Deux drames: Le cloître; Philippe II
Jardin de couvent : parterres réguliers, buis, tonnelles^ cadran solaire ; à droite, à l'avant-plan, calvaire; à gauche, entrée romane de la chapelle ; au fond, des moines jouent aux boules, travaillent à des filets de pêche, rajustent des instruments de jardinage. Assis en cercle, sur un large banc de bois, quelques-uns s'entretiennent.
THOMAS
Je vous disais donc : Dieu ne peut être le mal ; or, la crainte ayant pour objet le mal, pourquoi se fait-il qu'on enseigne : « La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse? »
DOM BALTHAZAR Vous raisonnez trop.
THOMAS
La chose importe. Si l'on tranche mal la question, toute la vie chrétienne est faussée.
DOM BALTIIAZAR Vous raison née trop, vous dis-je.
DOM MARC Il ne faut pas craindre Dieu, il faut l'aimer,
THOMAS Vous parlez comme Basilide, l'hérésiarque.
DOM MARC Comme Basilide, moi?
THOMAS Basilide dit textuellement ce que vous affirmez.
DOM MARC Saint Augustin le dit aussi.
DOM MILITIEN
Dom Marc a raison, saint Aug-ustin dit textuellement: « Aime et fais ce que veux. »
THOMAS Oh I cela n'est pas la même chose. Saint Au?cuslin
LE CLtlTHK
réserve la crainte. Il faut varier son adoration, il faut être à la fois et craintif et tremblant et plein de ferveur...
DOM BALTHAZAR (impatieat) Vous raisonnez trop... vous raisonnez trop...
THOMAS (à DOM BALTHAZAR)
Vous ne disting-uez pas toute l'infinie diversité de la nature et de la personnalité divines, mon frère.
DOM BA^TIiAZAa brusquement^
Moi, j'ai la passion, j'ai la rag-e de Dieu, Je ne comprends que ceux Qui le proclament.
Presque avec fureur, comme si leur âme Folle n'avait trouve, pour le louer, qu'un cri, Qu'un seul, toujours le même, Mais clair, mais pur, mais fort comme un baptême
(Une pause} Dieu ne demande point d'être décrit, Pesé et consig-né dans des livres superbes Et solennels comme Porg-ueil.
THOMAS Ta foi est simple ainsi que l'herbe, Ta foi dans les temples de Dieu s'arrête au seuil ; Mais au temps de pensée, où tous nous sommes, '
il faut discuter Dieu, pour lui gagner les hommes.
DOM BALTHAZAR (violent) Il est d'autant plus Dieu qu'on ne le comprend pas ; C'est quand la foi, c'est quand l'amour sont las De porter Christ, sanglant et nu, devant le monde, Qu'on perd son heure à l'expliquer, par de profondes Et complexes et futiles raisons.
Or, il se rit de ces combinaisons De malice et d'orgueil où l'on s'exerce. Il ne veut pas de ce banal commerce De textes et de mots où l'on cote son nom. Suivant qu'on argumente adroitement ou non. îl est plus haut que l'humaine sagesse. Il est trop vaste ou trop géant ou trop profond. Pour qu'on en fixe ou la hauteur ou bien le fond ; Et c'est uniquement dans une ivresse Violente d'amour, de sacrifice et de ferveur. Qu'un Saint est quelquefois monté jusqu'à son cœur!
LK CLOÎTRB
DOM MILITIEN Voilà la vérité !
DOM MARC (plein d'effusioa, allant vert dom baltha2ar) Oh, mon frère! mon frère I
THOMAS (comme sorprit) Nous méritons vraiment qu*on nous bafoue, qu'on nous renie.
S'adressant &ux aatres moines, qui interrompent leurs jeux et qui écoutent sans prendre parti.
Et nous en sommes là depuis Bonaventure et saint
Thomas d*AquinI
S'adrestant à oom marc et à dom
MtLITlEN.
