‹ Deux drames: Le cloître; Philippe IIChapitre 9 sur 12 · COMTE DE FERIA. SOLDATS ET MPINES · texte numérisé non relu

COMTE DE FERIA. SOLDATS ET MPINES

Tous les actes se passent à VEscurial,

PREBIIER ACTE

Une terrasse. A gauche, le pavillon de don gari-OS. Au fond, de la scène l'Escurial où seulement une fenêtre, celle de la chambre de itiilippb ii, est éclairée. Entre le fond et la terrasse les jardins du palais. Deux escaliers, l'un à droite, l'autre à g-auche, descendent de la terrasse aux jardins.

DON CARLOS

Dieu ! que mon corps est triste et languissant, ce soir.

Et qu'est triste là-bas, sur la campag-ne,

La lumière des nuits d'Espagne.

L'Escurial rig-ide et noir

Jette une ombre plus funèbre et plus sombre,

Parmi tant d'autres ombres

Que je reg-arde et qui me voient mourir. . .

Oh! mon rêve fermé que j'ai peur d'entr'ouvrir,

Oh ! mes désirs : chevaux cabrés dans l'or des gloires...

Il marche vers le bord de la terras e et attead.

llG DEUX DRAMES

Hier, j'étais ferme et clair, tout mon être vibrait Tel un glaive planté sur sa victoire ; J'étais comme affolé; mes pas entraient Dans l'avenir immense, avec une ardeur telle Que mon aïeul lui-même en eût aimé l'élan. Et me voici, comme autrefois, morne et dolent. Sans croire à mon triomphe...

Se tournant du côté d'où viendra la

COMTESSE

Hélas I que ne vient-elle ?

Toup à coup, violent.

Que ne vient-elle enfin, puisque ainsi je le veux 1 LA COMTESSE (apparaissant à l'escalier de gauche) Carlos ! mon roi Carlos ?

DON CARLOS (se jetant dans ses bras)

O toi, la bien-aimée 1 0 douceur de ta voix ! ô beauté de tes yeux !

LA COMTESSE (rapidement) La marquise d'Amboise est sauvée. A cette heure, elle traverse la mer. Les réformés d'Angleterre l'attendent. Tes ordres ont été suivis. Oh ! la bonne action que tu fis là, mon roi !

PHILIPPE n 117

DON CARLOS (disirait) Ahl

LA COMTESSE

Regretterais-tu ?

DON CARLOS

Oh ! que mon corps est las et malade, ce soir I Mon torse pâle est l'abreuvoir Que dessèchent les douleurs et les fièvres. Le mal sournois me tient, la mort hante mes lèvre Mon ancienne blessure est ardente toujours. 0 bien-aimée ! Oh la clarté de nos amours Et les gouttes de vie en tes baisers scellées I

LA COMTESSE Carlos l

DON CARLOS

Oh ! que n'es-tu sans cesse auprès de moi. Avec ton âme et ta beauté comme étoilées, Avec ta quiétude, avec ta large foi Dans mon ardeur qui choit, mais toujours se relève

îi8

Pour resurg-ir encore et s'enivrer d'orgueil.

Je suis Carlos d'Espagne — et je porte le deuil

Et la douleur et la splendeur morne d'un rôve

Impatient que je nourris depuis des ans

Et qui reste captif en mon cœur bondissant

Vers la gloire rapide et les triomphes proches.

Je n'ai pas, moi, le temps de m'attarder : les cloches

Qm sonneront ma mort

Doivent d'abord

Crier ma délivrance et ma grandeur au monde.

Oh! Charles-Quint, je suis une pierre en ta fronde,

Je suis une arme ardente et qui prétend servir l

LA COMTESSE Enfin, tu te souviens, Carlos !

DON CABLOS Tout à l'heure je fuyais tes paroles. J'étais sans vie. Je n'osais plus songer à l'audace de mes projets. El pourtant, dès demain, ils se réaliseront. Tout est fixe, promis, convenu. Seule, l'aide de Don Juan nie manque encore.

Un rrpo<.

PDILIPPK II 1 KJ

Il t'avait promis de sauver avec nous la marquise (lAmboise. L'a-t-il fait ?

