‹ Deux empereurs, 1870-1871Chapitre 4 sur 5 · TOTAL GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

TOTAL GÉNÉRAL

937,000 fantassins, 100,000 cavaliers, 2,050 canons.

Assurément ce million d'hommes ne pouvait pas tenir la campagne à la fois ; il faut défalquer de ces chiffres 300,000 hommes pour la réserve, les dépôts et les garnisons des places fortes ; mais en appelant ensuite sous les drapeaux le deuxième ban de la landwehr, ainsi que les contingents de 1870 et 1871, TAllemagne pouvait mettre en ligne une deuxième armée aussi formidable que la première ; et en cas d un revers, avec les levées en masse, le landslurm composé d'hommes valides jusqu'à lage de cinquante ans, tous anciens militaires, bien entendu, elle disposait au besoin de deux millions

de soldats, sachant leur métier, bien armés, bien équipés, et marchant au combat avec un enthousiasme qui grandissait chaque jour.

L'auteur de ce livre ne s en fut point en Allemagne : il vivait à cette époque en Suisse, où il apprit à mesurer le patriotisme allemand d'après les récils des voyageurs et les correspondances des journaux anglais. L'agression impériale fut si imprévue, si violente, qu'elle insurgea toutes les nations contre l'Empereur. Cette guerre épouvantable, surgissant tout à coup au cœur de TEurope, révolta toutes les consciences. La France, se voyant isolée, poussa un cri de rage ; les journaux affirmaient que toute la presse étrangère était vendue à la Prusse. Aveuglé comme il l'était, le peuple français ne vit point la réalité. Certes, je crois M. de Bismark tout à fait homme à ne reculer devant aucun sacrifice d'argent pour s'assurer le concours d'un journal accessible aux séductions, mais, en somme, l'indignation de la presse européenne fut l'expression de l'opinion publique, outragée par cette lutte épouvantable, entreprise d^m

cœur léger, d'après raffirmation officielle d'un minislre impérial.

La France jugea l'Europe d'après son propre entraînement et son patriotisme; elle ne se disait point, à cette heure suprême, que les autres peuples n'avaient ni les mêmes intérêts ni le même ressentiment. En effet, dans cette déclaration de guerre, venant tout à coup, pour un prétexte frivole, troubler la paix du monde, l'Europe tout entière ne vit qu'un désir coupable de raffermir la dynastie chancelante et conçut contre le provocateur une haine formidable oii sombrèrent en un instant toutes les sympathies pour la nation française. Partout le courant fut le même, et rien n'aurait pu le modifier.

Mais le peuple français s'enfonçait dans son aveuglement : pour lui, tous les journaux étaient vendus à la Prusse, la Presse de Vienne, aussi bien que le Times de Londres et Y Indépeiidance belge de Bruxelles. Il fallut pour lui ouvrir les yeux toute une série de catastrophes, et elle vit avec stupéfaction, après la première partie du drame, avec la déchéance de Napoléon, dispa-

raître les sympathies prussiennes de la plupart des journaux jusqu'alors dévoués à la cause de l'Allemagne.

Ce qui se passa de l'autre côté du Rhin défie toute description. Revenues de la première stupeur, les races germaniques se soulevèrent unanimement. Cette fois, je le répète, la landwehrne se montra pas récalcitrante comme en 1866; elle allait combattre pour son foyer et le repos de la famille. Ce fut un élan spontané, général, tel que je l'avais d'ailleurs prévu : les universités devinrent désertes, tous les étudiants s'engagèrent ; dans les collèges, les cours supérieurs durent être suspendus, faute d'élèves, les adolescents ayant pris du service; les enfants quittèrent la maison paternelle pour suivre les armées ; on ne put se débarrasser d'eux qu'en les renvoyant à leurs patents par la gendarmerie d'étape en étape ; dans toutes les villes, des comités s'organisèrent pour le soutien des familles nécessiteuses de la landwehr, à qui l'État ne donne que seize francs par mois pour chaque femme et huit francs pour chaque enfant.

Dans la moindre gare de village se dressèrent comme par enchantement des buffets où l'on offrit des rafraîchissements et des cigares aux troupes partant pour la guerre. Toute la nation était à l'œuvre; ceux qui ne portaient pas le fusil organisaient les ambulances; la vieille Germanie ne fut plus qu'un vaste camp; il n'y eut plus qu'un cri : la guerre! qu'une seule préoccupation : la guerre! Chacun y travailla dans la mesure de ses forces et de ses moyens, qui en offrant un million au gouvernement, qui en apportant une boîte de cigares aux soldats. Sur tous les parcours jusqu'à la frontière, l'armée se vit entourée, soutenue, encouragée par les populations, et chacun Jura de faire son devoir. On avait déterré, pour la circonstance, un vieux chant oublié, dont l'auteur est mort depuis longtemps, mais qui, par son titre :

la Garde sur le Rhin, répondait à toutes les préoccupations, et que les soldats chantaient en même temps que le peuple.

M. de Moltke, accouru de ses terres au premiersignal, demeura silencieux, comme toujours.

A ceux qui se pressaient autour de lui pour lire une espérance dans ses yeux, il ne répondit pas, ou bien à cette question : « Que pensezvous, général? » il répondait : « J'arrive de mes terres ; la récolte sera médiocre ! » Cependant il ne resta pas inactif. Son premier soin fut de donner aux officiers supérieurs Tordre formel de n'accepter aucun combat sérieux avant que les troupes fussent réunies en nombre sur les points désignés par le chef de Tétatmajor général de Tarmée. On était décidé à livrer la ligne de la Moselle plutôt que de s'exposer à une défaite.

Cette fois, TAUemagne avait la plus grande confiance en ses 'chefs militaires, éprouvés pendant la campagne de 1866. Cependant, elle ne vit pas sans lés plus amères appréhensions ses armées partir pour la frontière française. Tandis que M. de Bismark calculait déjà les chances de cette guerre et la grandeur que, triomphante, la maison des llohenzoUeru pouvait y récolter, les peuples demeurèrent consternés, quoique décidés à lutter jusqu'au dernier homme.

On n'avait point, à Tégard des armées françaises, ce sublime dédain que l'impérial étourdi montra pour les armées allemandes. Les vieillards se souvenaient encore des Français du premier empire et les générations présentes avaient vu les Français du second à l'œuvre en Crimée et en Italie; on ne parlait de Mac-Mahon et de Bazaine, je ne dis rien des autres, qu'avec un respect qui témoignait de l'estime que l'on avait pour leur talent. On avait bien vaincu les Autrichiens, en 4866, mais les Français avaient écrasé ces mêmes Autrichiens en 1859. L'opinion, généralement accréditée, fut que le gouvernement, lors du plébiscite, n'avait pas fait voter tous les régiments, pour cacher l'effectif de son armée à l'Allemagne qu'il comptait envahir. Personne, sauf peut-être M. de Moltke, ne s'attendait à ce que l'empereur Napoléon entreprendrait une telle guerre avec 300,000 hommes; les journaux allemands qui, dès les premiers jours, s'étaient spontanément renfermés dans le plus profond silence sur le mouvement des troupes allemandes, donnèrent, sur la composition de

l'armée française, des renseignements qui ne manquèrent pas d'épouvanter le peuple.

