ALBERT WOLFF
Que de fois, pendant la durée de cette guerre, n'ai-je pas évoqué le souvenir de cette fameuse revue de 4867, qui réunit, à Longchamps, deux empereurs et un roi, échangeant des poignées de main et souriant au peuple, accouru pour voir l'armée française défiler devant deux souverains étrangers.
Celte fois encore, le soleil d'Austerlitz, qu une puérile superstition a mis au ciel du second empire dans toutes ses phases heureuses, luisait
superbe et magnifique. A travers le bois de Boulogne, une foule curieuse se ruait sur le terrain des courses, où se massaient des soldats de toutes armes choisis parmi les meilleurs de Tarmée.
En contemplant ce groupe d'officiers, échelonnés devant les tribunes, à la tête desquels figuraient trois souverains, en apparence étroitement liés, on pouvait un instant s'abandonner au doux rêve de voir la paix définitivement établie par l'entente cordiale des trois plus puissants monarques de l'Europe ; et cependant, à cette douce joie se mêlait un pressentiment sinistre. Ces trois souverains, se disait-on, jouent à cheval une scène des Faux bons hommes, de Barrière : deux d'entre eux seulement sont unis par des intérêts communs et par une solide amitié ; le troisième , l'amphitryon , ne peut être, pour ses invités , qu'un parvenu dont on redoute la force, mais que les deux plus belles incarnations du droit divin ne peuvent qu'exécrer au fond de leur âme.
Pour ces majestés divines, l'empereur Napo-
léon n'était, malgré les sourires officiels, qu un de ces hommes puissants qu'on ménage pour les ressources dont il dispose, avec qui l'on craint de se brouiller et que l'on hait sous des dehors amicaux. Le czar était monté sur le trône dans des circonstances douloureuses pour son pays, circonstances provoquées par celui quijàl'heure présente, faisait défiler ses soldats. Cette armée, cet état-major et son empereur devaient forcément rouvrir les blessures mal cicatrisées de la fierté russe. Peut-être bien, tout en complimentant Napoléon sur l'excellente tenue de sa garde, calculait-il, au fond de son âme, les chances d'une revanche directe ou indirecte. Toujours est-il que le souvenir de la guerre de Crimée, des malheurs de ses armes, de la mort de son père miné par le chagrin, devait éveiller de sourdes colères, dissimulées sous des allures courtoises, dans Fâme de l'empereur de Russie.
L'autre était le roi de Prusse, Guillaume V\ vieillard toujours robuste, type du soldat prussien, droit sur son cheval comme un jeune
homme et dont l'allure bo7i enfant captiva un instant les sympathies populaires. On ne se figurait pas ainsi le vainqueur de Sadowa ; ce vieillard s'imposa littéralement aux badauds parisiens, moins par son attitude martiale que par sa vigueur surprenante chez un homme de son âge ; il était ce qu'on appelle vulgairement un beau cavalier; et, à côté de lui, son fils, dans tout l'éclat de l'âge d'homme, grand comme lui, solide comme lui, faisait une impression agréable. En présence de ce spectacle militaire, le plus beau qu'on ait vu jamais à Paris, le peuple parisien, si facile à subir le prestige de l'uniforme, la fascination des tambours et de la musique, oublia pour un instant ses griefs contre le vainqueur de l'Autriche. Quelques jours avant cette fameuse revue, le peuple des faubourgs s'était promis d'entacher l'hospitalité française en sifflant son hôte prussien ; ce jour-là il le regardait sinon avec tendresse, du moins avec une certaine sympathie. Sans se rendre bien exactement compte de ses impressions, il subissait, à cette heure, l'entraînement général
vers la paix que la vue des trois souverains, si fraternellement unis en apparence, avait propagé parmi les masses.
Le roi de Prusse souriait comme l'empereur de Russie, et cependant lui aussi ne pouvait pas s'enivrer de ce spectacle militaire au point d'oublier le passé, le présent et l'avenir. Ces magnifiques soldats, qui défilaient devant lui, durent forcément faire naître damères appréhensions dans son esprit ; il les savait dévoués à la dynastie de Tamphitryon, dont le nom seul rappelait au vieux roi ses plus cruels souvenirs de jeunesse : l'écrasement de sa patrie, à léna, l'humiliation de sa mère par Napoléon V\ Il savait encore l'impopularité du nom prussien depuis Sadowa, l'irritation de l'esprit militaire en France depuis l'expédition du Mexique, le tempérament chevaleresque du peuple français, prompt à s'enflammer quand on lui parle de gloire et de patrie ; il n'ignorait pas davantage la déconsidération où l'Empire était tombé depuis la campagne mexicaine, et si Guillaume, absorbé par le défilé des régiments, ne se disait pas que
de toutes ces circonstances naîtrait un danger infaillible, certes, son premier ministre, perdu dans le groupe d'officiers d'état-major, interrogeait déjà l'avenir et calculait les chances d'une lutte plus ou moins prochaine. Dans ce groupe de souverains, de diplomates et de généraux qui semblaient unis par la plus tendre amitié, régnaient donc, en réalité, le malaise et la défiance.
Pour l'observateur, si disposé qu'il fût à voir dans la réunion de ces monarques un gage certain de la paix universelle, la guerre se dressait déjà menaçante à l'horizon ; l'esprit attristé par les plus amères appréhensions, il vit, pour ainsi dire, planer la mort rayonnante au-dessus de cette assemblée dorée, chamarrée, confite en sourires, où tout était faux, les démonstrations amicales, l'expansion des visages, l'insouciance des souverains et l'enthousiasme de bien des régiments.
Pas plus que ses hôtes, l'empereur Napoléon ne put, en cette journée mémorable, se payer d'illusions. Lui aussi se disait que, de cette armée
qui racclamait, le dévouement et la sincérité commençaient à disparaître.Les officiers français, jaloux du renom militaire, n'assistèrent pas sans de secrets chagrins à l'agrandissement de la puissance voisine, en même temps que la gloire du drapeau français subit un premier revers dans l'évacuation hâtive du Mexique, sur un ordre impérieux des États-Unis. L'armée, ne . formant pas, comme en d'autres pays, une caste spéciale vivant loin du peuple, mais bien un élément national vivant en un dangereux contact avec l'esprit populaire, fut déjà, à cette époque, entraînée vers l'indiscipline par des théories où le soldat puisa le mépris du souverain et le dédain de ses chefs. Napoléon sentait encore que, si l'aveugle dévouement des beaux jours avait déjà disparu des rangs de son armée, la désaffection du peuple, présent à cette revue, avait atteint des proportions inquiétantes pour sa dynastie ; et, tandis qu'il souriait au roi de Prusse, qui lui répondait par des sourires non moins gracieux, l'empereur des Français se disait probablement tout bas que, pour recon-
quérir la fidélité de cette armée et pour apaiser rirritation de ce peuple, il ne lui resterait, à un moment donné, qu à faire la guerre à son excellent ami le roi de Prusse.
Quant à M. de Bismark, malgré son casque de cuirassier, il ne fut jamais assez soldat pour oublier un seul instant d'autres et de plus graves préoccupations. Très-certainement , souriant comme les autres, sa pensée était loin de ce spectacle pacifique. Pénétré de l'irritation croissante que l'agrandissement de la Prusse entretenait en France, prévoyant à la fois que l'Empire français ne pouvait se maintenir que par la guerre et que l'Empire d'Allemagne, dont il rêvait la reconstitution pour son royal maître, ne pouvait surgir que des champs de bataille, M. de Bismark devait calculer déjà les dangers qui lui viendraient de l'armée française aussi bien que le secours qu'il pouvait espérer de la désaffection de la nation.
Quelques jours après, il y eut à l'ambassade de Prusse un grand bal -officiel. Cette fois encore l'harmonie la plus cordiale sembla régner entre
Napoléon III et Guillaume P^ Dans les salons se pressait une foule dont l'enthousiasme tenait du délire. On ne voulait plus douter d'une paix cimentée par un quadrille impérial. Le défunt comte de Goltz voltigeait comme un papillon entre les deux souverains ; il avait Tair de dire à ses invités :
— Regardez cet empereur et ce roi ; admirez leur amitié. Tout cela eskapon œuvre.
Au fond, il n'en pensait pas un mot.
Dans le beau jardin de l'ambassade, par une nuit magnifique, allait et venait la fleur des élégances et des illustrations parisiennes, autour d'une tente où le premier ministre du roi de Prusse, M. de Bismark en personne, le véritable héros de la fête, trônait entre un tonneau de bière de Vienne et une boîte d'excellents cigares, offrant une chope à celui-ci, un havane à celui-là, captivant tout le monde par son abandon et sa gaîté d'étudiant allemand. Jamais on ne vit tant de sourires gracieux échangés, en une nuit. Les grandes dames, déjà rayonnantes par leur beauté ou leurs toilettes, semblaient illuminées
par un rayon céleste de la paix universelle. Au moindre mot de M. de Bismark, les cavaliers riaient à faire craquer leur pantalon collant sur toutes les coutures, tandis que les échos de l'orchestre, parvenant dans le jardin à travers la nuit, semblaient une musique divine destinée à fêter l'ère de la paix et de la concorde.
Mensonges et illusions se promenaient bras dessus bras dessouSj. dans les salons éclairés aussi bien que dans les discrètes allées du jardin. Toute cette assemblée se mentait à ellemême , se berçait de chimères , et chacun essayait de convaincre son voisin, quoiqu'en son âme et conscience il fût convaincu du contraire. Ces souverains, ces diplomates, ces généraux, cette foule chamarrée de grands cordions et de diamants, n'avaient au fond qu'une seule et unique préoccupation : la guerre pour demain, la semaine prochaine, dans un an, mais la guerre, fatale, certaine, inévitable.
Pour prévenir cette guerre, il eût fallu plus qu'un miracle, une de ces catastrophes que Ton ne peut pas prévoir et qui bouleversent un
inonde. Autrement elle pouvait être différée, ajournée, mais é\itée jamais. La situation que le roi de Prusse avait acquise en Allemagne par les événements de 1866 n'était point encore consolidée : la Bavière demeurait rebelle à l'influence prussienne ; le Wurtemberg ne cessait pas d'être récalcitrant; les fournisseurs de la cour de Hanovre avaient conservé le dévouement à leur roi détrôné ; le duché de Nassau était encore agité par une sourde opposition ; la diplomatie n'avait point efiacé le ressentiment et les deuils de la guerre contre l'Autriche. L'œuvre de M. de Bismark n'en était encore qu'à son début; une faiblesse pouvait tout détruire ; le char de l'État prussien ne pouvait s'écarter de la route tracée par le ministre, sans s'embourber dans les ornières de la vieille Allemagne. L'Empereur était là pour surveiller la Prusse, pour épier ses moindres mouvements, envieux de prendre sur le tard une revanche de Sadowa, afin de reconquérir les sympathies de son armée et de conjurer l'antipathie populaire.
II était évident qu'entre deux peuples, gouvernés par des souverains dont l'un avait grandi par la guerre et dont l'autre ne pouvait se maintenir que par le succès, la lutte éclaterait terrible, formidable, au moment où l'Europe s'y attendrait le moins. Chacun était convaincu que la moindre complication politique pourrait être le signal du carnage ; on disait le roi de Prusse, qui fit une première fois des concessions à la susceptibilité française dans l'affaire du Luxembourg, très-résolu désormais à ne pas se laisser déborder par les exigences de Napoléon; on savait que l'Empereur guettait le moment opportun pour se réhabiliter dans l'esprit des citoyens et dans le cœur des soldats français.
Les deux peuples, également défiants, s'observaient. Les Français, dont la fibre guerrière est si chatouilleuse, humiliés dans leur fierté par l'affaire du Mexique et les revers diplomatique des Tuileries, très-jaloux de leur influence européenne, se familiarisèrent avec l'idée d'une guerre contre la Prusse. Le commerce et
l'industrie souffraient du malaise général. Au fond, les gens réfléchis ne désiraient point une collision, maison la voyait venir quand même, et l'on se disait qu'il vaudrait mieux en finir tout de suite avec cette situation impossible, et qu'en somme les éternelles menaces d'une guerre prochaine étaient plus ruineuses que la guerre elle-même.
Quant aux peuples allemands, ils considéraient la lutte avec la nation voisine comme une effroyable calamité. L'opinion publique, la presse, lé pays tout entier acclamèrent M. de Bismark, qui, seul, empêcha le conflit lors de l'affaire du Luxembourg, et cette explosion d'enthousiasme pacifique convainquit le chancelier de la confédération du Nord, que toute provocation directe' adressée à la France rencontrerait le désaveu de la nation, mais que, le jour où cette guerre éclaterait du fait de Napoléon, la haine de ce nom exécré en Allemagne s'enflammerait de nouveau et réunirait, depuis les Alpes jusqu'à la Baltique, toutes les populations pour la défense de l'unité allemande.
Cependant, on pouvait espérer encore que ce choc épouvantable serait conjuré par la sagesse des souverains. On put s'abandonner à cette illusion après le dernier plébiscite. De l'urne électorale, la dynastie était sortie triomphante; M. de Bismark se reposait à Varzin; le général de Moltke vivait retiré dans sa terre; le roi de Prusse, en villégiature à Ems, faisait les honneurs à l'empereur de Russie. A voir ces deux souverains assis devant le café du Kursaal,
humant Tair du printemps comme de bons bourgeois, causant avec les dames, souriant aux promeneurs, applaudissant le soir les opérettes d'Offenbach, on était bien loin de penser que, quelques semaines plus tard, l'Europe serait en feu. Le fils du czar jouait à la roulette; son père parcourait les environs à cheval, suivi d'un seul domestique, mais entouré d'agents de police de tous les pays, français, allemands, anglais, américains, les plus fins limiers des polices européennes ayant été requis pour surveiller les réfugiés polonais qui auraient eu la dangereuse tentation de s'approcher du czar et de continuer Berezowski.
Autour des deux souverains se formait, à toute heure de la journée, un cercle de curieux, avides de voir une majesté sourire, donner une poignée de main ou fumer une cigarette. De ces deux monarques, le roi de Prusse paraissait être le plus jeune; l'empereur Alexandre, âgé de quarante ans environ, semblait l'aîné de ce vieillard de soixante-treize ans, son oncle. Son teint était d'un jaune maladif, le regard de
SCS grands yeux atones trahissait à la fois Tinquiétude du malade et la vague appréhension d'un souverain en butte aux revolvers de tous les Berezowski de la vieille Pologne. Enfin on pouvait le croire à mille lieues de la politique, et nul ne se doutait qu'il était en train de conclure avec son oncle ce fameux traité secret qui garantissait à la Prusse la neutralité sympathique et, au besoin, le concours de la Russie.
