RAPPORT
La tentative faite par les gardes nationaux pour s'emparer de l'Hôtel de Ville,^ paraît, quant à présent, avoir échoué,
Gustaçe Chaude)^
Après l'incident dont j'ai rendu compte, des gardes mobiles ont paru aux fenêtres du palais, braquant leurs fusils sur la place. Aussitôt, gardes nationaux et curieux se sont enfuis de tous côtés.
La place est à peu près vide, mais les rues voisines sont encombrées.
Vu : (un simple paraphe). L'officier de paix :
Signé : Bressaud
De l'examen des dépêches de Gambon à Jules Ferry, il ressort déjà, de la façon la plus nette, que ni Chaudey, ni Gambon, n'ont télégraphié qu'ils avaient, comme le dit Pierre Denis, « donné l'ordre de tirer ». Gambon dit : « on tire sur la foule ». Il constate. Il ne dit pas : « nous avons fait tirer sur la foule ». Gambon demande à Ferry ce de faire balayer la place ». Balayer — et ici Pierre Denis ne s'y trompe pas — avec de la cavalerie. Pourquoi Ferry n'a-t-il pas donné cet ordre sans tarder ! On peut se rendre compte, par le rapport de l'officier de paix Bressaud, combien cette opération eût été facile. La foule eût été rapidement repoussée dans les rues adjacentes. L'Hôtel de Ville entouré d'un cordon de troupes. Le sang n'eût pas coulé. La place « balayée », c'était le salut. Et c'est cependant cette demande de « balayer la place », faussement interprétée par la légende, qui s'établit dès le lendemain, qui conduira Ghaudey à la mort.
Chaudey j VabrOj de Legge
Trois hommes commandent, à des titres divers, à l'Hôtel de Ville dans la journée du 22 janvier. Ghaudey, adjoint au maire Jules Ferry.
L ORDRE DE TIRER
Le gouverneur de l'Hôtel de Ville, colonel Vabre, qui présidera, en mai, la cour martiale du Ghâtelet.
Le commandant des mobiles bretons, comte de Legge, plus tard député à l'Assemblée nationale de Versailles.
Gustave Ghaudey est, de longue date, dans les rangs des républicains. 11 est du groupe des avocats d'opposition, Arago, Jules Favre, Bethmont, Jules Ferry, Maurice Joly, qui forment un clan au Palais.
Né en 1817, Ghaudey est journaliste dès i845, où il entre à la Presse. Il appuie en 1848 la candidature de Cavaignac à la présidence. Après le coup d'État, il est condamné à deux mois de prison. Il subit sa peine, s'exile en Suisse, où il dirige le Républicain neiichâtelois. Rentré en France, il collabore au Courrier du Dimanche, puis au Siècle. Il est l'un des exécuteurs testamentaires de Proudhon. Il publie plusieurs brochures parmi lesquelles, en mars 70, l'Empire parlementaire est-il possible ? Après le 4 septembre, il est nommé (octobre) maire du neuvième arrondissement. Aux élections du 5 novembre, il n'est pas confirmé dans ses fonctions. Ferry vient de succéder à Arago. Le lendemain 6, un décret nomme Ghaudey adjoint au maire de Paris. G'est en cette qualité que Ghaudey est à l'Hôtel de Ville le 22 janvier. Il démissionne le 10 mars. Le i3 avril, il est arrêté, enfermé à Mazas, transféré le 19 mai à Sainte-Pélagie.