L'armée d'Afrique allait venir avec ses zouaves et ses turcos; sesturcos surtout, ces monstres noirs qui, suivant la superstition répandue en Allemagne, coupaient les oreilles à l'ennemi après l'avoir tué. « Quoi! se disait-on, pour nous faire la guerre, on va chercher, en Afrique, ces hordes d'assassins ! » Oh ! ces turcos ! on ne se figure pas quelle influence ils eurent sur le mouvement patriotique en Allemagne. La guerre, on s'y fût aisément résigné, d'autant plus que, depuis des années, on l'avait vue venir. Mais les turcos! les turcos! Rien qu'en y pensant, l'on frémissait d'horreur et d'épouvante ! D'un bout à l'autre du pays, on se disait : « Vous savez qu'on fait venir les turcos d'Afrique! » Et l'on s'en allait par la ville en criant : c< Ils font venir les turcos, c'est la guerre à outrance! »

Les turcos! Mais les fameux Croates de Benedek, si redoutés qu'ils fussent en 1866, paraissaient des anges à côté de ces nègres afri-

cains! Le commandement militaire vit un danger dans la terreur que le seul mot de « turcos » propageait dans le pays; il se dit que cette terreur, se répandant dans l'armée, pourrait démoraliser le soldat à Fheure où il se trouverait en face de cet adversaire inconnu ; et l'étatmajor prussien, toujours en éveil, résolut de conjurer le danger. A cet effet, il publia un opuscule quil fit tirer à 1,500,000, et dont chaque soldat reçut un exemplaire. Cette brochure contenait la composition de Tarmée française, la description de la coupe et des couleurs de ses uniformes, et la façon de combattre de chaque arme ; les zouaves y étaient et les turcos aussi ; mais afin de familiariser le soldat avec ces derniers, on orna cette brochure d'une image représentant des turcos plus laids que nature, ce qui eut pour résultat qu a Wœrth, où ils aperçurent pour la première fois ces nègres redoutés, les soldats allemands les trouvèrent bien moins féroces d aspect qu'ils ne lavaient supposé.

Cette terreur des turcos, d'ailleurs, n envahit

que les soldats des campagnes lointaines; la partie éclairée de l'armée, comprenant les jeunes gens des villes, les volontaires, les étudiants, les négociants, les magistrats et les industriels, ne la partagea point; se sentant blessés d'avoir à combattre des nègres, ils propageaient dans les rangs le plus complet mépris pour ces êtres infimes auxquels ils se considéraient supérieurs par leur éducation et leur volonté ; ils en conçurent une haine profonde contre les soi-disant soldats d'Afrique, haine tellement violente que chacun se promit tout bas de ne pas faire merci à un seul de ces monstres noirs que la France venait de déchaîner contre eux, hommes de la civilisation européenne.

C'est que l'Allemagne, ordinairement si bien renseignée, ne savait point que ces turcos, en somme, étaient des soldats comme les autres, qui, en temps de paix, promenaient les enfants aux Tuileries, tout comme un simple sapeur français. Elle pensait que le gouvernement impérial ne se servait de ces tirailleurs indigènes

que pour combattre les tribus arabes, et qu'on les avait fait venir tout exprès d'Afrique pour donner à la guerre contre TAUemagne un caractère essentiellement féroce. Elle ne vit en eux que des sauvages appelés à poursuivre de lautre côté du Rhin une œu\Te de destruction qui répugnait au Français civilisé. On se disait :

— Si nous n'exterminons pas cette race maudite d'Afrique jusqu'au dernier homme, elle violera nos femmes, incendiera nos maisons, mangera nos enfants. Donc, il faut détruire les turcos.

Avant le premier coup de fusil, la guerre à outrance était déclarée contre les soldats d'Afrique, ce qui fait que, dès son début, cette guerre devait prendre un caractère tout particulièrement odieux.

Certes, mon intention n'est point de dire des choses blessantes à l'armée française, dont la réputation de vaillance et de bravoure est à ce point au-dessus de toute discussion qu elle a survécu à tous les désastres. Ce qui manquait à cette armée, ce ne furent pas seulement le nombre et la discipline, minée par des théories dangereuses, mais encore des chefs dans le sens moderne du mot, c'est-à-dire des hommes instruits et connaissant l'adversaire qu'ils avaient à combattre.

L'Empereur, ignorant lui-même ce qui se passait au delà de ses frontières, berça l'armée d'illusions. A son avis, il suffisait que celte armée fût impériale pour qu'elle recommençât au premier signal les brillantes époques du premier empire; il croyait au prestige de l'aigle, comme plus tard M. Gambetta crut qu'il suffisait, pour vaincre, d'inscrire sur les drapeaux la devise républicaine. L'officier français, s'en rapportant à ce sentiment chevaleresque de la nation que l'on appelle la vieille furie française, comptait sur son épée et son courage pour vaincre l'ennemi, quel qu'il fût. De cette conviction naquit le dédain de l'adversaire, d'où surgit la déroute.

De la formidable artillerie prussienne, de ces engins terribles qui portent à des distances incroyables, on ne se doutait même pas, quoique, dans mes relations sur la campagne de Bohême, publiées par un des journaux les plus répandus de l'époque, l'Événement, de M. de Villemessant, j'eusse consacré plus d'un article à cotte artillerie. Mais par cela même que ces ca-

— Ul -

nons en acier fondu, se chargeant pa r la culasse n'étaient pas d'invention française, l'éminent artilleur des Tuileries les dédaignait, persuadé qu'il ne pouvait y avoir au monde d'engin supérieur à la mitrailleuse, à laquelle il avait collaboré.

J'ai l'honneur de connaître tout particulièrement un des officiers d'artillerie attachés aux ateliers de Meudon, et souvent nous causâmes ensemble de l'artillerie moderne. On pense bien que, sachant qu'il avait juré sur l'honneur de ne rien trahir de la fabrique de Meudon, je ne lui fis jamais l'injure de lui demander des renseignements sur la mystérieuse mitrailleuse ; mais, en revanche, plus d'une fois il fut question entre nous de l'artillerie prussienne et des canons en acier fondu. Son mépris pour cette invention fut à la hauteur de son ignorance ; il ne les connaissait pas, et cependant il les dédaignait.

— Vous comprenez bien, mon cher ami, me disait-il, que notre comité d'artillerie eût depuis longtemps adopté ces canons, s'ils valaient quelque chose. Soyez bien convaincu que, si

nous ne les avons pas, c'est qu'ils ne valent pas le diable !

A ce raisonnement, j'avais beau opposer les expériences faites dans la campagne de Bohême, mon ami, ToAScier d artillerie, n'en persista pas moins dans son scepticisme, et parfois, en souriant , me dit : « Ce n'est pas étonnant que vous trouviez ces canons superbes, vous qui êtes Prussien. »

C'était d'ailleurs la phrase consacrée, quand j'essayais de faire entendre une vérité sur l'Allemagne. Lorsque j'affirmais que la landwehr n'était point ce qu'on la croyait en France, c'est-à-dire une armée de bourgeois obèses et goutteux, on m'appelait Prussien ! Si j'osais soutenir cette thèse que la guerre avec l'Allemagne serait acharnée et terrible, on m'appelait Prussien! Le patriotisme français fut aussi aveugle qu'ignorant ; on se berçait d'illusions aux Tuileries tout aussi bien qu'au cabaret; dans tous les esprits régnait une confiance inexpugnable en la supériorité française en même temps que le plus absolu mépris pour le peuple voisin •

Très-certainement, sous bien des rapports, la nation française était supérieure à TAUemagne : par ses droits conquis en 1789, par la protection que, libre elle-même, elle accordait aux peuples asservis, par l'égalité des citoyens devant la loi proclamée par elle, par tout enfin ce que fit la France moralement grande et respectée. A lactif de la nation se trouvaient encore l'impétuosité du sang français, l'esprit incisif, la générosité, et surtout cette finesse inhérente à la race la plus intelligente et en même temps la plus ignorante des races civilisées.

L'instruction prussienne, à laquelle j'ai consacré nombre d'articles dans le Figaro, établissait l'éclatante supériorité de la race allemande, qui tient tout de l'étude persévérante et du désir inné de s'instruire. Depuis vingt ans, le niveau intellectuel s'était élevé en Allemagne alors que le gouvernement impérial le maintenait en France dans des sphères infimes.

Le soldat, sachant lire et écrire, n'était point cette brute qu'on crut avoir pour adversaire. Avec l'instruction obligatoire s'était pro-

page dans les masses le désir de s'instruire davantage ; de simple machine qui, sans le mécanicien, n'est plus qu'une chose inutile, le soldat allemand devint un être jugeant les choses avec sa propre intelligence ; il en advint que dans la campagne de Bohême, par exemple, on dut plus d'un succès au rapport clair et lucide d'un simple hulan qui, revenu des avant-postes, put fournir à ses officiers des renseignements précis, comme un homme qui, par la lecture, avait appris à s'expliquer convenablement; les sous-officiers, jadis des sergents imbéciles, sentirent que, pour maintenir leur autorité sur ces hommes, il leur fallait les dominer par le savoir autant que par le grade ; quant aux officiers, ils avaient suivi le mouvement, et en remontant à l'état-major, on y rencontrait des savants en uniforme, jaloux d'appliquer à l'art militaire le moindre progrès de l'industrie ou de la science.