La candidature du prince de HohenzoUern surgit tout à coup et mit le feu, comme une étincelle, à la traînée de poudre que la méfiance et rirritation avaient depuis longtemps semée entre Paris et Berlin. Quoique le prince ne fît nullement partie de la famille royale de Prusse, le ressentiment français, tenu constamment en éveil par les hommes les plus dévoués au gouvernement, y vit une provocation et une menace. La France, souffrant de sa propre décadence en même temps que de lascendant toujours en progrès du gouvernement prussien, poussa d'abord un cri de surprise, puis un cri de rage ; la fierté française, si facilement irritable, cette
fierté innée dans le cœur de tous, se redressa; non que l'on détestât outre mesure les races germaniques, mais parée qu'on était las d'être gouvernés par un homme qui, après avoir compromis l'armée au Mexique, s'était, en 1866, laissé jouer par M. de Bismark, et qui, disait-on, n'avait rien fait, au début, pour empêcher de se produire cette candidature funeste à l'influence nationale.
En somme, il n'y avait dans cette irritation rien qui fût en désaccord avec un patriotisme honorable et les sentiments d'un peuple jaloux de sa situation, préoccupé de son avenir. Il ne tenait qu'au gouvernement impérial de l'apaiser et de la réduire à ses légitimes proportions. Mais, au contraire, il surexcita toutes les ardeurs par la déclaration de M. de Gramont qui, dès la première heure, rendit la guerre inévitable. Un odieux mensonge, adroitement répandu par ceux qui désiraient cette guerre, affirmait que l'ambassadeur de France, en réponse à ses justes récriminations, venait d'être insulté par le roi ; et devant cet affront infligé au
représentant du pays, la fierté nationale |outragée se dressa menaçante.
De la candidature, iNn'en fut plus question qu'à titre d'incident secondaire ; on ne vit plus que l'insulte faite à lambassadeur ; le vieux sang français bouillonna ; un frémissement de colère parcourut le pays. Le gouvernement de l'Empereur, désirant la guerre, n'avait qu'un mot à dire pour apaiser les esprits; une déclaration de M. Benedetti, démentant la prétendue insulte, jointe au retrait de la candidature du prince de Hohenzollern, pouvait encore conjurer la catastrophe. M. Benedetti se tut, et ses aveux tardifs ne le laveront pas de la honte d'avoir, de complicité avec l'Empereur, mis en scène le drame sanglant qui vient de se jouer sous nos yeux.
Il faut s'être trouvé à Paris à cette heure solennelle pour comprendre les manifestations belliqueuses adroitement soutenues par des agents du gouvernement ; il faut avoir assisté au prologue de la guerre pour mesurer toute l'infamie de son auteur responsable ; il faut connaître le peuple français, sa susceptibilité en fait de point
d'honneur, pour excuser Femportement d'où naquirent tous ses désastres. Pour cette population, légère il est vrai, mais cette fois profondément convaincue de son droit, il ne s'agissait plus ni de Sadowa, ni de M. de Bismark, mais de la nation insultée par le roi de Prusse à Ems, insulte qu'il fallait laver dans le sang. Notre devoir à nous, qui avons vu les causes se produire, est de dégager la population parisienne du reproche de complicité qu'on lui a jeté à la face, à l'heure où, accablée des malheurs de la patrie, elle commençait à entrevoir la vérité tout entière. Oui, sans doute, une grande partie du peuple parisien fit chorus, avec la populace et les agents de la police impériale, pour acclamer la guerre. Mais ce ne fut point la guerre pour la guerre qu'on acclama, ce fut la perspective d'une réparation obtenue par les armes de l'outrage subi par M. Benedetti. Le Français est ainsi fait, quand on l'insulte, il se bat; il croyait avoir reçu un soufflet et il demandait une épée pour se venger. Tels sont les véritables motifs qui, de la paix la plus profonde, jetèrent le peuple
à la remorque de TEmpire sur les champs de bataille. Celui qui écrit ces pages s'accuse publiquement d'avoir eu la naïveté de croire un instant à ce grief chimérique. J'avais entendu le fait de la bouche de mes meilleurs amis. J'avais vu couler des larmes de rage et de honte. Qui pouvait croire qu'un gouvernement fût assez lâche, assez méprisable, pour entraîner une nation à la guerre par le mensonge et l'infamie ? Devant cette prétendue insulte faite à l'ambassadeur de France, moi Allemand, je n'avais qu'à courber le front. Alors que le débordement de la haine populaire m'attristait au delà de toute croyance, il me fallut l'excuser. Je prévoyais un grand malheur, mais je jugeais la catastrophe inévitable. Les protestations de l'aide de camp du roi de Prusse commençaient cependant à dissiper les ténèbres ; mais M. Benedetti se taisait, et d'ailleurs il était trop tard : la guerre était déclarée. Le gouvernement impérial avait atteint son but : les canons roulant sur les boulevards, les régiments en tenue de campagne défilant dans les rues, les tambours, les clai-
rons, les chants patriotiques avaient égaré toutes les têtes.
Le sang devait couler à torrents !
Aujourd'hui que la vérité commence à se dégager des ténèbres et que l'impitoyable histoire a fait justice de ces odieuses machinations si fécondes en désastres, quand on envisage les causes et les effets, on se sent pris d'une douloureuse tristesse, d'une haine profonde, et la plume éprouve un effroyable dégoût à parler de tant de félonies !
Tandis que Paris était en ébullition, la consternation régnait à Berlin. Le Prussien n'est ni bruyant ni expansif : il ne s'enivra pas encore à la pensée de futures victoires; il ne dédaigna point le formidable adversaire qui s'apprêtait à se ruer sur l'Allemagne avec ses soldats d'Afrique, ses zouaves et ses turcos. Tout d'abord on ne voulut pas croire à cet abominable conflit ; les pères de famille , faisant partie de la landwehr, furent frappés de stupeur. On s abordait dans les rues, se demandant s'il était bien possible que, du jour au lendemain, on
serait précipité de la paix la plus profonde dans une guerre effroyable. La ruine apparut menaçante aux yeux de tous ; des groupes silencieux stationnaient à tous les coins des rues, devant le palais du roi, attendant avec anxiété la confirmation de la sinistre nouvelle qui sema l'épouvante dans tous les cœurs.
Guillaume revint d'Ems ; à la gare l'attendait le prince royal, qui se jeta dans les bras de son père, ému jusqu'aux larmes ; tous deux sentaient que le sort de la patrie dépendait dorénavant des hasards de la guerre. Le peuple, accouru pour voir le roi, fut frappé de sa résignation, et ce ne fut qu'à l'aspect de ce vieillard, en qui résidait le salut commun, que pour la première fois on comprit toute l'étendue du danger et que la volonté de se défendre à outrance fit éclater les premiers symptômes des élans patriotiques qui devaient se produire partout quand la guerre fut officiellement déclarée.
Oa ne peut pas parler de cette lamentable guerre sans revenir constamment à la campagne de 1866, qui en fut le prologue. L'histoire des négociations secrètes qui ont précédé la rencontre entre la Prusse et rAutriche est encore noyée dans un clair obscur. Cependant, en pesant les causes et les effets, les affirmations et les dénégations, on parvient à dégager la vérité des ténèbres. Le ressentiment français reprocha à la Prusse de s'être jouée du gouvernement impérial,
en un mot, d'avoir manqué à des engagements contractés à Biarritz. N'ayant jamais vécu dans la familiarité des dieux, il me serait difficile d'affirmer ou de nier ce fait, mais toujours est-il que les Prussiens accusent Napoléon d'avoir été le complice de l'Autriche. La vérité est peut-être que l'Empereur fut, dans toute celte affaire, le confident des deux cabinets et qu'il les encouragea tous les deux, espérant ainsi s'annexer le Rhin, quoi qu'il arrivât.
Bien certainement , Napoléon pensait que la Prusse, battue par l'Autriche, se réfugierait sous laile de l'aigle impérial, et que l'Autriche, vaincue dans la lutte, implorerait sa protection. A l'Autriche victorieuse, il comptait offi^rla Silésie conquise par Frédéric le Grand, en échange du Rhin, qu'il réclamerait à titre de courtage. A la Prusse triomphante, le même Napoléon ne disputerait point le Hanovre, ni la Hesse-Électorale, ni le duché de Nassau, à la condition toutefois qu'elle lui céderait, en bonne voisine, le Rhin et les bassins houillers de la Saar.
De quelque côté que l'impérial rêveur envi-
sageâtla question, il pensait y trouver honneur et profit pour lui. II était comme ces joueurs qui cherchent des martingales et font sauter la banque trois fois par jour tant qu'ils ne jouent que des haricots, mais à qui il manque toujours, au moment décisif, deux pièces de cent sous pour gagner cent mille francs.
Afin d'attendre en toute sécurité les événements, il était indispensable d'avoir -une armée de trois cent mille hommes, prête à entrer en campagne au premier signal, et le Mexique avait dévoré les ressources militaires de la France comme le serpent boa dévore un lapin vivant. En raisonnant un peu, l'Empereur fût aisément arrivé à cette conclusion que, quoi qu'il arrivât, il était destiné fatalement à se faire bafouer par le vainqueur. Victorieuse en Bohême, la Prusse ne pouvait livrer le Rhin sans perdre sur l'heure toute influence en Allemagne ; vaincue, elle eût préféré un arrangement direct avec l'Autriche à l'intervention d'un Bonaparte, dont le nom seul rappelait à l'Allemagne l'époque d'un douloureux asservissement. II fallait donc em-
pêcher la guerre de 1866 ou se résigner aux conséquences sans arrière-pensée de coup d'État sur le Rhin.
Jusqu'alors l'Allemagne avait observé vis-à-vis de la nation française une attitude sympathique : elle avait sans le moindre sentiment d'envie assisté aux guerres du deuxième Empire ; l'annexion de Nice et de la Savoie après la campagne d'Italie ne provoqua même pas un murmure au delà du Rhin ; enfin nulle part la politique française n'avait rencontré la moindre résistance dans les pays allemands.
Peut-être, en bien réfléchissant, arriverat-on à se convaincre qu'au cas où l'Allemagne aurait guetté l'occasion de faire la guerre à la France, cette occasion aurait été toute trouvée après Sadowa, alors que la question du Luxembourg surgit tout à coup et menaça la paix de l'Europe. En ce moment, la Prusse avait sous les armes une armée enivrée par de rapides succès, tandis que l'Empire, par suite de la glorieuse expédition du Mexique, n'eût pas pu lui opposer une armée régulière de cent mille hom-
mes. Mais TAUemagne, si grisée qu elle fût par l'odeur de la poudre, ne glissa pas cette fois sur la pente fatale du succès. M. de Bismark fit une opposition énergique à M. de Moltke qui, lui, ne demandait qu'à mettre à exécution ses plans de campagne accumulés dans les tiroirs, et la France put se retirer de l'affaire du Luxembourg avec l'orgueilleuse conviction qu'il lui avait suffi de parler pour arrêter d'abord l'armée prussienne devant Vienne et pour lui faire évacuer ensuite le Luxembourg.
Mais l'Empereur, qui déjà prévoyait le moment où, pour raffermir sa dynastie ébranlée, il lui faudrait quand même tenter l'aventure de la guerre, se complut dans la pensée que la nation, ignorante de ses agissements avec M. de Bismark, confondrait la déconvenue personnelle de la politique impériale avec l'honneur national. Quand on a vécu en France et vu les choses de près, il faut avouer que l'Empereur réussit admirablement à entraîner les masses, tandis que la partie éclairée de la population souffrait moins des succès militaires obtenus par la Prusse
que de la pensée d'être gouvernée par un vieillard dont, à son avis, M. de Bismark s'était agréablement joué.
Cependant on pouvait espérer que le temps rendrait le calme aux esprits surexcités ; il ne tenait qu'au gouvernement impérial qu'il en fût ainsi. Mais, beaucoup moins préoccupé de l'avenir de la France que de sa dynastie, l'Empereur, au lieu de faire œuvre de pacification, s'ingénia par tous les moyens à stimuler la fièvre de la bataille et l'amour de la gloire militaire. Harcelé par l'opposition du pays, sentant son pouvoir s'écrouler, ne voyant pas sans terreur les doctrines révolutionnaires pénétrer dans l'armée. Napoléon III caressait la campagne d'Allemagne comme un particulier fait du billet de mille francs qu'il a mis de côté pour les mauvais jours.
On verra plus loin comment la candidature du prince de HohenzoUern ne fut que la suite de l'exécrable politique que l'Empire poursuivit en Espagne ; mais, enfin, cette candidature, qui éclata comme une bombe, fut retirée au premier
avertissement. Un souverain aimant son pays se fût contenté de cet hommage rendu à la puissance française, hommage que le Constitutionnel, sous la signature de M. Piel-Ollivier, appela un Sadowa pacifique.
Il ne pouvait donc être question en ce moment d'une humiliation du peuple français.
Il n'y avait absolument d'abaissé en France que le souverain, qui, depuis dix ans, n'avait cessé de marcher de faute en faute. Le plébiscite, en constatant la désaffection d'une partie de l'armée, prouva au dernier Bonaparte toute l'étendue du danger que courait la dynastie, et il crut qu'une excellente occasion lui était offerte pour remplumer les aigles impériales, atteintes d'une phthisie galopante .
Vaincu sur les champs de bataille, il ne faisait que hâter un dénouement prévu, fatal; mais victorieux, ramenant à lui l'armée et la bourgeoisie par la gloire militaire, il redevenait infailliblement et pour de longs jours le maître du peuple français. Pour cet homme à la conscience élastique, la partie valait bien la peine
d'être jouée. L'enjeu était la France! Napoléon n'hésita pas !
On ne peut même pas, pour atténuer ce crime, affirmer que l'empereur était animé par un sentiment national. Dans cette hypothèse, rien n'eût été plus facile que d'associer le pays tout entier à son entreprise. Il n'avait, pour créer une force redoutable, qu'à armer, équiper et faire instruire la garde mobile. Mais, si hébété qu'il fût, encore savait-il que le peuple français, avant de voler à la frontière, profiterait d'abord de son armement pour liquider son vieux compte avec l'empire. Plutôt que d'armer la nation et d'exposer sa chère dynastie à un danger. Napoléon essayait de surprendre la Prusse ; et voilà comment il entreprit avec trois cent mille hommes une lutte contre un adversaire qui, au premier signal, pouvait échelonner le long de ses frontières un million de soldats. Il comptait, pour le succès de son entreprise, sur la Bavière, sur le Danemark, le Hanovre, le Nassau, enfin surtout le monde, excepté sur le concours du peuple français , si intéressé pourtant à dé-
fendre son territoire. La garde nationale n'avait que de vieux fusils à piston ; la mobile manœuvrait avec des gaules ; partout le désarroi : pas de biscuit, pas de munitions; des généraux courant à la recherche de leur division; des bataillons errant au hasard à la piste de Fétatmajor invisible !
Mais qu'importait tout cela à l'Empereur?