Républicain d'ordre, Ghaudey, pendant toute la durée du Siège, a combattu l'agitation révolutionnaire. Nature obstinée, volontaire, violente même, il ne laisse échapper aucune occasion d'affirmer sa foi en la seule légalité, en même temps que son mépris du désordre et de l'émeute. Dans cette même note manuscrite que
Gustave Chaudey
nous citions plus haut, Pierre Denis raconte qu'ayant rencontré Ghaudey à l'Hôtel de Ville, ce dernier l'invectiva rudement au sujet de sa collaboration au Combat de Félix Pyat, l'accusant « d'être, avec Vallès, Vermorel et d'autres, de la bande des révolutionnaires ». Ghaudey compte pourtant des amis parmi ceux qui doivent bientôt faire la Gommune. Entre autres, Gustave Gourbet. Détail curieux, que je tiens de M. Ernest Gourbet, Ghaudey fut la cause directe du refus, par le peintre de V Enterrement à Ornans, en juin 1870, de la Légion d'honneur. La nomination de Gourbet avait paru, le 21 juin, à VOfficielj sans que l'artiste eût été consulté. Ghaudey, se trouvant avec Gourbet et quelques amis, s'opposa « avec emportement » à l'acceptation de la croix, donnée par M. Maurice Richard, alors ministre des beaux-arts.
La scène —
m'écrit Ernest Gourbet —
s'est passée dans un café, défunt depuis longtemps, rue Bourbon-le-Ghâteau, n° I, à l'angle de la rue de Buci. Gastagnary (i) était présent. Il fut le rédacteur de la lettre de refus de la croix. D'autres notabilités du parti républicain se ti*ouvaieiit au café, dont le propriétaire avait pour gendre Auguste Lepage, journaliste non républicain, mort il y a quelques années.
Le colonel Vabre n'a point le passé républicain de Ghaudey. Son apparition sur la scène politique et militaire est toute récente. Ancien sous-offlcier, il était marchand de charbons à Asnières (2) quand, en août 70,
(i) Gastagnary, journaliste et critique d'art. Président du Conseil municipal de Paris (i8;;)9). Directeur des Beaux-Arts (1887). Il refusa, en 1880, la croix de la Légion d'honneur qui lui était offerte.
(2) L. Vabre, successeur de Lecocheur, Chantier des Deux- Ponts, route d'Asnières, i85, Clichy (Seine). (Extrait du Bottin).
L ORDRE DE TIRER
il est nommé chef du 34® bataillon de la garde nationale. Au 3i octobre, Vabre se rend à Paris. Il entre à l'Hôtel de Ville. Dans sa déposition devant la Commission d'enquête des actes du Gouvernement de la Défense nationale, Vabre raconte qu'il escalade les grilles, passe par une fenêtre, « plein de boue et le revolver au poing ». Il obtient un laissez-passer de Blanqui, — qui ne le connaît pas. Ce laissezpasser, Vabre s'en sert pour se rendre chez le général Trochu, à qui il propose « de faire sauter les portes de l'Hôtel de Ville ». Le général Trochu — c'est toujours Vabre qui parle — lui donne l'ordre « de monter à cheval et de se tenir à ses côtés ». Bref, Vabre rentre à Asnières, où va le trouver sa nomination de colonel gouverneur de l'Hôtel de Ville. En trois mois, l'ancien sous-officier a gagné ses cinq galons.
Il faut lire la déposition de Vabre. Trochu lui a dit : « Je vous donne le poste le plus important de Paris. Nous dépendons de vous à l'avenir. Si vous laissez jamais prendre l'Hôtel de Ville par l'émeute, nous sommes perdus, entièrement perdus. » Aussi, Vabre va-t-il prendre toutes ses précautions. Il achète une écharpe tricolore, après avoir pris connaissance de l'article de la loi, qui dit que tout officier commandant une force armée a le droit de faire une sommation à la place du commissaire de police. « Je m'étais procuré une écharpe — dit Vabre — et j'étais décidé à me servir des armes après la troisième sommation. » Vabre, on le voit, est, tout de suite après sa désignation comme gouverneur de l'Hôtel de Ville, hanté par la vision de l'émeute. Il est tout prêt à la recevoir, l'écharpe au flanc, les fusils chargés,
Gustaçe Chaiidey
Le comte de Legge commande le 3^ bataillon des mobiles du Finistère, à l'Hôtel de Ville, depuis le 3i octobre. Le 22 janvier, de Legge est, avec Vabre, hors du palais, derrière la grille qui l'enclôt. Ses mobiles occupent la salle du Trône du premier étage, les deux grandes portes de gauche (rue de Rivoli) et de droite (quai de Gesvres), la cour d'honneur, l'entresol. Le capitaine Gourlauen commande la 2® compagnie de la salle du Trône. Le capitaine Le Stimuf, la 6^ compagnie à l'entresol. Ce sont ces compagnies qui feront, les premières, feu sur la place.
r ordre de faire îeu
Qui commanda le feu?