LA COMTESSE

Quand la marquise eut atteint la Guipuscoa, elle gag-na Renteria et Passages. Don Juan, général de la mer, grâce à un ordre fortuit reçu du roi lui-même, éloigna ses navires. Les côtes étaient libres. Une barque fut amenée. La marquise put s'enfuir d'Espagne. Ainsi, sans avoir l'air de nous protéger, Don Juan nous aida.

DON CARLOS C'est bien.

LA COMTESSE

Vous savez comme j'aime la marquise, et comme jo tremblais de la savoir à Madrid. Le roi Philippe l'entourait d'embûches, il la soupçonnait d'hérésie.. .

DON CARLOS

Ce n'était pas mon père qu'il fallait craindre, c'étaient les moines, eux seuls sont redoutables.

DEUX DHAMES

LA COMTESSE

Hélas !

DON CARLOS (brusque) Non pas, non pas ! Ils sont l'assise divine où mon pouvoir s'appuie, ils sont le sang-, le cœur, la force de l'Espag-ne. Si jamais le remords m'assaille d'avoir sauvé la marquise, c'est eux qui le réveilleront... Vraiment, il faut que je vous aime plus que moi-même, que je vous aime en aveugle, que je vous aime comme un péché...

LA COMTESSE (Undrc) Pardonnez-moi.

DON CARLOS Viens plus près de mon cœur et de mes lèvres pour

que j'oublie...

Vois-tu, le Saint-Office est le salut : la lia Du monde est déversée en ses brassins de feu. Et s y perd, et s'y brûle, à la face de Dieu Qui fait la flamme afin que l'univers se sauve. Il ne faut point trembler devant lag-randeur fauve De l'Église, qui s'est faite lionne et court

Avec terreur, avec angoisse, avec amour, Mordre la chair impie avec ses dents brûlantes. Son droit est souverain, si sa force est sanglante Rome est utile à tous, à tous, surtout aux rois, Tous la craignent et la suivent — il n'est que moi Qui porte au cœur assez d'ardeur qui fertilise Pour êlre en même temps et l'Espagne et l'Église Et le monde à moi seul.

LA COMTESSE

Tu t'enivres, Carlos I

DON CARLOS (furieux)

Non, non, non, non !... Ma tête est battante de flots Si merveilleux d'orgueil qu'il n'est rien que je craigne. La puissance des rois datera de mon règne. Ce palais qu'on achève est comme un mont géant Trop larg-e pour mon père, et construit à ma taille. On peindra sur ses murs l'élan de mes batailles Et de mes vaisseaux d'or, trouant les Océans Et les horizons fous des bonds de leurs conquêtes; Un bruit de gloire immense accueillera mes pas.

DEUX DUAMES

La mer et le soleil sont miens, la terre est prête Et je ne mourrai point, puisque je ne veux pas ,.

LA COMTESSE (presque avec piii*^)

Carlos ! Carlos !

DOiN CARLOS (se caïman!) Demande à Don Juan quels rêves nous fîmes ensemble, et combien nos cœurs ont foi dans nos deslir.s. Nous nous sommes promis la g-loire l'un à l'autre et tous les deux nous Tobtiendrons.

LA COMTESSE Viendra-t-il ?

DON CARLOS (fait sig'ne que oui et continue) Avec quelle joie, il suivra ma fortune. 11 soupçonne depuis longtemps mon désir, mais il ignore encore ce quo je veux tenter, sans hésiter, demain.

Tout à coup énervé.

Je n'en puis plus... Je n'en puis plus... Il faut que p m'enfuie sur l'heure etque j'arrive en Flandre.

LA COMTESSE (l'entraînant vers le bord de la terrasse. La lam; e s'éteint à la fenêtre du roi)

Regarde au loin comme est belle et grande la nuit

Et comme le silence est divin sur la terre !

DON CARLOS (se laissant persuader )

0 l'apaisante, et pure, et sereine lumière I O la splendeur des montagnes pâles, là-bas !.. L'Escurial sommeille et ses jardins sont las D'avoir été trop beaux, sous les midis de flamme. IMadrid est blanche et les clochers de Notre-Dame Montent au loin parmi les buis et les cyprès, Et lentement, le vieux et doux Mançanarès Raconte à ses roseaux les légendes d'Espagne.

LA COMTESSE

Une douceur d'argent tombe sur la campagne 1 O mon aimé, qu'il fait bon vivre, et que mes bras Désii'eraient toujours être pour ton front las Et pour ton cœur et sa tempête, le bon asile. Jo suis venue à toi, maternelle et docile. De mes plaines de France où l'on aime sans peur, Où le ciel bienveillant illumine la vie, Où les heures d'amour clément ne sont suivies D'aucun songe malsain, ni d'aucune terreur.

