‹ Deux empereurs, 1870-1871Chapitre 5 sur 5 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Ce livre était sous presse quand éclata linsurreclion du 18 mars, et bien que l'auteur soit obligé d'ayouer, qu'à l'heure actuelle, certaines pages lui semblent singulièrement démodées et lui font l'effet d'un ironique anachronisme, il n'a pas voulu changer une ligne à ces impressions, écrites, pour ainsi dire, sous la dictée du canon, pendant la plus effroyable guerre qu'on ait encore vue et que la Commune s'est donné la triste mission de réhabiliter.

II peut, en effçt, paraître puéril aujourd'hui d'insister sur les tristesses d un carnage international, après les horreurs et les crimes de la guerre civile. A cette poignée de misérables, se disant Français et pratiquant au nom de la liberté qu'ils ont tuée pour de longs jours, il appartenait de rendre la guerre presque intéressante en démontrant à l'univers indigné qu'il peut y avoir des abominations plus répugnantes que celles dont offre le spectacle un égorgement de huit mois entre deux grands peuples.

Le règne néfaste de la Commune, ses crimes et ses vilenies auront eu pour résultat d'ajourner indéfiniment l'émancipation des peuples, aux aspirations libérales desquels le despotisme répondra par les abjections commises, sous couleur de libéralisme, dans cette pauvre ville de Paris, incendiée, dévastée, désolée, mutilée à ce point que de longues années sufllront à peine pour effacer les traces de tant d'excès et laver la tache faite à son honneur. Car, quoi qu'elle fasse pour répudier les scélé-

l'ats dont elle a subi la domination nauséabonde, elle ne pourra jamais se défendre d'une certaine part de solidarité.

Que Paris s interroge sévèrement et, la main ! sur la conscience, il sera forcé de reconnaître que sa légèreté , survivant aux épreuves du siège, et son esprit frondeur, primant le patriotisme dans la grande crise que la France a traversée, ont, par le choix systématique de certains mandataires à l'Assemblée de Bordeaux, transformé en chefs d'émeute quelques individualités subalternes qui, livrées à leurs propres forces, eussent végété dans une obscure et inoflTensive médiocrité. Ce qui survit au sac de la grande ville peut, à bon droit, reprocher aux Parisiens d'accorder cette popularité dangereuse à des hommes dont le seul mérite est l'exaltation calculée et, pour ainsi dire, à froid, de leurs opinions.

L'esprit frondeur, ce trait saillant du caractère parisien, qui trouve un malin plaisir à encourager les violences d'une opposition systématique, est, cette fois encore, le complice

inconscient des misérables dont les agissements ont conjuré sur Paris le plus épouvantable désastre que son histoire ait encore enregistré. L'insurrection du 18 mars date, en réalité, du jour où la surexcitation toujours croissante de la population parisienne présenta la conclusion d'une paix inévitable comme une forfaiture et, par ce fait, livra de nouveau le principe d'ordre et d'autorité à la haine d'une populace affolée par la guerre, armée d'excellents fusils et pourvue d'une artillerie formidable. De ce mépris ouvertement témoigné, par la plume, par la parole et par les actes, à des hommes qui s'étaient patriotiquement imposé l'ingrate et difficile mission de gouverner la France, après tant de désastres, de ce mépris à la révolte armée contré le pouvoir, il n'y avait qu'un pas.. Ce pas, la populace, conduite par des ambitieux et des insensés, l'a franchi, la torche à la main, pour réduire en cendres les monuments qui témoignaient de la grandeur nationale et que l'Europe entière enviait à la reine de la civilisation.

