de Gastellane. Son frère, receveur central des finances à Paris. Il envoie des vers à madame la comtesse Sapia. Il jouit de hautes protections. Il doit son grade de capitaine des mobiles d'Eureet-Loir à l'appui du général Soumain.

Sapia, révoqué de son grade de chef du 146®, continue, pendant toute la durée du Siège, de se mêler au mouvement révolutionnaire. Il donne des articles à la Patrie en Danger de Blanqui. Il dirige un journal, la Résistance, « organe démocratique du quatorzième arrondissement », où il a comme collaborateurs Raoul Rigault, J. Martelet, qui sera membre de la Commune, Gaston Da Costa, qui sera substitut du procureur de la Commune, Raoul Rigault, Henry Bauer. Grand, d'allure distinguée, élégant, la chevelure et les moustaches brunes, Sapia est orateur facile. Il est assidu aux réunions publiques et prend part à toutes les manifestations. Il signe Y Affiche Rouge (Pldice au Peuple! Place

Gustave Chaudey

à la Commune! (5 janvier 1871). Tous ceux dont nous prononçons les noms ici, Montels, Gentelini, Champy, Humbert, Brandely, Chardon, Lucipia, Martelet, Léo Melliet, Régère, ont signé l'Affiche Rouge...

Le 22 janvier 187 1, Sapia est au premier rang, contre les grilles de l'Hôtel de Ville. La fusillade le fait reculer avenue Victoria, où il est tué. Quand j'entrai, avec mon bataillon, sur la place, je croisai un groupe qui portait à l'Hôtel-Dieu un commandant grièvement blessé, étendu sur un édredôn rouge. C'était Sapia... (i)

(i) Voir Mes Cahiers rouges, IV, page gsii

L'HOTEL DE VILLE

L'HOTEL DE VILLE

le 22 janvier

Le 22 janvier a tué Gustave Ghaudey.

Dès le soir de l'émeute, la légende est créée. Ghaudey a donné l'ordre de « balayer la place ». Dans les journaux, dans les conversations véhémentes qui ont remplacé les clubs, partout, Ghaudey est accusé d'avoir donné aux mobiles bretons qui occupaient l'Hôtel de Ville l'ordre de faire feu.

22 janvier 1871. Première journée sanglante du Siège. A trois jours de Buzenval. A six jours de la capitulation. Dans la nuit qui précède, la nuit du 21 au 22, l'envahissement de Mazas, où sont prisonniers Flourens, Léo Melliet, Alphonse Humbert, le docteur Pillot, d'autres. Prisonniers pour V Affiche Rouge. Tous seront, plus tard, de la Gommune. Flourens, qui aura le crâne fendu, d'un coup de sabre de gendarme, à Ghatou. Léo Melliet, membre de la Gommune et membre du Comité de Salut public. Le docteur Pillot, membre de la Gommune. Alphonse Humbert, l'un des trois rédacteurs du Père Duchêne. La prise de Mazas, l'émeute du lendemain, deux incidents qui se tiennent étroitement.

Gustaçe Ghaudey

Le 22 — un dimanche — la place de Grève est pleine de monde. Une foule plutôt curieuse qu'hostile. Des femmes, des enfants, des badauds. Le désœuvrement du Siège a donné l'habitude de la place publique. Des groupes où pérorent des orateurs. Des cris de « A bas Trochu ! A bas Vinoy I La guerre à outrance ! Le rationnement! » Les hommes armés en petit nombre. Vers deux heures, commencent d'arriver par le pont d'Arcole des détachements du treizième et du cinquième arrondissement. Par la rue de Rivoli, la rue du Temple, ceux de Belleville et des Batignolles. Un bataillon, ou, plutôt, une centaine d'hommes du treizième, défilent, la crosse en l'air, criant : « La levée en masse! Le rationnement! » Ces derniers sont des pacifiques. Les autres vont se masser devant la grille du palais. Postés un peu partout, avenue Victoria, rue de Rivoli, au coin des petites rues qui donnent sur la place, la rue Saint- Bon, la rue du Renard, la rue de la Coutellerie, des gardes, en paquets de trois ou quatre, le chassepot en bandoulière. Blanqui est là, quelque part. Au café du Gaz, rue de Rivoli.

Ghaudey est seul à l'Hôtel de Ville.

Le maire, Jules Ferry, a laissé à son adjoint la lourde responsabilité. Ferry est au ministère de l'Intérieur, où il assiste à une conférence sur l'approvisionnement, sur ce qui reste de vivres. Et, pourtant, l'émeute est dans l'air. Depuis deux jours, les mouvements de troupes se poursuivent en vue de résister à une attaque de l'Hôtel de Ville. Des bataillons sont massés place de la Concorde, au Palais de l'Industrie, à l'église Saint-Augustin. La gendarmerie est au Carrousel. A l'Hôtel de Ville, les mobiles du Finistère emplissent la salle du Trône du

L HOTEL DE VILLE

premier étage, la salle Saint-Jean, les cours. L'orage est prêt. Qu'un coup de fusil soit tiré, d'un côté ou de l'autre, et la fusillade roulera, mortelle... Ghaudey est seul.

Deux heures. Un peu avant. Une députation de V Alliance Républicaine — ■ Tony Révillon (i) et Simon Dereure (2) — demande à être introduite près du gouvernement. U Alliance Républicaine — ses principaux membres, Delescluze, Arthur Arnould, Gournet, Levraud, (3) d'autres — est en permanence, tout près, au 6a de la rue de Rivoli. Des fenêtres donnant sur la place, Delescluze verra la fusillade. Ghaudey reçoit les délégués. Il leur montre les dispositions prises.

Deux heures et demie. Autre délégation. Gelle-là plus acerbe. Elle est conduite par un jeune capitaine du 73® bataillon de la garde nationale, le capitaine Montels. Ghampy, qui sera membre de la Gommune; Gentelini, qui fut candidat et ne fut pas élu, l'accompagnent. Montels racontera, plus loin, son entrevue avec Ghaudey.

Deux heures cinquante. Derrière la grille du monument, en avant de la porte principale, la porte du milieu, qui est surmontée du bas-relief en bronze d'Henri IV, trois officiers. Le colonel Vabre, commandant militaire, depuis le 5 novembre, de l'Hôtel de Ville.

(i) Tony Révillon, journaliste, plus tard député de Paris.

(2) Simon Dereure, adjoint élu à la mairie du dix-huitième (Montmartre), plus tard membre de la Gommune.

(3) Delescluze, Arnould, Gournet, journalistes, plus tard membres de la Gommune; Levraud, blanquiste, plus tard chef de la i" division à la Préfecture de police.

Gnstaçe Chaiidey

Le capitaine adjudant-major Bernard. Le commandant du bataillon de mobiles du Finistère, comte de Legge. En face d'eux, appuyés à la grille, quelques-uns tentant de l'escalader, des gardes nationaux armés. Parmi eux, Sapia, en uniforme de commandant, ceinture rouge autour de la taille, le pantalon dans les bottes. Toutes les fenêtres de l'Hôtel de Ville sont closes. Pas une tête. Pas un canon de fusil. Monté sur le piédestal d'un bec de gaz, le capitaine Montels parle, le bras droit levé, le gauche embrassant le réverbère, devant un groupe compact...

La minute tragique est arrivée... Brusquement, les fenêtres de la salle du Trône se sont ouvertes. On a entendu comme un bruit de volets et de vitres... Les fusils sont braqués. La fusillade éclate. L'Hôtel de Ville se voile d'un nuage de fumée blanche... Tout cela en moins d'une minute... La place riposte. Derrière chaque obstacle, tas de sable, réverbères, des coins des rues, les gardes, à genoux, tirent... Combien cela dura-t-il? Un quart d'heure. Vingt minutes... La place est vide. Une douzaine de corps gisent...

Sur cette journée du 22 janvier 1871, sur l'envahissement de Mazas, sur l'émeute, j'ai interrogé quelques amis, derniers témoins des grands jours. M. Ernest Courbet, qui occupait alors, près de Chaudey, le poste de secrétaire administratif et qui était à l'Hôtel de Ville le 22 janvier, a bien voulu reconstituer pour moi le procès-verbal relatif aux deux délégations, qui lui fut dicté le lendemain par Chaudey. Le capitaine Montels, qui fut chef de la 12® légion de la Commune, m'a en\oyé de Sfax, où il réside, le récit de sa journée. Alphonse Humbert, qui fut l'un des délivrés de Mazas, et l'un des

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combattants du lendemain. Alexandre Girault, depuis député de Paris, un de ceux qui forcèrent la porte de la prison, fit, lui aussi, le coup de feu sur la place. Paul Martine était, près de son ami Malon, membre de la Commission municipale du dix-septième arrondissement. Il m'a raconté l'histoire touchante du brave petit tambour du détachement des BatignoUes, qu'une balle coucha avenue Victoria, tout près de Sapia.

les deux délégations

Deux délégations se présentent, à l'Hôtel de Ville, et sont reçues par Ghaudey. Ce qui s'est dit, au cours de ces entrevues, aussi bien par les délégués que par Ghaudey, on ne le savait jusqu'ici que par les récits, si sujets à controverse, des journaux. Voici la note qui m'a été adressée par M. Ernest Gourbet :

Secrétaire administratif de Ghaudey, adjoint à la mairie de Paris, du lo novembre 1870 au 18 mars 1871, j'ai passé avec lui la journée du 22 janvier à l'Hôtel de Ville. Le lendemain il m'a dicté le procès-verbal de réception des délégations qui se sont présentées, avant trois heures, moment précis de l'attaque du vieil édifice municipal par une colonne de gardes nationaux débouchant de la rue du Temple, longeant la façade de l'Hôtel de Ville, et tentant d'y pénétrer par la porte du pavillon sud. Quelque rapide qu'ait été la tentative de surprise, la porte du pavillon fut refermée précipitamment sur le chef de la colonne, en avant de la troupe, qui resta seul prisonnier, blessé, peu grièvement, d'un coup de feu au bras gauche et à la tête. Ce capitaine, dont j'ai oublié lé nom, a été amené le soir dans mon cabinet, voisin de celui de Ghaudey, pour y être interrogé. Je n'ai rien su de cette instruction.