Vabre? De Legge? Ghaudey?
Vabre? C'est lui le commandant militaire de l'Hôtel de Ville. Mais, au moment où la fusillade éclate des fenêtres de la salle du Trône, il est au dehors, près des grilles. Les trois coups frappés par lui, de la poignée du sabre, sur la grande porte, entendus — on l'a vu plus haut — par Humbert et par Montels, sont-ils le signal donné aux troupes de l'intérieur? Vabre n'a-t-il frappé rudement à la porte que pour se faire ouvrir? H se peut. Vabre est en danger. Les balles pleuvent autour de lui. Le capitaine de Mauduit, qui commande la 3® compagnie des mobiles du Finistère, a raconté que Vabre s'était jeté « à plat ventre » pour éviter les projectiles, (i) Ce geste, d'ailleurs compréhensible, montre
(i) Voir dans : Diicrot, la Défense de Paris, tome IV, page 464, la lettre de M. Henry de Mauduit, capitaine de la 6= compagnie du 3' bataillon des mobiles du Finistère.
L ORDRE DE TTRER
assez qu'il avait la plus grande envie de se mettre à l'abri. Il est donc raisonnable de croire que, hâtivement, frénétiquement, quand il fut revenu de ses émotions premières — l'expression est encore de M. de Mauduit — Vabre ait frappé à la porte dans l'unique but de se faire ouvrir.
Ce n'est pas non plus le commandant de Legge qui a pu donner l'ordre de faire feu. Il était, lui aussi, au dehors, près de Vabre.
Est-ce Ghaudey?
Non.
Ghaudey n'a pas donné l'ordre de faire feu. Il a pu menacer les délégations, déclarer qu'il répondrait à la force par la force. L'heure venue, il s'est énergiquement opposé à la fusillade.
Et, ici, nous avons le témoignage précis, formel, du commandant de Legge.
Voici ce que dit le commandant des mobiles du Finistère, alors député à l'Assemblée de Versailles, à la Commission d'enquête parlementaire :
Quand je suis monté avec la deuxième délégation (la délégation Montels) — dépose M. de Legge — Ghaudey me dit : « Surtout, commandant, éviter de faire feu. » Je lui répondis : « Mais, enfin, on va nous assassiner. — Opposez de la patience, et surtout éviter de faire feu. » Il l'a répété plus de dix fois. Par son ordre, je fis même décharger les armes de mes soldats, (i)
(i) Enquête parlementaire sur les actes du Gouvernement de la Défense nationale. Déposition des témoins. Tome II. Séance du 24 juillet 1871.
Gustave Chaudey
mentalité
Qui donc donna l'ordre de faire feu?
Ce n'est très probablement pas Vabre. Ce n'est pas de Legge. Ce n'est pas non plus Chaudey.
Les mobiles bretons, depuis la veille, ont le doigt sur la gâchette du fusil. Il a suffi d'un signe de leurs officiers
— le capitaine Gourlauen, le capitaine Le Stimuf — pour qu'ils épaulent et tirent.