Il lui fallait frapper un grand coup ! Avouer à la France la pénurie d'hommes et de matériel où elle se trouvait, après tant de millions engloutis par le ministère de la guerre, c'était conjurer contre la dynastie la juste indignation de la nation ! Mieux valait donc risquer le tout pour le tout.
L'impérial étourdi joua sa dynastie contre la France !
Oui, il faut le dire, afin que le mépris public ne se détourne pas du vrai coupable, la sécurité des frontières françaises n'était point si menacée qu'il fallût entreprendre cette guerre, ainsi que l'Empereur le fit accroire pour excuser son coup d'État. Ce que rêvait M. de Bismark,
je Tignore, n'ayant jamais été dans le secret des dieux prussiens ; mais le peuple allemand reçut la nouvelle de la guerre comme un coup en pleine poitrine, et, sans désirer la lutte, il s y résigna.
Une seule puissance pouvait encore à celle heure conjurer la calastrophe européenne :
l'Angleterre, et elle ne le fil point. Elle pensait, sans doute, qu après Fimmortelle campagne contre Théodoros, elle n'avait plus rien à faire pour sa gloire ; il ne lui déplaisait point de voir deux grandes puissances continentales s'égorger à son profit; elle s'imaginait qu'après quelques batailles, qui auraient épuisé les deux nations belligéranles, elle pourrait intervenir comme toujours et recueillir le bénéfice d'avoir rétabli la paix ; elle rêvait encore ce rôle de médiateur hypocrite qu'elle avait tenu jusqu'alors avec un certain succès. Mais son méprisable gouvernement devait récoller le fruit de tant d'ignominies en perdant à la fois l'estime des deux peuples.
Yiclorieuse, TAllemagne repoussa dédaigneu-
sèment les hommes d*État anglais, assez entichés de leur importance pour oser, sur le tard, se mettre à la tête d'un mouvement pacifique ; ils étaient comme ces amis qui n'apparaissent qu'à l'heure du convoi, afin que leur nom soit publié par les journaux. Méprisée de la France, cette môme Angleterre n'a point racheté, par l'envoi de quelques boisseaux de pommes de terre, les souffi'ances que sa neutralité imposa à un peuple bon et courageux! Aussi, si quelque chose pouvait nous consoler de l'horrible boucherie à laquelle nous venons d'assister, ce serait bien la pensée que les coupables épiciers d'outre-Manche y ont perdu leur influence et la considération de l'univers.
Pour expliquer le mouvement national qui unit toutes les races germaniques sous le commandement de Guillaume V\ on n'a qu à se représenter le rôle que la Prusse a joué depuis cinquante ans en Allemagne; on trouvera le secret de son développement moins dans Tambilion de la dynastie que dans Tineptie des petites souverainetés allemandes. Il faut remonter au premier empire pour suivre pas à pas rinfluence prussienne dans sa marche toujours
ascendante. Nous ne nous arrêterons point aux incidents de second ordre qui nous entraîneraient au delà des limites assignées à ce livre, écrit au courant de la plume, et dont la prétention n'est point d'induire le lecteur en des études historiques étrangères à la guerre de 1870.
A l'époque où le premier Napoléon entreprit l'écrasement de l'Allemagne, la vieille Germanie était, dans son ensemble, une agglomération d'États antédiluviens où des princes du plus pur droit divin régnaient dans les ténèbres. Les victoires rapides, et toujours renouvelées, des armées impériales, ne furent pas uniquement l'œuvre d'un grand capitaine, mais bien encore du travail préparatoire de la révolution française, qui conquit les esprits avant de conquérir les territoires.
Pour les peuples germaniques, l'apparition de Napoléon en Allemagne symbolisa l'affranchissement d'un joug odieux, l'écroulement d'un monde démodé, le prologue d'une ère nouvelle. En somme, le premier empereur re-
présentait un principe révolutionnaire, inconnu de lautre côté du Rhin. On n'eut qu'à comparer ce souverain, sorti du néant, avec les principicules imbéciles de FAllemagne pour mesurer l'abîme qui séparait l'un des autres. La vieille Germanie était plongée dan^ de telles ténèbres que l'homme qui représentait la réaction en France put encore lui apparaître comme le génie de 1 émancipation . On ne vit, on ne voulut voir en lui que l'homme envoyé par la Providence pour en finir une bonne fois avec les souverains niais ou idiots dont on pâtissait sur tous les coins du territoire. En somme, Napoléon apportait à ces peuples un code, en tétc duquel l'égalité des citoyens devant la loi se trouvait inscrite comme un droit nouveau. On le vit entouré d'hommes sortis presque tous des rangs les plus obscurs du peuple et qui avaient grandi par leur propre mérite. Jusqu'alors les peuples allemands n'avaient connu de la révolution française que les pages sanglantes, faites pour les en détourner plutôt que pour les attirer vers elle. Mais quand, avec Napoléon, elle
vit s introduire le principe de l'égalité des citoyens consacré par la loi ; quand elle vit cet empereur entouré, non de grotesques dont le seul mérite était d'être nés sur les marches d un trône, mais de généraux qui devaient leur position au mérite et non à la faveur; quand elle le vit d'une main puissante étrangler l'antique droit divin et ses servitudes, l'Allemagne tout entière, pleine d'admiration pour le principe que représentait cet homme, fut pénétrée d'une sympathie profonde pour le peuple d'où était sorti un monde nouveau.
Une seule race résista à l'entraînement général : la vieille race prussienne proprement dite, race laborieuse, fidèle, réfléchie, très-pénétrée de sa supériorité, que la gloire de Frédéric le Grand avait à jamais rivée à la dynastie régnante, et dont le dévouement au trône égalait la fidélité du chien que son maître cingle de coups de cravache ; race vigoureuse, saine, ambitieuse, douée d'une énergie surprenante, qui survécut à tous les désastres de la patrie ; d'une ténacité à reconquérir son indépendance que
rien ne put ébranler ni amoindrir, et qui fit que, sept ans après l'écrasement dléna, la Prusse put marcher à la tête des peuples que les guerres incessantes de l'Empire avaient unis contre Napoléon P'.
Cependant, pour entraîner les autres races germaniques à cette guerre d'extermination, il fallut lui donner un caractère libéral. On l'appela la guerre sainte de Tindépendance ; et en même temps qu'elle allait débarrasser les nations d'un incorrigible conquérant, elle devait définitivement et à jamais unir les peuples dans une communion de libertés.
La France écrasée. Napoléon à File d'Elbe, puis à Sainte-Hélène, la Prusse arrondie, quoique séparée en deux tronçons par le Hanovre et le duché de Brunswick, il advint que la liberté demeura une chimère. Les anciennes provinces se contentèrent de la gloire d'avoir consolidé le trône du royal maître qu'elles tenaient de la Providence. Mais dans les provinces rhénanes et dans les autres pays allemands, après les premiers enivrements de la paix,
commençait à gronder une sourde agitation.
Comme fiche de consolation et pour les rattacher graduellement à la dynastie, on laissa cependant aux provinces rhénanes le Code Napoléon et quelques autres prérogatives ; mais la haine du nom prussien défiait toutes ces caresses.
C'est alors que commença la prussiflcation des provinces acquises. On leur envoya, pour y répandre le principe de la soumission aux idées prussiennes, des fonctionnaires des vieilles provinces, choisis avec soin parmi les plus dévoués et les plus serviles : ils enveloppèrent peu à peu les provinces annexées de cette trame écrasante qui s'appelle l'administration prussienne. Commandants de corps , préfets de police , employés subalternes, tous, jusqu'aux sergents *de ville, venaient de la vieille Prusse. Les provinces rhénanes frissonnèrent sous cette douche d eau glacée qui leur arrivait du Nord, mais leur résistance, toute passive, il est vrai, ne céda pas un instant.
En même temps qu'en Prusse, éclatèrent, sur
dautres points de l'Allemagne, les signes d'un mécontentement général. La jeune génération, représentée surtout par des corporations d'étudiants, demanda bien haut l'unité de la patrie libre promise, en 1813, par les souverains aux abois. Vous pensez bien de quelle façon on reçut les justes réclamations de ces démagogues.
Les poursuites, les condamnations, la prison, rien ne put arrêter ce mouvement. L'abîme qui séparait la Prusse du reste de TAllemagne, et surtout des provinces rhénanes, paraissait ne jamais devoir être comblé. La révolution de 1830, en restituant à la France ses libertés politiques, vint encore augmenter ce dissentiment. En 1840, les provinces rhénanes n'étaient point prussifiées, c'est-à-dire qu'on ne leur avait pas encore inculqué l'humble résignation qui sied au sujet prussien. Les soldats, dont les casques n'étaient pas inventés, demeuraient presque des étrangers pour nous. D'un ami tombé au sort, on disait d un ton où la pitié se mêlait au dédain :
« Un tel est allé parmi les Prussiens ! »
L'armée, c'étaient les Prussiens! L'administration, c'étaient les Prussiens! Le mot prussien signifiait un être d'une espèce toute particulière, fait de roideur, d'orgueil, d'outrecuidance et de misère. Nous autres gamins, nous les considérions comme des créatures inférieures. Nos professeurs avaient beau nous parler de la gloire de la dynastie, nous n'en continuions pas moins d'accabler « ces Prussiens » de nos lazzis. Le régiment qui, drapeaux déployés et musique en tête, passait dans la rue, n'était point l'objet de notre admiration ; au nez et à la barbe du colonel, nous fredonnions des couplets ironiques, inventés par quelque poëte populaire. Nous blaguions leur uniforme, leur exercice, cette tenue roide, si admirablement décrite par Henri Heine, leurs officiers, leur obéissance, leur dénuement. On les appelait des meurt-de-fam ; on n'aurait jamais cru, je le répète, que l'abîme qui séparait la bourgeoisie de l'armée pût être jamais comblé.
Et cependant il le fut.
Comment? C'est que les Prussiens, si dé-
- Bâ --
daignés, disons le mot, si exécrés, apportaient aux provinces nouvelles non-seulement la discipline et la subordination, mais encore l'ordre et l'économie qui sont le secret de leur prospérité et de leur force. Tout d'abord, leurs allures hautaines les éloignèrent du peuple : les Prussiens n'ont pas le don d'être aimables ; la nature, qui les a doués d'une santé robuste et d'une incomparable énergie, leur a refusé totalement la grâce personnelle qui charme les esprits et captive les cœurs. Mais peu à peu l'on s'y fit; l'opinion publique subit un revirement en leur faveur ; ces fonctionnaires prussiens de la vieille Prusse rachetaient tous leurs défauts par une qualité suprême, l'honnêteté administrative; pas un sou ne se gaspillait inutilement ; on plaisantait leur mesquinerie, mais on admirait leur ordre. Dans aucun État allemand on n'avait vu jusqu'alors une administration fonctionner avec un tel ensemble et une telle précision ; par toute l'Allemagne on cita les administrateurs prussiens comme des modèles; tous les pays s'inspirèrent de leur système d'ordre et d'économie. Le gouverne-
ment prussien prit encore l'initiative de l'instruction obligatoire, dont les esprits sages reconnurent bientôt la haute utilité. Ses universités étaient les meilleures; on s'efforça d'attirer à- Berlin les savants des petits Étals, de faire de la capitale le centre de la pensée allemande, et de lutter aussi sur ce terrain contre quelques autres souverains dont le seul prestige fut de s'entourer d'hommes illustres; bref, sauf les libertés politiques, qui demeurèrent à l'état de mythe, la Prusse s'efforça de s'imposer à l'Allemagne par le mouvement des esprits autant que par ses forces militaires.
Les provinces rhénanes, qui passèrent longtemps et à juste titre pour le foyer des antipathies prussiennes, se rallièrent complètement aux Hohenzollern que Jusqu'alors elles avaient subis. La création des chemins de fer, en donnant tout à coup un développement imprévu à l'industrie et au commerce, dut encore profiter à la dynastie; elle bénéficia de la marche toujours croissante de la prospérité marchant bras dessus bras dessous avec le contentement général. Le bour-
geois des bords du Rhin, ne consultant plus que son égoïsme et ses intérêts, se consolait peu à peu des libertés absentes, se contentant de blaguer les Prussiens en petit comité, pour ne pas avoir Fair d'abdiquer ses rancunes, mais se félicitant au fond dé vivre sous un gouvernement qui savait maintenir Tordre et travailler au développement du bien-être de la nation.
De temps à autre, le même bourgeois contemplait encore d'un œil mélancolique la libérale monarchie de juillet; mais les émeutes incessantes de Paris, les barricades, les coups de fusil et les attentats contre Louis-Philippe suffirent à le faire entrer dans l'obéissance au moment où il rêvait de s'en affranchir. En somme, se disait-il, mieux vaut encore avoir un peu moins de liberté et un peu plus de sécurité pour les affaires.
Chose curieuse ! Cette Prusse, gouvernée par le roi Frédéric-Guillaume IV, savant plutôt que souverain, dévot, mystique ; cette Prusse, où la liberté politique la plus élémentaire n'était qu'un rêve, passait encore pour le flambeau de l'Allemagne, tant était grande l'imbécillité
des autres dynasties, qui, tout en partageant ses défauts, ne possédaient aucune de ses qualités. En somme, il n'y avait qu'une puissance qui pouvait disputer aux Hohenzollern la suprématie en Allemagne ; mais T Au triche semblait avoir pris pour objectif la désaffection générale des populations. Tandis que la Prusse répandait rinstruction, l'Autriche maintint ses peuples dans une ignorance absolue; tandis que les goûts d'ordre et d'économie de l'administration prussienne relevaient peu à peu la situation financière du pays, l'Autriche, mal organisée, mal administrée, s'embourbait dans le gouffre de la dette publique, en même temps que son intolérance religieuse la rendait haïssable à tous les esprits éclairés.
Les petits États ne comptant pas du tout ou très-peu, l'Autriche et la Prusse restèrent seules en présence en Allemagne, et il suffisait de comparer les deux gouvernements pour se décider en faveur de celle-ci.
La maison de Habsbourg n'existait plus que par son passé, par ses relations personnelles avec
les petits princes allemands et par sa religion d'État, qui rapprochait d'elle les monarchies du sud de TAUemagne.
La révolution de février 1848, suivie du soulèvement des populations allemandes ; l'insurrection grondant à la fois à Vienne, à Berlin, partout ; le duché de Bade se constituant en république et devenant le foyer de la démocratie allemande, menacèrent un instant d'engloutir les HohenzoUern avec les autres dynasties. Mais, en somme, le mouvement fut unitaire et non républicain ; on demandait une patrie une, mais la pensée de s'affranchir du souverain n'était sérieusement venue à personne. Louis Boërne dit quelque part que l'Allemand, avant de se décider s'il faut oui ou non faire mettre un bouton à sa redingote, use le vêtement tout entier. Le parlement national, convoqué à Francfort, prouva à quel point Boërne avait raison, du moins à l'époque où il écrivit ses satires sanglantes contre TAUemagne. Le temps qu'on mita discuter s'il fallait confier la couronne de l'empire germanique au roi de Prusse ou à l'empereur
d'Autriche suffit pour donner à la réaction le temps de se retrouver et d'écraser l'empire germanique dans son œuf.