Assurément, le corps d'officiers en Prusse n'est pas un modèle de toutes les perfections humaines ; il se distingue surtout par cette vanité

de Tuniforme qui le fait majestueusement planer sur la société. Rompu dès sa plus tendre enfance à la discipline militaire, sortant presque toujours des écoles spéciales, emprisonné, pour ainsi dire, dès le berceau dans un uniforme, hautain, entiché de sa naissance quand il est noble, se haussant au niveau du hobereau quand il est pauvre, pénétré de son importance dans TÉtat, Fofficier prussien, dépourvu de cette grâce aimable et bienveillante qui est le fond du caractère français, froisse l'élément bourgeois et éloigne de sa personne les hommes jaloux de leur dignité.

Pour juger ce gandin de l'uniforme, il ne faut le\oir ni à la parade, ni dans les salons, mais bien chez lui, dépouillé de son casque et cherchant dans Tétude une consolation à sa pauvreté; car, sauf les officiers de la garde, ils sont tous pauvres, à ce point que leur misère est proverbiale en Allemagne. A moins d'être prince du sang ou allié à quelque grand-lama militaire, Tofficier prussien sait qu'il n'a rien à attendre de la faveur et qu'il ne peut maintenir son prestige

qu a la condition de s'élever par rinstruction à la hauteur du corps d'officiers de la landwehr, où se confondent les plus vastes intelligences du pays.

La Prusse, où le service est obligatoire, a cependant adouci la servitude militaire pour ceux qui, par leurs études, savent s'en affranchir. Tout jeune homme qui, dès l'âge de dix-huit ans, est en état de passer un examen, imposant, en dehors des études classiques, la connaissance d une langue vivante étrangère , le français ou l'anglais, à son choix, ne reste qu'un an sous les drapeaux, pourvu, toutefois, qu'il s'équipe à ses frais. On ne se figure pas ce que cette faveur, accordée à la supériorité intellectuelle, a fait pour l'instruction en Allemagne. Dans ce corps de volontaires d'un an, c'est-à-dire parmi les jeunes hommes les plus intelligents, les plus instruits de la nation, se recrutent les officiers de la landwehr.

Pour rester à la hauteur de ce corps, les officiers de l'armée régulière sont tenus à s'instruire : j'ai connu de jeunes sous-lieutenants

tellement dénués que, pour acheter un livre utile, ils se privaient d'un repas par jour ; j'en ai connu d'autres qui, pour suivre à Berlin les cours des écoles militaires spéciales, s'astreignaient à des sacrifices inouïs. A une certaine époque de ma jeunesse, je fus très-lié avec deux jeunes officiers d'artillerie, venus de la province pour entrer à l'école d'état-major et qui, à Berlin, où la vie est relativement chère, vécurent plus misérablement que le plus humble des ouvriers ; ils n'avaient qu'une toute petite chambre pour eux deux, qu'un seul exemplaire de chaque livre utile, qu'ils se passaient mutuellement ; leur dîner, ils le faisaient venir d'une misérable gargote, et afin d'économiser de quoi acheter des gants blancs pour figurer dans la rue, ils ne déjeunaient que d'un morceau de pain noir et d'un verre d'eau claire; et ces deux jeunes gens n'étaient point une exception, grand Dieu! Sauf les officiers riches, aimant la carrière militaire pour la vie de garnison et l'uniforme, tous sont animés de la même volonté de parvenir et soutenus par la même énergie à marchervers leur but.

Parmi eux, le plus humble sous-lieutenant avait depuis longtemps étudié les pays avec lesquels une guerre lui paraissait probable ; la France était du nombre ; et sachant que la Moselle, l'Alsace et la Lorraine seraient le théâtre de cette guerre, si elle devait éclater, il en avait étudié les cartes topographiques et en connaissait tous les détours. Par le fait, TofTicier prussien, le jour où il aurait passé la frontière, se trouvait chez lui en pays étranger; il savait la langue française aussi bien que la géographie ; et sûr d'être soutenu par ceux qui suivaient, il pouvait s'avancer toujours sans crainte de s'égarer en route.

Le soldat français partageait avec ses chefs le dédain de cet ennemi, s'en rapportant pour le vaincre à son seul courage. Des armées allemandes, on ne savait rien. Je me souviens encore de l'étonnement qui me saisit en Suisse à la lecture d'un certain feuilleton de M. Paul de Saint-Victor, fin, élégant, charmant comme tout ce qu'écrit cet homme de talent, l'un des plus remarquables de la presse parisienne. Saint-

Victor venait de cueillir dans un volume d'Henri Heine quelques pages pleines de la plus cruelle . ironie sur les soldats prussiens, pages qui eurent un regain énorme de succès. Seulement, il ne songea point à ce détail, à savoir que ce qui était vrai à l'époque où Heine écrivit soft livre, n'était plus à l'heure présente qu'un souvenir littéraire. Le soldat prussien ayant avalé le bâton avec lequel on l'avait rossé, n'existait plus que dans le spirituel pamphlet ; la gymnastique, encore dans l'enfance en France, mais qui depuis longtemps fait partie de l'instruction primaire en Allemagne, avait dégourdi les jeunes générations, en même temps que l'uniforme ridicule et pesant était remplacé par des vêtements plus commodes.

Tandis que l'orgueil impérial eût rougi de se modeler sur le progrès du voisin, l'administration militaire prussienne fit du progrès chez les autres peuples le but constant de ses préoccupations. La France notamment, redevenue un pays belliqueux depuis l'avènement de Napoléon, fut étudiée, non par les bonnes d'enfants

et les ouvriers, mais par des hommes spéciaux, mieux doués qu'un limonadier ou qu'un balayeur pour renseigner Tétat-major prussien.

Il est tout à fait certain que la Prusse connaissait la France autant que l'Empire ignorait la Prusse. A ce sujet, je me souviens encore d'un dîner que je fis, quelques semaines avant la guerre, au Moulin rouge, en société de M. Pertuiset, l'inventeur des balles explosibles. A la table voisine se trouvait un jeune homme que je ne reconnus pas tout d'abord, ne l'ayant vu que deux ou trois fois : c'était l'un des officiers de la maison militaire prussienne. M. Pertuiset me pria d'assister à des expériences de ses balles explosibles qui devaient avoir lieu le lendemain à Vincennes. Je déclinai cette invitation comme ne présentant aucun intérêt pour moi ; mais, sur la demande de M. Pertuiset, j'offris à l'officier d'assister à ces expériences : le Prussien nous répondit qu'il connaissait ces balles aussi bien que leur inventeur et, pour affirmer son dire, il en fit, sur l'heure, la plus minutieuse description, détaillant et leurs qualités et leurs

défauts. Il est donc indiscutable que la Prusse fut renseignée par des hommes spéciaux surtout ce qui pouvait l'intéresser. Le malheur de la France fut que son gouvernement, absorbé à l'intérieur, porta toute son attention sur Belleville et dédaigna le voisin.

Et cependant la France eut à Berlin, pour la renseigner, un homme d'un talent remarquable et d'une perspicacité rare, M. le baron Sloffel, qui connaissait à fond la Prusse, son armée, le peuple et le reste, et dont les rapports sont des merveilles de lucidité et de perspicacité. On ne les lut pas ou on les dédaigna, et c'est là le grand crime du gouvernement impérial. Peut-être bien la guerre eût-elle éclaté trois mois après, mais nous n'avons pas à envisager les probabilités. La vérité est qu'il était du devoir de l'Empereur de mesurer le danger de cette guerre avant de la déclarer pour une futilité. Qui nous dit qu'une cause imprévue n'eût pas plus tard rapproché les deux peuples au lieu de les jeter sur les champs de carnage? Apprendre la vérité à la France, c'eût été rendre le peuple

aussi hostile à la guerre que Ty avaient rendu favorable des excitations continuelles. Napoléon III en était à ce moment critique de son règne où il s'agissait, pour lui et les siens, d'asseoir la dynastie. Le plébiscite aurait dû lui donner 8,000,000 de voix, mais le vote de Farmée paralysa ce résultat; la désaffection de quelques régiments n'était plus douteuse. La candidature du prince de Hohenzollern lui parut une excellente occasion de se rattacher l'armée par la victoire. Qu'il y eût ou non des hommes, des armes et des munitions, ce fut son moindre souci; d'ailleurs, ignorant comme il l'était, il ne mesura certainement pas l'effroyable catastrophe qu'il déchaînerait sur l'Europe ; il laissa la police et la foule hurler : A Berlin! mais, au fond, son ambition était moindre.