La plus extraordinaire mentalité régnait, depuis le 3i octobre, à l'Hôtel de Ville, comme, du reste, dans la population. On vivait dans une fièvre intense. La vie humaine ne comptait plus. On parlait de fusiller comme on eût parlé, avant le Siège, de la plus banale des représailles. Tu es mon ennemi politique, je te fais fusiller. Au besoin, je te fusille moi-même. Cette mentalité barbare, elle apparaît à chaque ligne des dépositions devant la Commission d'enquête parlementaire. Le capitaine de Mauduit arrête Serizier, alors capitaine du loi®. Vabre veut le faire passer par les armes. Il dit : « On commence à m'amener des prisonniers, notamment Serizier. Je donne l'ordre de le fusiller de suite. » Et il ajoute, avec un accent de véritable regret : « Malheureusement, Ferry s'y oppose. » Le capitaine de Mauduit parle d'étouffer l'insurrection en faisant saisir, s'il est possible, les chefs et en les faisant fusiller séance tenante. Quant aux mobiles, le commandant de Legge nous définit ainsi leur état d'esprit. « Ils comprenaient — dit de Legge dans sa déposition
— toute l'importance du poste d'honneur qui leur était confié, et que, depuis le 3i octobre, où ils l'avaient
L ORDRE DE TIRER
conquis, ils s'étaient tous les jours attendus à défendre. »
Gomment, dans une telle atmosphère, les coups de feu n'eussent-ils pas éclaté!
La fusillade fut-elle déchaînée après une provocation de la place, ou, brusquement, sans qu'un coup de fusil eût été tiré du côté de la foule ? La question reste obscure. Et c'est pour tâcher de l'élucider que j'ai sollicité les souvenirs de quelques-uns de ceux qui prirent part à l'a journée du 22 janvier. vOn a vu que les témoignages sont discordants. Tandis que Montels et Girault entendent « un coup sourd », « un coup de feu isolé », tiré de la place, Humbert et Martine affirment n'avoir rien entendu, (i)
Quoi qu'il en ait été, le conflit, ce jour-là, était inévitable. Il était voulu, préparé. Tout contribuait à le provoquer. L'atmosphère rougie à blanc. L'orage, grossissant depuis le 3i octobre.
Jules Ferry
Le rôle de Chaudey au 22 janvier est désormais en pleine lumière. Il n'a pas commandé le feu. Il n'a pas
(i) Cette incertitude des témoignages se vérifie pour d'autres incidents historiques. Le 23 février 1848, la fusillade du boulevard des Capucines aurait été provoquée, comme Ton sait, par le fameux coup de pistolet de Lagrange (ou d'un autre). M. Emile Levasseur, qui fut administrateur du Collège de France, et qui mourut l'an dernier à un âge fort avancé, se trouvait, le jour de la fusillade, — il avait alors vingt ans — « très près » de la tête de colonne des manifestants, quand ces derniers se rencontrèrent avec la troupe. C'est à ce moment que fut tiré le coup de pistolet. Or, M. Levasseur n'entendit pas ce coup de pistolet. « Pour moi, disait-il à M. Jules Claretie, je n'ai entendu aucun bruit précédant la fusillade générale. » C'est la même situation qu'au 22 janvier 1871. (Voir la Vie de Paris, de M. Jules Claretie, dans le Temps du 14 juillet 1911)
Gustaçe Chaudey
fait « balayer la place ». Gela résulte de l'examen impartial des documents, (i) Il s'est énergiquement opposé à ce que l'on donnât l'ordre de tirer sur la foule. Le commandant de Legge l'affirme. Ghaudey n'est pas responsable du sang versé.