Voici maintenant le récit de Ghaudey, tel qu'il m'a été

45 drames. — 3.

Gustaçe Chaude^

fait, que je l'ai transcrit et qu'il a été signé par son auteur, sur une formule de procès-verbal de déposition de témoin, paraissant émaner du greffe criminel du Palais de Justice.

Deux délégations se sont présentées à l'Hôtel de Ville dans la première partie de l'après-midi. Le journaliste bien connu, Tony Révillon, conduisait la première. Le visiteur s'enquit auprès de son confrère de la presse parisienne des dispositions qu'il croirait devoir prendre dans certaines éventualités. Il souhaitait connaître quelle serait l'attitude des défenseurs de l'Hôtel de Ville, au cas où se produirait une attaque à main armée. Chaudey n'hésita pas à faire cette déclaration : « Si l'on use de violence, nous riposterons par la force. » Tony Révillon, amenant alors Chaudey à la fenêtre de son cabinet donnant sur la place, fit remarquer que la foule s'y pressait comme un jour de fête. Les femmes et les enfants y affluaient, et, sauf la présence d'un homme en blouse porteur d'un fusil dont la bretelle était une ficelle, aucune particularité ne semblait indiquer que l'on fût au moment proche d'une explosion de colère populaire. La déclaration de Chaudey avait jeté dans une angoisse extraordinaire Tony Révillon, qui fit observer combien il serait épouvantable que cette foule de femmes et d'enfants, prise entre deux feux, laissât aucun des siens sur le carreau.

Pour dissiper l'appréhension de son confrère, Chaudey, restant ferme en son propos, lui donna l'assurance que si la défense de l'Hôtel de Ville imposait l'emploi des armes, l'ordre formel, dûment réitéré, serait donné aux mobiles de garde à l'Hôtel de Ville de faire en l'air deux décharges de leurs fusils pour éloigner de la place les personnes amenées là par la curiosité. (Cette consigne fut exactement observée.) Sur ces paroles, Tony Révillon, tranquillisé, se retira.

La deuxième délégation avait à sa tête le capitaine Montels, qui fut l'orateur du groupe. Avec un emportement que justifiaient les désastres du 19 janvier, il se plaignit de l'incapacité des généraux chargés du commandement des troupes appelées aux opérations de sortie, et il réclamait, impétueusement, que l'autorité dont ils ne savaient

L HOTEL DE VILLE

pas user contre l'ennemi, leur fût immédiatement retirée et remise aux mains de chefs plus capables de conduire leurs soldats au combat, et plus soucieux d'un bon emploi des existences offertes pour la défense de la patrie.

En réponse à ces critiques formulées et entendues avec une extrême émotion, Chaudey rappela que depuis le 3i octobre le siège du Gouvernement de la Défense nationale avait été transféré de l'Hôtel de Ville à la Place Vendôme, et que les membres du Gouvernement avaient seuls qualité pour recevoir l'exposé des griefs et des vœux de la délégation et y donner la suite qu'ils comportaient. Il ajouta que pour assurer à cette manifestation un effet utile, il fallait que la délégation appuyât sa demande de la présentation d'une liste d'officiers dignes de la confiance de tous. « Vous comprenez bien, conclut-il avec son retentissant accent francomtois, que des inconnus dont la bravoure ne fait pas doute, mais dont l'expérience des choses de la guerre est incertaine, ne communiqueront jamais à leurs soldats l'énergie qu'alimente l'espoir raisonné de vaincre. »

A une demande d'éclaircissements sur certains points contestés, voici ce que m'écrivait encore M. Ernest Courbet :

Saint-Germain-en-Laye, 20 août.

La colonne de gardes nationaux qui, par la rue du Temple, est arrivée au droit de l'Hôtel de Ville, s'est défilée le long de la grille et, capitaine en tête, a essayé de forcer l'entrée de la cour du Préfet. C'est à ce moment que des coups de feu ont été entendus et que l'attaque s'est produite de l'avenue Victoria, par des gardes nationaux se tenant des deux côtés de l'avenue en tirailleurs, laissant libre la chaussée où ils couraient le risque d'être inutilement décimés.

La mort de Sapia, à l'endroit occupé aujourd'hui par un kiosque de vente de journaux, en face du 2 de l'avenue Victoria, a mis très rapidement fin à une surprise en écheo dès son début,

Gustave Chandey

Bernard Salvador, (i) mort secrétaire de la rédaction de V Officiel, est resté dans mon cabinet pour suivre, d'un coin de la fenêtre, le mouvement et ses péripéties. Il est, à ma connaissance, le seul qui soit demeuré à ce poste d'observation. Nous allions et venions, épouvantés de voir tomber des blessés et des morts sur la place de l'Hôtel-de-Ville.

Pendant ce temps, Mahias (2) recevait les notables de Saint-Denis dans la Galerie des Paysages, formant couloir du palier du premier étage au-dessus de l'entresol et conduisant à la salle du Trône, aujourd'hui salle des délibérations du Conseil municipal.

Les notables de Saint-Denis, que les Allemands commençaient de bombarder, venaient demander des bons de réquisition de logement dans le quartier de La Chapelle. Mahias, ayant signé une quantité de ces bons, les notables voulaient sortir de l'Hôtel de Ville. On était au plus fort de la fusillade et il y avait grand danger à traverser la place. On retint donc les délégués de la ville bombardée jusqu'à la cessation des coups de feu. A ce moment, M. Monier, secrétaire d'Hérisson (3) et moi, les accompagnâmes bien au delà du sinistre lieu de la lutte.

C'est sous les fenêtres de l'Hôtel de Ville, et non de la place, que sont partis les premiers coups de feu...

E. Courbet

de Mazas à la place de Grève

Alphonse Humbert était, le 21 janvier, à Mazas. Avec lui, nous allons assister à l'envahissement de la prison, à la montée à Belleville, au retour au Quartier Latin, où il habite, et, enfin, à l'après-midi farouche où il combattra dans les rangs de l'émeute.

(i) Bernard Salvador, second secrétaire de Jules Mahias.

(2) Jules Mahias, secrétaire général de la Mairie de Paris.

(3) Hérisson, adjoint à la Mairie de Paris.

L HOTEL DE VILLE

— J'avais été arrêté —

me raconte Humbert —

pour avoir signé V Affiche Rouge. J'occupais, à Mazas, une des cellules du rez-de-chaussée de la sixième division. Je dormais à poings fermés, quand un vacarme me réveille en sursaut. ' J'interroge ma montre. Onze heures et demie. Je me dresse sur mon petit lit de toile blanche. J'écoute... Des coups de crosses de fusils, que je reconnais au bruit métallique. Des cris. Des colloques violents. « Ouvrez, nom de Dieu... Fous-lui un coup de crosse dans les reins... Colle-lui ton revolver sous le nez. » Est-ce un massacre? Et je songe... Il y a eu une émeute. Peut-être une insurrection... La troupe, ivre, envahit les prisons... Un nouveau septembre... Brusquement ma porte s'ouvre. Une bourrasque d'hommes armés se précipite. Dumont, Girault... Girault, qui m'embrasse. « Allons, lève-toi et foutons le camp. On te racontera ça dehors... » Dumont et Girault, tous deux de Belleville. Girault, bientôt, sera avec moi au bagne. Je m'habille. Je sors à peine vêtu. Je passe devant des hommes effarés, les gardiens, muets, ne comprenant pas plus que nous, ahuris. Nous franchissons le guichet. La cour est pleine de gardes nationaux en armes, aussi ahuris que les gardiens. Nous voici dehors. Enfin j'apprends. Mazas n'était gardé que par une compagnie d'un bataillon de l'ordre. Une cinquantaine de nos amis s'étaient dit qu'il y avait là un beau coup à faire. Ils étaient arrivés en armes, silencieusement, enveloppés dans des capotes couleur de muraille — les hauts murs de meulière de Mazas. Sur la place, on s'était dispersé. On avait fait rouler de grosses charrettes prises à la gare de Lyon, pour imiter le roulement des canons. Les becs de gaz éteints. Des commandements à voix haute. « Faites avancer une compagnie à gauche... Une autre à droite... » On avait sommé la garnison, terrifiée. Avec des crics et des pinces pris dans un chantier voisin, on commençait de desceller les pierres du seuil. Bref, on était entré en vainqueurs. Nous étions libres... Les premières effusions passées, on songe à la suite. Nous ne pouvons en rester là... Il faut agir. Et agir vite. Tout d'abord, où allons-nous?

Gustave Ghaudey

Nous discutons. Flourens, Léo Meillet, quelques autres. Irons-nous à l'Hôtel de Ville? Je suis de cet avis. Rien ne sera plus facile que de recommencer le coup qui vient de si bien réussir. Enlever un poste. Prendre possession du pouvoir central. A l'aube, Paris apprendra que nous sommes les maîtres. Sûrement, il ne nous chassera pas. La colère est grande contre les hommes de la Défense nationale... De la Trahison nationale, dit-on dans le peuple... Flourens propose autre chose. C'est au milieu du peuple que nous devons aller. A Belleville. Flourens est suivi. A Belleville, donc. Nous voilà à la mairie. Flourens disparaît. Nous attendons, attendons. Où est-il. On le cherche. On le retrouve, enfermé dans une salle, très occupé à rédiger une proclamation à la population parisienne... Le jour est venu... Nous redescendons, quelques-uns, au Quartier Latin.

