‹ Deux drames: Le cloître; Philippe IIChapitre 10 sur 12 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

Appartement du roi. Deux portes : une à gauche, une à droite. Une table chargée de liasses de papier et de livres de piété. Un pupitre y est adossé. Un confessionnal dans un coin.

Au lever du rideau, piiilippe ii, qui vient de se confesser, se relève et fait le signe de la croix. Son confesseur se lève également, et tous les<ieux vont vers la table.

LE CONFESSEUR FRAY BERNARDO L*ayeu que vous me fîtes à confesse, mon fils, vous «era compté, non comme une faute, mais comme un titre. La prudence vous commande de penser le plus souvent au rebours de vos paroles . Seul importe ce que l'on tait, puisque, seul. Dieu le comprend.

Un repos, phiuppb n s'assied.

C'est pour que vous soyez son roi fidèle, qu'il vous fit tel que vous êtes.

Le COMTE DE FERiA apporte le courrier du roi. Il le dépose sur la table et sort.

Il faut sauver le monde, malgré le monde. Un roi

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serait sans force, si, pour un tel devoir, il limitait son

droit,

PîiiLLiPB lï feuillette lentement sa correspondance, après en avoir rompu les sceaux.

En notre siècle, l'idée d'autorité s'ébranle. On oublie que rien ne la doit entamer, pas même la sag-esse. Vous seul le comprenez bien, tandis que le Saint-Père n'en tient compte qu'à peine.

PHILIPPE II Il ig-nore ce qu'il faut à l'Espagne.

FRAY BERNARDO A Rome, on se divise, on se relâche, on argumente. L'atmosphère y est mauvaise : le pape la respire. Or, qui raisonne, transige. Qui discute, s'afï'aiblit. Il faut croire, affirmer, agir...

Tout à coup, le roi saisit une lettre qu'il ne quitte plus des yeux.

Dien que son co>Fi:.ssErR s'exalte, il ue prête plus guère attention à ce qu'il dit. Sa main, lentement, se crispe.

Telle est ma foi, c'est la seule qui soit hautaine;

C'est la seule qui soit pure comme le feu,

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A cette heure des temps, où la justice humaine Divorce indignement d'avec celle de Dieu. L'Angleterre est perdue. En nos Flandres, l'Eglise Dans la bourbe des maux et des sectes s'enlise, Le Saint-Empire est dévoré par mille erreurs, L'ombre ternit le sceptre d'or des empereurs, L'Europe est de vertige et de fureur saisie, Peuples et rois n'ont plus la peur de leurs remords Et l'on dirait que tous les vents hurlants des Nords Sont à Satan et déchaînent l'apostasie.

Se calmant et suivant des yeux la lecture que fait le roi.

Heureusement qu'il est dans l'univers une Espagne, la vôtre. La guerre des Maures, pendant des siècles, l'a exaltée. Elle n'a crainte ni du sang, ni des supplices. Aucun front, si haut soit-il, n'échappe à ses inquisiteurs. Vous avez fait brûler. Sire, Carlos de Sesse et sa femme Isabelle qui descendait du roi Pedro. Vous avez aballu Domingo de Rojas, delà famille des Posa. Un Gristoval d'Ocampo fut tué et son cadavre livré aux flammes.

Quanta la marquise d'Amboise...

Au prononcé du mol ■ Âtnboise », le ROI instinctivement, par un brusque mouvement de dissimulaiion, cache la

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Voici, mon Père.

lettre qu'il tient en main. Son confesseur le regarde fixement Philippe s'en aperçoit. Après un instant de réflexion il lui tend la lettre.

A un appel de philippb ii, le dcc de FÉRiA rentre. Philippe JI lui parle à mi-voix.

Duc, allez chercher vous-même la comtesse de Glermont, et amenez-la devant nous.

FRAY BERNARDO (n'ayant prêté d'attention qu'à la lecture) Il y a en cette aventure au moins deux coupables : Don Juan, qui laissa s'embarquer la Marquise d'Amboise, et la comtesse de Glermont, maîtresse de Don Carlos.