•24 DEfX DRAMES

DON CARLOS (confiant) Comme tes yeux sont beaux ! comme est fîère ton âme I

LA COiMTESSE Ta g-loire et ton triomphe ont cette âme pour flamme. Je te rêve là-bas, comme les blancs Valois, En des palais joyeux et clairs, sous les verdures, Libre d'ag-ir en maître et de vouloir en roi.

DON CARLOS

J'aime les cieux lointains et la belle aventure... LA COMTESSE

L'air de l'Escurial est un air empesté De violence sourde et de contrainte morne. On n'y vit pas, Carlos, on y attend la mort. Quand le soir tombe autour de nous, les vents y. cornent On ne sait quel appel vers un deuil noir et or Qui se lève d'ici pour recouvrir l'Espag-ne. Cirques de sable ardent, vallons, âpres montag-nes, Une cruauté sèche et tranquille les vêt, Toujours ég-ale et comme unie à leur nature. Le sol y est tout à la fois g-el et brûlure Et rien ne s'y répand, que les désirs mauvais...

DON CARLOS

Oh ! que j'en ai senti le dégoût et l'ang-oisse, En ces heures de rage et de fièvre sournoise, Quand des feux de folie illuminaient mes nuits.

A cet instant, Philippe ii paraît à l'escalier de gauche, s'avance très lentement vers don carlos et la comtesse, et se trouve derrière eux, sans qu'ils le voient.

Mais aujourd'hui, j'ai ta ferveur et j'ai ton âme

Et nos beaux lacs d'amour où noyer mes ennuis.

Tes paroles me sont radieuses, les flammes

De tes regards me sont douces comme le bien.

Ecoute. Il fait silence autour de notre joie.

Et ta chambre est tranquille, et ton corps est ma proie.

0 bien-aimée, écoute, et viens- nous-en... Viens... Viens.

DON CARLOS entraîne la comtesse.

Toug deux s'en vont vers la chanabre.

LA COiMTESSE (se retournant)

Le roi I

PHILIPPE n les regarde, fait un geste vaguement rassurant et continue sa promenade nocturne ; il disparaît par l'escalier de droite, sans rien dire.

Mon sang, jusqu'au fond de mon être, A reflué.

DON CARLOS (allant voir à la rampe de la terrasse) Pourtant, la lampe à sa fenêtre Etait éteinte ; on pouvait croire qu'il s'endormait...

Tout à coup violent.

O roi nocturne et faux qui nous espionnais, Roi morne et violent dont chaque pas dans l'ombre Semble broyer sous lui un morceau de mon cœur ; Roi de colère et de silence, et roi d'horreur, Roi mon père, dont les crimes roug-es se nombrent D'après les cris, les désespoirs et les effrois Qui traversent, hurlants et fous, les vents du monde, J'atteste Dieu, que moi, ton fils, j'ai bien le droit De m'échapper soudain de ton étreinte immonde. Et de tordre le bras qui cherche à m'étouffer.

LA COMTESSE Carlos ! Carlos 1

DON CARLOS (haletant;

Je veux la vie.

Je veux souffrir, je veux mourir pour triompher.

piriLUM'E II 127

Si je suis las, c'est que ma force est asservie,

C'est que TEscurial me tient, c'est que le roi

Laisse sa mortelle ombre errer par-dessus moi.

Quelle âme eût résisté à ce constant supplice ?

Ma maison même était sans le savoir complice ;

Majordome, écuyers, pagres et serviteurs ;

Mais aujourd'hui je resurg-is sur les hauteurs

De mon org-ueil et de ma destinée ;

J'ai pour concours, en môme temps,

Et ma haine obstinée '

Et ton amour hantant,

Et je suis ivre

De tout l'espoir

Que ton secret et merveilleux pouvoir

En mon être délivre.

DON CARLOS s'est pcu à peu rapproché de la rampe de la terrasse. Tout à coup il tressaille, et satisissant la COMTESSE et lui montrant la cour de l'Escurial.

Viens, viens ici, regarde !