Deux heures. Je pars seul pour l'Hôtel de Ville où je suis déjà allé faire un tour pendant la matinée. Mon fusil en bandoulière. Sur la place, Eudes et Goupil, (i) Nous entrons au café de la Garde Nationale. Eudes me dit que Blanqui est tout près, dans une maison amie. Je n'ai pas vu Blanqui, ni sur la place, ni au café de la Garde Nationale, ni ailleurs, de toute la journée. On m'a dit qu'il était au café du Gaz. Je ne l'y ai point vu.

On va, on vient. Des groupes. Des hommes armés, pêlemêle avec une foule grouillante. C'est un dimanche. De gros tas de sable, épars, un peu partout, sur la place. Les grilles qui enserrent l'Hôtel de Ville sont closes. Entre la grille et la façade du monument, tout près de la grande porte d'entrée, deux ou trois officiers, dont un colonel de garde nationale, sanglé, botté, sabre au flanc, la figure dure, couleur de brique, moustaches et favoris en pattes de lapin.

^ Le colonel Vabre. Le gouverneur de l'Hôtel de Ville.

— Peut-être. Je ne le connaissais pas... Tout à coup — il est environ trois heures — je vois déboucher, de la rue du

(i) Emile Eudes, plus tard membre de la Commune. — Goupil (D'^), membre de la Commune. Démissionnaire le 12 avril,

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Temple, une colonne de gardes nationaux en capotes vertes, tambour battant, drapeau coifîé d'un bonnet rouge. En tête, un grand garçon, fort, moustachu. Gombault. (i) On a dit souvent que la colonne était conduite par Malon. Non. Je n'ai pas vu Malon. La colonne va se ranger le long de la grille. Il me semble qu'ils ne sont guère plus de cent à cent cinquante.

Dumont, de BeUeville, — le petit Dumont, comme on l'appelle... Il grimpe à la grille... Je le vois un instant, qui gesticule, comme s'il interpellait, avec violence, les officiers... Le colonel de garde nationale — Vabre, tu dis — se retourne... Il décroche son sabre, frappe de la poignée sur la grande porte close... On entend distinctement les coups... Les fenêtres du premier étage s'ouvrent... Les mobiles épaulent les fusils... La fusillade éclate... La façade de l'Hôtel de Ville est à demi cachée par la fumée... On répond de la place... Je vois le petit Dumont se sauver en boitant... A-t-il été blessé... Je vois aussi, derrière un tas de sable, une vieille femme qui montre le poing, hurlant... Un tirailleur, à genoux près d'elle, ajuste et fait feu...

— Avant la fusillade, quelque coup de feu, isolé, venant de la garde nationale, a-t-il été tiré ?

— Aucun... Cela, j'en suis certain. J'étais là, attentif... Pas un coup de feu n'a été tiré avant que le colonel, se retournant, frappât de la poignée du sabre la porte de l'Hôtel de Ville...

— La fusillade... combien de temps a-t-elle duré?

— Ah ! cela... je n'en ai aucune idée... Un quart d'heure. De part et d'autre... Peut-être davantage. J'étais comm-e fou... J'avais mis genou en terre sur le trottoir de la rue de Rivoli, près du café de la Garde Nationale, et, là, je brûlais mes deux paquets de cartouches, tirant sur la façade, au hasard, chargeant et rechargeant fébrilement mon chassepot...

— Oui. On dit même que, d'un dernier coup de fusil, tu as brisé les aiguilles du grand cadran.

(i) Combault, de l'Internationale. Plus tard, délég^ué à la direction générale des Contributions directes,

Gustaçe Chaude}^

— Une blague, inventée par Vallès... Ai-je brisé les aiguilles ?... Les aurais-je brisées que je n'avais guère le temps de m'en assurer... Je tirais dans la fumée... je te l'ai dit, auhasard, sans voir... Quelque chose d'inexplicable mepoussait... L'exaltation... Une pensée de vengeance... La volonté d'agir de façon qu'on ne puisse dire que je n'étais pas là.

— Tu as vu Sapia ?

— Non. Il était avenue Victoria. Je n'ai pas quitté le café de la Garde Nationale et ses abords.

— Et après la fusillade ?

— Mes cartouches épuisées, je me lève. Et je reste là, songeant à je ne sais plus quoi; encore tremblant, appuyé sur mon fusil... Quelques coups de feu, partant, je crois, des maisons de la rue de Rivoli, éclataient encore. J'entends qu'on m'appelle...

— Mais rentrez donc... Vous êtes fou...

On m'appelait du café... Je rentre... Le matin, dans cette même salle, s'est tenu un club. J'y ai appelé aux armes... Je me souviens... On me pousse dans la salle du fond. On me désarme. On me fait laver les mains... Maintenant, je n'aiplus qu'à partir. A me garer. On ne pourra pas dire que j'ai fui. Non seulement je suis venu au rendez-vous, mais je me suis battu... Je me dirige, à quatre pattes — on tirait toujours — vers la porte. Je dois, pour la franchir, déranger le corps d'un vieillard à barbe blanche, tué par la première décharge des mobiles... Je crois bien qu'une fois passé les ponts, je suis allé vous retrouver tous à la brasserie de la rue Saint-Séverin, chez Glaser.

— Revenons —

dis-je à Humbert —

à l'incident Vabre.

Crois-tu que ce signal de Vabre, alors colonel gouverneur militaire de l'Hôtel de Ville, frappant de la poignée du sabre la grande porte, fût le signal, convenu d'avance, qui donnait aux mobiles placés à l'intérieur l'ordre de faire feu sur la place ?

— Je n'en sais rien... rien du tout... Vabre avait-il dans une réunion des autorités civiles et militaires présentes à l'Hôtel de Ville, été laissé libre du choix de l'opportunité?... Je n'en sais rien, je te répète. Cela se peut... Tout ce que je

L HOTEL DE VILLE

puis dire, c'est qu'il heurta la porte violemment, et que, à ce moment même, les mobiles firent feu... Gela, je l'ai entendu et vu... C'est tout ce que je sais du 22 janvier... Quand je revins de Galédonie, je reçus de Pierre Denis une lettre pleine d'attaques violentes contre Ghaudey, qu'il accusait d'avoir donné l'ordre de tirer. D'après Pierre Denis, Jules Ferry qui, comme tu le sais, n'était pas le 22 janvier à l'Hôtel de Ville, ou, plutôt, qui n'y vint qu'après la fusillade, aurait reproché durement à Ghaudey son attitude... Mais, Pierre Denis, proudhonien pur, n'avait jamais aimé Ghaudey...

— On a écrit qu'avant la fusillade des mobiles, un homme grimpé à un réverbère, ou aux grilles de l'Hôtel de Ville, avait tiré un premier coup de feu? Get homme ne serait-ce pas Dumont... le petit Dumont de Belleville?

— Non. J'ai suivi des yeux Dumont, que je connaissais fort bien, depuis son arrivée avec le bataillon conduit par Gombault, jusqu'au moment où, après avoir escaladé la grille, je le vis s'en aller en boitant... J'a£B.rme de la façon la plus formelle qu'il n'a pas tiré...

— Qui était Dumont ?

— Un ami de Belleville. Ancien secrétaire, je crois, du comité Gambetta de 1869. Après la Gommune, il ne fut pas poursuivi. A la fondation de la République française, il entra au journal comme metteur en pages. Je ne l'ai plus revu, (i)

— Et Sapia ?

— Je le voyais parfois à la Délégation des Vingt arrondissements... Je ne le connaissais pas davantage.

— Protot, Rigault, ne t'ont jamais parlé des incidents de l'affaire Ghaudey?

— Jamais.

le capitaine Montels

Souvent, à Genève, pendant les longues journées, inoccupées, de l'exil, nous parlions du 22 janvier, de la

(i) Dumont (Ch.) avait publié, en novembre 1870, une feuille, l'Œil de Marat. Un ou deux numéros.

Gustave Chaude)^

fusillade de mort, des responsabilités encourues. Montels était des nôtres. J'ai noté ce qu'il nous disait. Son entrevue avec Ghaudey. Les coups de fusil de la place. La mort de Sapia. Quand nous eûmes, tous les deux, quitté la Suisse, (i) nous avons échangé des lettres. Et, toujours, le aa janvier revenait dans nos conversations écrites. Les 21 et 22 janvier. La prison de Mazas. L'émeute de l'Hôtel de Ville,

Mazas et Belleville

— Le 21 janvier —

m'écrivait Montels —

nous n'avions nullement l'intention d'enlever Mazas. C'est le hasard/pour moi du moins, qui en décida.

Membre de la Gorderie, (2) délégué du douzième arrondissement, capitaine à la 5' compagnie du 78* bataillon, j'avais conservé mon grade, malgré les deux révocations qui m'avaient frappé, ayant pris part aux journées des 8 et 3i octobre à la tête de ma compagnie. Tridon me consacra à ce sujet quelques lignes dans la Patrie en Danger. J'avais été réélu à l'unanimité des hommes, moins une voix, celle du sous-lieutenant, un marguillier.

Pour tenter un mouvement insurrectionnel, nous avions pris rendez-vous à neuf heures du soir place de l'Hôtel-de- Ville.

Après un appel aux armes, à la salle Bourdon, je pars, en tête de mes hommes. J'avais, avec moi, quelques amis. Le docteur Serey, un ouvrier tonnelier devenu médecin. Gharvet, tué, pendant la Semaine de Mai, sur le pont d'Austerlitz, Ghaussevert, un ouvrier menuisier du fau-

(i) De Suisse, Montels s'en alla en Russie, où il fut, pendant trois ans, sous le nom de Nief, précepteur des enfants de Tolstoï.

(2) Place de la Corderie-du-Temple, siège du Conseil fédéral de l'Internationale, siégeait le Comité Central républicain des Vingt arrondissements de Paris, délégation des sections de l'Internationale et des clubs, (^e fut ce comité qui fit placarder l'Affiche Rouge.