L'aigle impérial se déplumait de plus en plus ; il faisait pitié à voir depuis son retour du Mexique; il était mélancolique et rêveur. L'Empereur comptait sur les eaux d'Allemagne pour lui rendre la santé ; il pensait tout au plus lui

faire faire une saison de trois semaines et le ramener aux Tuileries avant le 15 août. L'Allemagne, à mon sens, s'exagérait le danger; Napoléon ne songeait certainement pas à détruire la vieille Germanie par le fer et le feu ; son cerveau affaibli n'était plus en mesure d'enfanter un si vaste plan. De sa conduite en Italie, on pouvait induire ce qu'il ferait en Allemagne. Victorieux, il se fût contenté d'une première bataille. Cinquante mille cadavres eussent trèscertainement assouvi son ambition, non par humanité, grand Dieu! mais parce qu'il aurait atteint son idéal, qui était d'éclipser, par une rentrée dans Paris, les cavalcades historiques de l'ancien Cirque impérial.

Et c'est pour faire cette déloyale concurrence à l'acteur Edmond Galland, qui jouait les généraux au Cirque, que ce monarque caduc provoqua l'épouvantable carnage dont l'âme attristée se détourne avec une horreur mêlée de dégoût et où sombra sa dynastie en même temps que la civilisation européenne !

Il faut rendre cette justice à l'Empereur qu'il ne pouvait choisir un plus mauvais moment pour offrir la guerre à la [Prusse. Le maréchal Lebœuf, après avoir déclaré que la France était prête à la guerre, s'aperçut, trop tard, que rien n'était préparé. Le désarroi régnait dans toutes les branches de l'administration; les officiers couraient après leurs régiments; des hommes de la réserve, pour rejoindre leurs corps égarés, flrgnt.pour ainsi dire le tour de la France

avant d'arriver à leur destination. On raconte que le maréchal Mac-Mahon, en débarquant d'Afrique, et en voyant de près l'inextricable désordre, s'écria dans un accès de désespoir :

— Nous sommes perdus !

Du moment où sa résolution fut prise, Napoléon n'avait plus qu'à faire entrer du jour au lendemain cinquante mille hommes dans les États du Sud pour priver la Prusse des deux cent mille hommes qu'on forçait la Bavière, le Wurtemberg et le duché de Bade d'amener au commandant en chef des armées allemandes. Mais, après avoir papillonné jusqu'alors sur les ailes dorées de la fantaisie, il se trouva subitement en face de la réalité. De quoi ne manquait-on pas ! De tout. L'histoire de cette désorganisation universelle d'une armée que l'on disait prête ne peut être décrite que par les soldats qui en ont souffert. Aucune administration ne donna jamais au monde de spectacle plus affligeant. En dehors du chassepot, rien n'existait, rien n'était organisé pour la guerre. Un officier de cavalerie m'a affirmé que son escadron partit

sans chirurgien, et qu'à la dernière heure, pour ne pas démoraliser les soldats, on attacha à cet escadron une sorte d'infirmier dont l'ignorance devait, en cas d'une blessure grave, achever ce que la balle ennemie avait commencé. C'est à ce point qu'un médecin de la ville dit, au départ, à ce chef d'escadron :

— Mon cher ami, si vous êtes blessé grièvement, vous n'aurez plus qu'à vous brûler la cervelle pour vous éviter d'inutiles souffrances.

A ce désordre qui régnait dans les commandements, l'intendance, les arsenaux, les places fortes, partout enfin, il faut attribuer les hésitations qui suivirent la déclaration de guerre et permirent à M. de Moltke de masser ses nombreuses armées. Ces lenteurs encore inexpliquées impatientaient le peuple français, sans toutefois lui faire perdre la confiance. Mais l'Empereur, sachant à quel point les esprits sont mobiles en France, et devinant qu'à cette population pari- ^sienne, entraînée par ses artifices, il ne fallait pas laisser le temps de se refroidir; l'Empereur, dis-je, résolut d'offrir à la France un combat

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préliminaire, et, de concert avec le général Frossard, il combina l'expédition contre Saarbruck, ville ouverte, défendue par quelques bataillons prussiens seulement.

Napoléon avait amené son fils à l'armée avec une certaine solennité. Ce pauvre bambin, disait-on, savait ce qu'il devait à son nom ; il allait recevoir le baptême du feu, cet impérial enfant; son père voulait lui apprendre de bonne heure comment on incendie une ville. Les mitrailleuses qu'il n'avait encore essayées que sur des chevaux, il fallait enfin les éprouver sur des hommes. Ce spectacle hideux, révoltant, lugubre, il l'offintà son jeune fils comme une récompense de son passé et une promesse de son avenir; il le conduisit au massacre comme un bourgeois emmène son enfant voir les splendeurs d'une féerie.

Ce cynisme dut très-notoirement révolter tous les honnêtes gens en France; l'Europe entière en fut saisie d'épouvante et d'indignation ; en Prusse, il éteignit tout sentiment humain ; les hommes mariés de la

landwehr se sentirent . lame envahie d'une haine colossale contre cet homme qui servait comme un jouet sinistre à son fils une boucherie de Prussiens. Dès ce moment on ne vit plus en Napoléon qu'un de ces êtres sanguinaires qui surgissent de ci de là dans l'histoire pour la honte d'un siècle ; on se demandait ce que l'Allemagne deviendrait en cas de revers.

Une bataille perdue eût soulevé moins de colère que cette petite tuerie préparatoire donnée en distraction à un enfant par son impérial père, et que la dépêche officielle dénatura en une belle et bonne victoire, où, disait l'Empereur, les vieux grognards avaient pleuré d'émotion en voyant le prince impérial ramasser des balles au milieu des cadavres.

Hideux spectacle, prologue de tant d'autres plus hideux encore ! Cette abominable guerre, dès son origine, devint, par la force des choses, une guerre d'extermination chez les deux peuples qui allaient se combattre. En France aussi bien qu'en Allemagne, il ne restait rien d'hu-

main depuis le premier coup de canon ; il était facile de deviner que, dès à présent, il ne s'agissait plus dun duel entre deux armées, mais dune guerre acharnée entre deux nations. Déjà les reporters avaient suivi les armées et exalté de part et d'autre le patriotisme ; les journaux qui me parvinrent en Suisse ne me laissèrent plus de doute sur les effroyables proportions que devait prendre la lutte.

On ne se salua pas comme des hommes qui, galamment, comptent se couper la gorge. On s'injuria, on s'invectiva, pour ainsi dire, larme à la main, et il ne fut pas de bassesse dont on n'accusât son adversaire au moment où, tirant l'épée, on se mit garde.

Si je m'arrête à toutes ces particularités, ce n'est point pour le plaisir d'insister sur des fautes que chacun doit, en ce qui le concerne, se reprocher au fond de sa conscience, mais pour démontrer la marche graduelle et toujours croissante du vandalisme en cette horrible campagne. A Berne, siège du gouvernement, centre d'informations, nous connûmes bientôt tous les

détails de cette fameuse entreprise du général Frossard contre la ville ouverte de Saarbruck, et le succès que les mitrailleuses de Napoléon avaient remporté ; on souriait tristement de cette triste équipée, et grande fut notre surprise quand les nouvelles de Paris vinrent nous apprendre avec quelle forfanterie tout impériale le gouvernement avait fait annoncer ce succès du haut des théâtres par des acteurs. Les personnes connaissant l'Allemagne se disaient que, si les Prussiens s'étaient retirés, c'est qu'ils jugeaient la position intenable; d'aucuns voulurent voir dans ce fait un premier revers suivi bientôt d'autres ; seul un général russe fut d'avis que, pour agir de la sorte, ils devaient méditer un grand coup, et, soutenant seul contre tous ses théories, il conclut par ces mots prophétiques :

— L'armée française est bien malade !