Si coupables que soient les malfaiteurs de la Commune, leurs crimes sont l'œuvre de Paris, dont lengouement a mis en leurs mains un pouvoir qu'ils n'auraient jamais assumé sans le concours complaisant d'une population toujours prête à acclamer les vulgaires entrepreneurs de désorganisation sociale, source première de la dissolution des peuples. Les dissentiments qui, loin de s'effacer ou, tout au moins, de s'ajourner en présence du deuil national, la complicité des intelligences qui, au lieu de chercher à les éteindre, les ont attisés, ceâ deux causes ont préparé l'émeute du 18 mars et, partant, l'horrible guerre civile dont le monde est encore épouvanté. Les partis se sont rués avec rage sur la patrie expirante et l'ont mise en lambeaux. Tous sont coupables devant l'histoire, non sans doute au même degré, mais moralement, des douloureuses convulsions où la France s'est débattue. Ces passions, déchaînées au lendemain d'une catastrophe nationale, ont grossi les rangs de la populace, où se recrute le personnel classique des insurrections, d'une

légion d'auxiliaires égarés par des intolérances qui ressemblaient à des défis. Ce qui n'eût été qu'une émeute de pillards et d'assassins toujours prêts à profiter du désordre est devenu, par le fanatisme des uns aussi bien que par l'exaltation des autres, la plus odieuse, la plus sanglante et la plus lugubre des guerres civiles.

Mais, si révoltée que soit la conscience humaine au spectacle de tant d'horreurs, elle ne peut se défendre d'une pitié profonde envers les malheureux qui, sous le drapeau de la Commune; ont cru naïvement combattre pour la patrie, qu'on leur disait trahie et vendue. Toutefois, cette pitié ne saurait s'étendre aux misérables qui, scieminent, dans un but d'ambition personnelle ou dans un sentiment de haine contre la société sourde à leurs prétentions et rebelle à leur vanité outrageante, ont conduit l'émeute, pillé les églises et réduit en cendres les monuments historiques, éternel orgueil de la France. Pour ceux-là, ni excuse, ni indulgence ; et les peuples civilisés, en les chassant de leur foyer,

montrent à la conscience satisfaite que la liberté ne veut pas couvrir le crime, >de quelque déguisement qu'il s'affuble, et que, pour être digne de l'hospitalité d'un peuple libre, la première condition est d'être honnête homme. Il faut que cette tourbe succombe sous l'exécration universelle et que l'honneur public, outragé par tant de crimes hideux, se détourne ouvertement d'hommes qui ne représentent que la honte, la bassesse et la trahison. A ces hommes qui, par leur sanglante folie, ont réhabilité la plus atroce des guerres, qui sont criminels non-seulement envers leur pays, mais envers l'humanité tout entière, à ces hommes appartient le mépris des générations présentes et le dégoût des générations futures. Il ne peut être question ici du respect que l'on doit aux vaincus. Ces assassins, ces pillards, ces incendiaires sont vaincus à la façon des malfaiteurs à qui le gendarme met la main au collet. Leur châtiment est le triomphe de la morale et de la justice, et la pitié que nous dépenserions pour eux serait un vol fait à des créatures plus dignes de notre commisération.

Il était écrit que cette guerre conjurée d^un cœur léger imposerait à la France toutes les douleurs et toutes les humiliations. On ne peut songer à tant de souffrances subies en si peu de temps par un peuple malheureux, sans que le cœur se serre Sous le coup d'une émotion indescriptible. La France avait été terrassée sur les champs de bataille, mais son honneur était resté debout : il semble que les bandits du 48 mars eussent fait la gageure d'abaisser la nation vaincue au rang d'une nation perdue. Des décombres fumants de Paris, le maréchal de Mac- Mahon n'a pu sauver que le corps de la France, horriblement mutilé par ceux qui se disaient ses enfants ! Pour guérir tant de blessures, ce ne sera pas trop du concours du pays tout entier. Mais s'il arrivait qu'après cette dernière épreuve, dont la seule pensée met la rage au cœur et les larmes dans les yeux, le peuple français ne sentît point la nécessité de se grouper en un seul faisceau, pour travailler à l'œuvre de sa régénération, il faudrait désespérer du pays à la fois le plus privilégié et le plus malheureux

TA

du monde. L'insurrection du 18 mars impose à la France une tâche autrement difficile que la défaite de ses armées. Aussi désormais devrat-elle subordonner les blessures que la guerre étrangère a faites à son amour-propre aux blessures que la guerre civile a faites à son honneur ; au lieu de regarder par delà ses frontières, contempler les ruines fumantes et le sol ensanglanté de Paris, et se dire qu'avant de songer à une revanche militaire, il lui faut prendre une revanche sociale par devant Thisloirc de la civilisation !

Bruxelles, juin 1871.

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