‹ Deux empereurs, 1870-1871Chapitre 2 sur 5 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

Le but de ce livre n'est pas d'accabler d'injures posthumes un empereur déchu, et moins encore de tresser des couronnes au nouvel empereur d'Allemagne, mais bien de rechercher et d'exposer les causes qui ont amené la catastrophe à laquelle nous venons d'assister.

L'auteur de ces pages s'estime mieux placé que bien d'autres pour juger avec une entière impartialité les événements que nous avons vécu depuis neuf mois. Allemand de naissance,

Français par une collaboration de treize années à la presse parisienne, connaissant les deux peuples, leurs qualités et leurs défauts, j'ai pensé que je pourrais, dans mon humble sphère, contribuer à faire connaître la vérité et à départir à chacun sa part de responsabilité dans la guerre la plus acharnée, la plus sanglante, la plus atroce que l'histoire ait enregistrée.

Là situation que m'a faite cette guerre est la plus cruelle qu'on puisse imaginer. Jusqu'alors j'avais vécu de l'hospitalité parisienne, et, en échange de la sympathie du public français, je lui avais voué une reconnaissance que ses malheurs n'ont pas amoindrie un seul instant.

Mais, d'autre part, je n'avais pas le droit de renier ouvertement mon pays natal, au moment où Napoléon lui déclara la guerre et où je le crus menacé d'un danger sérieux. Je ne pense pas qu'en des circonstances si graves, un homme d'honneur ait le droit de s'associer, fût-ce par reconnaissance, à l'ennemi de son pays natal quand, en son âme et conscience, il condamne ses desseins. Pour moi, cet ennemi

fut l'empereur Napoléon, qui, dans un but purement dynastique et, par ce fait, odieusement égoïste , entraîna le peuple français dans une guerre froidement méditée , entreprise pour un prétexte frivole et conduite avec une ineptie dont Thistoire a déjà fait justice.

Rivé au peuple allemand par le sang, à la nation française par une gratitude qui survivra même aux injustices, il ne me restait à prendre qu'un seul parti : celui d'assister de loin à la lutte, dont je ne prévoyais point l'issue, mais dont l'acharnement ne pouvait être douteux pour quiconque connaissait l'esprit public dans les deux pays.

A quelque point de vue que j'envisageasse cette guerre, je ne voyais que désastres et malheurs pour les peuples. Victorieux, Napoléon devait rajeunir sa dynastie dans le sang des soldats et consacrer à jamais le triomphe de l'injustice. Vaincu, l'empire français devait s'écrouler, en même temps que l'Allemagne, éloignée de son développement pacifique et

libéral, devait consolider le règne du militarisme triomphant.

Sachant l'esprit du peuple allemand, son organisation militaire, dont je n ai jamais caché la redoutable force à mes amis de la presse parisienne, il m'était facile de prévoir que la promenade guerrière, rêvée pas Napoléon, se tournerait en une effroyable catastrophe européenne, conjurée, d'un cœur léger, par un ministère que sa complaisance rendit complice d'un attentat odieux contre la sécurité des peuples.

Mon devoir était tout tracé. A cette heure suprême, je n'avais pas plus le droit d'agir contre mon pays natal que de me tourner contre la nation à qui je dois le peu que je suis. D'autres Allemands, qui n'ont reçu de la France qu'un morceau de pain en échange de leur labeur, pouvaient rentrer chez eux et repasser la frontière avec un fusil sur l'épaule; mais le signataire de ce livre ne se trouvait point dans ces conditions normales. La France ne m'avait pas seulement donné du pain en échange de mon labeur comme à un ouvrier du faubourg Saint-

Antoine; elle m'avait permis de penser chez elle, d'écrire chez elle, de vivre de sa vie et de son esprit, d'étudier ses mœurs et de les critiquer avec une entière indépendance. Je ne fus jamais un étranger pour le lecteur français, mais un ami ; je vécus dans son intimité ; et exploiter, à son détriment, les expériences que j'avais pu faire, grâce à ses sympathies, eût été de ma part un*acte d'inqualifiable ingratitude.

Voilà pourquoi, dès le début de cette guerre, résolu à garder une attitude passive, je me suis retiré en pays neutre, sans pour cela renoncer au droit de dire ma pensée le jour où j'en aurais reconquis la liberté. C'est ce que j'essayerai de faire dans les pages qu'on va lire, sans souci de froisser la douleur des uns ou l'enthousiasme des autres. Afin de rester dans la plus stricte impartialité, je n'ai qu'à m'inspirer de l'état des esprits dans le pays libre où j'écris ce livre et dont les sympathies ne se sont pas égarées un instant pendant l'impitoyable guerre dont nous avons été les témoins anxieux.

En effet, dans ce carnage international, il y a

deux périodes bien distinctes : la première, où les peuples allemands, menacés dans leur repos par une fantaisie bonapartiste, combattent pour leur indépendance ; l'autre, où la nation victorieuse pousse la guerre contre le vaincu jusqu'à l'extermination pour des motifs militaires dont notre conscience bourgeoise ne reconnaît pas toujours la nécessité.

Mais si, d'une part, j'ai la ferme résoUition de ne pas me prosterner devant ceux qui tiennent désormais dans leurs mains les destinées de l'Allemagne, d'autre part, je rougirais de flatter les passions du peuple français quand elles me semblent basées sur l'ignorance et l'injustice. Ni le vaincu, ni le triomphateur ne doivent compter sur une complaisance coupable, mon seul désir étant de faire connaître la vérité telle qu'elle est gravée dans ma conscience.

Bruxelles, mars 1871.

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