C'étaient pourtant des Saints aussi hauts que les vôtres, Ceux là ! c'étaient des fronts et des cerveaux d'apôtres. Sereins et flamboyants comme un glaive de Dieu ; Leur cœur dans leur pensée avait saisi le feu Torride et pur, dont s'enflamment les âmes ; Leur croyance prenait leur raison d'or pour trame ; Elle y brodait les grands lys blancs, Des doctrines sûres et fières
DKlX DUAMt-S
Laissant aux cœurs sans force et sans vertu l'élan Des prières coutumièrcs.
Prenant direclement à partie dom
BALTIIAZAR.
C'étaient des Saints et des savants, ceux-là, Et des héros, tandis que vous...
DOM BALTHAZAR (tro.blé)
Il ne faut pas Me reg'arder quand vous parlez d'hommes sublimes.
DOM MILITIEN
Notre âge a fait tomber de ses plus hautes cimes Toute grandeur. Il a nié le sens ardent Qu'on attachait, jadis, chez nous, en occident, A l'héroïsme vierge et la beauté chrétienne ; La science s'en vint nous chanter son antienne, Quand s'abaissait, le soir, sur nos grèves, la fo i; Mais la science est à son tour montrée au doigt, Qui tue et qui supprime : elle est déjà niée Par ceux qui la rêvaient claire et harmoniée Et belle au point de commenter tout l'univers ! Tel livre aujourd'hui vrai, abat le livre d'hier. Tout système est chargé d'un système contraire
LE CLOîrnB i5
Qui l'écrase. L'hypolhèse surnuméraire Se prodig-ue partout, mais ne définit rien ; Il n j a plus ni vrai, ni faux, ni mal, ni bien, La science est à bout de vie. . . et se dévore.
THOMAS Il n'est pas vrai, tout le futur lui reste encore !
DOM MILITIEN Il faut que Ton revienne à la simplicité f
Et à l'enfance. Il faut l'amour et la bonté Et l'ig-norance. Et, parmi nous, le seul qui vive Ainsi, d'accord avec la renai.ssance vive De demain, c'est dom Marc.
DOM BALTHAZAR
C'est le plus haut de nous I
DOM MARC (confus) Moi ! Moi ! Moi ! Balthazar? mais je suis, de vous tous, Le moindre et le plus nul.
DONf BALTHAZAR
Enfant, François d'Assise Etait pareil : son nom embaume et fleurdelisé
Toute Tég-lise. Oh I certe, auprès de toi, je sens
Combien le péché noir a corrompu mon sang;
Mais je te sais la pureté de notre temple ;
Tu es l'extase et la candeur ; tu es l'exemple
Et le foyer d'amour. Si nous étions encor
Les moines embrasés des mojens-âg-es d'or,
Nous baiserions le bord de ta robe de bure,
Nous bénirions tes mains calmes qui transfigurent...
DOM MARC (très ému) Balthazar ! Balthazar ! mon frère Balthazar I
DOM BALTHAZAR (violent)
Je ne suis rien qu'un feu d'orage et de hasard ; Je ne suis rien qu'un flambeau fou dans la tempête. Lorsque je songe à la clarté fixe et secrète Que ton esprit, sans môme le savoir, répand ! Je veux que mon orgueil soit vain et soit rampant, Quand tu parais ; je veux humilier mon être. Mon front, mon cœur, ma chair, mon corps; je veux les mettre Ici môme, sous tes pieds clairs, dans la poussière.
Il tombe à genoux comme égaré.
LK CLOÎTUE 17
DOM MARC (voulant le relerer) Mon pauvre frère Balthazar I...
DOM BALTHAZAR
Laisse ; le fard De ma fausse grandeur doit tomber dans la boue ; Le péché, sur sa honte et sa terreur, me cloue, Et mon âme mourrait si lu n'avais pitié.
DOM MARC
Balthazar I Balthazar! Au nom de l'amitié Qui nous unit, relève-toi et me regarde ; Ne suis-je pas ton simple élève, et toi, ma g'arde ?