Tu vois, là-bas, ce moine noir qui, par mcg-arde, semble gagner le coin où disparut le roi. Eh bien ! ce moine-là, c'est l'espion du Saint-Office Philippe II sur-

veille, mais il est surveillé. Chaque pas qu'il fait vers

nous, quelqu'un le fait vers lui. Regarde, il rentre et

le moine disparaît.

A lui-même.

0 puissance attentive et toujours souveraine 1

LA COMTESSE

Le roi, il est partout hostile et Invisible : Il est dans ces couloirs, ces tours et ces jardins, Il voit d'entre les joints des murs ; ses veux soudains Prenant les corps pour but, mais les âmes pour cibles, Guettent dans la lumière ou dans la nuit, cachés. Ils reg-ardent la vie ainsi que le péché. 0 mon Carlos, si nous n'étions sûrs de nous-mêmes, Si nous n'étions brûlants d'une ferveur suprême, Ils glaceraient nos cœurs et régneraient en nous.

DON CARLOS

Sois sans crainte. J'ai mes desseins hardis et fous, Tout rayonnants d'espoir, de gloire et de colère. Je serai roi demain ; je sais ce qu'il faut faire Pour arriver en Flandre et me gagner, de là, Puisque ma cause est leur, et la France et l'Empire.

Ah 1 mon père, jamais tu ne pourras maudire, Trop durement, le jour où tu m'exaspéras.

LA COMTESSE Voici Don Juan qui vient. Adieu. ..mon cœur se serre, Mon cœur qui restera sur tes lèvres, penché...

Bile sort.

DON CARLOS (à lui-même)

Le roi se fie à lui et le laisse approcher.

Il ne sait pas combien Don Juan m'aime. Mon père.. .

- Il se r< tourne , voit don juan devant

lui, qui le salue, don carlos impérieusement.

Je veux m'entuir d'Espagne et veux que vous m'aidiez

Sans hésiter, demain.

Se calmant.

Don Juan, tu te rappelles Nos jeunes passions et nos ardeurs jumelles Et nos rêves joyeusement associés Quand nous vivions sans nous quitter Et côte à côte Dans Alcala, jadis ;

Nos cœurs étaient deux cœurs ég-alement hardis Que Charles-Quint tenait dans sa main haute.

DEUX DHAMES

Tu devinais déjà l'infant que je serais

Et dans quel sort affreux bouillonnerait ma vie,

Tu n'aimais pas mon père, et moi, je Texccrais.

Oh ! nos haines, oh ! nos rages inassouvies.

Depuis, tu me quittas, sur mon conseil.

Pour t'en aller là-bas, où nul ne peut te nuire,

Rcg-ner, dans la tempête ou le soleil,

Sur les voiles et les canons de mes navires.

Tu fus maître des mers, tandis que moi,

Avec mon cœur qui boude et mon esprit qui rave.

Avec mes pas liés au poids que je soulève,

Je suisresté^ comme un enfant, sujet du roi.

Il m'entoure d'honneurs et d'espions, il pense

Que je ne saisis pas de ses faveurs l'offense,

Que j'essuierai toujours ses fastueux affronts.

Il ag-it par détours, je n'agis que par bonds.

Comprends- tu ma fureur et mon désir de mordre?

DON JUAN Carlos !

DON CARLOS J'ai confiance aussi profondément

En toi, que je l'avais, jadis, aux temps déments,

Où ma raison faillit sombrer dans le désordre.

Tu m'appelais ton frère, et j'adorais ce nom

Trouvé, par toi, parmi les mots de ta tendresse.

Tu m'étais mieux qu'un prince, et plus qu'un compagnon ;

Tu nie fus doux et secourable et ma détresse

Devant toi seul, un jour, osa pleurer sans peur.

Ces temps sont déjà loin de maux et de malheurs,

Mais peuvent revenir, si mon père s'acharne.

L'astuce et la torture en son cerveau s incarnent.

La nuit, il passe en mes rêves, et je le sens

Marcher, vers mon repos, par un chemin de sang-,

Me caresser le front, les jeux, le cou, la gorge.

Avec ses longues mains qui tout à coup égorgent,

Avec ses traîtres doigts, avec ses doigts d'effroi

Et d'ombre. . . Ah ! mon frère Don Juan, lorsqu'on est moi

Comprends-tu que l'on crie et que l'on morde !

DON JUAN {spontané) Ah 1 certes !

