DATÉES DU 24 MAY I
Les poètes de la Pléïade étant souvent étudiés à la Faculté des Lettres de Paris, j'ai acquis récemment pour la Bibliothèque de l'Université un exemplaire des ^///o//ri de Ronsard, publié en 1553 chez la Veuve Maurice de la Porte. Ce volume, d'un prix très abordable, était malheureusement incomplet d'une vingtaine de pages, et, comme toujours en pareil cas, j'ai cherché le moyen de photographier les pages manquantes pour constituer au moins un livre de travail.
Ma première démarche fut de m'adresser à notre savant confrère, M. Rebelliau, qui, sans chercher au Catalogue, voulut bien m'affirmer que l'Institut possédait l'édition que je recherchais. En effet, l'Institut conserve sous la cote Q358 ^* un exemplaire des Amours de Ronsard qui semblait répondre à mon désir, mais quoique, suivant la note finale, l'impression en ait été achevée le xxiiij de May 1553, elle présente de notables différences avec celle du volume que je venais d'acquérir.
Je dus recourir à l'obligeance de M. De La Roncière, à la Bibliothèque Nationale, pour photographier les pages absentes dans le nouveau volunie acquis pour la Sorbonne.
L'exemplaire de l'Institut, que je vais décrire, constitue une rareté bibliographique qui ne me semble pas avoir été signalée. Dans la nouvelle édition des Amours publiée par M.Hugues Vaganay (Paris, Champion, 19 10) d'après le texte de 1578, avec les variantes des éditions de 1552, 1553, 1567, etc. il n'est question que d'un seul texte de 1553.
Cette édition comprend, comme l'édition authentique, 8 feuillets
(i). Cet article a été lu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres dans la séance du 26 mars igib.
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2 E. CHATKI.AIN
liminaires et 262 pages, plus un erratum non chiffré. Je dis bien 262 pages*, quoique la dernière porte le n° 282, parce qu'on a commis deux fois une erreur de ro pages dans la pagination, en sautant de 128 à 139 et de 169 à 180.
Le 8 feuillets liminaires comprennent:
Fol. I r. le titre ;
1 V. le portrait de Ronsard âgé de 27 ans ;
2 r. le portrait de Cassandre âgée de 20 ans ;
2 V. Extrait du privilège concédé pour six ans le 18 may
3 r. le portrait de Marc-Antoine de Muret;
3 v-7 r. la préface de Muret terminée par trois distiques grecs de Dorât sur Cassandre.
7 V. Sonet de M. de S[aint] G[elais] en faveur de Ronsard.
8 r. Vers de Jan Antoine de Baif et d'Estienne Jodel.
8 V. Vœu [poésie de Ronsard] : Divin troupeau, etc. avec le Commentaire de Muret.
Le dernier feuillet non chiffré, autrement dit le 4^ feuillet du cahier 5, contient au recto un Erratum intitulé: « Faultes apperceues en l'impression des | Amours de P. de Ronsard » avec l'indication de 1 3 erreurs typographiques à corriger ; — au verso la mention: « Acheué d'imprimer le || xxiiij. de May |1 1553.»
Jusqu'ici tout est semblable à l'édition originale, si ce n'est que Y A de Acheué n'a pas le prolongement courbe en avant et que les chiffres exprimant l'année sont un peu plus petits.
Je me suis demandé d'abord quelle était l'édition authentique et où était la contrefaçon. La question est résolue par l'examen de l'Erratum. Sur les 13 fautes signalées, ii ont déjà été corrigées, dans l'exemplaire de l'Institut, par le typographe qui a parfois rectifié de lui-même de petits défauts comme éschiirÇp. 22 w//.) auquel il a substitué éclair.
L'Erratum de la nouvelle impression n'aurait dû retenir que deux fautes (celles des pages 56 et 230) auxquelles on aurait pu ajouter quelques nouvelles coquilles typographiques -, mais il a été maintenu intégralement dans le but de tromper les acquéreurs et probablement la police de la Librairie.
(i) Le M.iniiel de Brunet se borne à indiquer 2S2 pages, sans signaler les erreurs de pagination.
(2) Par exemple Qiice (p. 3o, 16) pour Que.
L'exemplaire de l'Institut est donc certainement postérieur à l'autre et constitue une vraie contrefaçon.
Du reste, en le regardant de près, on y trouve de notables différences.
Le papier porte comme filigrane, dans chacune de ses feuilles, un soleil à 12 rayons *, dont je n'ai pas trouvé l'équivalent dans le grand ouvrage de M. C. M. Briquet. Le filigrane de l'édition authentique est une fleur de lis surmontée par le côté d'une autre petite fleur à quatre pétales 2.
Le titre est fort bien imité :
Les Amours II DE P. DE RONSARD || vando.mois, kov- || uellement augme//tées par lui, || & commentées par Marc An- || toine de Muret. || Plus quelques Odes de L'auteur, || non encor imprimées.
Mais déjà dans le distique grec du poète Dorât, qui suit, un observateur attentif constate une différence ; le mot dUà n'est plus composé au moyen d'un double l. Et ensuite, dans le corps du volume, les nombreuses citations grecques du Commentaire de Muret nous suggèrent des remarques semblables Les caractères liés ne sont plus que rarement employés. Au lieu des ligatures, nous trouvons maintenant av (p. 49), ao (p. 39), v\ (p. 56, 61,71), VK (p. 61), eç (p. 49), U partout, ?vo (p. 38, 49), yv (p. 49), Qa (p. 56), TtTi (p. 38), nQ (p. 49 et 52), TQ (p. 49 et 56), :ta et Jto (p. 61), xa (p. 61), xo (p. éi), ti (p. 55), etc., etc. Inutile d'y chercher les ligatures de trois lettres employées dans l'édition authentique pour exprimer yàg, nèv, tî^v, etc. 3.
Dans la composition des vers de Ronsard, le typographe se laisse aller à observer un usage qu'il connaissait sans doute pour l'avoir pratiqué dans d'autres volumes ; par exemple pour l'E muet élidc. On sait qu'un caractère spécial avec une barre transversale indiquait un E qu'il ne fallait pas prononcer. C'est ainsi que dans les « Œuvres poétiques de Jacques Peletier du Mans », sorties des presses de Michel de Vascosan en 1547, tous les e élidés sont exprimés par cet E particulier. Dans l'Arithmétique, du même auteur (ouvrage
(i) Voir p. ix-x, 27-28, 47-48, 57-58, 91-92, 109-110, i53-i54, 191-192,^0.
(2) Voir p. i3 14, 29-30, 89-ciO, 2o5-2o6, 269-270, etc.
(3) 11 faut cependant faire une exception pour les distiques grecs de Dorât qui terminent la Préface. La recherche de caractères archaïques a obtenu là un résultat remarquable.