DOM BALTHAZAR (se relevant) Je voulais qu'on me vît humble et nul devant toi.
DOM MILITIEN L'exemple est haut et digne et sa franchise accroît Notre ferveur pour ta force droite, mon frère.
DOM BALTHAZAR (à i>om miutieh)
Il faut avoir pitié de moi.
l8 DEUX DRAMES
DOM MILITIEN
Notre prière...
DOM BALTHAZAR (à tous)
Il faut avoir immensément pitié de moi...
11 s'éloigne, les moines restent interdits. Bientôt dommilitien et dom MARC vont le rejoindre sous la tonnelle. Ils disparaissent.
THOMAS (aux moines qui restent occupés chacun de leur travail)
Est-ce étrange ? Brusquement, comme en coup de vent, en venir à ces excès 1 on parle, on arg-umente, on prouve, et cet étonnant Balthazar rompt tous liens et provoque une sorte de scandale à rebours.
IDESBALD
Il est autoritaire et arrog-ant. Il est impétueux et sauvage. On le croit au-dessus de nous tous, et le voici plus humble, plus simple et plus bas que le moindre des frères convers.
Personne ne voit clair en lui.
THOMAS Tu crois?,..
IDESBALD Il importe à la sécurité de ce cloître que jamais ce moine n'en devienne le chef.
THOMAS Qui l'en empêcherait ?
IDESBALD (vivement) J'en appelle à tous nos moines?
THOMAS (railleur) Oh! ils ne sont pas de sa force ni ne sa taille. En sa présence, ils se tiennent cois comme des vaincus.
UN MOINE C'est que l'heure d'agir n'est point venue.
THOMAS Mais elle sonne depuis qu'il est ici 1 Notre prieur soutient Balthazar parce qu'il est duc et comte comme lui, comme Dom Marc, comme Dom Militien. Il le pousse à notre tête avec ses mains séniles. Voici dix ans que je le vois, que je lutte, que je travaille. Je voudrais qu'aujourd'hui tous vous m'aidiez, et vous restez immobiles.
UN MOINE Jamais nous n'accepterons Balthazar.
THOMAS Alors défendez- vous. Quelque chose me dit que les actes vont compter...
IDESBALD
Jamais Rome ne nous l'imposera.
THOMAS
Dom Balthazar est de lignée illustre; Son nom donne à sa vertu haute son lustrOi lia des répondants et des aïeux, Jadis, l'un d'eux Qui s'en revint Hérissé d'or et de pillage Vers son villaj5!;"e, Dota, de tout son bien, Ce cloître, où la grandeur du Christ est exaltée.
UN MOINE C'est une ancienne histoire.
THOMAS II suffit qu'on la croie vraie..
IDESBALO (rêvear) Comme nous sommes encore, nous autres, les clercs de la roture !
Balthazar... Comte d'Argonne et duc de Rispaire...
THOMAS Certes, parmi nous tous, Le moins armé de prévoyance Et de vivante et de batailleuse science, C'est lui ! Jamais il n'aperçoit les éclairs fous Qui balafrent, là-bas, au-delà des murailles De ce cloître, les vastes cieux tonnants. Il n'entend rien de la bondissante bataille, Où Dieu même semble inquiet et frissonnant ; Nos quatre murs cernent pour lui le monde, Alors que l'univers entier est aujourd'hui Si rugissant, sous les soleils ou sous les nuits. Que pour n'en point ouïr la révolte profonda il faut être de roc ou bien n'exister pasi... Vivre comme jadis, en un rêve ascétique
22 DEUX DUAMES
Et maintenir ce rêve intact et despotique, Contre nous tous, voilà ses plus graves combats. Il est de trois cents ans venu trop tard sur terre, Un fanatisme ardent sèche son âme austère ; Il ne sait rien, hors nos textes sacramentels, Mais il sera prieur, puisqu'il s'affirme tel.
UN MOINE C'est vous qui devez l'être.