Le lecteur qui sattend à une description des batailles voudra bien me pardonner si je trompe son attente ; militairement, l'histoire de la guerre de 1870-71 ne peut être écrite que

par un officier, et alors que le temps aura dégagé les événements des ténèbres où la passion les tient encore enveloppés. Nous ne pouvons, vous et moi, que suivre les armées de loin; nous devons nous contenter de résumer rapidement les victoires et l^s défaites, afin de ne pas nous écarter un seul instant du but de ce livre; ce qui nous préoccupe, ce sont moins les armées que les peuples ; nous n'avons pas l'intention de compter les cadavres, mais bien de suivre la civilisation embourbée dans le sang.

Tout à coup éclate une nouvelle grave :

larmée du prince royal, après s'être élancée sur Wissembourg, après avoir écrasé le corps du général Abel Douay, avait marché sur le maréchal Mac-Mahon et, sur le champ de bataille de Frœschwiller, à Wœrth, s'était en un jour décidé le sort de la France. La lutte fut terrible et la retraite de l'armée du maréchal Mac- Mahon à ce .point précipitée, qu'on oublia de défendre les passages des Vosges par où les armées allemandes, débordant de tous les côtés à la fois, se transportèrent en Alsace jusque

sous les murs de Strasbourg. Mac-Mahon battu! lui, le vainqueur de Magenta, le maréchal en qui on avait le plus de confiance! Ce désastre, disait-on, va produire un effet accablant en France et montrer enfin au pays toute la gravité du danger ! Il n'en fut rien pourtant , et M. Edmond About, qui osa écrire sur cette retraite quelques pages sincèrement émues, faillit se faire lapider. Ce fut dans toute la presse un toile général contre ce Français qui ne craignait pas de dire la vérité, et la France tout entière y répondit en apportant dans les bureaux du Figaro quarante mille francs pour offrir une épée d'honneur au glorieux vaincu de Frœschwiller.

Certes, s'il s'était agi tout simplement, en une circonstance si grave, de donner à un maréchal malheureux un signe de la haute estime de la nation, survivant à un désastre; si en toute cette affaire on n'avait eu pour objectif que de relever le moral des troupes en donnant publiquement à leur chef un témoignage de la sympathie du peuple, il faudrait s'incliner res-

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pectueusement devant le patriotisme et la fierté nationale, grandissant après une catastrophe. Mais ce fut un tout autre sentiment qui entretint les Français dans leur erreur ; l'exaltation des masses fut telle, qu'elle ne vit encore dans cette formidable attaque de l'Allemagne qu'une surprise qui coûterait cher aux armées allemandes. Tenez, ma plume se refuse à faire une peinture exacte de l'enivrement, mêlé de folie, qui emporta le peuple parisien, dont pendant quinze ans je fus l'hôte. Sous la plume d'un écrivain français, ces vérités seront moins blessantes. Les lignes qu'on va lire sont de M. Francisque Sarcey, qui fait connaître, avec sa brutale franchise, l'esprit parisien du moment, dans son livre plein d'intérêt « Le Siège de Paris », auquel j'emprunte le passage suivant :

« Il y a des peuples dont les imaginations, » naturellement tristes, sont hantées de papil- » Ions noirs. Les Parisiens, au contraire, ont » Tesprit toujours ouvert aux crédulités et aux » espérances. Jamais ils ne regardent en face » la réalité qui leur déplaît; ils ressemblent

» à Tautruche qui se cache la têle entre deux » pierres pour ne pas voir le chasseur qui la » vise. Ils se leurrent jusqu'au bout de chimères » agréables et détournent volontiers les yeux » des malheurs qu'ils ne peuvent plus se dissi- » muler.

» C'était dans toute la presse un parti-pris de » mensonges qui flattaient les vanités natio- » nales. On ne pouvait guère cacher les pro- » grès des Allemands et leurs succès répétés, » partout où ils rencontraient nos troupes.

» Mais on s'en tirait par des excuses que l'on » tenait toutes prêtes, pour sauver à nos pro- » près yeux notre amour-propre souffrant. Nos » défaites étaient plus glorieuses que des vic- » toires, et l'on disait de la journée de Wœrth » que c'était un revers triomphant. On exaltait » la gloire de nos retraites et l'héroïsme des » soldats qui les exécutaient. »

Telle était la situation tristement exacte.

Paris, et avec lui la France tout entière, se berçait encore de chimères. Un soir, dans une rue de Berne, je fis la rencontre d'un de mes amis

parisiens qui venait de quitter Paris. A son exaltation je pus mesurer Tétat des esprits, que les journaux m'avaient paru jusqu'alors exagérer. Les événements avaient marché depuis Woerth : le ministère Ollivier s'était écroulé ; le général de Montauban avait pour mission de sauver la France. Sous les murs de Metz, pour ainsi dire, trois grandes batailles avaient été livrées; la plus terrible fut celle de Gravelotle, et rien, rien n'avait encore ébranlé la confiance française, qui perdit le pays, mais qui eût pu le sauver également, si à sa tête se fût trouvé un homme capable de dire la vérité.

Tout d'abord, je crus que mon ami parisien était devenu fou ; son aveuglement, après tant de désastres déjà, ne me paraissait pas d'un esprit sain ; il voyageait avec sa femme, qui, pensai-je, l'emmène dans les montagnes chercher le calme et la tranquillité. Je me trompais ; ce brave garçon avait sa raison tout autant que les autres Parisiens ; il n'était que l'écho fidèle de l'opinion publique. Les Prussiens n'avaient vaincu que par la trahison et le nombre ; Ba-

zaine n attendait qu'un signal pour les écraser ! Il ne lui fallait pas parler de l'isolement où la politique impériale avait jeté la France! Des alliances ? A quoi bon ! Si l'Italie voulait envoyer cent mille hommes, on les refuserait avec dédain !

Et comme j'osais insinuer que le ministère trompait le peuple, que Bazaine se trouvait bloqué dans Metz, et que l'Allemagne avec son million d'hommes était en état de poursuivre la guerre tant qu'on voudrait, cet ami de quinze ans me traita de Prussien et prit congé avec une brusquerie dédaigneuse, qui me prouva en quel mépris il me tenait désormais.

Et comment eussent-ils pu savoir la vérité?

Au ministère OUivier, il est vrai, avait succédé le ministère Mautauban. Mais le système gouvernemental restait le même. Le Français est ainsi fait ; il ne va pas au fond des choses ; il croit avoir tout fait quand il a fait tomber un ministère ; pour lui, à cette heure, le coupable était le ministère Ollivier, lequel avait déclaré cette guerre qu'il promettait glorieuse et qui

débutait par des défaites ; il renversa M. Ollivier et crut la situation sauvée ; dans son délire patriotique, la pauvre France ne vit pas qu'elle n avait fait que chasser un homme coupable, mais que le système qu'il représentait, système de tromperie, disons le mot, de mensonge, avait survécu au ministère OUivier.

Quant au général Cousin de Montauban, dévoué à la dynastie régnante comme tous les hommes de son entourage, il s'agissait pour lui de sauver l'Empereur avant la France, de préparer non-seulement la victoire, mais encore de prolonger jusque-là la dynastie, déjà grevée d'un protêt comme une mauvaise lettre de change. Le ministre avait une double préoccupation, le succès en rase campagne, tout autant que la victoire dans Paris ; il trompait la France et se berçait lui-même en la confiance aveugle déjà si fatale à la nation.

Pour l'observateur, Paris offrait un spectacle bien attristant. Son aveuglement semblait grandir avec les désastres. On venait de lire en même temps que les dépêches prussiennes les

télégrammes de source anglaise ou italienne, et tous s'accordaient à constater la marche toujours victorieuse des armées allemandes ; puis arrivaient les journaux de Paris, nous apportant les débats du Corps législatif : la France avait vaincu partout ; Bazaine avait anéanti plusieurs corps; du haut de la tribune, le président du conseil des ministres affirmait que trois corps prussiens venaient d'être précipités dans les carrières de Jaumont, bataille qui n'a jamais eu lieu que dans l'imagination de l'orateur. Une autre fois, M. de Montauban, à la tribune, affirma que cette guerre coûtait un million par jour à la Prusse.