A cette époque, l'influence prussienne s'était déjà propagée à ce point en Allemagne que le Parlement libéral de Francfort, pénétré de la conviction que sans la Prusse l'Empire allemand n'existerait jamais, offiût la couronne au roi Frédéric-Guillaume IV. Mais ce souverain vivait encore sous le coup de la révolution de Berlin. Les événements du mois de mars 4848 avaient encore augmenté sa répulsion innée pour l'élément libéral. La foule l'avait forcé de paraître au balcon du palais et de se découvrir devant les cadavres frappés par les balles de ses soldats. Pour la première fois, un HohenzoUern s était vu contraint de saluer l'émeute triomphante; pour la première fois, un sujet avait osé parler à un HohenzoUern comme le fit l'éminent Jacoby qui cria au roi :
— Sire, le malheur des souverains est de
rester sourds à la voix de la vérité !
Pour ce roi, esprit pacifique d'ailleurs, les
révolutions allemandes ne furent qu'un soulèvement sacrilège contre le droit divin ; il trouva, pour décliner la couronne impériale, offerte par les démagogues, une phrase prophétique qui, '' vingt ans après, devait se réaliser :
-^ L'Empire germanique ne sortira jamais .
d'un encrier, répondit-il à la députation, il ne peut être fondé que sur les champs de bataille !
Finalement on se contenta d'une demi-mesure.
On s'en alla chercher en Autriche un brave homme, bien incapable, un de ces esprits infé- "■ rieurs et inutiles, qu'on juge en affirmant qu'ils sont animés des meilleures intentions, en »' un mot, l'archiduc Jean, à qui l'on donna le titre ronflant d'administrateur de l'Empire, mais qui, en réalité, ne put rien administrer : car, ayant contre lui le gouvernement prussien et tous les petits princes allemands, jaloux de consei'ver leur trône et leur puissance, son rôle devait se borner à signer des proclamations stériles.
Les Allemands s'en allaient chantant dans les rues : « Il faut que la patrie soit plus grande
encore! » et autres balivernes patriotiques, mais, en somme, on fit plus de bruit que de besogne, et le Parlement, l'administrateur de TEmpire et la république badoise, tout s'écroula en un clin d'oeil le jour où la Prusse, opposant son armée aux beaux orateurs, se décida à rétablir Tordre depuis Berlin jusqu'à Kehl. Dans le duché de Bade, foyer de toutes les ardeurs démocratiques, la lutte devint sanglante. Ce fut le prince de Prusse, actuellement empereur d'Allemagne, qui commanda l'armée, et sous ses ordres le prince Frédéric-Charles accomplit son premier fait d'armes en chargeant à la tête des hussards une colonne d'insurgés badois.
A vrai dire, les populations allemandes ne furent pas fâchées de voir Tordre rétabli; les bourgeois en avaient assez de tous ces troubles qui les ruinaient; dans les endroits publics, ils criaient bien haut que la réaction levait la tête, et autres rengaines, mais, chez eux, ils se réjouissaient de l'ordre renaissant. Il faut bien se pénétrer de l'idée que le bourgeois est le même dans tous les pays ; qu'il parle allemand ou fran-
çais, il est conservateur d'instinct, révolutionnaire par pose, faisant sonner bien haut son désintéressement, mais n'écoutant au fond que ses intérêts. Il n'y a là rien qui doive nous étonner, car la nature humaine est un mélange de vanité et d'égoïsme.
Mais cette révolution allemande de 1848, si complet que fût le triomphe de la réaction, n'en laissa pas moins des traces profondes dans les esprits; elle y sema à jamais la volonté inébranlable de fonder l'unité allemande, et c'est de cette volonté que s'inspira plus tard M. de Bismark, et dont il s'empara pour fonder l'Empire allemand au bénéfice de la Prusse.
On aurait tort de supposer que M. de Bismark est le seul auteur de l'unité allemande. Avant son arrivée aux affaires, un homme lui avait frayé la voie où il se lança si hardiment. Cet homme s'appelle Louis-Napoléon, et le plus chaud patriote n'eût pas travaillé plus ardemment et plus efficacement que ce Français au triomphe des Hohenzollern. A l'époque où le neveu de Napoléon surgit dans l'histoire de France, la Prusse, quelle que fut déjà son influence en
Allemagne, était loin d'avoir gagné les sympathies ; il restait toujours entre elle et les autres États la question religieuse d'abord, et ensuite la crainte d'être absorbés par la plus grande force militaire de l'Allemagne, qui rendait les petits princes, souverains maîtres de leurs États, rebelles aux idées prussiennes.
A l'intérieur, la Prusse, après avoir écrasé les derniers vestiges des révolutions partielles de 4848, était à la merci d'une réaction dont l'aveuglement ne connaissait pas de bornes.
Frédéric-Guillaume IV, que la tempête avait menacé d'engloutir, remit à son ministère le soin de rétablir l'autorité quand les soldats eurent balayé la révolution. Les patriotes gémissaient dans les cachots ou dans les casemates; les hommes les plus estimés de la nation étaient traités comme des malfaiteurs. Le poëte Kinkel, écrivain d'un mérite indiscutable, estimé par son caractère autant que par son talent, expiait à Spandau sa participation au mouvement révolutionnaire, et telle fut l'implacable furie de la réaction qu'elle força ce penseur, ce poëte, à faire
sa prison dans une maison centrale au milieu de voleurs et d'assassins et de tresser des chaussons de lisière, tout comme eux. La Prusse se rendit haïssable à tous les yeux par l'excès qu'elle apporta dans la répression. Entre les patriotes, entraînés par le souffle de 1848, et les plus vulgaires scélérats, elle ne faisait aucune distinction ; sa férocité froide et réfléchie éloignait du gouvernement les hommes enclins à l'indulgence, et, de nouveau, les esprits éclairés regardaient la France d'un œil mélancolique et se demandaient s'il était sur le globe un pays où la réaction pût, comme en Prusse, sévir avec un tel dédain de toute idée de justice civilisée.
Les jeunes gens, loin de se laisser abattre par ces rigueurs impitoyables, restèrent fidèles à leurs principes. Quelques-uns furent des héros, comme Schurz, l'élève et l'ami du poète Kinkel, qui, quoique condamné à mort par contumace, n'en rentra pas moins en Prusse pour délivrer son professeur, son ami et son frère en politique.
Au risque d'être reconnu et fusillé, il y revint; déguisé en joueur d'orgue, il se mit à chercher des complices et de l'argent; il trouva le tout.
Une nuit, quatre cavaliers se présentent à la prison cellulaire, et TofRcier qui les commande exhibe un ordre du préfet de police de Berlin, sommant le directeur de livrer Kinkel au porteur de l'ordre pour être transféré dans une autre prison. Le poète dormait quand on vint le prévenir. Fait à toutes les cruautés, il se résigne d'avance ; il s'habille et monte dans la berline qui stationne à la porte, entourée par les quatre gendarmes, le sabre au poing ; l'ofRcier monte à côté de son prisonnier, puis, à quelque distance de la ville, il l'attire dans ses bras et l'embrasse en pleurant de joie.
Kinkel reconnaît son ami Schurz ! Des relais sont préparés ; on arrive à la mer, une embarcation est prête, on y monte et, après avoir conduit le poète en Angleterre, l'héroïque jeune homme part lui-même pour la libre Amérique, renonçant à jamais à sa patrie.
Il y revint cependant un jour, et il eut même une entrevue avec M. de Bismark. Mais, cette fois, il se présenta la tête haute, bravant les condamnations, en qualité d'envoyé des États- Unis et de membre du Sénat américain.
Peut-être bien Napoléon, au moment où il déclara la guerre à la Prusse pour conquérir le Rhin, se souvint-il des sympathies françaises qu'il avait rencontrées en Allemagne au temps de son obscurité et de son exil. En effet, lors de l'avènement de Louis-Napoléon, l'Allemagne tout entière, écrasée par les féroces violences de la réaction, à la tête de laquelle marchait le gouvernement prussien, contemplait la France avec une sympathique inquiétude ; elle espérait que la république fonderait la vraie liberté et forcerait ainsi les souverains germaniques à modérer leur odieux despotisme. Les peuples allemands sentaient que la peur des idées libérales, partant de la France et se répandant en Allemagne, pourrait seule arrêter les souverains dans la voie de la répression à outrance où ils embourbaient le pays, et les contraindre à re-
conquérir l'estime de la nation en lui restituant toutes ses libertés.
Le coup d'État devait anéantir ces espérances et rendre la France aussi antipathique qu'elle avait été aimée jusqu'alors. Non-seulement elle cessa d'être une espérance pour les peuples asservis, mais elle devint elle-même la proie de la terreur réactionnaire. Si impitoyables que se montrassent les autorités allemandes, elles furent distancées par l'homme de décembre. Il est vrai que les poètes gémissaient dans les cachots, mais du moins ils s'y trouvaient en vertu de la loi, appliquée dans toute sa rigueur; on n'avait pas encore inventé en Allemagne la guillotine sèche de Cayenne; on n'arracha pas, pour le bon plaisir, des hommes à leur foyer, afin de faire un exemple; si écrasé que fût le pays, auprès de la situation créée au peuple français par le coup d'État, la réaction prussienne semblait être le paradis de la liberté. L'Allemagne n'eut qu'à se comparer à la France pour se trouver relativement heureuse; il ne lui resta plus rien à envier à sa voisine, rien à y
aimer; on frémissait à la pensée qu'un événement politique, suscitant la guerre, pût placer une partie de la Confédération sous le sceptre de rhomme qui gouvernait la nation française. Les rôles étaient changés : des deux pays, le plus asservi, le plus écrasé devint le plus libre.
Avec lavénement d'un Bonaparte, ce qui survivait des sympathies françaises s'éteignit subitement. Les défiances assoupies se réveillèrent; Louis- Napoléon portait un nom odieux aux races germaniques ; il leur rappelait une époque douloureuse et rouvrait d'anciennes blessures. On entrevoyait à l'horizon de nouvelles guerres, naissant de la revendication des frontières naturelles ; on vit les traités de 1815 violemment déchirés, et cette fois ce ne fut plus avec une secrète sympathie, mais avec une terreur folle, que l'on songeait à la possibilité d'être incorporés à la France sous le sceptre de Napoléon IIL
Dès ce moment, il ne put plus être question de sympathies françaises sur le Rhin. Le nouvel empereur devint une menace non-seulement
pour la paix publique, mais encore pour les rares libertés dont on jouissait en Allemagne. Les provinces rhénanes se cramponnèrent à la Prusse avec tout le désespoir qu'elles puisaient dans la terreur d'être gouvernées par Fauteur du coup d'État. On éprouva le besoin de se serrer les uns contre les autres, afin de se protéger mutuellement contre les appétits du Bonaparte. On devina que Napoléon III héritait des traditions de l'Empire en même temps que du trône de son oncle. Une commune inquiétude rapprochait les intérêts communs. Les proclamations pacifiques de l'Empereur inquiétèrent ceux qu'elles cherchaient à rassurer; on vit naître successivement la guerre avec la Russie, puis avec l'Autriche ; la campagne du Mexique et l'expédition de Chine ne furent jugées que comme un intermède offert par Napoléon à l'armée. Toute T Allemagne sentait que tôt ou tard le neveu lui ferait expier sa révolte contre l'oncle ; le troupeau consterné flairait le loup ; et dès lors il devint évident que la puissance allemande qui tenterait d^unir l'Allemagne contre
l'enneini commun, par patriotisme ou même par ambition personnelle, pourrait compter sur le concours de tous.
L'Autriche ne sut pas deviner et jouer ce rôle.- C'est le secret de son impopularité en Allemagne et de l'influence toujours croissante de la maison de Hohenzollern. Un homme venait de surgir en Prusse, d'une rare énergie et d'une implacable volonté. Exploitant le désir d'unité dont était animée la nation allemande, il résolut de se placer à sa tête, de réaliser son rêve, au besoin par le fer et le feu, de relever l'Allemagne déchirée à l'intérieur, amoindrie à l'extérieur, de réunir en un seul faisceau les forces éparpillées de ci de là, et de créer l'Empire germanique au bénéfice de la dynastie des Hohenzollern.
Cet homme était le baron de Bismark-Schœnhausen.
M. de Bismark apparut tout à coup. D'où sortit-il? Du néant. Il fut de tout un peu : étudiant tapageur, humble employé de la préfecture, capitaine des sauveteurs de son départe -
ment, puis enfin député au Corps législatif, et surtout gentilhomme prussien.
J'ai dit gentilhomme ptmssien, ce qui constitue une espèce toute particulière qu'il ne faut pas confondre avec l'antique hobereau, non plus qu'avec les gentilshommes démocratisés du dixneuvième siècle. L'aristocratie prussienne est une race à part, faite d'orgueil et de modestie, de préjugés et de progrès, de sottise et d'intelligence , et qui tire à la fois vanité d'être née dans des langes à blason et de conquérir sa situation dans l'État par sa propre valeur ; ayant du passé tous les préjugés de la naissance, et du présent l'ardeur de s'instruire, l'ambition dé produire autre chose que des ducs, des barons ou des comtes, et de faire souche de grands seigneurs ayant un emploi : officier, conseiller de préfecture, n'importe; orgueilleux de son nom en même temps que fier de son travail ; dédaignant les bourgeois, mais cherchant aussi à les dominer par la situation acquise, en un mot, une race remplie à la fois de préjugés d'un autre âge et d'appétits modernes ; conservant,
dans les plus humbles positions auxquelles la condamne sa pauvreté, la conscience de la supériorité qu'elle tient de son origine aristocratique, incarnée dans le gentilhomme, hobereau jusqu'au fond de Fâme, mais hobereau intelligent, ambitieux et travailleur. S'il ne choisit pas la carrière des armes, il fait ses études universitaires, sérieusement, comme un homme qui sait qu'il n'a rien à attendre de la faveur royale s'il demeure un oisif; il ne voudrait être ni notaire, ni agent de change, ni banquier, mais il est volontiers petit conseiller de la régence, référendaire d'une cour quelconque, administrateur d'un district, enfin, en un mot, employé de l'État.