THOMAS
Cela dépend de vous. Vous êtes la force nouvelle, celle qu'on ig-nore encore et qui doit éclater. Avertissez le pape, adressez-vous à Rome.
IDESBALD (avec hésitation) Il faut qu'on \q\ib nomme.
THOMAS (regardant idesbald fixement) Et VOUS?... VOUS?
IDESBALD (feignant lindiffcrencc) Oh moi I... moi !
THOMAS (avec fermeté) Rome seul décide. L'évêque m'est favorable. Il déteste
notre prieur. Il agira hors du cloître, prudemment, sans rien violenter, comme il convient. Mais, pour Dieu, vous autres, remuez-vous!
UN MOINE Vous nous direz ce qu'il faut faire.
THOMAS Devinez-le; vos paroles, votre attitude, les vœux que vous exprimez, ceux que vous taisez, mais qu'on présume, vos démarches, vos lettres, tout doit combattre Balthazar. Il faut le perdre dans l'esprit du prieur. II faut l'ébranler à ses propres yeux, pour qu'il doute de lui-même. Que sais-je? C'est vous-mêmes qui devez savoir...
IDEbBALD
Jamais, autant qu'aujourd'hui, Balthazar n'apparut dangereux.
THOMAS (à idesbald) Il traverse une crise de conscience.
THÉODULE (aux moines)
Chacun de nous priera pour lui.
a4 DEUX dhàmes
THOMAS (à théodule) Vous prierez pour lui quand ce cloître sera sauvé.
THÉODULE Dom Balthazar demeure notre exemple.
THOMAS
L'esprit de Dieu ressuscite de siècle en siècle, comme jadis son corps. A chaque métamorphose, de nouveaux témoins de sa gloire se lèvent. Nous les sommes aujourd'hui.
THÉODULE Et le prieur? et Dom Marc? et Dom Militien?
THOMAS Vous ne comprenez rien à ce que tous, ici, nous voulons ensemble. Vous êtes le rameau maigre de cet arbre de vie que Dieu planta jadis et cultive en ce monastère.
THÉODULE Notre devoir est d'obéir.
L& cloItrb a5
THOMAS
Nous sommes le nombre et le savoir et la vertu. Voua verrez clair un jour.
IDESBALD Laissez-nous faire.
UN MOINE Vous substituez votre ambition à une autre.
UN AUTRE MOINE (à idbsbalo et à thomas) C'est Balthazar qui vous tient unis contre lui ; vous vous disputeriez sa place, s'il tombait.
THOMAS (aux moines) Nous voulons vous arracher aux anciens jougs, vous réveiller et vous g-randir. Ne soyez pas vos propres ennemis.
Un silence se fait à voir le prieur s'avancer.
IDESBALD (Ami-voix)
Laissez-nous faire... Laissez-nous faire...
Le vieux prieur, appuyé sur sa canne, s'approche lentement. Thomassc
DFUX DRAMES
dirige vivement vers lui. Les autre»
moines s'éloignent peu à peu et finissent par disparaître.
THOMAS (au prieur)
J'ai achevé, mon Père, mes commentaires sur Tertullien. Puis-je les envoyer à noire Seigneur i'Evêque et demander 1' « approbatur » ?
LE PRIEUH
Monseig-neur a grand espoir en vous. Il vous admire, père Thomas.
THOMAS Monseigneur est indulgent.
LE PRIEUR
Et moi, crojez-vous donc que je ne vous rende point hommage.
THOMAS
J'ai mis mon livre entier sous votre patronage.
Vous êtes un porteur de torches devant Dieu. Vous perforez de grands chemins de feu
L'infini d'ombre;
Notre siècle, sans vous et vos pareils,
Irait buter parmi les trous et les décombres.
Il faut des savants purs, des fronts vermeils
Pour, humblement, servir la doctrine éternelle,
Autant qu'il faut^ pour les g-uider
Et fermement les commander.