L HOTEL DE VILLE

bourg. Le vieux Brandely. D'autres. Ghaussevert portait un drapeau rouge.

Nous arrivons à l'Hôtel de Ville. Nuit noire, froide. Personne dans les rues. Près du candélabre du milieu, Emile Moreau, un des défenseurs de la Butte-aux-Gailles, celui qui a fusillé les Dominicains d'Arcueil. (i)

— Personne n'est venu, me dit Moreau.

— Attendons toujours. Nous allons parcourir le faubourg en appelant aux armes.

En route, nous rencontrons une troupe venant de la Bastille. Des an^is de Belleville. Le petit Dumont, qui allait être blessé le lendemain. Lavalette. (2) Une quinzaine de gardes.

Nous montions, quand quelqu'un dit :

— Si nous allions délivrer Flourens et les autres... Accepté.

Devant Saint-Paul, nous croisons une voiture cellulaire. L'idée que nos prisonniers peuvent s'y trouver me passe en tête. J'arrête net la voiture. Elle ne renfermait que des voleurs... Nous filons sur Mazas... A l'extrémité de la rue de Lyon, je place mes hommes aux angles pour surveiller la rue. D'autres observent le boulevard Mazas... Nous nous saisissons des pioches et des pelles des cantonniers, afin de pouvoir ouvrir une tranchée sous la porte de la prison... Mais c'eût été trop long. Deux hommes se détachent, frappent à la porte à coups redoublés. On finit par leur ouvrir. Ils entrent, parlementent et ressortent. A ce moment, une forte poussée nous livre passage à tous. J'entre un des derniers, laissant derrière moi des sentinelles... Tu sais le reste. On s'empare des clefs. Nos amis sont délivrés. Flourens, Humbert, Dupas. Nous avions oublié Léo Melliet. Charvet s'en aperçoit. On va le chercher. Il sort à demi vêtu. Je l'aide à s'habiller, sur un banc.

Les envahisseurs de Mazas — on l'a vu par le récit d'Alphonse Humbert — montent à Belleville. Flourens

(i) Mes Cahiers rouges, VII, pages 34 et suivantes. (2) Lavalette, de l'Internationale. Membre du Comité Central du 18 mars.

Gustave Chaude^

refuse de descendre à l'Hôtel de Ville, où il ne paraîtra pas de toute la journée. Montels est, lui aussi, monté à Belleville. C'est là qu'il reprend son récit.

— Il était —

. continue-t-il —

trois heures du matin, quand nous abandonnons la mairie de Belleville. La nuit était glaciale. Avant de redescendre vers le centre de Paris, nous avions eu, le docteur Serey et moi, une vive altercation avec Flourens, à qui nous reprochions durement son inaction. Les prisonniers de Mazas délivrés sans coup férir. La mairie de Belleville occupée. Malon prêt à marcher avec les bataillons des Batignolles. Duval et Léo Melliet maîtres du treizième arrondissement. Serizier et le ioi°. Des groupes du cinquième et du sixième. Nous-mêmes, Serey et moi, sûrs de prendre, quand nous le voudrions, comme nous l'avions déjà fait au 3i octobre, la mairie du douzième. Nous montrions à Flourens cette admirable situation révolutionnaire. Mais il fallait marcher tout de suite. Flourens ne répondait pas. Ou il répondait par quelques paroles découragées. « Combien sommes-nous ? Une vingtaine ! Dans deux ou trois heures, nous serons cernés. Mieux vaut nous séparer. » Serey et moi, navrés, laissâmes Flourens. A midi, nous étions à la Bastille, où nos camarades devaient nous attendre.

la Bastille et l'Hôtel de Ville

Peu de monde sur la place. Par ci par là, des groupes de trois, quatre personnes, qui causent tranquillement. Voici Charvet, qui m'apporte mon mousqueton. Nous parcourons les groupes, tentant de les souder en un seul faisceau. Peine inutile. L'armistice. Le ravitaillement... « Mais, dit quelqu'un, le ravitaillement a du bon. » Maudit ravitaillement. Ah! le ventre!... Une heure. Nous partons, une quarantaine, par la rue Saint -Antoine. Drapeau rouge. Fusils chargés sur l'épaule. Au coin du quai Bourdon, un petit groupe de gardes nationaux armés sortent de la salle de bal, où se tient un club. Ils se joignent à nous. « Vive la Commune! Pas d'armistice! A bas

L HOTEL DE VILLE

les traîtres ! » Rue Saint- Antoine, des hommes se détachent des groupes qui discutent. « Où allez-vous? — Prendre l'Hôtel de Ville et proclamer la Commune! — Nous allons chercher nos fusils. » Un de nos camarades, envoyé en éclaireur, arrive en courant. La place est déjà pleine de monde. Rue du Temple, des gardes armés. Nos hommes se placent au coin de la rue Saint-Bon. De là, ils pourront tirer à l'aise sur les fenêtres de l'Hôtel de Ville.

L'Hôtel de Ville. Foule. Leverdays. (i) Vaillant, en artilleur, vêtu d'un long carrick marron. Emile Moreau, au milieu d'un groupe degardes nationaux du bataillon Rochebrune, avec leurs vareuses couleur robe de capucin. « Sapia te cherche, me dit Moreau. Il est là, à droite de la porte Henri IV. » Appuyés à la grille, quelques-uns de ceux qui étaient à Mazas et à Belleville. Dumont, Lavalette. Pendant que je cause avec Constant Martin, je vois arriver Vallès et Rouiller. Vallès s'arrête devant la grille, près de Dumont. Je serre la main de Champy, qui est avec Gentelini. Tous deux amis de la Corderie. On parle, autour de nous, de la délégation qui est en ce moment près du Gouvernement. Tony Révillon, Dereure. Si, nous aussi, nous allions demander des comptes aux gens de l'Hôtel de Ville ? A Ferry. Nous décidons d'y aller. C'est moi qui prendrai la parole, étant le plus élevé en grade.

Derrière la grille, trois officiers. Deux officiers de mobiles. Un commandant de taille élevée. Un capitaine adjudantmajor, gros, trapu, haut en couleur. Un colonel. Le colonel a le verbe cassant. Le commandant et le capitaine adjudantmajor sont debout, face à la porte. Vallès et Dumont, appuyés à la grille, les regardant fixement. Le colonel se tient devant la porte de la grille, dont il a en mains les clefs.

La grande porte de l'Hôtel de Ville s'entr'ouvre. C'est la délégation qui sort. Je reconnais Tony Révillon.

(i) Laverdays, membre du Comité des Vingt arrondissements, auteur des Assemblées parlantes.

Gustaçe Chaudey

Champy, Gentelini et moi nous apprêtons à franchir la porte de la grille.

— Encore une délégation! nous dit d'un ton violent le colonel, gouverneur de l'Hôtel de Ville, le colonel Vabre. Qui êtes-vous? Au nom de qui vous présentez-vous?

— Au nom du Comité des Vingt arrondissements.

— Ah oui! le fameux Comité de la Gorderie... Combien êtes-vous ?

— Trois. Voici nos cartes de délégués. Nous voulons parler au Gouvernement.

— Je vais vous faire entrer. Mais ce sera la dernière délégation que je laisserai passer. En voilà assez comme ça.

La grille s'ouvre. Nous passons.

la délégation devant Chaudey

Dans l'Hôtel de Ville. Il est environ deux heures et demie... Sous la voûte de la grande porte, qui s'est refermée sur nous, un peloton de mobiles, l'arme au pied. Plus loin, dans la cour, autre peloton, d'une vingtaine de files. A droite, les armes en faisceaux. Sur chaque marche de l'escalier que nous montons, à droite et à gauche^ deux soldats se font face. Un officier nous précède. Au premier étage, une porte s'ouvre. Nous sommes dans une vaste salle, où causent, quand nous entrons, cinq ou six personnes. Debout, derrière une table recouverte d'un tapis vert, un homme de haute taille, Chaudey. En arrière, Etienne Arago, debout lui aussi, la main passée dans le gilet. Front chauve, pattes* de lapin grisonnantes aux tempes. Au fond, un jeune homme, blond, la chevelure frisée. Quelque secrétaire. Je ne sus que plus tard le nom du jeune secrétaire de 1871. Gela vaut d'être raconté.

En i885, j'habitais Tunis. Mes occupations me conduisent un jour à la résidence. Je suis introduit dans le cabinet du résident général, alors M. Jules Cambon, aujourd'hui ambassadeur à Londres. Tout de suite, je reconnais mon secrétaire d'antan. Je rappelle l'épisode. Et M. Cambon de me dire : «Nous n'étions que six ce jour-là à l'Hôtel de Ville, Chaudey, Arago, les trois délégués et moi, qui remplissais

I. — Le capitaine Montais, qui, le 22 janvier 1871, conduisait la deuxième délégation reçue à l'Hôtel de Ville par Ghaudey, une demi-heure avant la fusillade.

H^^^^i^^Ml^" ]

L HOTEL DE VILLE

alors près de Jules Ferry les fonctions de secrétaire. Vous étiez donc, monsieur Monteîs, un des trois délégués. — Parfaitement, répondis-je, je suis le capitaine qui conversa avec Ghaudey. — Monsieur Montels, reprit Cambon, j'aime mieux me trouver avec vous ici qu'à l'Hôtel de Ville le 22 janvier, car vous aviez l'air d'être fort en colère ce j ourla... » Revenons au récit.

Tous trois, Champy, Gentelini et moi, portons le costume de la garde nationale. A peine sommes-nous devant la table, que Ghaudey, sans autre préambule, nous toisant :

— Qui êtes-vous ? Qui vous envoie ? Que demandezvous? (i)

— Nous sommes les délégués des vingt arrondissements de Paris, répondis-je; voici nos cartes. Quant au mandat que nous avons reçu, nous voulons l'exposer au Gouvernement lui-même.