Et la Chambre d'applaudir, sans se dire que ce million prussien coûtait cent millions à la France dévastée, ruinée, meurtrie, et que, tandis que ces applaudissements éclataient, les fermes brûlaient en Alsace et que de pauvres gens, qui crurent faire acte de patriotisme en tirant sur l'ennemi , étaient fusillés pour avoir défendu leur patrie envahie !

Mais, bast! on n'y songeait guère, on n'y pen-

sait pas. La guerre coûtait un million à la Prusse, qu'importait le reste! législateurs de la majorité, comment, à cette déclaration stupide, suivie d'un tonnerre d'applaudissements, votre cœur n a-t-il pas bondi? Comment ne vous étes-vous pas élancés à la tribune pour demander compte des meurtrissures de votre pays, plutôt que des blessures faites aux finances prussiennes? C'est qu'eux aussi étaient affolés comme l'Empereur et les ministres. Ils entrevoyaient à la fois l'anéantissement des armées et l'écroulement de l'Empire. La presse, elle aussi, avait perdu la raison ; elle se rendit complice du ministère en propageant mille fables plus absurdes les unes que les autres.

En lisant toutes ces folies débitées à la tribune ou dans les gazettes, on pouvait prévoir que le réveil de ces rêves d'opium serait effroyable. Que de fois j'ai pris la plume pour apprendre la vérité tout entière à mes amis parisiens, et que de fois s'est-elle échappée de mes mains à la pensée que je n'en avais pas le droit et que, d'ailleurs, de telles révélations ne pouvaient que

me faire passer pour un agent de M. de Bismark et annihiler d avance mes faibles efforts ! Allez, on ne vit pas pendant quinze ans en contact perpétuel avec tout ce qu'une nation compte d'intelligences, pour assister d un cœur indifférent à Técroulement de toutes les raisons. Les armées prussiennes avançaient toujours et toujours les erreurs allaient croissant. Je lus dans les journaux que déjà la Prusse avait fait marcher son landsturm, c'est-à-dire son dernier homme, et chacun savait que M. de Moltke, par une coquetterie de général en chef qui d ailleurs a plus de soldats qu'il ne lui en faut, n'avait pas encore appelé sous les drapeaux le contingent de 1870. La malheureuse France était seule à ignorer ces vérités. Sauf elle, l'Europe tout entière savait les défaites des troupes impériales et la désorganisation forcée. Sauf elle, l'Europe entière savait qu'avec les victoires la confiance devait grandir dans les armées allemandes, tandis que la démoralisation provenant des revers devait fatalement conduire l'armée française à une dislocation complète.

Les généraux prussiens navaient qu'un but :

celui de vaincre les Français; les capitaines français en avaient deux : braver la révolution en même temps que les Prussiens.

Napoléon était comme les joueurs qui sont forcés de gagner pour vivre et perdent toujours, non point par la fatalité qui sacharne à eux, pensent-ils, mais parce qu'il leur manque la liberté d'esprit. L'Empereur, et avec lui Bazaine et M. de Montauban, ne regardaient l'ennemi que d'un œil : l'autre était sans cesse en observation du côté de Paris. Dans leur pensée, les Prussiens alternaient avec les Bellevillois. Les maréchaux savaient qu'il leur fallait à la fois battre les Allemands et la désaffection de la France, et que, vaincu par les uns, l'Empire serait achevé par l'autre.

C'est à cette double préoccupation qu'il faut attribuer les hésitations de l'état-major français, les ordres tantôt donnés, tantôt révoqués sur un avis de Paris, cette désorganisation complète suivant les premiers revers, ces éternels mensonges à la tribune, ces marches et contre-

marches qui fatiguaient les soldats inutilement, CCS illusions propagées d'en haut pour faire prendre patience à la nation, ce désarroi général comme on n'en vit à aucune époque et dans aucune armée. Tandis qu'à la tribune on s'enorgueillissait de faire perdre à la Prusse un million par jour et que Ton entassait mensonges sur mensonges pour maintenir les esprits dans l'état d'hallucination où on les avait plongés, au dehors tout était déjà perdu pour l'Empire. Les armées, dépourvues des choses essentielles au début de la guerre, manquaient à cette heure de tout. Un général et un colonel français m'ont raconté comment, dans la soirée de Gravelotte, il ne resta que quatre cartouches par homme et pas de munitions à cinq lieues à la ronde. Alors que l'administration prussienne ravitaillait ses armées grâce à cet ordre admirable qui préside à lous ses actes, l'intendance impériale se distinguait par le gigantesque désordre qui, cette fois, était moins un effet de l'art que d'une ineptie sans précédent dans l'histoire.

On raconte que Napoléon III, informé qu'un

de ses amis, chargé par lui d'acheter je ne sais quoi, avait payé au marchand vingt mille francs de moins qu'il n'avait touché à la caisse impériale, s'écria en se tirant les moustaches :

— Il faut bien que tout le monde vive !

En eifet, ils avaient si bien vécu, qu'à cette heure l'armée mourait de faim.

Dès son début, la guerre avait pris un caractère féroce. En dehors des bulletins officiels, on échangeait des notes où Ion s'accusait mutuellement des plus effroyables cruautés. Les Allemands, disait-on, dirigeaient leur feu sur les ambulances ; on reprochait aux Français de se servir de balles explosibles et de tirer sur les parlementaires. Ces accusations mutuelles remplirent toutes les âmes d'horreur et de dégoût, car, à la haine réciproque des deux adversaires,

on put mesurer les proportions que la lutte allait prendre.

Nous nous vantions tous d'être nés en un siècle de lumière. Qui de nous, dans sa conscience, ne s'était pas félicité de vivre à cette époque de civilisation? Vaniteux comme nous sommes, nous plaignions d'avance les générations futures de n'avoir plus à réaliser un seul progrès. A notre avis, nous avions atteint les limites de la perfectibilité ; à la postérité nous ne devions léguer en héritage que l'admiration pour tant de grandeur.

Méprisable vanité de la race humaine, qui fait que nous croyons planer au-dessus du mal et qui nous précipite toujours, et quand même, dans la boue, le sang et la honte !

Napoléon III pensait conduire la guerre comme un cotillon ; il s'était flatté d'offrir à l'Europe étonnée des combats réglés comme ceux de l'Hippodrome. En collaboration avec le maréchal Lebœuf, il avait fait le scénario d'une pièce militaire qui devait éclipser le répertoire de M. Labrousse, fournisseur ordinaire de

laiicien Cirque olympique. Sa grande préoccupation était le cortège du troisième acte : rien ne fut oublié, ni le cheval richement caparaçonné, tout fier de porter César et sa fortune, ni les voitures dorées, ni les banquettes en velours rouge où le vainqueur devait s'asseoir et prononcer ces mots sacramentels :

Que la fête commence.

Tel fut le rêve! La réalité devint sinistre. On s'aperçut bientôt que cette fantaisie militaire dégénérait en un lugubre drame.

Cela devait être. On parlait d'exécutions sommaires en Alsace qui firent tressaillir d'horreur l'univers. On racontait des actes de sauvagerie commis sur des soldats prussiens qui remplirent les âmes d'épouvante. Les journaux français excitaient à. la haine, et les feuilles allemandes, plus modérées toutefois, parce que leurs armées étaient victorieuses, racontaient des histoires qui témoignaient de la tournure féroce que la guerre avait prise. Quelques feuilles dépassèrent dans leurs récits tout ce que le cerveau d'un homme civilisé peut imaginer d'épisodes

lugubres. Sans doute elles obéissaient à un sentiment excusable, elles pensaient de la sorte enflammer Tardeur patriotique des masses et sauver leur pays ; mais ce à quoi elles ne songèrent pas, ce fut que ces histoires, ces insultes, tombant comme autant de soufflets sur les joues des soldats allemands, durent étouifer en eux tout sentiment humain et ne laisser de place dans leur cœur qu'à la haine et à la vengeance.