Des hommes forts dont la race fut solennelle
Et largement dominatrice, an cours des temps.
THOxMAS Malgré tout mon respect, j'ose croire pourtant Que ceux dont les cerveaux sont grands par la science Peuvent imposer à d'autres qu'eux l'obéissance Et qu'ils savent, à leur tour...
LE PRIEUR
Tous ceux qui connaissent les hommes pensent Et ont pensé jusqu'à ce jour, toujours, Non comme toi, mais comme moi.
Le Maître icijje pense et j'ordonne qu'on pense, (un repos.) Ecoutez-moi ; tant qu'il existera sur terre Des familles depuis des siècles volontaires
a8 DEUX DRAMES
Et superbes, votre espoir sera vain.
La force vraie et profonde, la force
Sûre, s'est à tel point affermie en leurs mains
Et dressée en leur torse
Que vivre est, pour elles, régner.
A moins que cette force immense et provig-née
Ne soit détruite ou dédaignée
Par ceux mômes qui la détiennent,
Et qu'ils ne se perdent ou ne s'abstiennent,
Jamais aucun de vous contre eux ne prévaudra.
C'est dans l'ordre et c'est dans la nature, cela,
Et vous aurez l'esprit de le comprendre.
DOM BALTHAZAR (suryenant) Mon père, je voudrais vous parler... seul à seul.
LE PRIEUR (au Père thomas Laissez-nous.
THOMAS 8'ëloigne, puis hésit«. Le PRIEUR le regarde. Il disparaît.
DOM BALTHAZAR (au prieur) Hier au confessionnal, quelqu'un m'a dit : «Voici cinq
LB CLOllUK
mois que le père Nol Harding fut tué. On accusa soa fils; on l'arrêta. On l'a jugé et condamné. Or, il est innocent, je l'affirme, et c'est moi, l'assassin. »
Sans réfléchir, n'écoutant que la voix profonde de mon âme, j'ai enjoint à cet homme d'aller, au sortir de moa confessionnal, s'avouer coupable. Il me disait : « Tout, m'excuse; le père Harding fit mourir mon père; il l'empoisonna. »
J'ai presque chassé de devant moi, cet homme, pour qu'il allât se livrer au plus vite.
Et maintenant comprenez- vous, mon Père?
LE PRIEUR Vous avez fait ce qu'il fallait faire.
DOM BALTHAZAR
Et moi ? moi ? qui, voici dix ans, tuai mon père, moi que vous avez accueilli, ici, auprès de vous, sans me rien dire...
LE PRIEUR Cet homme a-t-il voulu, ainsi que vous, Entrer au clottre et fervemment, à deux genoux.
3o DEUX DHAM£S
Battre de sa prière incessante la porte Des paradis fermés ?
DOM BALTHAZAR
Qu'importe !
C'est depuis hier que je vois clair à coups d'éclairs En moi-même...
LE PRIEUR Mais votre crime est efiFacé, Je l'ai absous et Rome aussi ; Depuis dix ans que vous vivez ici, Il est oubli, il est poussière.
Comte d'Argonne et duc de Rispaire, Vous paraîtrez indemne et exaucé A votre heure dernière, devant Dieu.
DOM BALTHAZAR Je veux crier mon crime devant tous...
Je me sens pris et emporté par ses remous Plus loin que ne s'étend ma volonté tenace ; Je veux crier mon crime et mériter ma grâce.. •
LE PRIEUR Mon fils...
LE CLOÎTRK
DOM BALïIIAZAR Toute la nuit je me suis épuisé»
'iolemment, à Tendig-uer, à le briser ; fe ne l'ai pu. Comme des flots sauvages jaillissait vers moi avec toute sa rage... les yeux n'étaient pas assez grands ^our regarder couler la vie et tout le sang lur la poitrine inerte
>e mon père. La blessure semblait ouverte 'lus largement qu'au moment de sa mort, ]l fermentait, et grandissait encor
mesure que mes yeux fous la regardaient îouler, couler toujours, couler sans trêve.