— Le Gouvernement ne siège pas à l'Hôtel de Ville, et je crois bien qu'il ne se dérangera pas pour vous recevoir. Mais je lui transmettrai l'exposé de votre mission.

— Nous sommes chargés, mes camarades et moi, de protester contre toute tentative d'armistice. L'armistice, c'est la préface de la capitulation. Nous ne voulons pas capituler. Gapituler, quand Paris peut mettre en ligne plus de 400.000 hommes ! Ge serait une honte. Il faut combattre. Paris succombant, c'est la République qui disparaît. Nous ne voulons pas que la France devienne une seconde Pologne. Paris peut encore combattre et vaincre. Depuis plus de quatre mois, le Gouvernement nous berne et nous trompe. Nous l'avons forcé de fabriquer des canons. Il ne veut pas combattre. Qu'il démissionne donc et fasse place à la Gommune Révolutionnaire...

— La Gommune ! — interrompt Ghaudey — G'est un mot. Paris ne peut plus lutter. Il n'a plus de vivres...

(i) Le ton vif que prit tout de suite la conversation s'explique, de la part de Ghaudey, par la jeunesse des délégués. Montels, le plus âgé, avait 28 ans. « J'en paraissais à peine 28 ou 24, m'écrit-il. Et pourtant, j'avais 8 ans de service et de campagnes au 2« zouaves, vu le feu plusieurs fois, pris part au siège de Puebla et à la bataille de San-Lorenzo. »

Gustave Ghaudey

— Plus de vivres! Jules Ferry nous a déjà dit cela le i8 septembre. J'étais là... Nous voulons combattre... S'il nous faut des généraux, on en fait avec des colonels, des commandants, et même de simples capitaines. Nous avons assez des généraux de sacristie. Place aux généraux de la Révolution...

— Voyez-vous — reprend Chaudey — des capitaines subitement devenus généraux. C'est pour le coup que nous serions vainqueurs! Qu'on nomme général le capitaine^ que j'ai là devant moi, et les Prussiens, battus à plate couture, lèveront le siège... Eh bien! nous n'avons pas confiance dans ces combinaisons. Le Gouvernement résistera à ces folies. Nous ne ferons pas comme au 3i octobre. Nous repousserons l'émeute par la force. Nos précautions sont prises pour vous recevoir...

C'est alors que j'interrompis avec violence :

— Délégués du peuple, dis-je, nous ne sommes pas venus ici pour entendre vos menaces. A ceux qui nous ont envoyés, nous allons répéter vos paroles. Nous allons dire à nos camarades qu'à l'exposé de nos patriotiques angoisses, que vous aviez le devoir d'apaiser par quelques mots de réconfort et d'espérance, vous n'avez répondu que par des menaces. Nous n'avons plus à discuter avec vous...

Nous quittâmes la salle. Conduits par un officier, nous traversâmes la salle du Trône. A chacune des fenêtres, qui donnent sur la place, quatre ou cinq mobiles, l'arme au pied. Des soldats sur les marches des escaliers. Des soldats sous la voûte. Les faisceaux sont rompus. Nous sortons. « Maintenant, plus de délégués », dit le colonel.

la fusillade

A peine sommes-nous apparus que la foule nous entoure. Je suis littéralement porté au pied du candélabre le plus proche. On me hisse sur le socle. Je me tiens debout en embrassant la colonne du bras gauche, le droit restant libre pour le compte rendu que l'on attend, et que j'accentuerai certainement de quelques gestes. J'expose ce que nous avons vu. Les mobiles tout prêts. Je redis les paroles de

L HOTEL DE VILLE

Chaudey. « Pas d'impatience, dis-je, en terminant. Nous attendons des renforts. Le peuple décidera. Nous sommes à ses ordres. » Je posais le pied à terre, abandonnant ma tribune improvisée, et je tendais les mains pour saisir le mousqueton que Ghalvet me tendait, quand un coup, sec et sourd, comme un coup de revolver tiré de dessous un manteau, éclate du côté de la grille, là où j'avais vu, avant d'entrer à l'Hôtel de Ville, Vallès et Dumont. On m'a dit depuis qu'un coup de revolver avait été tiré sur les trois officiers debout derrière la grille. Ce fut alors que le colonel, tirant son sabre, se précipita vers la porte de l'Hôtel de Ville, qu'il heurta, à trois reprises, de la poignée. Simultanément, arrive, au pas de course, par la rue du Temple, un fort peloton de gardes nationaux. L'avant-garde des BatignoUes. Malon a tenu parole. Le peloton fait halte et se range devant la grille, à gauche de la porte Henri IV. Venant des quais, tambours battants, drapeau rouge, l'allure décidée, sur quatrs rangs, le ioi% Serizier en tête, (i)

Aux coups frappés de la poignée du sabre par le colonel, la porte de l'Hôtel de Ville s'est ouverte à deux battants, donnant passage aux mobiles postés sous la voûte. Effrayée par ces préparatifs de bataille, la foule se rejette violemment en arrière. Saisi, enveloppé par le tourbillon, j'entends les coups de feu qui éclatent. Je vois, avenue Victoria, un groupe de gardes nationaux qui tirent, genou à terre. D'autres s'abritent, pour épauler, derrière les tas de sable ou les lampadaires. La fusillade crépite. Des coups de feu partent des fenêtres du premier étage de l'Hôtel de Ville. Ce sont les mobiles de la salle du Trône, que nous venons de voir. Je rejoins mes amis postés rue Saint-Bon, à l'angle de la maison en pan coupé dont les devantures fermées étalent une immense redingote grise, une enseigne de tailleur. Je tire avec mes camarades. Mon dernier coup fait voler en éclat les vitres de la dernière fenêtre de gauche du premier

(i) Duval, qui devait être fusillé le 4 avril par l'ordre du général Vinoy, conduisait, avec Serizier, le fameux ioi«.

Gustave Chaudey

étage... On vient nous avertir que les gardes républicains, venant par le Pont-Neuf, s'apprêtent à nous cerner... La partie est perdue. Je traverse au pas de course la rue de Rivoli. Je vois Vaillant, enveloppé dans son carrick, adossé au café de la Garde Nationale. Je lui dis que nous allons être cernés. Nous hélons les derniers combattants et nous nous perdons dans la rue du Temple...

ceux de Belleville

Mon vieil ami Alexandre Girault était de ceux — on l'a vu par le récit d'Humbert — qui envahirent Mazas. Girault, qui fut député de Paris, après avoir fait huit ans de bagne en Galédonie, fut, sous le Siège, l'un des militants les plus décidés de Belleville. Voici ce qu'il m'a raconté de ses deux journées des 21 et 22 janvier :

Le 21 janvier —

me dit Girault —

j'étais place de l'Hôtelde-Ville avec quelques hommes de notre compagnie. La 2* de tirailleurs du 25° bataillon, 29* régiment de marche. Le signal d'envahissement devait être donné à trois heures. 11 ne vint pas. Nous attendions. Enfin, la nuit tombée depuis longtemps déjà, un contre ordre arriva. La partie était remise au lendemain 22. Nous n'avions plus qu'à remonter à Belleville. Rue du Temple, brusquement, un de nous, Demay, crie : Allons à Mazas. Feltesse crie à son tour. Nous étions vingt-cinq ou trente. Nous retournons sur nos pas, et nous nous engageons dans la rue de Rivoli. A l'église Saint-Paul, nous rencontrons un groupe de petits gris, anciens tirailleurs du i35' bataillon de Germain Casse, (i) passés à la i" compagnie de tirailleurs du

(i) Germain Casse, étudiant, prend part au Congrès de Liège. Chef de bataillon sous le Siège. Député de la Guadeloupe et ensuite de Paris. — Demay, Feltesse, Guillaume, nommés dans ce récit, militants révolutionnaires de Belleville.

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25* bataillon — le mien. Quelqu'un propose de sonner le tocsin. D'autres gardes s'étaient joints à nous. Sur mon ordre — j'étais conseiller de famille et j'avais quelque autorité sur la compagnie, ainsi que sur son capitaine Seguin — on éteignit tous les becs de gaz sur le parcours.

Nous voici en face de Mazas, faisant beaucoup de bruit pour paraître nombreux. Le capitaine Seguin nous fait ranger contre les murs de la prison. Excellente précaution. Nous sommes exactement cent vingt-cinq. Coups de crosses de fusils sur les pavés. Commandements de manœuvre du canon. Nous nous attelons à un tonneau d'arrosage, oublié là, que nous roulons à grand fracas, comme un aflfùt. « Enfoncez la porte », commande le capitaine. Nous étions tout à ce simulacre guerrier, quand nous apprenons qu'un de nous — je sus plus tard que ce parlementaire était un lieutenant, Bergeret, le Bergeret de la Commune — avait pris sur lui de parlementer avec le poste de gardes nationaux de la prison pour l'entrée de quelques délégués. La porte s'ouvre. Bergeret entre. Les gardes de l'intérieur veulent refermer la porte, qui est violemment poussée du dehors. Elle reste ouyerte. Un grand diable s'arcboute des pieds et des mains pour défendre l'huis. Je pose délicatement le pommeau de mon sabre-baïonnette entre ses deux épaules, et j'accompagne ce geste d'un solide coup de paume de la main. Le colosse s'effondre. Le petit Demay s'est déjà fauûlé entre ses jambes. Cette fois, l'entrée est libre. Personne ne tente plus de s'opposer à notre entrée.