Le sang n'eût pas été répandu, c'est notre conviction, si Ghaudey n'avait pas été laissé, seul, à l'Hôtel de Ville, dans la plus terrible des situations qui se soit présentée aux jours du Siège. Pourquoi Ferry quitte-t-il l'Hôtel de Ville, abandonnant à son adjoint la responsabilité d'une bataille possible? Depuis deux jours, l'émeute est dans l'air. Ge ne sont que dépêches sur dépêches des autorités militaires. De Vinoy, appelant des troupes, de l'artillerie, de la cavalerie. Il y en a partout, place de la Goncorde, dans les casernes, dans les secteurs, prêtes à descendre au premier appel. L'heure est vraiment angoissante. Et c'est cette heure que choisit Ferry pour s'en aller au ministère de l'Intérieur, assister à un conseil du Gouvernement où la question des approvisionnements doit être agitée. « Je voulais — a dit Ferry dans sa déposition devant la Gommission d'enquête — ouvrir les yeux à quelques membres du Gouvernement qui conservaient encore des illusions sur les approvisionnements, et j'avais amené avec moi le directeur de la caisse de la Boulangerie, l'honorable M. Pelletier. Pendant que mon chef de service était là, exposant les
(i) J'ai déjà dit comment, à la Commission executive, Vermorel avait fait rechercher à l'Intérieur par Cournet, la dépêche accusatrice. Cette dépêche n'ayant pas été trouvée, Vermorel réclama avec instance la mise en liberté de Ghaudey. (Voir Mes Cahiers rouges, VII, pages 72 et j3)
L ORDRE DE TIRER
chiffres et les quantités, je reçois la nouvelle qu'on menace d'attaquer l'Hôtel de Ville, etc. » (i)
Il s'agit bien, vraiment, quand l'insurrection est aux portes, de supputer le nombre des sacs de farine — quelle farine ! — qui restent encore. Cette besogne peut être remise au lendemain. Et si Ferry a cru, lorsqu'il quittait la place de Grève, que l'émeute ne gronderait pas encore ce jour-là, pourquoi n'accourt-il pas, quand il est averti que le conflit peut, de minute en minute, éclater? La première dépêche de Gambon, reproduite plus haut, est envoyée à i h. 55 m. Elle devait suffire à édifier Ferry. Il se refuse, au contraire, — la dépêche suivante le relate, — à prendre la manifestation au sérieux. Il se contente d'envoyer M. Robinet fils. (2) Lui, ne quitte l'Intérieur que lorsque tout est consommé. Il arrive quand les morts sont déjà relevés.
Ferry, membre du Gouvernement, maire de Paris, possédait l'autorité nécessaire pour remettre un peu d'ordre dans l'extraordinaire désordre qui régnait à l'Hôtel de Ville. Ghaudey, demandant à de Legge d'éviter de faire feu, n'est écouté qu'à demi. Ou pas du tout. Ferry est en situation d'ordonner. Un coup de feu isolé eût-il été tiré sur la place, sans qu'il pût atteindre autre chose que les pierres de la façade, ce n'était pas là une provocation suffisante pour que l'ordre de la fusillade mortelle fût donné. Ferry, homme de sangfroid et de résolution — il l'a montré au 18 mars — eût maintenu en respect les partisans trop zélés du coup de
(i) Enquête parlementaire sur les actes du Gouvernement de la Défense nationale. Déposition des témoins. Tome II, page 416.
(2) Le père, le D^ Robinet, est adjoint à la municipalité du sixième arrondissement, mairie de la place Saint-Sulpice.
Gustave Chaudey
feu. Il a su interdire l'exécution, demandée par Vabre et par l'autorité militaire, des prisonniers faits sur la place. Il eût interdit de même aux officiers de mobiles bretons de faire tirer sans son ordre à lui, membre du Gouvernement. Et la journée sanglante n'eût pas déshonoré les derniers jours d'un siège, où toute la population, celle des faubourgs la première, que les privations atteignaient davantage, fit preuve du plus admirable courage et du plus pur patriotisme.
devant le Jury d'accusation
A la Bibliothèque Nationale. Je fais lire à Protot la déposition du commandant de Legge à la Commission d'enquête. Protot était délégué de la Commune à la Justice. C'est Protot qui a rédigé le décret dit des Otages du 5 avril, ainsi que le décret du 24 avril, organisant le Jury d'accusation. Je mets sous ses yeux les trois dépêches de Cambon à Jules Ferry. La déposition du commandant de Legge... Nous causons... Chaudey devait comparaître, le 23 mai, devant le Jury d'accusation. Quel eût été son sort, si, les Versaillais ayant franchi les remparts quelques jours plus tard, le prisonnier de Sainte-Pélagie eût comparu devant ses juges?