LE PRIEUR
Un rêve I
DOM BALTHAZAR C'était du sang, du sang fumant et vrai, f*en suis souillé et je le reconnais. Fe suisrouge de ce sang-là jusque dans l'âme ; me pénètre, il me brûle, comme une flamme 'ui s'exalte en mon torse et se erlisse en ma chair.
3a OBUX DKAMES
J'en respire l'odeur sur moi. Le vent et l'air
Et la lumière, autour de moi, sont rouges.
J'ai peur de ce qui luit soudain, de ce qui bouge.
J'ai peur de tout. Le moindre bruit
Fixe un arrêt, dans ma pensée et ma prière,
Et l'effrayant silence est un étau qui serre,
Entre ses fers muets, mon cœur pendant la nuit.
LE PRIEUR
Votre cerveau, mon fils, s'égare et s'hallucine. Ce n'est plus Dieu, mais c'est Satan Qui vous ravage et vous domine Dom Balthazar, le piège qu'il vous tend. Il le tendit jadis, aux plus fervents des moines, A ceux des temps païens à peine exorcisés, A ceux du désert pâle et des rocs convulsés, Aux Paul et aux Antoine.
Votre esprit brûle et votre âme est en feu. Vos pas bagards abandonnent nos cimes ; Et vous ne songez pas que le plus grand des crimes Est de douter et de désespérer de Dieu.
LB CLOÎTIVB 33
DOM BALTHAZAR
Mon père f
LE PRIEUR Il faut renaître à la sagesse sûre, Il faut réinstaller le calme et la mesure En vous ; il faut brojer votre fureur ; il faut Couper dès aujourd'hui, à coups de faulx, Ce tas de blés mauvais, où la honte chardonne.
DOM BALTHAZAR Je ne pourrai jamais ! Jamais I
LE PRIEUR
Je vous l'ordonne.
D*un ion radouci, après un repo».
Mon fils, voici dix ans déjà que, parmi nous, Tu vis, aimant le jeûne exsangue et le courroux Du cilice secret et le cuisant cautère De cette mort quotidienne et volontaire, Que nous vivons, pour mériter le ciel, un jouri Le Christ se réjouit de toi. Son âpre amour Baise le sang caillé des sublimes blessures
M DEUX DRAAIBS
Que tu te fais pour sa gloire. Tes flétrissures Lui sont belles et les anges chantent I^-baut, L'excès de tes ardeurs et de tes pénitences. Or, tu ne peux pas, toi, voler cette existence A Dieu dont tu restes le prêtre et le héraut. Tu ne peux point bifiFer, par ta rouge folie, L'œuvre de ton devoir non encore accomplie, Tu ne peux point jeter entre le Christ et toi Ta justice, pour en faire la loi.
DOM BALTHAZAR (torture)
Mon père i Mon père !
Ecoute encor.
DOM BALTHAZATi
Oh ! mon père I
LE PRIEUR
La voie Du doux pardon doit rester celle de ton choix. Ton avancée y fat si simplement sublime
Que Dieu lui-même accepte, à cette heure, ton crime Et qu'ilTaime, paiceque", grâce à lui, to fus L'être choisi pour les rémissions suprêmes. Nuire à un tel projet divm, par le refus De te soumettre eneor aja siîeace absolu, Serait, mon fils, outrag-er Dieu, jusqu'au blasphème. Le Christ vit pour la justice, mais il est mort Pour le pardon, et la mort est plus haute...
DOM BALTHAZAR Mon père \
LE PRIEUR Et puis, song-e un instant, au tort Soudain que nous ferait, à tous, ta faute Jetée aux négateurs, comme à des chiens ; Songe au rouge appareil de la vengeance humaine, Inutile pour toi, qui ne lui dois plus rien ; Mon fil», songe à moi-même aussi, songe au domaine D'autorité dont tu seras le chef fervent Après ma mort. Tu es de race impérieuse. Tu es l'élu, tu dois tes jours à ee couyent; Dieu sait ce qu'il a fait, jadis en t'amenant
Ici, loin de ta vie étrange et orageuse,
L'esprit humble, mais le cœur haut et fier encor.