Nos prisonniers, Bauer, Flourens, Léo Melliet, Humbert, sont vite délivrés. Je ne trouvais pas Humbert. Et comme il me semblait que le gardien, à qui je réclamais le numéro de sa cellule, ne se pressait guère de me renseigner, je profitai du moment où il me tournait le dos pour lui faire sentir, dans la partie charnue de son individu, la pointe de mon sabre-baïonnette. Et elle était terriblement effilée, la baïonnette... Le citoyen fit demi-tour, et il se précipita vers la porte de la cellule d'Humbert, qu'il ouvrit... Nouvelle manifestation de mauvaise humeur à la sortie. Gardes et gardiens formaient le cercle dans la rotonde, près de la

65 drames. — 4-

Gustave Chaiidey

porte de sortie. Nous n'étions plus que quatre dans la prison. Guillaume, qui fut déporté, Dumont le typo, l'autre Dumont qui fut tué à Issy, et moi. Nous mimes baïonnettes en avant. Gela suffît encore pour ramener la bonne volonté. Quand nous fûmes dans la rue, nous rejoignîmes nos camarades qui, avec Floi^rens, étaient déjà à deux cents mètres.

Où allons-nous? Les uns voulaient aller à la Gonciergerie, enlever Tibaldi. (i) Humbert et moi proposions d'aller à l'Hôtel de Ville. Fiourens voulait soulever Belleville. On suivit Fiourens, sans écouter les conseils de ceux qui montraient que nous nous éloignions de la bataille et de l'action. A Belleville, notre nombre avait doublé. Nous marchions contre le danger. Nous entrons à la mairie, jalors en face de l'église Saint- Jean-Baptiste, où s'ouvre la rue du Jourdain. Là, on décide d'aller réveiller les chefs de bataillon, pour qu'ils rallient leurs hommes. Mais les chefs de bataillon accueillirent très mal, pour la plupart, les délégués de Fiourens. Les autres ne prirent pas l'affaire au sérieux. On sonna le tocsin auquel personne ne répondit. Pendant ce temps, quelques-uns des gardes nationaux qui étaient venus grossir nos rangs s'occupaient à vider une pièce de vin, qu'ils avaient dressée et défoncée pour y puiser plus à l'aise... Au petit jour, nous nous séparâmes. Et il ne resta plus à la mairie, avec Fiourens, que quelques hommes, et les ivrognes affalés contre la futaille à demi vidée...

Belleville n'avait pas marché. Nous ne fûmes guère plus heureux quand, dans la matinée, nous tentâmes de réunir des combattants. Grossi de quelques gardes du 209* bataillon — un bataillon du 11° — nous parcourûmes les rues *en chantant la Marseillaise, la Carmagnole, appelant aux armes. Devant nous, un vieux tambour battait la charge avec une rage digne d'un meilleur sort. Nous n'étions pas plus d'une douzaine, quand nous descendîmes vers l'Hôtel de Ville. Nous ne recrutons pas un chat dans le faubourg

(1) Tibaldi, condamné en 185;; à la déportation pour complot contre la vie de l'Empereur. Envoyé à l'île du Diable. De retour à ParLs eh 18:70, il prit part, sous le Siège, au mouvement révolutionnaire. Arrêté après le 3i octobre.

L HOTEL DE VILLE

du Temple. A la hauteur de la rue de la Verrerie, nous apercevons en enfilade la façade de l'Hôtel de Ville et une partie de la place. Nous faisons encore quelques pas... Subitement, un coup de feu isolé, et, presque aussitôt, une fusillade qui, visiblement, à la fumée, part des fenêtres du palais. Constatation bizarre, les balles portent dans les boutiques de la rue de Rivoli, à droite de la rue du Temple. Quelques secondes après, les manifestants, hommes et femmes, ayant fui rapidement, je me rends compte de ce fait si simple, qui, un instant auparavant, me semblait inexplicable. Les tireurs, les mobiles campés dans la salle du Trône, tirent, de derrière les murailles de façade, par les baies ouvertes, se mettant ainsi à l'abri des assaillants. Leurs armes tirent en éventail, les unes atteignant la rue de Rivoli, les autres le quai. "^

Je vois aussi, distinctement, trois ou quatre officiers de mobiles se diriger de la porte principale vers le petit poste installé du côté de la rue de Rivoli. Ils allaient atteindre ce poste, quand, Guillaume et moi, nous faisons feu sur eux. L'un d'eux nous semble touché. Nous filons, par la rue de la Coutellerie, vers l'avenue Victoria où sont encore, quand nous arrivons, quelques tireurs. C'est l'un d'eux qui brisa les aiguilles de l'horloge... Un garde, blessé, sautant sur une jambe, nous rejoint. Je vois emporter un mort, ou blessé grièvement. Derrière les tas de sable, des hommes étendus, qui se relèvent et se sauvent en courant. Nous regagnons la rue du Temple, où nous rencontrons un blessé, que deux camarades soutiennent et qu'ils conduisent à la pharmacie voisine... Les troupes arrivent. Chasseurs à cheval et lignards. Le moment est venu de filer. Nous n'avons que le temps, Guillaume et moi, de passer entre les premières files de chasseurs, que précède Vinoy... Nous restons encore quelques instants rue du Temple, où nous sommes en sûreté, et nous remontons à Belleville.

le petit tambour Les BatignoUes où Malon exerçait une action prépondérante, s'étaient déjà distinguées le 3i octobre. EUeg

Gustaçe Chaude}^

fournirent, le 22 janvier, une centaine de combattants. C'est le détachement des BatignoUes qui arriva par la rue du Temple, drapeau tricolore au vent, coiffé d'un bonnet rouge. Paul Martine, (i) membre de la Commission municipale du dix-septième et ami de Malon, m'a fait le récit suivant, auquel l'incident de la mort du petit tambour Léon Bousquet donne un caractère particulièrement tragique et poignant.

Le matin du 22, je suis devant la mairie, où je croise le capitaine Dauvergne, du 91^ bataillon. « Eh bien! cette fois, nous marchons sur l'Hôtel de Ville? » C'est entendu. Je cours à la maison, où je décroche mon mousqueton d'artilleur. Je n'ai pas de cartouches, mais j'ai une solide baïonnette, bien eflîlée. Elle m'a déjà sauvé la vie au 3i octobre... Dehors, la générale bat. Le tambour, un tout jeune garde, petit, maigre, blond. Je l'ai souvent rencontré au club de la rue Lemercier. Son nom, Léon Bousquet, étudiant en pharmacie. Pauvre petit Bousquet! Dans quelques heures, il sera frappé à mort, avenue Victoria, tout près de moi... Derrière le tambour, marchent deux gardes en armes, le fusil sur l'épaule. L'un d'eux, le vieux père Malézieux, ouvrier forgeron, un vieux de la vieille, qui s'est battu avec Barbes, et qui a été déporté en Juin. Je me joins au groupe. Le tambour bat toujours. Un à un, les gardes nationaux sortent des maisons, fusil en main, et prennent place avec nous. Presque tous du 91°, le bataillon révolutionnaire et patriote — en ces temps c'était tout un... Tout à coup, nous voyons accourir, levant les bras, un gros homme. Le maire, François Favre. Il nous somme de nous disperser. François Favre a été élu après le 3i octobre. Nous continuons notre route, sans autrement nous inquiéter

(i) A son retour d'exil, M. Paul Martine a été nommé professeur au lycée Gondorcet, où il est resté jusqu'à sa retraite, en 1910.

L HOTEL DE VILLE

des sommations municipales. Mais il nous faut un chef. On s'en va chercher, avenue de Glichy, le commandant du 91'. Mais il n'est pas, ou ne veut pas être chez lui.

Nous parcourons le quartier, Bousquet battant toujours la générale. Voilà une heure que Bousquet fait sonner sa caisse. Nous sommes une cinquantaine. La plupart figures de connaissance. Il est environ midi. Nous n'avons toujours pas d'officiers. Nous nous dispersons. Rendez-vous, à une heure, boulevard des Batignolles, en haut de la rue de Rome, au coin du nouveau collège Chaptal.

La faim commence à me tirailler les entrailles. Bousquet, qui a rejeté sa caisse sur ses épaules, est avec moi. Il a trouvé, je ne sais comment, le moyen de se procurer un morceau de pain. Nous entrons chez un marchand de vin, place des Batignolles, au coin de la rue des Dames, et nous partageons le pain — quel pain! — en buvant, debout, un verre sur le zinc.

Filons au rendez-vous. Entre la grille du chemin de fer et les bâtiments inachevés du collège. Les volontaires sont plus nombreux que lors de notre séparation. Je serre la main du petit B., toujours jovial, et de son frère aîné, Ferdinand, (i) toujours mélancolique. Voici Benoist Malon, notre adjoint élu, notre ami à tous. Vareuse de simple garde, chapeau mou, bottes relevées sur le pantalon. Vers deux heures, un peu avant, nous sommes bien cent cinquante. Trois officiers. Le capitaine Fontaine, les lieutenants Jouvard et Hoemelle. Le capitaine Dauvergne n'est plus là.

En route vers l'Hôtel de Ville. Nous nous formons en trois pelotons de cinquante. Rangés sur deux files, nous tenons toute la largeur de la chaussée. Sabre en main, en tête, Fontaine. A ses côtés, Malon et Victor Clément, qui fut élu à la Commune par le dix-septième.

