THÉODULE
Nous n'avons jamais douté de votre honneur.
THOMAS J'aime ce cloître comme ma seule maison. Si son esprit est vieux, ses privilèges sont sacrés. Je les garderai mieux que personne; on est moine avant tout.
IDESRALD Ce cloître ne peut échapper aux lois.
THOMAS
Vous êtes seul à penser ainsi. Vous élevez entre vous et nous un mur plus infranchissable que celui qu'a dressé Dom Balthazar. Si jamais j'ai subi vos conseils, à cette heure, je les rejette et me sépare de vous.
UN MOINE Enfin I
UN AUTRE C'était nécessaire.
THÉODULE Idesbald était un danger; li nous éloignait de vous.
THOMAS (à idesbald) Votre brigue fut basse, votre ambition, sans grandeur.
Votre esprit vacillait au-dessAis des livres, où le mien s'abat pour mordre et cojnpirendre et& exalter. Nos frères ont pu craindre votre inQucaca sur m.oa cœur. Eu nous voyant toujours cx5te à côte, j'avais l'air de les trahir.
THÉODULE (à thomas) Désormais plus rien, ne nous sépare.
IDESBALD (désignant thomas et s'adressant aux moines) Vraiment, je crois rêver... Comment, moi,... moi, que sans ce^se il poussait en avant, moi...
T1S&MAS (à rcESBALD) Oublions-nous l'un Fautre, et suivons désormais nos chemins opposés.
IDESBALD
Ce que vous dites est insensé ; il ne se peut pas qu'en un seul jour, en un instant...
THOMAS Cela sera, puisque cela doit ^re.
roESBALD Oh [ je vous déteste plus encore que Balthazar I
LE CLOItRI ?7
THOMAS Et moi, je vous excuse et vous pardonne.
IDESBALD Je me moque de vos pardons, je reste debout en face de vous, en ce cloître ; je déferai, un jour, l^œuvre d'astuce que vous élevez, et qui monte, à cette heure, triomphale d'entre vos mains ; je renverserai plus tard à mon tour...
UN MOINE (allant vers idesdàld et désignant thomas) Tous, ici, nous approuvons notre frère Thomas. IDESBALD
Mais vous ne savez quel homme implacable et astucieux, quelle âme...
THOMAS (attx moines) Laissez le dire, je n'écoute déjà plus.,.
Les moines s'éloignent, à la suite de THOMAS, laissant idesbald, qui s'affaisse sur un banc, vaincu; — de l'autre côté du jardin apparaît dom cal- THAZAR II va s'agenouiller aux pieds du crucifix. A peine est-il en prière qu'iDESBALD s'avaucc vers lui.
88 DEUX DAAMBS
IDESBALD Dom Balthazar ?
DOM BALTHAZAR Quoi ? Vous?
IDESBALD Mon frère Balthazar.
bOM BALTHAZAR Fuyez! Fuyez I
IDESBALD Je viens vous dire...
Je ne veux rien entendre... Je ne veux pas que vous approchiez.
IDESBALD
C'est de vou3 qu'il s'agit, de votre place en ce cloître.
DOM BALTHAZAR Non ! rien ! rien! rien ! Allez-vous-en ! Allez-vousen !..
Il se dresse et chasse idesbald, qu fiait par s'éloigner.
DOM BALTHAZAR s'agenouillc de nouveau. A peine est-il en oraison qu'apparaît dom marc. Celui-ci vient droit à lui.
DOM MARC (très ému, presque pleurant)
Mon frère, il faut aller te dénoncer aux juges.
Etonnement de dom balthazar. Silence. 11 semble que, tout à coup, une lumière se fasse en lui.
DOM MARC (poursuit)
J'ai presque peur de te le dire, Car mon âme sanglote et se déchire Aux clous de ton martyr, Mais Dieu est au delà de ton amour !
DOM BALTHAZAR (anxieux, les yeux mouillés de pleurs et regardant DOM marc)
Dis!... dis encor...
90 EUroX DRAMES
DOM MARC
Que ne t'ai-je connu, ce jour, Où, dans la haine et la fureur publiques. Quelqu'un est mort et s'est perdu pour toi I Ce vagabond, ce famélique Honni par tous, mais que sauvait la croix Tendua et qu'absolvait un prêlrev J'eusse aimé l'être
Pour te donner ma vie et ta veirser mon sojïi^ I Je serais mort comme un martjîr, puisant Ma force et ma douceur dans ce silence Qui détournait de toi l'humaîne violence, Et mon âme sereine aurait monté, Si sûrement vers Dieu et vers ses ang-es Qu'elle aurait pu, là-baut, avec tBanqmlIitéj T 'associer à ses lo-uaBges Et convier ton cœur, repentant d absoîis. Au banquet d'or oà I>ieii im)us doit Goadiiire ensemble.
DOir HALTHAZAR O pauvre enfant I Ohl le meilleor de neraDS L
LJC CLouns
0 le plus pur des cœurs qui Irembleiit Et rayonnent, dans n.os iénèi>ces 1
DOM MARC Mais l'homme à qui les justices funèlres Ont arraché la vie avec l'honneur ; L'homme innocent qui n'a tordu son cœur, Dans le supplice et le délire, Que pour atteindre et pour maudire Celui
Dont vraiment l'arme avait détruit, En présence de Dieu, une existence ; Songe, mon frère, avec quelLe insistance Son cri doit retentir pour q^ue tu sois damné.