Généralement, le hobereau prussien est pauvre, ou du moins sa fortune est des plus modestes ; il lui faut travailler pour se créer des ressources, et il travaille ; il fréquente l'université, non pour ajouter le doctorat à ses titres, mais parce que l'étude est la base de son avenir. M. de Bismark a commencé, comme les autres, par être simple surnuméraire dans l'administra-
— Talion. Ses débuts sont curieux. Au sortir de luniversité, après avoir servi pendant un an comme volontaire dans un régiment de chasseurs à pied, il se présente un jour chez le président de la régence d'Aix-la-Chapelle, auquel on l'avait attaché comme secrétaire. Il attend dans lantichambre, une heure, deux heures, trois heures ; puis l'étudiant susceptible se réveille. Blessé, froissé dans son amour-propre, il s'éloigne furieux en renonçant à jamais à la carrière administrative. Il se retire dans sa modeste terre et devient gentilhomme campagnard, se marie et compte terminer ses jours dans la retraite. Dans le pays, on l'aime pour son énergie, qu'il déploie dans différentes catastrophes; il se met à la tête des bourgeois, lors d'une inondation, et sauve plusieurs citoyens des flots. La révolution de 1848 arrive, et le hobereau sent bouillonner en son âme la haine profonde de la démocratie ; il veut se précipiter dans la lutte ; il brigue et obtient le mandat de député, se présente à la Chambre et commence son premier discours par ces mots :
ce II faut que les grandes villes disparaissent par le fer et le feu, car ce sont des foyers d'anarchie! »
Une autre fois, répondant à un député avancé qui le met en demeure de formuler son programme politique, il dit :
(c Ma politique est bien simple ; il y a la démocratie et l'armée, et il faut que l'armée fusille la démocratie ! »
Tout d'abord on accueille ces sorties par des éclats de rire, mais bientôt on s'aperçoit que derrière ce réactionnaire il y a un homme d'énergie et un véritable orateur ; il a l'ironie fine et pénétrante, et des théories qui sembleraient stupides, formulées par tant d'autres, deviennent intéressantes par la forme qu'il leur donne. En même temps qu'il combat la révolution par la parole, il lui fait une guerre acharnée par la plume dans la Gazette de la Croix, organe féodal de création récente. A ces violences de plume et de parole, il joint un très-grand courage personnel.
Grand amateur de bière, il se rend un jour
dans une brasserie pour prendre une chope ; on le reconnaît, et soudain des tables voisines partent des épigrammes à l'adresse du réactionnaire. Bismark ne bouge pas. Encouragée par ce silence, toute la salle se met de la partie. Des quatre coins de la brasserie, les outrages volent et s'entrecroisent; Bismark ne sourcille point. Tout à coup, un imbécile, plus audacieux que les autres, prend une chaise, s'assied en face du député et, à voix haute, insulte la droite de la Chambre, puis le gouvernement, enfin le roi.
Des éclats de rire saluent cette impertinence.
Alors Bismark se lève et s'adressant à son adversaire :
-r- Monsieur, lui dit-il, je vais vider mon verre, et je vous engage à me faire des excuses pendant ce temps.
La salle entière se répand en vociférations contre ce réactionnaire qui (.nnsulte le peuple, ^y Bismark, ayant vidé son verre, regarde l'homme assis devant lui, et :
— J'attends vos excuses, dit-il d'un ton glacial.
L'autre veut répondre par une nouvelle injure, mais Bismark ne lui en laisse pas le temps ; il lui casse son verre sur la figure, prend son chapeau et sort tranquillement au milieu du plus profond silence.
Tel était l'homme qui, plus tard, devait faire Fempire d'Allemagne. L'histoire de sa vie fourmille d'anecdotes de ce genre, qui témoignent de son courage froid et de son implacable énergie. Réprésentant du gouvernement prussien à la Diète deTrancfort, il conserva dans sa carrière diplomatique les allures de l'étudiant de Heidelberg et les rudesses du gentilhomme campagnard. Un jour, faisant sa première visite à l'envoyé d'Autriche auprès de la même Diète, Bismark, froissé par le sans-gêne de son collègue qui fumait tranquillement son cigare :
— Très-bien, fit-il, où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir.
Et, ôtant son habit, puis ses bottes, il s'étend sur un divan, et ajoute :
— A présent, causons !
C'est à Francfort, au milieu des sympathies
autrichiennes, qu'il rêva, pour la première fois, l'anéantissement des Habsbourg; son orgueil souffrait de la prédilection ouvertement hostile que la bourgeoisie francfortoise témoignait à rAulriche pour humilier les Prussiens exécrés. La haute finance n'invitait que les officiers autrichiens de la garnison mixte. Les diplomates des petites principautés voltigeaient autour de l'ambassadeur de Vienne comme des papillons autour d'une fleur. N'avaient-ils pas pour les protéger la grande Autriche et sa vaillante armée? Peu leur importait la Prusse, et son roi, et son ambassadeur!
M. de Bismark souffrait de ces dédains, mais déjà il méditait la revanche, lente, sûre et terrible. Ambassadeur à Saint-Pétersbourg, puis à Paris, il y jeta les bases de la future grandeur de son roi, cimentant, d'une part, les bons rapports entre la Russie et la Prusse et, d'autre part, arrachant à l'empereur Napoléon la promesse formelle de la neutralité française, au cas où un conflit éclaterait entre son gouvernement et l'Autriche.
Devenu ministre des affaires étrangères, il se mit à préparer la réalisation de ses plans. Le plus sérieux obstacle lui venait de son roi ; ce ne fut pas une petite tâche que de décider ce souverain, déjà un vieillard, à renier tout son passé et ses principes du droit divin en bousculant les trônes non moins divins de ses frères et cousins en Allemagne. Bien avant la campagne de 1866, un littérateur allemand de mes amis, qui vécut dans l'intimité du ministre, me conta les histoires les plus curieuses sur M. de Bismark. On se réunissait, une fois par semaine, dans un restaurant de Berlin, entre anciens étudiants, et souvent, au dessert, on l'avait vu, très-préoccupé, dénouer sa cravate et déboutonner son gilet comme un homme qui étouffe. Puis, après avoir fait plusieurs fois le tour de la chambre, on l'entendait se parler à lui-même et s'écrier avec un accent lamentable :
— Ah ! si le roi voulait !
C'est que le roi Guillaume I" opposait une vive résistance aux excitations de son ministre ambitieux et remuant. Et ce roi n'est pas, ainsi
qu'on pourrait le croire, un jouet dans les mains de Bismark; il a sa volonté à lui, il est soldat avant tout, et n admet pas qu'on lui fasse échec plus que de raison. Si grande que fût son affection pour Bismark, il ne céda pas facilement à son influence. Il avait des façons toutes militaires de se dégager de son étreinte. Plus d'une fois, le ministre quitta le palais, le désespoir dans l'âme, emportant la conviction qu'il avait froissé le royal vieillard et qu'il serait remplacé le lendemain par quelque fonctionnaire, bien docile, bien humble, bien plat. Bismark, tout en gardant ses projets pour lui, ne cacha pas ses inquiétudes à ses amis, et c'est pour cela qu'interrompant les causeries les plus indifférentes, il s'écriait souvent :
— Ah ! si le roi voulait !
Enfin le roi voulut.
On ne saura jamais ce qu'il fallut d'éloquence au ministre pour déterminer sur le tard un changement si radical dans tes idées de son royal maître. Il est vrai qu'il eut deux complices qui l'aidèrent à opérer ce miracle : l'un, le minis-
tre de la guerre, M. de Roon, qui venait, d'après les ordres du roi, d'accomplir la réorganisation de larmée prussienne; lautre, M. de Moltke, chef de Tétat-major général, qui passait pour un grand capitaine sans avoir jamais gagné une bataille, très-estimé du souverain et de l'armée, mais qui jusqu'alors était un inconnu pour la nation. Circonvenu par ces trois hommes qu'il estimait et dans lesquels il avait une confiance aveugle, Guillaume P' se résolut enfin à écraser la prépondérance autrichienne en Allemagne.
Mais, avant de devenir le plus acclamé des hommes d'État prussiens, M. de Bismark fut le ministre le plus exécré qui fut jamais en Allemagne : ignorant ses desseins, elle ne voyait en lui que le complaisant auxiliaire du roi dans la réorganisation de l'armée, qui imposait au pays des charges dont il refusait de subir le poids. Traitant l'opposition, composée des hommes les plus éminents, avec un dédain et une hauteur qui froissèrent tout le monde, et où l'on ne vit que l'orgueil démesuré d'un hobereau, M. de Bismark fut certainement, avant
Sadowa, non-seulement le ministre le plus impopulaire, mais encore l'homme le plus universellement méprisé de la Prusse. Ce mépris, bien entendu, ne s'attachait qu'au fonctionnaire en révolte ouverte contre la volonté de la nation.
On lui fit une opposition acharnée; pour le combattre à la Chambre, on lui envoya les hommes les plus remarquables, qui l'attaquèrent sans pitié, convaincus qu'ils étaient que cet exécrable ministre ruinerait le pays par ses crédits militaires. Parfois, les débats parlementaires dégénéraient, et aux attaques violentes du ministre on répondait par de sanglants sarcasmes. Le député Twesten fut, pour cette fameuse réorganisation de l'armée, provoqué par le chef du cabinet militaire, M. de Manteuffel, et eut le bras fracassé par une balle. Un jour, M. de Bismark lui-même, irrité contre M. de Virchow, l'illustre savant, lui envoya un cartel, mais le député de la gauche lui répondit avait beaucoup d'à-propos :
— Mes électeurs m'ont nommé pour combattre M. de Bismark à la Chambre et non sur
le terrain ; l'arme de M. le ministre est le pistolet ; la mienne est la parole ; nous ne pouvons donc nous entendre.
La Chambre, toujours dissoute, se reconstitua toujours avec les mêmes éléments. La nation mit autant d'entêtement à conserver ses députés que M. de Bismark à les lui renvoyer; les électeurs irrités méprisaient profondément le ministre que, quelques années plus tard, ils devaient couronner de fleurs; mais jamais, à aucune époque, l'irritation populaire ne fut plus grande que le jour où la réorganisation de la Diète de Francfort, projetée par M. de Bismark, fit naître les premières complications avec l'Autriche, suivies bientôt de la déclaration de guerre.
Cette fois, le ministre ne se heurta pas seulement contre la volonté de la nation, mais encore contre la famille royale. Depuis longtemps, la reine Augusta, effrayée de la désaffection du pays, s'était plue à considérer M. de Bismark comme un fléau pour sa maison. Ce ressentiment, la reine tenait à le témoigner bien haut»
afin que le pays tout entier connût son antipathie pour cet homme. Dans Tannée qui précéda la guerre contre l'Autriche, M. de Bismark se trouvait à Bade en même temps que la reine.
Quand, sur la promenade, il rencontrait sa souveraine, le ministre saluait humblement, mais la reine Augusta ne lui rendit jamais son salut.
Lors de la déclaration de guerre, cette antipathie se changea en haine ouverte. INonsculement le pays tout entier protesta, mais la reine conjura son époux de renoncer à cette lutte fratricide déchaînée par un ministre sans scrupules. A la dernière heure, le prince royal lui-même, homme de mœurs douces, se rendit chez M. de Moltke et le supplia d'employer son influence pour faire renoncer le roi à son dessein. Le comte de Moltke sourit et rassura le prince.
Dans toute la Prusse, il n y avait que trois hommes qui sussent où allait la nation : le roi, M. de Bismark et le chef de Tétat-major de toute larmée. Ni le roi, ni le ministre n'étaient hommes à trahir leurs espérances. Quant à
M. de Moltke, le plus malin n'eût pu arracher une parole à ce général de qui M. de Bismark a dit :
— Quel homme instruit que M. de Moltke ! II se tait en sept langues.
Le roi Guillaume partageait Timpopularitc de son ministre. Cette fameuse réorganisation de larmée, prélude de la guerre contre rAutriche, imposait au pays des servitudes militaires qui, jointes à celles dont il gémissait déjà, devaient révolter les populations, si disposées quelles fussent à l'obéissance. Dans la lutte parlementaire qu'elle fit naître et qui dura plusieurs années, la nation se montra digne, calme et résolue à faire respecter sa volonté.
Pour combattre ]fi ministère Bismark, elle se fit représenter à la Chambre par les hommes les plus illustres et les plus capables ; elle ne leur donna point le mandat de renverser le gouvernement, mais d'écraser le ministre. Rien n'y fit : la volonté du roi fut la plus forte. Malgré tout et contre tout, la réorganisation de l'armée s'accomplit en dépit du peuple, et lorsque la guerre éclata, le ressentiment parvint à son comble.
— Voilà où nous a conduits M. de Bismark! s'écria- t-on.
A cette époque, je fis un voyage en Allemagne pour le journal YÉvénement et, dès mon arrivée en Prusse, je pus mesurer l'abîme qui séparait le gouvernement de la nation. Ce n'était dans tout le pays qu'un concert de malédictions ; toutes les villes protestaient contre la guerre ; la landwehr, se croyant arrachée à son foyer pour une fantaisie royale, se montra récalcitrante ; sur quelques points, elle ne céda qu'à la menace et même à la violence. Le peuple était consterné. On savait que l'armée autrichienne n'avait été
vaincue en Italie qu'après avoir toujours été sur le point de vaincre. Le feld-maréchal Benedek inspirait aux bourgeois une terreur folle, et la perspective de voir la Prusse envahie par les Croates faisait trembler les plus vaillants.
Il y avait bien larmée. Mais on ne la connaissait pas. Depuis un demi-siècle, elle ne s'était montrée que dans les événements de 1848 et la campagne du Schleswig-Holstein. Mais cette fois il ne s'agissait plus de bandes d'insurgés, ni du Danemark. On marchait à la rencontre d'une armée aguerrie ! Les généraux prussiens n'avaient aucune notoriété. On eût bien étonné le peuple en lui disant que M. de Moltke pourrait vaincre Benedek. M. de Blumenthal, chef d'élat-major du prince royal, était un mythe; le prince Frédéric-Charles n'avait d'autre titre que d'avoir chargé les dissidents badois et commandé dans le Schleswig-Holstein; il avait bien écrit des brochures militaires, telles que VArt de combattre V armée française, que le ressentiment français traduisit par VArt de battre Varmée française, ce qui n est point la même chose. On
le savait soldat au fond de Tâme ; mais la persistance qu'il mit dans le Holstein à parodier les proclamations du premier Napoléon, avait fait sourire et diminué son prestige de général en chef; le prince royal, cela n'était un secret pour personne, était soldat par état et non par goût : il détestait la guerre et ne s y résigna pas aisément.
Restait Guillaume P'. Le roi de Prusse, lui aussi, était un soldat dans toute l'acception du mot. Né quand l'Europe était en feu, il avait tout jeune guerroyé sous les ordres de son père, Frédéric-Guillaume III; il était entré dans Paris avec les alliés. Et puis après? De 1815 à 1848, il était resté, pour ainsi dire, général honoraire, commandant d'armées qui ne se battaient pas. Il est vrai qu'il réprima vigoureusement, trop vigoureusement, l'insurrection badoise, mais ce fut tout.