Relisant l'écrit.

Don Juan n'est pas sûr. Rappelez-vous le jour qu'il s'en fut, sans aucun ordre, combattre au loin. Son devoir était de surveiller les côtes et de s'emparer de la marquise. Il y a failli. Arrêtons-le.

Des pirates menaçaient la Gorog-ne. J'ai moi-même enjoint à Don Juan d'y mener mes navires et mes sol-

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dats. Les cotes de la Guipuscoa étaient libres, non par son ordre, mais par le mien.

FRAY BERNARDO

Pourtant, une femme, quelque entendue qu'elle soit, ne combine pas, elle seule, une aussi périlleuse entrerprise, et Don Juan...

PHLIPPE II N'insistez pas, mon Père.

FRAY BERNARDO (relisant le rapport) Le rapport, il est vrai, n'accuse que la comtesse. Ruy d'Almedo a reconnu deux de ses serviteurs, comme ils arrivaient, le soir, à Renteria. Un autre témoin prétend que le premier des deux appartenait à Don Carlos. Il faudrait ordonner une enquête.

PHILIPPE II Nous interrogerons la comtesse de Glermont.

FRAY BERNARDO

Elle sait être habile. Les Valois trouvent en elle un j^récieux auxiliaire, elle est dame d'honneur, et...

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PHILIPPE II (à mi-voix) Espionne... je sais... je sais...

FRAY BERNARDO Don Carlos l'aime. Elle ressemble à la reine, votre compag-ne. Toutes deux viennent de France; on les croirait sœurs.

PHILIPPE II (agacé) Je sais, je sais.

FRAY BERNARDO

La comtesse s'est emparée du cœur de don Carlos, l'amour d'un prince flatte sa vanité de femme. Don Carlos n'écoute plus qu'elle. Les inquisiteurs s'en sont aperçus; ils le surveillent. Son orgueil, autant que sa faiblesse, les inquiète. S'il n'était votre fils... (Tout à coup.) Peut-être est-ce lui, infant d'Espagne, qui sauva la Marquise?

PHILIPPE n Folie!

PfllLlPl'E II

Don Carlos est dang-ereux. On ne sait pas... il aurait pu...

PHILIPPE II Folie, vous dis-J3...

FRAY BERNARDO Un homme nouveau s'éveille en lui. La santé lui revient; des idées inquiétantes l'assièg-ent. Il espère trop.

Don Carlos n'est fort que par une femme. C'est elle qu'il faut perdre.

FRAY BERNARDO

Puis-je, Sire, comme tout à l'heure, à confesse, v(>us. dire toute ma pensée ?

Je la devine.

Se rapprochant de fkat berna bl », •t lui parlant les yeux dans les ytUA.

DELX DUAMES

Oui, Don Carlos me hait, oui, Don Carlos s'exalte, s'aveugle et se trompe ; oui, Don Carlos n'a pu ig-norer le crime de la comtesse, mais ce Don Carlos-là, quoique imprudent et peut-être dang-ereux, n'en reste pas moins le futur roi d'Espag-ne, celui qui ne peut songer à me trahir qu'en se perdant lui-même, celui, enfin, qui, toujours, quoi qu'il rêve, respectera en ma personne cet absolu pouvoir qu'il incarne comme moi. Nous sommes une même pensée de Dieu. S'il l'oubliait...

Le Ciel vous entende !

Et, maintenant, que tout ceci soit dit, comme je vous avouai tout à l'heure mes fautes, de vous à moi, devant l'Éternité.

Un long repos.

Prenez place ici mon Père.

II lui indique un pupitre, à gauche.

La comtesse va venir. Le duc de Féria l'est allé cher-

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cher. Vous rinterrogerez, vous noterez son inlerrog-atoire — et nous le communiquerons au Saint-Office.

La COMTESSE est introduite par le DUC DB FERiA, qui , dès OC moment, se tient debout, à la droite du roi.