Ces efforts d'imaginations ardentes furent d'ailleurs tout à fait inutiles ; la vérité vraie sur ces carnages eût suffi parfaitement à justifier tous les dégoûts. On ne met pas un fusil aux mains d'un homme en lui disant : tue! sans éteindre en lui tout sentiment de mansuétude. Demander à un soldat en campagne qui a faim, couche dans la boue, étouffe au soleil ou grelotte sous le froid ; demander à un homme qui, de peur d'ôtrc tué, doit tuer toujours, de ne pas oublier la civilisation et ses miracles, c'est de la folie pure ! Autant dire à une panthère :

— Ma toute belle! toute la journée, vous croquerez ce que vous rencontrerez sur votre passage, mais le soir, vous mettrez une cravate blanche et vous direz des couplets au dessert.

Laissons les grands mots et les phrases creuses! Pénétrons-nous une bonne fois de ridée que le soldat en campagne n'est plus un être civilisé, que la guerre n a rien de commun avec la civilité puérile et honnête ! Ayons le courage d avouer que le bombardement, la destruction par le fer let le feu n'ont aucune espèce de rapport avec ce qui constitue les beaux aspects de l'humanité ; que la lutte à main armée demeure, au dix-neuvième siècle, ce qu'elle fut aux époques les plus barbares et ce qu'elle sera éternellement. Avouons-le bien hautement, afin que ceux qui viennent après nous ne nous jugent pas avec plus de sévérité que nous ne le méritons. C'est déjà bien assez qu'ils puissent nous accuser d'avoir fait partie d'une génération odieusement féroce. Ne leur donnons pas le droit d'ajouter que nous fûmes des imbéciles prétentieux.

A l'heure où j'écris ces pages, je tiens encore en trop profond dédain la gloire militaire pour chercher des circonstances atténuantes à tant de cruautés. Mais je tâche de me les expliquer ; j'essaie de me rendre compte comment des peuples civilisés peuvent en arriver à offrir au monde un spectacle bourré de telles horreurs, et j'en trouve l'explication dans ce seul mot qui en dit plus que toutes les phrases : la guerre.

Le roi de Prusse, en mettant le pied sur le sol français, déclara qu'il ne faisait la guerre qu'aux soldats et non à la bourgeoisie. On a dû voir dans cette proclamation la promesse que tout homme qui ne portait pas un uniforme impérial ne serait pas considéré comme un ennemi. Par ce mot« soldat», lui, Guillaume P% entendait tout homme armé, et il arriva, dans cette guerre comme dans toutes les autres, que les pauvres gens des campagnes, combattant pour leur foyer, devinrent les premières victimes de la .boucherie.

Les récits de tant d'exécutions, de ces villages brûlés pour faire un exemple, de ces

de •

fusillades en masse, de ces femmes égorgées sur le seuil de la chaumière que, larme à la main, elles défendaient contre Tenvahisseur, ces enfants frappés par les balles, ces vieillards glacés d'épouvante, ces bandes de fugitifs errants dans les bois, mourant de frayeur ou d'épuisement, tout cela révolta les consciences et fit sortir un même cri d'horreur de toutes les poitrines ! Et tout cela pourtant était la guerre, la guerre horrible, effroyable, atroce, mais la guerre. La Fisance, sous l'Empire, ne l'avait vue que de loin ; la campagne de Crimée ne fut qu'un siège ; en Italie, on combattait en pays ami ; mais partout où le peuple se soulève pour la défense de son sol, où les armées ennemies rencontrent non-seulement des armées en rase campagne, mais encore au détour d'une rue le citoyen défendant sa propriété, la guerre a toujours pris et prendra toujours le même caractère de férocité. Mais l'on a beau raisonner, on éprouve une pitié immense à voir fusiller sans merci, au cœur de l'Europe, au milieu de notre civilisation, de pauvres gens innocents de la

guerre, déchaînée malgré eux, qui sont faits comme nous; nous avions vu leur chaumière dans ces paysages souriants de l'Alsace ; nous les avions vus eux-mêmes vaquer à leurs paisibles travaux, ne connaissant d'autre ambition que celle d'ajouter, par un labeur pénible, un petit bout de terre à l'héritage paternel. Et c'est pour cela que notre être se révolta d'autant plus contre les horreurs de la guerre qu'elles sévissaient cette fois, pour ainsi dire, à la portée de nos regards, sur l'une des provinces bénies de Iîl civilisation européenne.

De toutes les victimes de la guerre, le paysan m'a toujours paru la plus intéressante, et de toutes les lois dites de la guerre, consacrées par l'usage barbare et la négation de tout sentiment humain, celle qui punit de mort le pauvre diable armé pour la défense de son chaume, a plus que toutes les autres le privilège de froisser ma conscience et d'attrister ma pensée.

Eh quoi ! dans un coin du territoire, vivant loin des intrigues et de la politique, végète un misérable, courbé sur sa charrue, dédaignant

les discussions, se moquant du roi de Prusse aussi bien que de l'empereur des Français, n'ayant d'autre ambition que d'agrandir son patrimoine, honnêtement, laborieusement, à la sueur de son front. Tout à coup la guerre éclate ; il plaît à un souverain de la déclarer ; les contrées sont envahies ; le paysan entend de loin la canonnade, il voit revenir de la bataille des hommes couverts d'affreuses blessures ; de cel ennemi qui s'avance, il ne sait rien, sinon qu'il tue et qu'il réquisitionne ; s'il pénètre dans le village, tout est perdu; il faudra lui livrer son pain et ses bestiaux; en une seconde, il enlève ce qu'on a péniblement amassé ; c'est la ruine certaine, sinon la mort. Alors, le paysan prend un vieux fusil et, sans calculer le danger, il tue de peur d'être tué.

Et c'est ce pauvre homme que l'on fusille, parce que la sécurité des armées en campagne l'exige, dit-on. Les tribunaux militaires n'admettent pas de circonstances atténuantes ; ils n'ont pas le temp3 d'écouter les plaidoiries d'un avocat et de sonder leurs consciences ; ces officiers

viennent de combattre ; ils ont pataugé dans le sang et vu tomber leurs camarades ; ils n'ont plus l'esprit assez libre pour juger en toute sérénité le soi-disant coupable qui est devant eux. La sentence se prononce en une seconde. Allez, ce n'est pas difficile! Le code compétent ne connaît que la peine de mort. Que cet homme pleure et qu'il invoque l'indulgence de ses juges, peine perdue! il s'agit bien de tout cela! On l'adosse contre un mur, on le lie après un arbre; des soldats, habitués à l'obéissance passive, le couchent en joue... il meurt!

Ah ! tenez, s'il y avait la moindre apparence de raison dans ce qu'on est convenu d'appeler la gloire militaire, le sang de ces martyrs obscurs suffirait pour nous en dégoûter à jamais. Ce qu'ils font sans réflexion, ces pauvres gens des campagnes, nous le ferions à leur place avec la conviction d'agir en bons pères de famille et en bons patriotes. Et on les fusille, nonseulement en Alsace, mais partout où en temps de guerre ils font œuvre de pères et de citoyens.

Et, cette fois, ces abominations sévissaient, pour ainsi dire, au milieu de nous ; et ces soldats n'étaient ni des lansquenets, ni des reîtres d'un autre âge, mais des bourgeois comme vous et moi : il porte l'uniforme, il fait la guerre, cela suffit pour faire d'un brave garçon la plus implacable machine de meurtre que l'on puisse inventer.

Partout où la guerre populaire éclate, les horreurs sont les mêmes, chez tous les peuples et sous tous les règnes ; mais cette fois elles nous semblaient doublement odieuses, parce que nous les pouvions contempler de près. Ces armées, envahissant l'Alsace, se composaient en partie de bons bourgeois allemands, qui devaient se montrer d'autant plus implacables qu'ils ne guerroyaient pas pour guerroyer.