DON CARLOS Philippe II était encore infant, comme moi,qu*il gou-

l32 DEUX DRAMES

vernait déjà la Flandre. Il oblig^eait son père à lui faire place. Je suis son exemple. Depuis longtemps je me taisais, mais aujourd'hui j'ai l'âge où l'on commande et, lorsqu'on est prince d'Espagne, où l'on règne.

Que le roi nomme le duc d'Albe, qu'importe! Je me désigne moi-même.

DON JUAN Ce serait la révolte, Carlos.

DON CARLOS Berghes et Montigny m'ont pressenti. Ils voyaient clair. Ils conseillaient de prendre par la force ce qu'on refuse à nion droit.

DON JUAN Berghes et Montigny sont morts.

DON CARLOS Berghes est mort à temps. Montigny fut tué. Je garde leurs mémoires. Mais il me reste tous les seigneurs de Flandre. Brederode , Hornes , Egmont soutiennent ma querelle. Je n'aurai qu'à paraître pour trouver une armée. Ils l'ont promise ; elle est prête ; elle n'attend que sqn chef, moi.

PIJILIIFE II l33

Si j'hésite, Anvers, Bruxelles et Gand échappent à l'Espa^ji-ne. Le duc d'Albe y est abhorré. Sa présence là-bas serait la ré voile et la honte. Déjà le nom de Guillaume d'Orang-e grandit. Le peuple s'en empare. Il oublie celui dé Charles V. Ni la Régente, ni Granvelle ne résistent. Ils sont à bout de ressources.

DON JUAN Comme te voilà instruit I

DON CARLOS J'ai plus song-é que tu ne crois à ma victoire. Comme toi, qui courais combattre les Turcs, je m'enivre de luttes et de batailles. Tu m'es dévoué comme personne. Hier encore, tu sauvais la marquise d'Amboise avec moi. Dis, quand partons-nous ensemble ?

DON JUAN Mais je ne puis, mais je ne veux, mais....

DON CARLOS Il me faut tes vaisseaux et tes hommes. Je g-ag-nerai la France, et puis la Flandre. Les Valois me soutiennent. Ils détestent Philippe. Gand, Bruxelles, Anvers

l34 DEUX DRAMES

seront mes villes, comme elles furent celles de Charles V

Oh! Don Juan, entends-tu les cloches effarées Et les beffrois, et les clameurs et les entrées Triomphales, au cœur du beau pays flamand? Je lui ferai aimer l'Espag'ne en le calmant. Philippe II le veut tuer pour le réduire; Je serai ferme autant que lui, mais ferai luire Plus de foudre superbe aux mains de notre droit; Au moins serai-je net et franc en mon langage : Je ne mentirai point, je donnerai, pour gage De mes serments, ma révolte contre le roi 1

DON JUAN

Tu es infant d'Espagne, tu ne peux pas, en face du monde et de ton père . . .

DON CARLOS Louis XI, dauphin français, fit comme moi.

DON JUAN

Mais ton rêve est un crime. Si tu ne réussis, tu te perds h jamais.

PHILIPPE II l35

Charles-Quint réussissait toujours.

DON JUAN Jamais il n'eût jeté ses droits dans les hasards.

DON CARLOS Il m'eût compris... d'ailleurs, je ne veux rien entonJre Le duc d'Albe jamais ne parviendra en Flandre. Pour me troubler ou m'arrêter, il est trop tard. Tu me perdras ou me suivras, je te le jure; Choisis, choisis!

DON JUAN (hésitant et cherchant)

Oh! Don Carlos, si je pouvais...

DON CARLOS

Tu détestes autant que moi ce duc mauvais, Ce duc...

DON JUAN

Attends, si je pouvais... une aventure Aussi soudaine, aussi terrible, aussi...

DEUX nl\A^!tS

DON CARLOS

Quoi? Quoi?

DON JUAN (à lui-même) Peut-ôlre... et tout s'arrang-erait ainsi., . le roi...

DON CARLOS Que veux-tu dire? Oh dis... dis... dis... Quel stratagème...

ON JUAN (à lui même) Le roi... il faut qu'il sache... et certe...il comprendra...

DON CARLOS (impatient)

Ainsi, j'irai en Flandre, et tu m'y aideras?

DON JUAN (avec fermeté)

Bien mieux ! J'espère un jour t'y amener moi-même. Jamais je n'ai tremblé devant les fiers projets D'autant plus beaux qu'ils paraissent plus téméraires. Mon audace est debout et mon courag-e est prêt : J'ag-irai vite. En attendant, laisse-moi faire.