LA COMTESSE (à Philippe ii, désignant le duc et fray birnardo) Sire, tant de juges me troublent et m'intimident. Et je ne sais vraiment. ..

Chassez de votre esprit toute crainte, Madame. Ma présence la doit dissiper.

LA COMTESSE

J'étais venue à votre appel. Ce que je pourrais vous dire ne regarde que votre Hls...

PHILIPPE II (à FRAY BERKARDO)

Interrogez Madame.

La marquise d'Amboise a quitté l'Espagne, sans l'ordre du roi. C'est vous, Madame qui l'avez sauvée.

LA COMTESSE (avec fermeté)

La marquise et moi étions amies. Elle s'était rendue librement en Espag-ne — elle pouvait librement la quitter.

FRAY BERNARDO

Personne ne peut g-ag-ner, ni quitter, sans ordre, le royaume. Quarîd la marquise s'en vint de France, elle était catholique. Nous l'avons accueillie. Elle s'est faite hérétique chez nous. Notre justice devait l'atteindre. Vous ne pouviez l'ignorer.

LA COMTESSE

La marquise n'a point, que je sache, abjuré sa croyance.

FRAY BERNARDO (brusquement) Ce n'est pas vrai.

LA COMTESSE (se tournant vers le roi)

Sire... l'hostilité de votre confesseur m'effraye... je ne

sais pas...

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J'étudie votre gène et votre trouble, Madame. Je lis dans votre attitude ce que vous nous cachez.

LA COMTESSE Mais...

FI\AY BERNARDO C'est à bon escient que la reine Catherine de France vous envova auprès de nous. Vous la servez ici, mieux que personne.

LA COMTESSE Mais, Sire...

FRAY BERNARDO

Votre intcllig'ence est fine, les secrets l'attirent. Où les autres reg-ardent, vous surveillez. Vos lettres, oui, vos lettres renseig-nent la France sur ce que, seul, le roi veut savoir.

LA COMTESSE 'se tournant yers le roi) J'ag-is sans fard, et je pense tout haut. Sire. Je suis à votre cour une des compagnes et des dames de la reine ;

ie ne suis rien d'autre. Mon amitié pour la marquise d'Amboise, je l'ai montrée au grand jour. Qu'elle me perde, si vos lois l'exigent. Mais, quant aux lettres viles et coupables que j'aurais écrites...

PHILIPPE II Mes soupçons ne me trompent jamais.

LA COMTESSE Je défends devant vous mon honneur. Je vous jure que jamais je ne traçai une ligne que vous n'eussiez pu lire. Je borne ma défense à ce serment.

FRAY BERNARDO Vous ne seriez ni la brillante comtesse de Glermont que recherche la reine, ni l'habile et séduisante amie qu'a distinguée un prince, si vous n'étiez coupable...

LA COMTESSE (se tournant vers le roi)

Vous me laissez accabler et je suis sans défense. Sire, et vous êtes gentilhomme.

PHILIPPE II (aigre) Madame...

PHILIPPB II 1^7

LA COMTESSE (ne s'adressaDt qu'au ROij Don Carlos m'a choisie, il m'aime. Je lui donne ce que je peux donner de plus précieux : ma vie. Je la lui donne, tout entière. Si j'étais l'intrig-ante que vous dites^ il ne m'accepterait pas.

FRAY BERNARDO Don Carlos est aveug-le puisqu'il vous aime.

LA COMTESSE (à fray beiw^ardo) Vous savez comme moi son violent passé, Ses jours dans la colère et dans l'ennui versés, Mais vous ne savez pas combien un rien l'apaise. Mon cœur jamais ne ment, ma main jamais ne pèse» Quand je le rencontrai pour la première fois, C'est lui qui vint spontanément, jusques à moi. J'ai retenu la plus douce de ces paroles, Et dans cet instant même où vous me torturez. Avec des mots sournois et acérés.

C'est elle encor qui me console.

Uq silence : le roi semble ait» •",

LA COxMTESSE (s'adresse au roi) Sire, j'ai, pour l'infant, une tendresse ardenlo.