DOM BALTHAZAR J'ai tant besoin de la pitié, mon père I
LE PRIEUR
Non pas ! tu dois te relever, d'un large essor, Et resurgir, moisson neuve, de ta jachère; Repens-toi parmi nous, tant que tu veux. Pour que le repentir te soit un nouveau, titre Au prestige religieux.
DOM BALTHAZAR
Si je pouvais, tout à l'heure, au chapitre, Me confesser une suprême fois!
LE PRIEUR
Selon l'usage ancien, tu as ce droit, Tu peux le prendre et t'en faire une armure. Entre moines, tout est permis, dès que tu crois Pouvoir te ressaisir...
LB CLOtTRB
DOM BALTHAZAR
Ohl j'en suis sûr!
J'arracherai publiquement, devant mes frères, Du fond de mon cerveau, le mal roug'e et griffu. Je le noierai dans les eaux d'or de leurs prières, J'irai vers eux, fervent, soumis, heureux, confus, Le cœur fleuri de ma douleur et de ma crainte. Je laverai ma force en leurs conseils sans feinte. Je les prierai de prendre en main mon espoir las, Mon doute et ma terreur, ma rage et ma misère. Je dirai tout et vous m'assisterez, mon Père...
Sois sans crainte, je serai là, je serai là.
Il sort, DOM BALTUAZAR court vcrs DOM MARC, qui, de loin, depuis un instant, les regardait.
DOM BALTHAZAR
Mon frère Marc, sais-tu que je m'en vais renaître, Qu'un nouveau jour va dissiper ma nuit
IQue je serai, bientôt, comme autrefois, celui Que tu aimas...
DOM MARC
Tu n'as jamais cessé de l'être, Tu n'as jamais démérité de nous.. .
DOM BALTHAZAR (devenant sombre de nouveau)
Tais-toi, J'ai la honte de vivre encor et de te croire.
DOM MARC Quoi que tu tis, moi, j'ai si grande foi En ta vertu profonde et si long-temps notoire. . .
DOM BALTHAZAR
Tais-toi! Tais-toi! ne me dis rien, avant Que je sois pur 1
DOM MARC
Mon pauvre frère et maître, Que suis-je, hélas! sinon un simple enfant; Mais tout mon être
Vole vers ton malheur et ton tourment, Dont j'ignore la cause.
Pour qu'en mon cœur tu les déposes
L£ CLOÎTRB Sq
Je ne suis rien, mais j'ai deux mains.
Pour les joindre; j'ai deux genoux,
Pour les plier et les user, devant les saints ;
J'ai toute mon âme, qui te procl£ime
L'ensemenceur d'amour de mon cœur fou.
Ma voix et son ardeur pour toi jamais ne chôment.
Je t'aime autant que Dieu peut le permettre aux hommes ;
Je veux, pour moi, ton mal; je veux ta croix;
Je veux que ta douleur pénètre en moi,
Avec toutes ses dents de violence,
Je veux, à travers moi, les coups de lance
Qui t'assaillent et te perforent, toif
DOM BALTHAZAR
Enfant !
DOM MARC
Je crois sentir je ne sais quel mystère Autour de toi ; les plus parfaits d'entre nous tous Manquent parfois à nos règles austères.
Mais ta faute fût-elle éclatante, les coups De tout l'enfer ne pourront faire Que je ne t'aime encor plus fervemment
'40 DEUX DnAMfiS
Regarde-moi : mes yeux soat pleins de ton ardeur
Et de ta volonté ; tu es l'aimant
Qui soulève, vers le ciel d'or et le bonheur,
Immensément mon cœur;
Tu es la joie inassouvie
Qui incendie et consume ma vie;
Après le Christ, je ne sais rien
Qui, plus que toi, me soit l'évidence du bien.