Sous le règne de son frère aîné, Frédéric- Guillaume IV, le prince de Prusse — c'est ainsi que s appelait le futur empereur d'Allemagne — vécut retiré des affaires. Esprit honnête, mais
faible, plus épris de science que de souveraineté, se sentant plus à Taise en la société de M. de Humboldt qu'au conseil des ministres, pour les affaires de l'État le roi s'en rapportait aux ministres les plus féodaux dont la Prusse ait été jamais affligée. L'avènement du régent Guillaume, succédant à son frère malade, changea quelque peu la face, des choses. Pour se venger de l'isolement où l'avaient tenu des ministres jaloux de leur omnipotence, comme tous les souverains il inaugura son règne par quelques mesures libérales, lui qui cependant avait jusqu'alors passé pour un esprit réactionnaire. En 1848, la révolution triomphante exigeant une victime, le prince de Prusse endossa la responsabilité des événements, pou sauver la dynastie, et s'enfuit en Angleterre poursuivi par les malédictions du peuple.
Et ce fut ce même prince qui, rompant en visière avec la réaction, congédia les ministres exécrés et débuta par un semi-libéralisme qui le rendit aussi populaiae qu'en 1848 il était odieux.
Cette joie ne dura pas longtemps.
Par cela même que, sous le règne de son frère, il avait été systématiquement écarté des affaires publiques, le prince de Prusse porta toute sa sollicitude sur le soldat ; il étudia ses faiblesses et rechercha le moyen d'asseoir sa force. Les différentes guerres du second empire lui permirent de juger l'armée française d'après les rapports des officiers prussiens attachés en amateurs à l'état-major français ; il pressentit que le tour de la Prusse viendrait tôt ou tard, et se prépara dès lors aux événements. Devenu roi en 1861, après la mort de son frère, Guillaume P' entreprit cette fameuse réorganisation delarmée qui le mit au plus mal avec son peuple jusqu'à Sadowa.
La campagne contre l'Autriche souleva, ainsi que je l'ai dit plus haut, l'indignation des Prussiens, qui n'aimaient pas la guerre et ne pouvaient pas l'aimer. La guerre, dans un pays où elle arrache à leur foyer les hommes mariés de la landwehr et prive l'industrie et le commerce de tous les bras ; ou tout chôme dès le
premier roulement du tambour ; où le premier coup de canon évoque le spectre de la ruine, la guerre ne peut jamais être acceptée de gaîté de cœur par la nation. Aussi, le gouvernement se passa-t-il du concours de la Chambre, qui n'eût pas manqué de lui refuser les crédits indispensables. L'ordre et l'économie de l'administration avaient amassé dans le trésor une centaine de millions de francs. Avec cela on pouvait marcher tout d'abord, quitte à décréter ensuite tous les emprunts nécessaires.
Allez, on a bien tort de croire que le globe est peuplé de races différentes : c'est la même race partout, seulement elle parle diverses langues, et chaque peuple a sa façon à lui de faire la cuisine. Voilà tout. Pour le reste, Allemand, Français, Anglais ou Iroquois ne s'inspirent que du succès. Ce qui se passa en Prusse, pendant la guerre de 1866, le prouve bien. Le succès était là, rapide, foudroyant, irrésistible.
Ah ! pour le coup , ce fut un véritable changement à vue! Le roi avait bien fait :
la réorganisation de larmée devint l'œuvre d'un homme de génie! M. de Bismark, si détesté jadis, triomphant aujourd'hui, fut acclamé par ses détracteurs d'hier; il n était pas seulement le premier homme d'État de son époque, mais le plus adulé des ministres; le prince Frédéric- Charles, qui fit, on peut le dire, une belle campagne, passa tout à coup illustre capitairie ; le prince royal, dont le mérite fut d'arriver assez à temps sur le champ de bataille de Sadowa pour décider du sort de la journée, fut un héros; M. de Moltke le plus grand général de tous les peuples et de toutes les époques ; quant au roi Guillaume P', l'auteur de la fameuse réorganisation de l'armée, il apparut comme dans un nuage planant au-dessus de la nation. A la vérité, le vieux monarque avait bravement fait son devoir de soldat : il avait essuyé le feu des obus autrichiens; il s'était de sa personne mis à la tête des régiments qui, meurtris et décimés, revinrent en désordre du bois de Sadowa; enfin, le succès était là, formidable, indiscutable, sans précédent, et tcute
cette campagne n'avait duré que sept jours!
Après Sadowa, le peuple se mit aux genoux du souverain, s'excusant d'avoir fait à ses plans une opposition aussi aveugle qu'acharnée. Les députés firent amende honorable : ils avaient méconnu M. de Bismark. C'était bien là l'homme qu'il fallait à l'Allemagne, affirmait-on, pour faire trêve à ses déchirements et l'unir en un seul faisceau. On se félicitait de voir l'antagonisme entre la Prusse et l'Autriche et jamais éteint au profit de celle-là. L'annexion du Hanovre, qui séparait la Prusse rhénane du reste du territoire, fut jugée d'utilité publique; le duché de Nassau, la Hesse-Électorale et Francfort, c'était bien là le moins qu'on pût demander en échange de tant de victoires. Quant à la ligne du Mein, elle ne pouvait exister que provisoirement, à titre de transition. Depuis les Alpes jusqu'à la Baltique, l'Allemagne devait être unie. M. de Bismark, c'était le Messie attendu depuis des siècles. Ce ne fut pas avec enthousiasme, mais avec délire, qu'on accueillit les armées rentrant de Bohême.
En ce qui concerne les annexions, M. de Bismark avait beau jeu, car les souverains dépossédés étaient bien les monarques lés moins intéressants qui eussent tenu le sceptre depuis l'invention des monarchies ; leur propre ineptie les condamnait à être absorbés au premier signal. L'Allemagne avait trop souffert de ces petites cours pour les pleurer longtemps. Le ressentiment contre le vainqueur de Sadowa se plut à représenter les populations annexées comme de petites Polognes incorporées à la Prusse ; on pensait qu'il était du devoir de la France de tirer Tépée du fourreau pour affranchir ces peuples asservis. Le gouvernement, si habile à lancer des communiqués, laissa tout dire et tout faire ; il ne lui déplut point d'insurger la générosité française contre la soi-disant oppression; c'est qu'il savait bien, lui, quel profit il pourrait tirer de ces dispositions à Theure où la dynastie s'effondrant ferait d'une guerre sur le Rhin sa dernière planche de salut.
Et quels étaient au juste ces atomes de souverains pour la restauration desquels la France
était conviée à verser le meilleur de son sang? Pourquoi T Allemagne, délivrée de ces demitêtes couronnées, avait-elle assisté passivement et même avec une certaine satisfaction à leur déchéance? Pourquoi ne furent-elles pas réellement regrettées de leurs courtisans, de leurs fonctionnaires et de leurs fournisseurs?
Parce que l'histoire de tous ces demi-souverains est en même temps l'histoire de laffaissement de l'Allemagne, et que, sauf deux ou trois qui surent donner un certain éclat à leur règne par les hommes illustres qu'ils groupaient autour de leurs petits trônes, tous furent plus ou moins une calamité pour leur pays, parce que les peuples méprisaient ces petites cours, foyers de petites intrigues, d'énormes bassesses et de colossales infamies ; parce que , au dernier siècle, ils avaient donné le spectacle le plus sinistre, celui de souverains qui, pour se maintenir, conspiraient avec l'étranger contre leurs peuples; et parce que l'Allemagne, toujours déchirée par eux, gouvernée par eux , les considérait comme un obstacle à son unité politique.
Des trois princes dépossédés après les événements de 1866, deux étaient d'honnêtes gens bien incapables : le roi de Hanovre, frappé de cécité, et le duc de Nassau qui, lors de la guerre d'Italie, demanda que les peuples allemands marchassent contre la France ; le troisième, rélecteur de Hesse-Cassel, n'était qu'un misérable et un niais, à ce point méprisé dans ses États que, sur son passage, le peuple se détournait pour ne pas être forcé de le saluer. Un jour qu'il faisait une visite au remarquable Musée de Cassel, il jugea qu'on ne le saluait pas suffisamment dans les galeries ; aussi :
— La peinture n'est pas faite pour la canaille, dit-il.
Et il fit fermer le Musée pendant dix ans.
Voilà comment gouverna cet imbécile couronné, dont la chute délivra le peuple du plus odieux despotisme. Vers 1849 ou 1850, il avait pour ministre un nommé Vassenpflug, une des plus méprisables créatures qu'on ait vues dans un ministère ; il insurgea le pays contre tant d'ineptie alliée à tant de bassesse ; la ma- .
gistrature tout entière donna le même jour sa démission, ne voulant pas siéger sous un souverain et sous un ministère si généralement et si justement conspués. L'Électeur ne dut la conservation de son trône qu'à l'influence autrichienne, qui ne fut pas fâchée de maintenir un ami si fidèle envers et contre tous. Et c'est de ce souverain, à la déchéance duquel applaudit tout son peuple, qu'on rêvait la restauration. Quelle folie !
Et puis, au-dessus de toutes ces considérations d'un ordre inférieur, planait la question de l'unité allemande. Napoléon III, lui-même, avait proclamé le principe de l'unification. L'Allemagne voulait être une comme d'autres peuples. Tous les cœurs battirent pour cette œuvre : pour i'accomplir, on ne voyait que M. de Bismark ; pour la mener à fin, il n'y avait que la Prusse, qui venait de donner la mesure de sa puissance militaire. C'est le grand secret qui fit qu'après Sadowa elle vit se grouper tout le pays autour d'elle et que la ligne du Mein fut, quelques mois après son établissement,
bouleversée par les traités secrets avec le Sud, en attendant que celte dernière barrière s'écroulât officiellement.
Par malheur, la France, pleine de mépris pour ses voisins, ne vit rien du mouvement des esprits en Allemagne. Quand j'essayais d'exposer la situation devant mes amis- de la presse, je me heurtais contre le dédain et l'incrédulité. Pour un esprit attentif, il ne pouvait être douteux que le premier coup de canon tiré par un Bonaparte contre l'Allemagne renverserait la ligne du Mein et que le Sud serait debout à côté du Nord pour défendre l'unité germanique contre toute agression. Cette conviction, je ne pouvais même pas entreprendre de la faire partager à mes lecteurs français. C'est à peine si j'osais la soutenir en petit comité, entre confrères ; et le peu de succès qu'eurent ces conféi*ences intimes auprès de ceux qui, cependant, étaient intéressés à s'instruire, me prouva que je rencontrerais, auprès du public, le scepticisme le plus dédaigneux, le jour où j'essaierais de l'entre-
tenir de la situation politique en Allemagne.
La France ne savait rien de TAllemagne et n'en voulait rien savoir. Elle ne se rendit pas compte du mouvement qui suivit la campagne de 1866; elle ne vit point le prestige de M. de Bismark grandir de jour en jour et conquérir peu à peu les esprits les plus rebelles à son gouvernement ; elle ne suivit point l'explosion de la tendance unitaire; elle ne lisait pas les journaux allemands, échos fidèles de l'opinion publique ; elle ne comprit pas le revirement de l'opposition parlementaire écrasée en Bohême en même temps que l'armée autrichienne. Ceux des députés qui n'abdiquèrent pas tout à fait leurs convictions après Sadowa se résignèrent à la neutralité; le peuple tout entier applaudit en M. de Bismark l'homme d'énergie qui ferait une la patrie divisée et déchirée, et pour l'aider dans son œuvre il renonça de parti pris à toute opposition.
Certes, on prévoyait que le ministre ne donnerait pas à l'Allemagne l'Empire libéral, rêve des esprits éclairés , et cependant on con-
sentit à un armistice dans Tintérêt commun.
— Soyons unis d abord, se dit l'Allemagne , nous tâcherons ensuite d'arracher à M. de Bismark les libertés qui nous manquent.
Cette abnégation fut la même sur tous les points de la Prusse. Ce fut comme un mot d'ordre donné par toutes les consciences à la fois. Il pénétra dans les provinces annexées, franchit la ligne du Mein et conquit partout les esprits. Personnellement, j'étais d'autant mieux placé pour juger la situation, que je ne partageais nullement les espérances de mes compatriotes, et que je n'étais pas convaincu, comme eux, que l'unité militaire, cimentée entre la Confédération du Nord et les États du Sud, conduirait le peuple allemand, sans son concours, à la haute situation qu'un peuple civilisé doit ambitionner dans l'estime du monde.
Mais il ne s'agit pas ici des sentiments personnels d'un Allemand qui vivait en France et s'était habitué de longue date à voir les choses à sa façon, mais des Allemands de l'Allemagne . De chaque voyage au delà du Rhin, je rappor-
tais la conviction inébranlable que la nation tout entière suivrait M. de Bismark partout où il lui plairait de la conduire pour son unité.
L'empire d'Allemagne existait de fait- avant que Napoléon 111 rendît à M. de Bismark le service de le créer officiellement ; il était trop tard alors pour renverser ce qu'on avait laissé faire depuis 1866 ; il ne suffisait point de gagner des batailles : derrière les armées se trouvait la nation allemande tout entière, emportée vers un même but, enflammée par une même idée, résolue à combattre jusqu'au dernier homme pour son indépendance et son unité.
Pour anéantir cette œuvre laborieuse, ce n'était point assez de vaincre l'Allemagne, il fallait l'écraser.
Telle était la disposition des esprits créée par les événements de 1866. Il faut connaître le pays et le peuple allemands pour comprendre comment Tidée unitaire put à ce point enflammer les cerveaux germaniques, d'ordinaire si calmes. C'est que cette idée s'était transmise de père en fils depuis des siècles ; elle n'exista d'abord qu'à l'état de tradition populaire, comme une vieille religion de famille, pieusement conservée de génération en génération. La légende
nationale disait Barbarossa endormi dans le mont Kyifhaûser, attendant que le peuple l'éveillât pour ceindre de nouveau le glaive des empereurs d'Allemagne. Les lieders des poëtes traitaient de cette unité. Les uns la raillèrent comme une chimère insaisissable ; les autres s'en servirent pour exalter le patriotisme ; les plus raisonnables se disaient qu'elle ne se ferait jamais, mais ils caressaient néanmoins l'idée de sa réalisation, comme une douce illusion, bonne à entretenir.
Ce rêve, celte hallucination, allait devenir une- réalité. On sentait qu'à moins d'un événement fatal, M. de Bismark reconstituerait la patrie allemande, dont jusqu'alors on s'était contenté de chanter la grandeur entre deux chopes ou deux pipes. Cette romance nationale, avec ou sans accompagnement de piano, passa dans le domaine des faits, et toute l'Allemagne était décidée à sacrifier pour cette cause son dernier homme et son dernier écu.