Il sort.

PMILII'PB II l2gj

DON CARLOS (à la comtesse qui entre) C'est la victoire, ainie, et sa foudre est en nous! Don Juan me reste acquis. Don Juan consent à tout. Demain, la mer entière acclamera la fuite De nos voiles, cinglant vers mes pays du Nord. Je dresserai ta grâce et ta splendeur au bord D'une galère ardente et bellement construite ; Nous serons fiers de notre amour — et notre droit. Flottant là-bas, au loin, sur les vagues traîtresses^ Éblouira des éclairs d'or de sa jeunesse, Jusqu'en ce palais morne et monstrueux, le roi !

LA COMTESSE

0 Don Carlos, 6 mon aimé, ma joie est folle . A te sentir libre et sauvé par notre amour Don Juan t'a donc dès aujourd'hui fixé le jour Et l'instant clair...

DON CARLOS

Don Juan m'a donné sa parole.

Nous gagnerons Anvers ; lui-même, il veut sa part Dans les dangers joyeux qui peupleront ma vie.

[38 DEUX DKAMES

Il est d'espril habile et son cœur ne dévie...

Ce qu'il nous faudra faire, il le dira plus tard.

LA COMTESSE (anxieuse)

En attendant, que fera-t-il? que va-t-il faire? Agira-l-il, à coups soudains, pour que ton pcre Ignore tout, avant que tu ne sois là-bas I

DON CARLOS Don Juan ne m'a rien dit : ce sera ta surprise De voir, sans la comprendre, aboutir l'entreprise.

LA COMTESSE J'ai peur, ô mon Carlos, quand je ne comprends pas

DON CARLOS (étonné)

Douterais-tu? Hélas! combien ce doute étrange Troublerait vite en moi ce qu'il me faut d'ardeur.

LA COMTESSE (se reprenant) Non, non, ce que j'ai dit ne vient pas de mon cœur ; ^lon espoir reste entier et rien ne le dérange.

DON CARLOS (abattu) Hélas ! je voyais tout comme accompli déjà.

PHILIPPE II l39

Rien n*entravait l'essor merveilleux de nos pas Sur les routes en or qui dominent la terre...

LA COMlESsE Ce que tu vois existe seul.

Non pas! Non pas!

Oh! que mon corps est lourd et plein de sa misère! Tout se dérobe à mes regards et tout s'enfuit; Je ne sens plus sur moi que ténèbre et que nuit ; Un instant me reprend ce qu'un instant me donne; Ton amour même, hélas! hésite et m'abandonne, Je recule et j'ai peur et tout à coup je vois Comme en ung-ouffre avide et noir sombrer mes droits.

LA COMTESSE (ardente)

Ce que tu vois, c'est ta jeunesse et ton courage, C'est ta gloire, c'est l'univers Sauvé par toi, sous les éclairs Du formidable et mortuaire orage Que Philippe déchaîne et qu'il voudrait grossir. II appartient à ton orgueil de ressaisir,

A coups d'audace et de haine fécondes, D'entre les mains

Mortes, mais trng-iques encor de Charles-Quint, Ce sceptre d'or qui fit de l'Espag-ne, le monde!

DON CARLOS (se reprenant)

0 les g^rands souvenirs qui me frôlent le front! O paroles qui me brûlent, comme des flammes! O tout ce qui me chante au cœur, à l'unisson Des merveilleuses voix dont résonne ton âme! Je respire l'ardeur en me penchant vers toi, Tu me rends tout Tespoir par ta seule présence. Oh ! que l'heure est donc belle et vivant le silence, Et que tes yeux sont beaux, quand ils aiment ton roi l

LA COMTESSE

Viens nous aimer, Carlos, la nuit est la parure Faite d'ombre et de feu qui entoure l'amour. Le vieux Mançanarès à ses roseaux murmure Les légendes d'Espagne où tu luiras, un jour, Comme un fier empereur qui s'en revint de guerre, En clair et bel arroi, en jeune et franc maintien,

PHILIPPE II l4t

Mêlant sa grandeur pâle aux choses de naguère, Viens nous aimer et nous ressouvenir... Viens... Viens

Ils disparaisseot lentement par l'escalier du fond.

FIN DU PREMIER A.CTt

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