Frère, tu es marqué pour les actions grandes ;
Resurgis donc de ta tristesse et m'apparais
Gomme autrefois, vainqueur, ô toi, qui n'es jamais
Plus beau ni plus puissant que lorsque tu commandes,
DOM BALTHAZAR 0 doux être naïf et spontané 1 Gomme je t'aime et te chéris quand même. Malgré ma peine et mes remords débâillonnés I J'appris par toi la confiance nue, La bonté simple et l'affolement tendre ; Les voix les plus saintes, tu me les fis entendre , Je les cueillis sur ta bouche ingénue Et j'y joignis la mienne, âpre et passionnée ; Tu me changeas un peu mon âme hallucinée,
LB CLoItRE 4i
Si bien qu'à tout ce que l'instinct le chante
Au cœur, je crois. Je crois que tu devines,
Sans le tromper jamais, l'intention divine ;
Je te sais pur de toute ardeur méchante,
Je te sais clair, de devoir strict, de piété grande
El chasle, et vierge, et beau comme une offrande...
DOM MARC (avec exaltation) Balthazar 1... Balthazar I
DOM BALTHAZAR
Ame fragile!
Si je n'eusse eu la peur de fendiller l'argile, De ta si fraîche et timide innocence.
J'aurais jeté vers toi ma rouge conscience, Je t'aurais dit ce que je vais crier à tous : Ma honte — et mon péché terrible, absous, Certes, depuis longtemps, mais qui renaît. Mais qui surgit, ongles ouverts, Regards sanglants, de mon passé mauvais Et qui revient rôder et rugir dans ma chair I
DOM MARC Ne me dis rien, j'ai peur, je ne veux pas Que devant moi, tout seul, ici tu t'humilies.
DOM BALTHAZAR Tu m'entendras me confesser, après complies, Là-haut. Tu me diras ce qu'il me reste à faire Pour m'affranchir du mal tumultuaire Et pour n'y plus penser jamais.
DOM MARC Toute mon âme Se fera flamme Pour veiller ta douleur ; Tout mon amour entourera ton cœur Comme des linges clairs pour en sécher les larmes; J'ai dans mes mains les plus saintes des armes, Le jeûne ardent, la prière éperdue Qui lutteront, pour que la paix te soit rendue ; Si la Vierge, dans l'extase embrasée, Désire encor, comme autrefois, pour l'exhausser, Savoir ma plus intime et profonde pensée,
Je lui crierai : Mère incomparable et plus claire
Que les roses et les rayons,
Guéris de son remords et de son mal mon frère I
Sois-lui le vêtement de joie et de pardon
Qu'il faut porter sur terre
Pour que les yeux de Dieu
Fixent, sans déplaisir^ sur Thumaine misère,
Leur majesté.
DOM BALTHAZAR Mon doux frère !
DOM MARC
Je ne conçois Ni l'éternel salut, ni le ciel d'or sans toi ; Je veux sauver mon âme avec la tienne ; Je veux mourir pour que tout l'infini D'ardeur et de bonheur nous appartienne : Je veux que nos destins soient à tel point unis Que ta bouche soit la mienne, que ta louange Soit la mienne, que Jésus-Christ et que ses ang-es Nous confondent quand notre amour torrentiel S'abîmera là haut, dans les brasiers du ciel. . .
Frère ! Frère 1
Il se jette sur la poitrine de dom BALTHAZjiR. — Lcs clochcs sonnciit.
DOM BALTHAZAR Sois sans crainte. Tu m'as rendu Ma force et désormais je me sensdéfendu Par ta clarté de cœur contre l'enfer entier ; Voici rheure pour le pardon et la pitié, Voici la paix et les cloches de délivrance. . • Voici venir l'entière confiance Pour nous guider dans les chemins de Dieu... Sois sans crainte, mais prie encor. Adieu.
Ils se séparent ; le rideau tombe.