Sachant tout cela, je ne vis pas sans une secrète horreur approcher l'échéance fatale qui
devait précipiter la France et T Allemagne sur les champs de bataille. Que de fois ai je été sur le point de traiter ces matières dans mon journal ! Mais l'ennui que je causais à mes amis de la presse, quand j'entreprenais de leur faire toucher du doigt la situation, m'apprit quel insuccès m'attendrait auprès de mes lecteurs.
Le peuple parisien, si plein d'esprit et d'humour, s'était créé, dans son imagination, une Allemagne de fantaisie qui n'existait pas ou qui du moins avait cessé d'exister. Il avait trop ri dans sa jeunesse des diplomates allemands de M. Scribe, pour ne pas substituer ses souvenirs à la réalité. Il ne connaissait guère de ce pays imprudemment parodié que les plaisirs des villes d'eaux et les croupiers ; de son armée, que les casques ridicules. Mais de ses ambitions et de ses tendances, de sa discipline et de son organisation formidable, rien ! C'étaient toujours, de l'avis des Parisiens, les vieux Allemands de tous les vaudevilles et de toutes les pièces militaires, des Allemands blonds qui montaient la garde avec un vieux fusil à silex ou se promenaient
dans les rues de Nuremberg avec une guitare en bandoulière. On ne se disait point que le peuple voisin avait pu progresser en même temps que la France.
Ah ! si Ton avait su la vérité !
Quand éclata la guerre de 1870, tout homme connaissant TAllemagne eût deviné sans peine qu'il se préparait un drame terrible. Certes, nul ne pouvait prévoir le résultat; mais, en voyant avec quelle assurance le gouvernement français jeta le gant à la Prusse, on devait croire la France prête pour la guerre, et l'on s'avoua que si ses forces étaient au niveau des ressources militaires prussiennes, l'Europe assisterait à l'une de ces luttes effroyables où succombent à la fois les deux combattants.
Dans ces conditions, jugez ce que l'explosion guerrière d'une partie de là population, soutenue par les agents de police, dut faire naître d'amères appréhensions chez ceux qui savaient l'Allemagne prête à réunir un million de soldats en trois semaines, et qui pensaient que la France disposait de formidables armées. Ce fut avec
une profonde tristesse qu'on vit se dérouler le prologue de ce lugubre drame. Dès le premier moment, la plume me tomba des mains ; je crus rêver en voyant le gouvernement se jeter dans la lutte d un cœur aussi léger ; je me demandai s'il savait bien au juste quels risques il courait, et comment, le sachant, il avait pu déclarer la guerre pour une cause aussi futile.
Ce fut un entraînement général ; chacun partageait la confiance des meneurs. Si l'on se fût avisé de faire entendre en ce moment la voix de la raison, on eût couru le risque d'être lapidé. En voyant un peuple au milieu duquel j'avais vécu longtemps heureux, que j'avais connu si bon, si bon enfant, emporté par le tourbillon, reniant ses instincts, animé du désir sauvage de la guerre, je me demandai s'il était devenu fou, ou si moi-même j'avais perdu la raison. Il allait, il allait, il allait toujours, ne sachant rien, n'écoutant rien, se jetant, avec l'insouciance inhérente à son caractère, au devant d'un danger dont j'étais à peu près seul à Paris à mesurer l'étendue. J'en fus offolé de terreur et de désespoir.
Très-certainement, me dis-je, pour déclarer la guerre si légèrement, le gouvernement doit ignorer ce que je sais, moi humble, moi chétif. Certes, il ne peut pas savoir ce que je m'efforçais de faire comprendre à mes amis, que le premier coup de canon ferait l'Empire d'Allemagne, que d'enthousiasme le Sud marcherait avec le Nord dans une haine commune contre les Bonaparte, car il fallait être aliéné pour espérer le contraire ! Chez des masses exaltées et peu au courant des affaires extérieures, cet aveuglement peut s'expliquer; mais un gouvernement, où trouverait-il sa justification ? Quel Français, si sénateur qu'il fût, eût acclamé la guerre si on lui avait dépeint l'immensité du danger en même temps que l'inégalité flagrante des ressources ? Et je n'entends pas parler seulement des forces militaires, mais des forces morales, grâce auxquelles on peut faire face à toutes les éventualités.
Il suffisait de réfléchir un instant pour constater la supériorité de l'Allemagne sur ce terrain .
L'Allemagne, enflammée à la fois par son enthousiasme pour l'unité et sa haine des Bonaparte, représentait une masse compacte d'individus n'ayant qu'un seul vœu et qu'un seul but. Une armée prussienne défaite, rien n'était changé. En toute sécurité et sans rien perdre de son prestige, le gouvernement pouvait créer de nouvelles armées. Le roi de Prusse pouvait emmener son dernier gendarme sans que la paix intérieure fût un seul instant menacée. En remontant dans la landwehr jusqu'aux contingents les plus reculés, on était toujours sûr d'avoir des hommes, non pas des gardes nationaux, mais d'anciens soldats sachant leur métier, rompus à toutes les fatigues. Les arsenaux regorgeaient d'armes et de munitions; l'intendance militaire pouvait faire face à toutes les exigences.
En France, au contraire, le premier revers devait aboutir à l'écroulement de l'autorité impériale. L'armée, déjà détachée par les doctrines révolutionnaires, ne pouvait se rallier à l'Empereur qu'à force de victoires et de gloire. Pour
le pays, une défaite devenait la fin d un monde. Au premier revers, gouvernement, administration, ministres, préfets, tout croulait à la fois. La révolution était certaine, la révolution après un désastre militaire, c'est-à-dire le chaos sur les champs de bataille aussi bien que dans les cités.
Il est, dans la vie des peuples, comme dans celle des individus, un moment où la fatalité les emporte vers l'abîme; et comme le phthisique, dont la confiance grandit à mesure qu'il s'approche de la tombe, les hommes s'enivrent de chimères à l'heure du danger. Une grande partie des Parisiens subirent cette crise. Entraînés dans le tourbillon par les chants patriotiques que l'on venait de leur rendre, exaltés par les cris de la police impériale, enfiévrés par les régiments qui passaient, ils acclamèrent la guerre qu'ils auraient dû maudire comme un malheur public. Dans cette foule agitée, criant : Vive la guerre! et A Berlin! je ne retrouvai plus rien de cette grâce parisienne, de cette finesse, de cet esprit si peu disposé d'ordinaire à
subir l'influence du pouvoir. La seule perspective de la guerre semblait avoir affolé tous les cerveaux, à ce point que la pensée qu'au delà du Rhin une nation pouvait être animée du même patriotisme ne vint à personne.
Au milieu de cette foule bruyante, je circulais, l'âme attristée, comme le philosophe qui, dans le tableau de Couture, assisteà l'orgie romaine. Mes amis s'en aperçurent et attribuèrent à tort mon chagrin à un pressentiment d'étroit patriotisme ; ils me serraient la main avec une affection touchante, m'affîrmant que rien ne serait changé à nos relations d'amitié et que je me trouvais sous la sauvegarde de la sympathie parisienne.
Ce que je ressentis, en réalité, fut une douleur comme je n'en avais jamais éprouvé jusqu'alors, une douleur profonde qui me serrait le cœur comme dans un étau ; je prévoyais un de ces carnages dont la postérité se détournerait avec dégoût, et je m'en fus à la campagne pour fuir le sinistre bruit des caissons roulant
sur le pavé, et des hourras d une population dont l'attitude me navrait.
Quand je rentrai dans Paris, vers minuit, je vis la gare du Nord envahie par des masses compactes. Des groupes de cinquante ou soixante jeunes gens arrivaient de tous les côtes : c'étaient les Prussiens de la réserve que l'ambassade renvoyait dans leur patrie; tous avaient bien dîné ce dernier soir de leur séjour à Paris; ils avançaient au pas militaire, groupés déjà comme des soldats marchant à la bataille et chantant à mi-voix, sur l'air des Lampions : Vive Bismark ! vive Bismark ! au risque de se faire écharper par la population ouvrière du quartier, qui, fort heureusement, était déjà couchée.
Du côté des Allemands de Paris, tout aussi bien que du côté des Français, un même délire, envahissant tous les cerveaux, étouffa la raison. De cet égarement ne pouvait naître qu'un grand malheur. L'âme navrée, le cœur serré, tremblant pour l'humanité tout entière outragée dans tout ce qu'elle a de noble, de
grand, de divin, je rentrai chez moi, et là, dans la solitude de mon cabinet, je ne rougis pas de l'avouer, je pleurai comme un enfant qui voit des êtres qui lui sont chers emportés dans la tempête, et qui se sent trop faible pour les sauver.
L'auteur de ce livre voudrait bien ne pas faire intei'venir Flmpératrice dans les événements politiques d*où surgit la guerre, mais la vérité, qui guide sa plume, le force à ramener la candidature du prince de Hohenzollern aux intrigues espagnoles auxquelles la souveraine déchue s'associa secrètement après la chute d'Isabelle. En tant que femme, l'Impératrice Eugénie, qui expie par de cruelles douleurs une faute dont elle ne mesura certainement pas l'étendue, dé-
sarme ma critique, mais, comme souveraine, elle doit trouver sa^place dans ces pages qui résument les origines et l'histoire de la guerre entre la France et TAUemagne.
On n a pas besoin d'être un bien grand politique pour imputer en partie les causes de la guerre au mouvement espagnol et pour en rendre l'Impératrice aussi responsable que l'Empereur. En voyant éclater en Espagne la révolution du mépris, Eugénie de Montijo se souvint qu'elle fut Espagnole avant son mariage.
Quelle joie pour l'impératrice des Français, autrefois humble sujette d'Isabelle, de protéger à son tour celle qui fut sa souveraine! Quelle satisfaction ne dut-elle pas éprouver, quand elle vit la restauration isabelliste tourner vers elle ses regards suppliants! II n'est pas d'entraînement plus irrésistible que cette tendance innée en toute créature humaine à protéger quelqu'un ou quelque chose.
L'Impératrice glissa sur la pente fatale de la protection.
Son époux se constitua, par une nuit de dé-
cembre, ce qu'on appelait alors du nom gracieux de sauveur de la France. L'Impératrice, à son tour, animée d'intentions qu elle jugeait excellentes, entreprit de sauver l'Espagne.
On se rappelle encore comment elle ne craignit pas de se porter au devant d'Isabelle, qui débarquait en France avec l'exécration de son peuple et l'élégant seigneur Marfori. On n'ignore point de quelles sollicitudes fut entourée Tex-souveraine de toutes les Espagnes, et quelle étroite intimité s'établit entre les deux femmes et leurs enfants.
Enivrée par les flatteries de celle dont autrefois elle ne pouvait s'approcher sans courber le front dans la poussière, l'impératrice des Français résolut de rendre à l'Espagne sa souveraine bien-aimée. Les Tuileries devinrent le foyer de toutes les conspirations espagnoles, et ce fut l'Impératrice qui, dominant sur le tard son impérial époux, tint les fils de toutes ces intrigues. Des personnages étroitement liés avec Isabelle et sa protectrice cherchèrent en vain à me persuader à cette époque qu'il y aurait
honneur et profit pour le journaliste qui consacrerait son influence à patroner cette restauration. Si je cite ce détail, c'est afin de prouver au lecteur que je suis absolument sûr de ce que j'avance.
Pour l'Empereur, circonvenu par son entourage, il était périlleux d'entrer dans le complot. Ouvertement, la France ne pouvait prêter la main à une restauration des Bourbons qu elle avait bannis de son territoire. Ouvertement, non ! Mais, dans l'ombre, il était si facile d'intriguer! Et c'est ce que Ton fit. On s'imposa la tâche de combattre toutes les candidatures sans exception, afin de jeter l'Espagne, haletante, épuisée et menacée de la guerre civile, dans les bras de l'ami du prince impérial, le prince des Asturies.
C'est grâce à ces menées ténébreuses que furent successivement écartés tous les candidats au trône, jusqu'au jour où le maréchal Prim, pour se dégager de l'étreinte bonapartiste qui l'étouffait, résolut d'offrir la couronne au prince de Hohenzollern.
Cette fois, les Tuileries pouvaient agir ouvertement.
Il est acquis à l'histoire que cette candidature ne tomba point comme la foudre au jpied du trône français. Napoléon l'avait vue venir de loin sans le moindre déplaisir ; il l'avait saluée du fond de son excellent cœur, comme une très-bonne occasion de consolider sa dynastie ébranlée en même temps que celle dont l'Impératrice avait résolu de gratifier son pays natal.
Le nouveau candidat à la couronne d'Espagne portait un nom qui, depuis 1866, éveillait les susceptibilités nationales en France. Quoique n'appartenant pas à la famille royale de Prusse, le prince, à cause de ce nom, fut considéré par l'opinion publique comme le représentant d'une sorte de branche cadette des Hohenzollern, chargé d'établir au delà des Pyrénées une succursale de la maison Bismark. L'occasion était excellente pour entraîner le peuple français dans une guerre dite nationale. Victorieux sur le Rhin, Napoléon décidait des destinées de l'Espagne aussi bien que de l'Allemagne; il
redorait l'aigle impériale en même temps qu'il assurait le triomphe de la conspiration isabelliste.
Pour son malheur, la France eut, à cette époque, comme ministre des affaires étrangères, M. le duc de Gramont, ancien ambassadeur à Vienne, où il avait puisé la haine de la Prusse et partagé les illusions des Habsbourg. L'Autriche, dépossédée de son influence en Allemagne depuis Sadowa, n'était point en état de prendre une revanche quelconque; elle devait se résigner à une situation modeste ou provoquer une circonstance qui lui permît de reconquérir sa prépondérance anéantie. Cependant, la pensée de s'unir avec la France contre la Confédération du Nord, avant que les armées impériales eussent remporté les premières victoires, ne pouvait sérieusement germer dans le cerveau d'aucun diplomate autrichien.
Depuis longtemps, j'ai la conviction que la guerre ne sert qu'aux peuples vaincus, et ce qui survint en Autriche, après 4866, le prouve à l'évidence. La défaite des armées, en assurant
à la Hongrie son indépendance, rendit aux autres populations de la monarchie, quelquesunes des libertés détruites après 1848 par la réaction. Les peuples autrichiens, je ne parle pas de larmée, se demandaient donc s'ils devaient haïr la Prusse pour ses victoires* ou la bénir d'avoir écrasé, sans le vouloir, la réaction autrichienne dans la plaine de Sadowa. La Bohême, agitée par les menées slaves, ne guettait et ne guette encore qu'une occasion de reconquérir son autonomie comme la Hongrie. On savait à Vienne qu'il serait facile à M. de Bismark de répondre à une alliance franco-autrichienne en insurgeant les Slaves contre la monarchie. Seul, M. de Gramont pouvait nourrir des illusions à cet égard. Le duc, qui, en son âme et conscience, crut à son influence considérable sur le cabinet autrichien, ne fut, en réalité, qu'un jouet entre les mains de M. de Beust.