DOM BALTHAZAR Tais-toi... Tais-toi... J'ai deviné...
Ma main assassina deux fois : d^abord mon père ; Et puis... lui ! Oh ! dans quel puits d'ombre et de mrscre Je sombre !
Il est donc vrai que mon cerveau M'est nocturne comme un caveau, Puisqu'il n'aperçoit pas que l'humaine justice
Exige, autant que Dieu, sa part dans mon supplice. Elais-je fou? Et, sans cesse lui, notre prieur Me repoussait dans l'impasse de mon erreur, Ne voyant rien que son autorité brisée. Or, cela seul importe : avoir l'âpre pensée D'aller fouiller, jusques au bout, le repentir; Et je te remercie, enfant, de m'avertir Que le chemin que je suivais était perfide, Et d'assigner à mes remords nouveaux pour guides, Ta fervente innocence et ta naïveté.
DOM MARC
J'ai tant prié, tant sangloté.
Tant invoqué ma mère. Notre Dame, Pour que mon âme Ne pût faillir à son devoir total !
Je t*aime ! oh! d'autant plus que je te fais du mal Et que j'en pleure et que je dois le faire. Et que mes os tremblent, à voir le vieux calvaire, Immensément, avec toutes ses croix Et tous ses bras tendus, monter vers ton effroi.
LK CLOirHB 93
Réjouis-toi, car tu donnes la vie A mon âme ; ma rage inassouvie Rôdait autour de moi, ne sachant où planter Les dents de la douleur et de la cruauté. Un nouveau champ de pénitence immense S'ouvre devant mes yeux et mon salut commence, Pour la première fois, à rayonner là-bas. Enfin, j'ai redressé vers le salut mon pas I Je suis rég-énéré, depuis que ta lumière, Belle comme les fleurs des aurores premières. Baigne mon triste front de sa claire ferveur. Je sens dans ma poitrine, arder l'or de mon cœur. Ma conscience, au fond de moi, se transfigure. Je ne redoute rien : les cris, les fouets, l'injure. Le couperet, le sang, la mort me seront doux. Je songerai que Jésus-Christ baisa ses clous Et son gibet ; je songerai que tu écoutes La voix de ma folie et de ma peine absoutes, Et que tu prieras Dieu, à l'heure où le bourreau Garrottera mon corps meurtri, sur l'échafaud .
DOM MARC Hélas ! mon frère !
DOM BÀLTHAZAR
Elle sera rotige et chrétienne Mon agonie ! et si Dimi veut que je maintienne Debout ma force abrupte oà j'ai taillé son nom, Je montrerai, avec qu-el calme immense au front, Même en ce siècle, on meurt encor,quand on est prêtre! La confiance, après tant d'orag-cs, va naître Enfin, égale et mag-aifique en mon esprit. J'ai hâte de mourir. J'entends déjà le cri Des confesseurs; j'entends les voix qui réconfortent Et les chants des martyrs, Jà kaut, au seuil des portes Du ciel — et je leur crie : « Ouvrez, je suis celui Qui s'en revient des pays d'om.hre, où, dans la nuit, Rôdent les vieux péchés avec leurs yetix en flamme : Je suis celui qui s'en revknt Des plus lointaine confins De son erreur et de son âme, Sauvé par un enfant dont la douceur, L'amour et la prière ont éclairé son cœur,
Ui CLOÎTRE 95
SI bien qu'il monte, aujourd'hui même,
Par les chemins anciens de son baptême.
Vers vous, anges, héros, martyrs et confesseurs!
Je suis celui qui a vaincu toutes ses haines,
Celui qu'on enchaîna, sous des raisons humaines,
Qui hésitait croyant le droit de son côté,
A expier son crime, en sa totalité.
0 cieux approfondis en merveilleux abîmes,
Où se brûlent les crimes,
Dans les brasiers des repentirs et d«s pardons,
Je me jette dans vos foyers, comme un brandon.
J'arrive à vos seuils d'or, vaincu, vainqueur, qme sais-je?
N'ayant pour tout héraut, pour tout cortège.
Que ma douleur et la douleur de cet enfant...
Il désigne dom marc.
Et c'est assez. L'air de la terre est éloufTant, Le vent y boit du sang et des blasphèmes ; Je veux ma mort, je veux ma vie, à l'instant même...
DOM MARC Et moi, mon frère ?
O do^x ami l
ÇjC} DEUX DUAMES
DOM MARC
Il faut d'abord Faire ta pénitence, il faut que ton effort...
DOM BALTHAZAR Non ! non ! Christ n'attend pas et ses flammes me brûlent. Je ne veux pas qu'une règ-le morne recule L'heure de joie, où je serai libre et sauvé. Adieu, mon frère. Adieu, le seul dont j'ai trouvé L'âme d'accord avec la vérité très haute ; Je vais noyer, dans tout mon sang, toute ma faute, Et t'attendrai, là-haut, l'âme tendue. — Adieu...
Il s'enfuit.
DOM MARC (tombant à genoux, sur un banc, la figure cachée en ses mains).
Oh mon frère, je te confie au cœur de Dieu !
Les cloches sonnent, les moines entrent à réglise. DOM balthazar revient sur ses pas, anxieux ; et tout à coup semble prendre une dt'cision. Les fidèles arrivent à leur tour par la porte du jardin entendre la messe publique du dimanche. Il s'engouffre avec eux, sous le porche.
FIN DU TROISIÉUE AGTB