(i) « Il (Ferdinand Buisson) s'était trouvé à la manifestation du 22 janvier, dans les rangs d'un bataillon des Batignolles, avec Varlin et Malon... » (L'Internationale, par James Guillaume, tome II, page 12;^)

Gustaçe Chaudey

Tout en marchant, nous poussions des cris. « Guerre à outrance! A bas les traîtres! » Je crie de toutes mes forces « A bas Trochu! Vive la Nation! » Bousquet bat furieusement sa caisse. Nous descendons la rue de Rome. Les passants nous regardent. — « Où allez-vous? — Nous marchons sur l'Hôtel de Ville. Nous allons les flanquer par les fenêtres. » Place de l'Opéra, foule nombreuse sur les trottoirs pour nous voir défiler. Toujours le cri, à pleins poumons. « A bas Trochu! » Un monsieur bien mis a crié en gesticulant : « Oui! et vivent les Prussiens, hein! » Deux des nôtres se ruent sur Tinsulteur. Il a déjà disparu dans la foule. Sur le boulevard, un gamin dit à son voisin : « Çà, c'est des hommes à Blanqui ! » Un peloton de dragons. Ils tournent bride, dès qu'ils nous aperçoivent. Boulevard Sébastopol. Square des Arts-et-Métiers. C'est là qu'est le rendez-vous, la concentration des forces insurrectionnelles. Malon nous quitte, (i) Il va rejoindre, à la mairie du deuxième, les maires et adjoints de Paris, réunis pour « aviser à la situation ». Nous nous rangeons le long du square, face au théâtre de la Gaîlé. Voilà une heure que nous sommes là. Quelques-uns s'impatientent. Je n'y puis plus tenir. Je quitte les rangs, et, le mousqueton en bandoulière, je file vers la place de Grève.

Place de l'Hôtel-de- Ville. Une foule énorme. Peu de combattants armés. Des groupes épais de badauds. Petits bourgeois, curieux, femmes, enfants. La façade de l'Hôtel de Ville est d'aspect sinistre. Portes et fenêtres closes. Que se passe-t-il à l'intérieur? J'arrive à la grille qui borde le monument. J'apprends que la salle du Trône est bondée de mobiles bretons... Il est à j)eu près trois heures... Tout à coup, roulement de tambours du côté de la rue de Rivoli. Quelqu'un dit : « C'est Belleville qui descend avec des canons. » Ce n'est pas Belleville. Ce sont nos Batignollals qui, déjà, longent le monument... A dix pas de moi, un grand gaillard, accroché à un réverbère, gesticule et parle haut...

(i) Humbert a donc raison. Malon n'était pas place de l'Hôtelde- Ville le 22 janvier (voir le récit précédent d'Humbert).

L HOTEL DE VILLE

Qu'y a-t-il? Que se passe-t-il?... Un grand bruit de fenêtres qui s'ouvrent... Des coups de feu... Un gros nuage gris, parsemé de rouge... Autour de moi, des gens crient, courent, se bousculent, fuient de toute part... Encore des coups de feu... Cette fois, il en éclate derrière moi, avenue Victoria... Je vois, à travers la fumée, les canons des fusils qui se croisent dans les embrasures des fenêtres, au premier, à la salle du Trône... Et je n'ai pas une seule cartouche... Je suis venu avec mon mousqueton, mais je n'ai pas de quoi le charger... Autour de moi, des gardes nationaux tir.ent avec leurs fusils à piston... Mais voilà que la porte d'entrée de l'Hôtel de Ville s'ouvre, et qu'une nouvelle décharge frappe au hasard, dans le tas... Ce sont bien des mobiles bretons, avec la croix blanche, l'hermine à leur képi... Je suis maintenant sur le trottoir du café de la Garde Nationale, au coin de la rue de Rivoli... Une balle frappe, devant moi, un vieillard, à la nuque... Un sergent de mobiles de la Seine — je l'appris de sa bouche quelques minutes plus tard — décharge les six balles de son revolver sur nos assaillants. Je vois le père Malézieux, qui tire, debout, bien eh vue, hurlant je ne sais quoi. Il a près de lui son fils, un gamin de quinze ans, qui tire, lui aussi, avec ardeur... Je cours avenue Victoria... Malheur! mon petit Bousquet tombe... Je me précipite vers lui. Il est blessé. On l'emporte... Qu'ai-je fait ensuite? Au coin du boulevard et de la rue de Rivoli, à l'angle du square Saint-Jacques, une ébauche de barricade... Les gendarmes à cheval... Ils chargent au galop... J'entre dans le couloir d'une maison, où un brave homme, à jambe de bois, est assisl — « Vous allez vous faire arrêter, me dit-il. Vous êtes une tête. » Et, entrant dans la loge — c'était le concierge : — « Tenez, prenez ce chapeau. » C'est coiffé d'un chapeau melon, avec ma vareuse d'artilleur et mon mousqueton vierge de coups de feu, que je regagnai les Batignolles.

— Et, quand éclata la fusillade,

demandai-je à Paul Martine,

aucun coup de feu n'avait été tiré de la place?

— Aucun. Les mobiles bretons déchargèrent leurs armes

Gustave Ghaudey

sans que la moindre sommation ait été faite. J'étais au premier rang. Toute la volée des projectiles passa au-dessus de ma tête, allant frapper ceux qui étaient à l'autre bord de la place... Quels souvenirs ! Parfois je songe à ceux qui étaient avec moi... Le père Malézieux. Déporté après la Commune, il rentra à Paris à l'amnistie, vieux et épuisé. Un jour, on le trouva pendu. La misère... Le lieutenant Jouvard. Tué sur une barricade, le 22 mai, aux Batignolles... Le petit Bousquet, notre vaillant petit tambour. Quand on le releva avenue Victoria, quelques amis le portèrent dans un petit café près du Ghâtelet. Après lui avoir mis des vêtements civils, on le conduisit à l'Hôtel-Dieu, où il mourut. Nous l'accompagnâmes, par une superbe matinée de février, au Père-Lachaise. Louise Michel parla sur sa tombe, où nous plantâmes un petit drapeau rouge...

L'ORDRE DE TIRER

drames — 5

L'ORDRE DE TIRER

Pierre Denis

Sur cette terrible après-midi du 22 janvier, j'ai pu consulter un document intéressant. Une note manuscrite de Pierre Denis, communiquée par Lucien Descaves. Pierre Denis, depuis le 4 septembre, était attaché au ministère de l'Intérieur. Le 22 janvier, il y a rencontré Jules Ferry. Il a lu les dépêches adressées de l'Hôtel de Ville à ce dernier, le tenant au courant des incidents tumultueux de la place. Le récit est souvent entaché d'inexactitudes. Il n'en garde pas moins la valeur de notes prises sur le vif.

Curieuse et attachante figure que celle de Pierre Denis. Je le revois encore, aux derniers jours de l'Empire, faire son entrée à notre brasserie de la rue Saint- Séverin, étrangement costumé d'une sorte de dolman à brandebourgs, soutaché de passementeries, la chevelure noire s'échappant d'une toque bordée de fausse fourrure, le pantalon serré dans des bottes à l'écuyère sur lesquelles se balancent des glands de soie noire.

Gustave Chaudey

Pierre Denis fabriquait tout cela lui-même. Cordonnier, tailleur, couturière. Proudhonien fervent, il entamait, une fois attablé devant n'importe quoi, carafe d'eau, bock, mazagran — peu lui importait — une interminable discussion, soit avec Longuet, soit avec Paget-Lupicin, soit avec Edouard RouUier, proudhoniens comme lui. Vallès, tout près, écoutait, ou n'écoutait pas. Pendant le Siège, Pierre Denis disparut de notre petite brasserie. Ce n'est qu'aujourd'hui, en lisant sa note sur le 22 janvier, que j'apprends son séjour au ministère de l'Intérieur, avec Gambetta et Antonin Proust. De temps à autre, nous lisions un article de lui dans le Combat de Félix Pyat, ou, plus tard, dans le Vengeur. Nous revîmes Pierre Denis après le 18 mars. Il faisait alors, presque journellement, le premier-Paris du Cri du Peuple. C'est lui qui, avec Vallès et Tridon, rédigea la Déclaration au Peuple Français, publiée à VOfficiel de la Commune du 20 avril. Il échappe aux conseils de guerre. On le retrouve collaborant avec Portalis au Corsaire. Il est le dernier conseiller du général Boulanger, dont l'étoile s'éteint. Il publie le Mémorial de Saint- Brelade. Il fait jouer un drame A la Vie, à là MortI II meurt en 1907. Quelques mois avant sa fin, pour la première fois depuis la Commune, je le rencontrai en omnibus, enfoncé dans un coin. Étranger à ce qui l'entourait, tout entier à la lecture hâtive d'une brochure dont il feuillette rapidement les pages. Enveloppé dans un ample mac-farlane, la crinière toute grise, la face jaune et ridée, l'œil toujours vif et mobile. Trente années ont passé sur le Pierre Denis d'autrefois, au dolman sanglé à la taille, soutaché de passementeries diverses.

L ORDRE DE TIRER

« note sur Chaudey »

De la note sur Chaudey de Pierre Denis, j'extrais ce qui intéresse la journée du 22 janvier, que Denis passe, en grande partie, près de Ferry. Je noterai, en bas de pages, les erreurs, assez nombreuses, de dates et de faits. Si incomplète qu'elle soit, la note de Pierre Denis va nous permettre d'établir la vérité sur la plus grave des accusations qui furent dirigées contre l'adjoint au maire de Paris, celle d'avoir, le 22 janvier, « fait balayer la place ».

Voici l'extrait de la note de Pierre Denis :

... Le 22 janvier. Jules Ferry était venu déjeuner avec son frère à l'Intérieur et en même temps avec Proust (i) et Chambaraud. J'étais resté seul au cabinet avec mon expéditionnaire. A ce moment, . toutes les dépêches officielles étaient adressées en copie au ministère de l'Intérieur en même temps qu'on les envoyait à leur destinataire. Vers une heure et quelques minutes, on m'apporta une première dépêche « Mairie de Paris à Vinoy » signée Chaudey, disant à peu près : « Une foule qu'on dit être des insurgés vient par la rue de Rivoli. Envoyez de la cavalerie pour balayer la place. C'est très commode. » A quelques minutes de là, une autre dépêche, signée Chaudey encore, s'adressait au secteur du faubourg Saint-Jacques et demandait des mitrailleuses. Dès que j'eus vu ces dépêches, je montais vite à la salle à manger et les montrais à Ferry et à Proust. (2)

(i) Antonin Proust, ministre des beaux-arts du cabinet Gambetta (1881). — Chambaraud, avocat, ami de Gambetta.