Le ministre autrichien savait à merveille que les populations allemandes de l'Autriche ne consentiraient jamais spontanément à combattre contre l'Allemagne à côté d'un Napoléon ; il savait
aussi que l'agression d'un Bonaparte soulèverait contre lui tous les peuples allemands, pour qui ce nom odieux signifiait ruine, misère et servitude. Mais, enfin, une bonne guerre éclatant comme la foudre et l'entrée subite d'une armée dans les États du Sud pouvaient être funestes à la Prusse. L'Empereur victorieux, la t^russe abandonnée par le Sud, T Autriche réclamerait la récompense de ses intrigues; la France vaincue, la maison des Habsbourg se renfermerait dans une stricte neutralité.
De la sorte, l'Autriche avait tout à gagner et rien à perdre.
Le duc de Gramont donna comme un écolier dans ce piège enfantin ; il revint à Paris avec la conviction que TAutriche lui obéirait au premier signal, quand, en réalité, il obéissait à l'Autriche. Fort de son expérience, bien convaincu que ses hallucinations se réaliseraient au moment voulu, le ministre des affaires étrangères se lança dans l'aventure et fit la fameuse déclaration à la Chambre.
Le gouvernement impérial, marchant d'illu-
sion en illusion, n'avait le droit de compter sur aucune alliance, et il avait la naïveté de compter sur toutes. La politique hésitante et embrouillée de l'Empereur n'avait réussi qu'à créer à la France des ennemis ou des indifférents. Napoléon s'était jeté dans toutes les aventures sans en terminer une seule au contentement des peuples. La Russie ne pouvait pas avoir oublié la guerre de Crimée et son influence en* Orient tenue en échec par la France ; la guerre d'Italie valut à l'Empire et le ressentiment de l'Autriche, battue dans les plaines de la Lombardie, et celui de l'Italie elle-même, abandonnée par César quand il eut cueilli assez de lauriers pour faire orner son effigie de la couronne sans laquelle il n'y a pas de bon empereur. L'Italie, libre jusqu'à T Adriatique, fût devenue l'alliée fidèle de la France, mais on sait comment la fameuse proclamation impériale fut suivie de la paix de Villafranca. Quand Napoléon vit le moment opportun pour faire une belle entrée à Paris, il ne s'occupa pas plus de l'Adriatique que si elle n'eût jamais existé. Comme les acteurs d'un ta-
lent médiocre, l'impérial comédien ne songea qu'à son rôle; de la pièce il se soucia fort peu. Aussi le gouvernement italien fut-il abandonné dans la situation la plus critique. Les passions nationales étaient plus déchaînées que jamais. Privé de Nice et de la Savoie, Victor- Emmanuel demeurait en présence de l'Autriche, retranchée dans le quadrilatère, et en face du pape, souverain maître de la ville que l'Italie réclamait comme sa capitale. L'Italie ne devint libre jusqu'à l'Adriatique que par la guerre de 1866, qui lui livra la Vénétie sans que la comédie politique de la cession à l'empereur des Français trompât un seul Italien. Ce fut un de ces vulgaires tours de passe-passe qui peuvent faire la gloire d'un escamoteur, mais dont un règne aurait tort de s'enorgueillir outre mesure.
De fait, le jour où la guerre éclaterait entre la France et la Prusse, l'Italie, obligée de l'une autant que de l'autre, devait observer une neutralité sympathique et guetter le moment favorable de s'emparer de Rome.
Sur qui comptait- on encore? Sur le Danemark,
sans songer à la précaire situation de ce petit pays qui, sous la menace constante des armées prussiennes, surveillé par la Russie, devait forcément, avant de se mettre en ligne, attendre que TEmpire fût victorieux. Ici, comme ailleurs, le sort de la France fut livré au hasard de la destinée.
Non, jamais, chez aucun peuple, on ne vit gouvernement plus ignare, plus léger et plus criminel. Jamais autant d'incapacité ne s'était alliée à tant d'incurie. Peut-être bien Napoléon comptait-il aussi sur l'Amérique, dont les sympathies devaient être acquises à l'Allemagne, à raison de l'immortelle expédition du Mexique.
Restait l'Angleterre, qui pouvait ressaisir son influence politique en empêchant la guerre. Elle n'en fit rien, et le simple bon sens indiquait qu'il n'y avait rien à attendre de ce côté. Il est possible qu elle fût intervenue si la France eût été victorieuse, car l'Allemagne ne la gênait point, tandis que la puissance maritime française l'inquiétait. Ces odieux calculs, grâce auxquels deux peuples se sont égorgés pendant huit mois, ont
irrémédiablement abaissé l'Angleterre ; ce n'est plus une puissance, mais un simple marché, quelque chose comme les halles centrales de l'Europe, un bazar international, si vous voulez! Qu'elle ouvre ses boutiques le matin et qu elle les ferme le soir, elle ne doit plus avoir d'autres ambitions ni d'autres destinées ! Qu'il fasse son trafic, qu'il s'enrichisse, qu'il s'engraisse à loisir, ce peuple de marchands de peaux de lapins, que le droit de faire des meetings et de se laisser assommer par les constables a fait passer un instant pour un peuple libre et un grand peuple !
Telles étaient les antipathies du monde contre cette France, si sympathique autrefois, et que la politique impériale avait isolée du reste de l'Europe, qu'elle avait, sans profit pour la nation, froissée, menacée, humiliée, inquiétée et où elle ne sut pas se concilier une amitié sûre et durable.
L'Empereur jugea cette situation excellente pour déclarer la guerre à la nation militaire la mieux organisée du monde. L'agression fut si
violente, si peu justifiée, après le retrait de la candidature HohenzoUern, que les sympathies se tournèrent vers l'Allemagne. Les races germaniques, troublées dans leur repos, effrayées des turcos dont on les menaçait comme du feu de fenfer, bondirent de rage et se groupèrent d'enthousiasme autour de la Prusse. Il n'y eut plus ni Nord, ni Sud, ni catholiques, ni protestants, il n'y eut plus qu'un peuple se souvenant tout à coup des maux endurés sous le premier Napoléon, de ses campagnes dévastées, de sa ruine, qui marqua le passage du grand capitaine et dont les traces n'étaient pas encore effacées. Dans leur haine du nom exécré de Bonaparte, qui rappelait tant de deuils et tant de malheurs, les Allemands puisèrent un élan dont on les croyait incapables. La landwehr ne protesta pas comme en 1866; elle endossa l'uniforme et entonna les chants nationaux. Les idées de conquête qui, plus tard, devaient ternir ce mouvement, purement patriotique jusqu'alors, ne germaient pas encore dans les cerveaux affolés par les victoires. L'Allemagne était debout
pour défendre son indépendance , pour repousser l'invasion dont on la menaçait; unie, depuis les Alpes jusqu'à la Baltique, dans une étroite solidarité.
Pour bien comprendre cette explosion, il faut se porter au temps où Napoléon P"^ écrasa les peuples allemands sous le talon de sa botte ; où la Prusse, battue à léna, tomba épuisée aux pieds du vainqueur, et où la mère du roi Guillaume fut obligée de s'abaisser devant l'oncle, qui lui répondit par un sourire, plein de galantes promesses.
Oui, l'Allemagne se souvint, car tel est le destin des grands capitaines qu'ils lèguent à la postérité de la haine pour un siècle et que fatalement leurs victoires, qui enivrent les générations présentes, font le malheur des généralions à venir. La guerre dont le' but n'est pas la stricte défense du territoire est un crime qui s'expie jusqu'à la quatrième génération. Il n'est pas de conquérant, si glorieux soit-il, qui n'ait légué à son pays un héritage de sang ; il n'est
pas de peuple si bas tombé qui n'ait un jour ou
lautre retrouvé la force et la haine nécessaires pour venger le passé.
Mais les conquérants ne pensent pas à ces petits détails de la vie !
C'est en face de ce pays en armes que se trouvait la France presque désarmée. D'une part, des armées insuffisantes commandées par un empereur que ses qualités militaires désignaient à peine pour le grade de caporal ; d autre part, tout un peuple de soldats, sous les ordres d un roi qu'assistaient des hommes remarquables, tous à la hauteur des événements. Ici, des légions conduites au combat par un homme qui ne prit même pas la peine de s'informer de son effectif; là-bas, l'administration la mieux organisée, les troupes les mieux équipées, pourvues d'une artillerie redoutable , l'unité des commandements , une discipline de fer.
Bonaparte avait distribué les commandements à ses amis. Sauf Mac-Mahon et Bazaine, aucun des généraux supérieurs n'inspirait la moindre confiance ni à l'armée ni au peuple. Tout autre-
ment avait agi le roi de Prusse. Si pénétré qu'il soit de son pouvoir divin et de sa mission providentielle, il sut, en cette circonstance grave, subordonner sa volonté à celle de M. de Moltke, qui, par trois fois, refusa de donner un commandement à un général pour lequel Guillaume avait la plus vive sympathie. Ce général, Herwarth de Bittenfeld, avait conduit Tavant-garde pendant toute la campagne de Bohême, et cependant Tétat-major Técarta, et le roi s'inclina, quoique à regret, devant M. de Moltke.
Tandis que le roi de Prusse, afin de ne pas arrêter la marche de ses armées, mettait deux jours pour se rendre de Berlin à Francfort, trajet que Ton fait ordinairement en douze heures. Napoléon donnait à ses voitures de gala le pas sur le train de son armée; et quand, finalement, il se vit avec 300,000 braves soldats, dont le courage n'est pas douteux, en présence de tout un peuple armé ; quand il vit la Bavière debout à côté de la Prusse et que Tltalie et l'Autriche s'enveloppaient dans une inflexible neutralité, le grand homme de guerre, entre-
voyant pour la première fois la réalité, poussa ce cri de détresse :
— La guerre sera longue et pénible!
11 était bien temps ! (1)
(1) Je tiens à dire pourquoi je n'ai pas fait entendre ces dures vérités à Paris. Je ne me suis jamais cru le droit d'attaquer le gouvernement qu'il avait plu à la France de se donner. Il ne m'appartenait pas plus de dénigrer Napoléon HI que de le servir. Gomme étranger, mon rôle devait se borner à subir le régime impérial, tant que la nation française voudrait s'en accommoder.
La Prusse seule était prête à tenir campagne. Grâce à son organisation militaire, ce n'est un secret pour personne, elle put mobiliser en dix-Luit jours six cent mille jiommes ; il ne lui en fallut pas davantage en 1866 pour équiper les deux armées de la campagne de Bohême. A toute éventualité, le ministre de la guerre à Berlin est prêt à la guerre quand même et toujours : non-seulement les arsenaux regorgent d armes et de munitions, mais une
seule dépêche lancée dans tout le pays suffit pour appeler dans les vingt-quatre heures la réserve sous les drapeaux. Son organisation est toute militaire : à rentrée du moindre village se trouve une plaque qui n'indique pas seulement à quelle circonscription administrative il appartient, mais encore de quel régiment de la landwehr les habitants valides font partie; l'hésitation n'est pas possible. Au premier signal l'ancien soldat sait où il doit rejoindre sa compagnie, et, arrivé à sa destination, il n'a plus qu'à endosser l'uniforme. Le sei*vice du transport en chemin de fer n'est pas le côté le moins curieux de l'administration militaire : même en temps de paix, tout fourgon des voies ferrées allemandes est disposé pour le transport du soldat.
On a certainement remarqué que chaque fourgon porte à l'extérieur non-seulement le chiffre de son poids, mais encore celui des marchandises qu'il peut transporter. En Prusse, le même fourgon est orné d'une plaque qui fournit les mêmes indications et y ajoute le
nombre d'hommes ou de chevaux qui peuvent y trouver place à Thei^e de la mobilisation ; de plus, le ministère de la guerre possède toujours, et à tout hasard, un itinéraire complet pour la guerre en remplacement de celui qui, en temps de paix, sert au transport des voyageurs. Tout y est calculé d'avance : le nombre de trains se dirigeant vers une frontière quelconque, les heures du départ et les temps d'arrêt ; sur un ordre du ministre, le mouvement ordinaire est suspendu et remplacé par l'itinéraire militaire. En même temps que les hommes rejoignent leurs corps, les fourgons et les locomotives abondent aux stations ; pas le moindre désordre ; tout est prévu dès longtemps; les trains de soldats sont réglés comme Fexpress. On sait au juste au départ où Ton aura cinq minutes pour déjeuner et où Ton aura deux minutes darrùt pour prendre de Teau ; rien n'est laissé au hasard .
On savait qu'en cas d'une guerre avec la France on pourrait chaque jour conduire quarante mille soldats avec tout leur matériel à la
frontière ; pour le transport d'une armée prussienne de cinq cent mifle hommes réunis sur les points stratégiques, il fallait donc douze jours, qui, joints aux six jours nécessaires à l'équipement, à l'armement, à lagglomération du matériel du chemin de fer, donnent un total de dix-huit jours.
La Prusse était donc prête, mais le Sud se montra tout d abord hésitant ; la fraction hostile des Chambres bavaroises essaya de dissuader le roi de cette guerre. Sans la Bavière, le Wurtemberg ne marchait pas ; une armée française envahissant dès la première heure les États du Sud, c'étaient deux cent mille hommes de moins sous les ordres du roi. Mais rien n'était prêt en France, et le temps qu'on mit à s'en apercevoir, la Prusse en profita pour s'assurer le concours définitif des États dissidents. Le parti unitaire l'emporta partout; le prince royal fut à Munich pour recevoir des mains du roi le commandement des troupes bavaroises, et cette déférence habile envers le souverain d'un petit État ne fut pas la moindre cause de l'enthousiasme bavarois.
Dès ce moment les forces dont disposait le roi de Prusse devinrent formidables :
Les troupes de la Confédération du Nord se composaient de 118 régiments d'infanterie à trois bataillons, 18 bataillons de chasseurs, 76 régiments de cavalerie, 13 régiments d'artillerie de campagne, 9 régiments d'artillerie de siège, 13 bataillons du génie, 16 régiments du train.
A ces chiffres il faut ajouter 218 bataillons de landwehr, pris parmi les anciens soldats jusqu'à l'âge de trente-quatre ans, ce qui donne pour la seule Confédération du Nord un total de 766,000 hommes, dont 82,500 cavaliers et 1,700 canons.
La Bavière amenait un contingent de 16 régiments d'infanterie à trois bataillons, 10 bataillons de chasseurs, 3 régiments de cavalerie, 2 brigades d'artillerie; total: 117,500 hommes et 240 canons.
L'armée wurtembergeoise se composait de 8 régiments d'infanterie à deux bataillons, 3 bataillons de chasseurs, 4 régiments de cavalerie.
2 régiments d'artillerie; total: 35,000 hommes et 66 canons.
Enfin le grand-duché de Bade fournit 6 régiments d'infanterie à trois bataillons, 3 régiments de cavalerie, 3 régiments d artillerie ; total : 30,000 hommes et 64 canons.