J'aime son cœur tour à tour morne ou triomplmiit, Que m'importent l'excès de ses haines mordantes Et ses abattements et ses fureurs d'enfant 1 Je l'aime tel qu il est, et suis fîcre qu'il m'aime. Je ne raisonne point combien cet amour même Touche parfois à la pitié, combien...

PHILIPPE II (tout à tojp sévère) C'est outrager mon fils que de l'aimer ainsi.

LA COMTESSE (révoltée) Oh ! Sire, Sire.

Soyez calme, Madame, et répondez-nous mieux.

LA COMTESSE

Je ne puis plus répondre; je me vois environnée de pièg-cs, vous dénaturez mes plus simples pensées.. Si je donne à Don Carlos ma tendresse attentive et soumise, Je lui montre le courage qu'il faut aux rois. Je le grandis et je le gag-ne Au bel orgueil de se sentir infant d'Espagne, D'avoir créance et confiance en soi,

PIllLUTE II

Le roi aci'iicsce.

D'être celui qui veut, s'instruit et jug-e, Qui trouve en son pouvoir son droit ou son refug-e, Qui se découvre enfin, après vingt ans d'ennui, Un cœur d'accord avec ses rêves d'aujourd'hui.

PHILIPPE II Moi seul et des hommes choisis par moi forment le cœur et l'esprit d'un futur roi d'Espag-ne. Vous êtes étrangère, vous êtes dang-ereuse; vos conseils, votre adresse, voire amour, tout est nuisible.

LA COMTESSE (révoltée) Ohl

PHILIPPE II Dieu sait vers quelles erreurs vous l'entraînez, ce que vous lui dites, la nuit, quand vous me croyez absent. Les hérétiques que vous sauvez ensemble...

LA COMTESSE (comme surprise) Non, non, votre fils ig-norait tout...

PHILIPPE II C*est donc bien vous seule ?

l6o DEUX DHaMBS

LA COMTESSE Eh bien, oui, seule, je suis coupable, seule, je savais à quoi je m'exposais.

PHILIPPE II (à KRAY BERNARDO, quî consignc) Voici l'aveu.

LA COMTESSE Et je n'enroug-is pas. Ma conscience...

Assez, Madame. Sauver une amie n'est rien, quand je songe à ce que vous faites chaque jour, à ce que vous êtes vraiment ici, une espionne.

LA COMTESSE Je nie, je nie.

PHILIPPE n Nier n'est rien, lorsque j'affirme.

LA COMTESSE Jamais ! Jamais 1

pniLiPi'E II

FRAY BERNARDO Nous en avons les preuves, nous vous les montrerons» mais avouez d'abord.

LA COMTESSE Ce n'est pas vrai. Ce ne peut être.

FRAY BERNARDO L'aveu est rédempteur, il amortit la faute, il vous ga^ne le ciel. Confessez-vous.

LA COMTESSE Non I non I

FRAY BERNARDO Avouez, puisque c'est le salut.

LA COxMTESSE Non ! Non I

FRAY BERNARDO Puisque le roi sait tout.

LA COMTESSE

Non ! Non I

Dh.ux DUA^:ES

FRAY BERNARDO

Puisque le roi l'ordonne.

LA COMTES -E Non ! non ! Jamais ! jamais.

FRAY BERNARDO (se levant) Vous avez avoué tout à l'heure. Vous avouerez encore.

A cet instant, un violent tumulte à la porte. Don carlos, 1 épée brandie bousculant la garde du roi, apparaît.

DON ^ARLOS (sur le seuil) Je veux passer, je veux aller au roi, vous dis-je-

PHILIPPE II Carlos I

DON CARLOS Je veux parler, mol seul, et sans témoins, A Phili [^pe, le roi ries Espa^nes, du soin De ma g^randeur qu'on méconnaît et qu'il néglige.

PHILIPPE II (à DON CARLOS)

Retirez-vous.

PHILIPPE II lC3

DON CARLOS Jamais, jamais.

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