(2) Ces deux dépêches n'ont pas été retrouvées par la Commission d'enquête instituée par la Commune. Si elles avaient figuré sur le registre du ministère de l'Intérieur, la Commission n'eût pas manqué de les publier, puisqu'elles chargeaient Chaudey. Cette demande de cavalerie et de mitrailleuses peut se rapporter

Gustave Chaudey

— Ce Ghaudey est fou! dit Jules Ferry.

Et on me demanda si j'avais des renseignements. Je n'en avais aucun. Je ne croyais à aucun mouvement.

— Mettez-vous à table, me dit Proust.

Sans s'émouvoir, Ferry nous dit que Ghaudey voyait des insurgés partout et que si on envoyait de la cavalerie, elle en serait pour une promenade. Je restai inquiet. J'avais dit à mon expéditionnaire de monter toute nouvelle dépêche qui viendrait de l'Hôtel de Ville. Quelques minutes après, en effet, survenait une troisième dépêche affolée signée Ghaudey, suivie presque aussitôt d'une autre signée Gambon, assez longue, assez incohérente, mais dans laquelle était cette phrase : « Ghaudey vient de donner l'ordre de tirer. » (i) Les assistants étaient stupéfaits comme devant un écroulement. Jules Ferry répéta encore : Mais ce Ghaudey est fou ! Qu'est-il arrivé? Et il partit en compagnie de son frère, en promettant de nous renseigner.

Après son départ, Proust me dit qu'il faudrait faire une enquête, et qu'il serait peut-être bon de la faire immédiatement : il m'invita donc à aller sur les lieux voir ce qui s'était passé.

Quand j'arrivai sur la place de l'Hôtel-de- Ville, il était près de quatre heures ; elle était vide. 11 n'y a qu'un café au

à un ordre de Vinoy dont parle le capitaine de Mauduit dans une lettre publiée par le général Ducrot (La Défense de Paris, tome IV, page 464). Le capitaine de Mauduit commandait la 6= compagnie du 3" bataillon des mobiles du Finistère qui gardaient l'Hôtel de Ville. C'est cette compagnie qui fit feu la première sur la place. Le général Vinoy avait dit au capitaine de Mauduit : « Faites-moi prévenir au pavillon Gaulainc'ourt (siège du Gouvernement) à la moindre tentative d'émeute, et je vous envoie immédiatement un escadron de cavalerie pour balayer la place, et si cela ne suflB.t pas, je ferai établir des mitrailleuses sur le pont d'Aréole. » Tout le monde recevait des ordres, tout le monde commandait le 22 janvier. C'était, au Gouvernement, à l'Intérieur, à l'Hôtel de Ville, près des autorités militaires ou civiles, le plus extraordinaire des désordres.

(i) On trouvera plus loin les dépêches signées Cambon. Aucune d'elles ne porte la signature de Ghaudey. Aucune d'elles ne dit que Ghaudey ait donné l'ordre de tirer sur la foule.

L ORDRE. DE TIRER

coin de la rue de Rivoli ; là on ne put me renseigner que très vaguement. Il était venu en effet une assez grande foule, d'ailleurs inoffensive, sur la place. Un homme au macfarlane d'assez forte allure, entouré d'une soixantaine d'autres, avait parlementé un moment à la porte (j'ai su depuis que c'était Tony Révillon); et brusquement (i) une décharge était partie des fenêtres de l'Hôtel de Ville occupé par des mobiles bretons. Heureusement que dans la précipitation, ces mobiles avaient tiré devant eux : les balles étaient allées frapper les murs d'en face ou se perdre dans l'avenue Victoria. S'ils avaient tiré en bas, c'eût été un massacre. Il y avait peu de victimes. (2) On me dit qu'une femme avait été tuée sur le trottoir, près du café, qu'un ouvrier avait été blessé à la jambe et porté à une pharmacie de la rue du Temple. Je l'ai recherché, mais vainement. J'ai appris que La Cécilia (3) avait été tué près d'un réverbère, c'est-à-dire près des maisons.

Supposant que je pourrais avoir d'autres renseignements, dans les cafés de la rive gauche les plus proches, j'allai d'abord rue Saint-Séverin, une brasserie où se rencontraient souvent des blanquistes et des révolutionnaires. Je tombai bien; je trouvai Callet (4) et trois ou quatre autres qui avaient été témoins de l'affaire. On parlait alors beaucoup de l'armistice ou plutôt de la capitulation, et l'on avait raison d'en parler, car Jules Simon la préparait presque ouvertement. Il y avait eu la réunion des colonels de l'armée au ministère de l'Instruction publique, celle des maires de Paris au ministère de l'Intérieur dans le même but. Une délégation avait été envoyée à l'Hôtel de Ville pour demander des explications au Gouvernement ou au maire de Paris. C'est celle que conduisait Tony Révillon.

(i) Il s'écoula environ trois quarts d'heure entre la sortie de Tony Révillon et la fusillade.

(2) Six morts, le commandant Sapla, les capitaines Chateignaux (82^ bataillon) et Thiébart, le peintre Gobert, deux inconnus. Quatorze blessés reconnus.

(3) Pas La Cécilia, Sapia.

(4) Albert Callet, étudiant en droit, plus tard attaché à la délégation aux Affaires extérieures, avec Paschal Grousset.

Gustaçe Chaude}^

Naturellement cette délégation avait été suivie par des curieux parmi lesquels ne se trouvaient que quelques gardes nationaux armés. Pendant que Tony Révillon parlementait pour entrer dans l'Hôtel de Ville, la fusillade avait éclaté tout à coup et la foule affolée s'était enfuie. Seuls deux gardes nationaux qui avaient leurs fusils et qui se trouvaient près du quai où était un tas de sable avaient répondu par trois ou quatre coups de feu et s'étaient retirés, (i)

Vers six heures, à la nuit, deux mitrailleuses, (celles que la dépêche de une heure demandait) vinrent pour se mettre en batterie au pont en face l'Hôtel de Ville et reçurent l'ordre de partir. Quant à la cavalerie qui devait être « commode pour balayer la place » elle ne vint pas. L'affaire fut étouffée. Je supjDose que Ferry lava fortement la tête à Ghaudey, en l'invitant à rester chez lui.

Quelques jours après, la capitulation, sous le nom honorable d'armistice, était signée. Je quittais le ministère avec Proust et Chambaraud.

J'ai dans mes papiers la copie exacte de l'une au moins des dépêches de Ghaudey, la première ou la seconde. J'ai raconté par quel hasard je fus ramené après le i8 mars au ministère de l'Intérieur et comment j'avais trouvé sur la table du chef de cabinet la dernière dépêche du préfet du Gers disant : « Deux personnes, dont l'une est, dit-on, Blanqui, sont signalées. Que faut-il faire? » Je fis demander aussitôt le livre des dépêches pour savoir s'il y avait été répondu. En effet, on trouva la dernière dépêche envoyée par Picard disant : « Faites arrêter. » (2) Ge livre des dépêches était naturellement inconnu du délégué à l'Intérieur. Mais quand il l'eut, il put le compulser. On avait fait disparaître à l'Hôtel de Ville les dépêches de Ghaudey et Gambon. On n'avait pas pris les mêmes précautions à l'Intérieur où elles étaient en double. Je suppose que c'est là que s'est

(i) Toute cette partie du récit est inexacte.

(2) Blanqui arrêté le i^? mars à Bretenoux (Lot) par ordre du parquet de Figeac. Voir ma chronique, L'Homme qui arrêta Blanqui, dans l'Aurore du 26 mars 1907.

L ORDRE DE TIRER

confirmé d'une façon formelle et authentique le fait que Chaudey avait donné l'ordre de tirer. Ce n'était pas absolument un secret, car Gambon et d'autres personnes présentes à l'Hôtel de Ville, les Ferry eux-mêmes, pour dégager leur responsabilité, l'avaient dû dire... Quant à la dépêche, elle n'est pas une légende, ou du moins ce n'est pas une, c'est trois ou quatre qui ont existé et la plus accusatrice est celle de Gambon, secrétaire de Ferry, adressée à ce dernier qui se trouvait à l'Intérieur, place Beauvau, dans laquelle est la phrase : « Ghaudey vient de donner l'ordre de tirer. »...

les dépêches de Gambon

Les dépêches lues par Pierre Denis dans les premières heures de l'après-midi du 22 janvier, transcrites, au ministère de l'Intérieur, sur le livre ad hoc, la Commune les a publiées. Le i5 avril, la Commune instituait une Commission d'enquête « ayant pour but de chercher tous les éléments pour établir la part de responsabilité qui incombe à chacun de ceux qui ont participé aux actes du Gouvernement du 4 septembre ». Au lendemain de l'arrestation de Chaudey (i3 avril), le but de ces recherches ne pouvait échapper à personne. Il s'agissait de retrouver les dépêches lancées le 22 janvier de l'Hôtel de Ville, de les publier, d'étaler à tous les yeux la culpabilité de celui qui avait fait « balayer la place ». La publication ne tarda pas. Quatre fascicules (32 pages) virent le jour. Sur ces trente-deux pages, douze sont consacrées au 22 janvier. Seize dépêches et rapports tirés du livre des dépêches de l'Intérieur, forment le dossier de la Commission d'enquête de la Commune. Pas une seule de ces dépêches n'est envoyée par Chaudey. Trois émanent de Cambon. Ce sont ces trois dépêches qui ont été lues par Pierre Denis. On doit

81 drames. — 5,

Gustave Chaudey

considérer leur texte comme très exact. Elles n'ont subi aucune mutilation, principalement en ce qui regarde le rôle joué par Chaudey, puisque c'est lui que vise, à n'en point douter, la publication de la Commission.

Voici ces trois dépêches : (i)

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