— Chaudey —
me dit l'ancien délégué de la Commune à la Justice —
devait comparaître devant le Jury d'accusation dans les premiers jours de la semaine qui suivit l'entrée des Versaillais. Le Jury d'accusation avait tenu sa première séance le 19 mai. Les jurés étaient convoqués pour les séances suivantes des 22 et 23 mai. Chaudey eût été libre de produire tous les témoignages qu'il eiit estimés utiles à sa défense. En particulier, ceux des personnalités,
II. — Disposition du peloton d'exécution qui, au commandement de Raoul Rigault, fusilla Gustaye Chaudey dans le chemin de ronde de Sainte-Pélagie, dans la nuit du 23 uu 24 mai 1871, (d'après un ci'oquis manuscrit de Slom, secrétaire de Raoul Rigault, qiii assistait à l'exécution).
Il * i"*
L ORDRE DE TIRER
militaires ou civiles, le commandant de Legge et Cambon, d'autres, à son gré, qui étaient à l'Hôtel de Ville le 22 janvier. Il pouvait se faire défendre par un avocat de son choix. Il pouvait se défendre lui-même. Les jurés étaient choisis parmi les délégués de la garde nationale, c'est-à-dire l'élite des bataillons, déjà choisis eux-mêmes par leurs pairs. Ces délégués étaient en général de petits commerçants, des citoyens paisibles, modérés. Ils eussent décidé du cas de Ghaudey, comme nos jurés d'aujourd'hui d'une affaire d'assises. Le décret du Jury d'accusation exigeait, pour la condamnation, une "majorité de huit voix sur douze (les douze jurés). La loi actuelle fixe cette majorité à sept voix... Ghaudey avait choisi, je crois, M^ Rousse pour avocat. M^ Rousse vint me voir au^^ ministère et me demanda l'autorisation de communiquer^ avec son client, autorisation que je lui accordai'^la plus large^possible... Je ne sais rien de plus... Je le répète, si Ghaudey avait produit, devant le jury, des preuves, soit écrites, soit par témoins, démontrant qu'il n'avait pas donné l'ordre de tirer sur la foule le 22 janvier, il eût été^mis hors de cause, et les portes de Sainte-Pélagie se fussent ouvertes devant lui.
Et, pendant que parlait Protot, je songeais que, malgré toutes les preuves que Ghaudey eût pu fournir, soit par l'organe de son défenseur, soit au cours d'une défense personnelle, il eût trouvé devant lui un accusateur public implacable, en la personne de Raoul Rigault. (i) Lorsqu'il avait établi les rôles du Jury d'accusation, Raoul Rigault, alors procureur de la Commune, s'était réservé de requérir de" sa personne dans l'affaire Ghaudey. Raoul Rigault, qui avait résolu de|vengergla mort de son ami Sapia...
(i) Rigault avait tenu à faire lui-même — m'a dit Dacosta — ^instruction de l'affaire Ghaudey. Celui-ci avait comparu deux fois devant lui. Les procès-verbaux de ces deux interrogatoires ont disparu dans l'incendie de la Préfecture et du Palais [de Justice.
97 drames. — 6
Gnstaçe Ghaudey
le mur
Quelques mois après la visite que jefîs avec G. et B. à la vieille prison, le hasard me conduisait rue Monge. Je voulus voir ce qui restait de Sainte-Pélagie, du pavillon de la Presse, du greffe, du « mur » peut-être... Où s'élevait la prison, un vaste espace vide, encombré de matériaux de construction. Je m'engageai dans le dédale des moellons et des gravats... Un chemin encore pavé de grosses pierres... C'est le chemin de ronde. La route sinistre que suivit le cortège des fusilleurs... Fermant brusquement le chemin, à une cinquantaine de mètres, un mur en grosses pierres meulières, nu, démantelé, avec, à hauteur d'homme, un rebord... Le mur, resté seul debout dans cette ruine, c'était le mur au pied duquel était tombé Gustave Ghaudey.