Pour le pays où la servitude militaire tient les hommes sous les drapeaux jusqu'à quarante ans, la guerre ne peut jamais être une chevaleresque rencontre entre deux armées. Ce soldat ne combat pas pour la gloire ; s'il tue, c'est par devoir et par colère. Le désastre des soldats

allemands commence avec la mobilisation qui arrache à l'industrie le patron en même temps que l'ouvrier ; l'homme qui quitte sa fabrique, son atelier, son étude, pour courir au combat, ne se demande pas où est le droit et où est la force ; il ne peut plus distinguer l'un de l'autre ; l'ennemi, pour lui, c'est le peuple qui le menace dans son repos et sa prospérité. Des hommes si violemment ravis à leur foyer sont naturellement plus implacables que les soldats par goût ou par vocation ; ils ne trouvent pas dans la gloire un dédommagement en rapport avec leurs propres souffrances; on ne les attendrit pas avec des drames qui les feraient pleurer ailleurs que sur les champs de bataille; la victoire même ne saurait leur inspirer la modération, parce que, pour eux, le succès des armées n'en est pas moins la ruine individuelle ; ceux-là ne se demanderontjamais si l'ennemi souffre comme eux des maux de la guerre, mais bien s'il souffre assez pour payer la douleur de ceux qu'il a laissés à la maison, dans le besoin souvent, plus souvent encore dans la misère.

Figurez-vous de tels hommes en campagne avec leur éternelle préoccupation du foyer privé de son soutien, de la famille exposée à toutes les infortunes. Tout ce qu'il y a d'humain en ce soldat s'éteint ; il ne porte pas dans sa giberne un bâton de maréchal, mais bien le deuil et la désolation comme gage pour l'avenir; plus la guerre dure, plus il est victorieux, plus il est ruiné ; bientôt il n'a plus d'autre aspiration que de détruire par le fer et le feu l'ennemi de son repos, le paysan qui défend sa cabane, aussi bien que le soldat. Peu lui importe! il souffre et trouve une âpre et sauvage satisfaction dans les souffrances qu'il inflige aux autres. Il fait des orphelins... et ses enfants donc! demain, quand il tombera, la poitrine percée d'une balle, ne seront-ils pas des orphelins comme ces pauvres petits Français dont le père vient d'expier son patriotisme dans une mare de sang? Les fermes brûlent et les ruines s'amoncellent sous le feu des obus. Et après? son atelier chôme, les siens sont ruinés! Eh bien! il ruinera son ennemi, et, non content de le terrasser, il l'écra-

sera pour rendre impossibles les représailles. €'est ce sentiment d'égoïsme féroce qui devait dominer dans Fâme du soldat allemand et étouffer en lui toute considération humaine.

D une part, des hommes combattant pour leur sol, des paysans mêlant leurs coups de fusil à ceux des soldats, s'embusquant derrière une haie, un pan de mur, pour envoyer la mort à ceux qu'ils considéraient comme l'ennemi de leur bien et de leur propriété ; d'autre part, une haine formidable contre le provocateur de cette guerre, haine immense, gigantesque, qui confondit le peuple et l'armée, la nation et son souverain ; l'instinct de la conservation déchaînant toutes les fureurs. En dehors de la guerre, rien, ni humanité, ni réflexion, ni raison; les cœurs étaient en acier fondu comme les canons ! De tout ce qui constitue le côté noble et grand de l'humanité, on avait fait table rase! Le progrès et la civilisation étaient enterrés à Wœrth, à côté des autres victimes. Seule, au-dessus de tous ces effondrements, planait la guerre horrible, effroyable, la guerre au couteau, déchaînée

par le dernier Bonaparte sur un grand peuple qui devait plus tard mesurer la grandeur de ses désastres à la profondeur de ses blessures.

Il y avait quelque chose de répugnant à voir le bulletin officiel des victoires prussiennes se terminer par une invocation au dieu des batailles. On éprouvait je ne sais quel malaise à voir cette bonne Providence intervenir régulièrement dans ces récits, qui finissaient toujours par ces mots : Nos pertes ont été cruelles ! On se demandait ce qu'elle pouvait bien avoir de commun avec ces massacres incessants, qui, certes, n'avaient rien de divin. D'aucuns accusèrent le roi

de Prusse de jouer un rôle hypocrite ; mais il convient de le dégager de ce soupçon, tout en protestant de la répulsion profonde inspirée par ces éternelles ^invocations au bon Dieu, qu'on se figure difficilement', avec un casque, caracolant entre MM. de Moltke et de Bismark.

Guillaume ne jouait pas le rôle de Tartuffe à cheval, car il était sincèrement pénétré de l'appui de la Providence; il se croyait marqué au front pour terrasser la France, comme saint Michel terrassa l'ange du mal. De tout temps son esprit fut enclin à la dévotion, et ce n'est pas à 73 ans que l'on renie les [convictions de toute sa vie. Mais à côté de ce dieu des armées, suivant le quartier général, qui fit sourire l'Allemagne aussi bien que la France, les dépèches de source prussienne portent un cachet de fran^ chise qui frappe les esprits. Les plus méfiants doivent se rendre à cette conviction, que les messages du roi n'étaient que l'expression exacte de la vérité. Celle qui fut datée du champ de bataille de Gravelotte, notamment, ne laissa pas de doute à cet égard. Après avoir rendu le

plus bel hommage à la garde française, Guillaume confessa devant tout le pays que les pertes de l'armée prussienne étaient tellement considérables qu'on n'avait pas encore osé s'en informer.

Pour celui qui, de loin, assistait, à la guerre, ce fut un spectacle écœurant, que de voir le général Montauban persévérer dans ses fantaisies et entretenir chez le peuple français des espérances de victoires qu'il savait ne devoir pas se réaliser. Déjà l'empereur Napoléon III avait officiellement déposé son commandement, sans cesser pour cela d'exercer une secrète et funeste influence sur la marche des événements. Il avait repris son ancien métier de conspirateur; c'était bien toujours l'homme qui, dans l'ombre, faisait le contraire de ce que, au grand jour, il avait promis de faire. En apparence dé-

pouillé de toute autorité militaire, il n'en continua pas moins de donner des ordres, et les maréchaux de l'Empire, n'osant se soulever ouvertement, subissaient, les uns par faiblesse, les autres par dévouement, la pression de ce guer-

rier nomade, que toutes ses défaites n'avaient pas encore édifié sur son éclatante nullité.

Ce qu'il advint alors n'a de précédent que dans le fameux conseil aulique qui, au siècle dernier, dirigea, de Vienne, les opérations des armées autrichiennes en Italie. L'Empereur écoutait M. de Montauban, qui pensait pouvoir conduire les armées de Paris. Ce général avait en tête un plan à ce point infaillible, que tout Paris, disait-il, illuminerait s'il le connaissait. Ce fameux plan, élaboré sans le concours du maréchal Mac-Mahon et contre son gré, consistait en la jonction des deux armées françaises, jonction devenue impossible par suite des mouvements exécutés par le prince Frédéric-Charles. De ce côté, on ne pouvait rien attendre du hasard ou de la surprise, les commandants prussiens n'étant pas hommes à se laisser entraîner loin du but que M. de Moltke leur .avait assigné.

L'un des généraux les plus estimés de l'armée, le vieux Steinmetz, qui, à Spickeren, agit pour son propre compte en opposition avec les ordres du grand quartier général, fut destitué pour

avoir vaincu à sa façon, en sacrifiant inutilement ses soldats.

Jusqu'alors le général Steinmelz avait conduit un corps indépendant de l'armée de Frédéric- Charles, quoique opérant de concert avec le prince Rouge, ainsi nommé par les Anglais à cause de son uniforme de hussard de Ziethen ; il ne relevait que du grand quartier général ; mais telle est la discipline dans les armées prussiennes, qu elle ne permet même pas à un commandant de corps de s'affranchir, sans nécessité absolue, des ordres du chef d'état-msgor. Le général Steinmetz avait eu le tort grave, aux yeux de M. de Moltke, d'acheter un brillant fait d'armes au prix de trop nombreux sacrifices ; il lui fut enjoint sur-le-champ d'opérer à l'avenir sous les ordres de Frédéric-Charles, et devant cette injonction blessante pour un vieux soldat que depuis la campagne de Bohème on avait appelé le Lion de Nachod, Steinmetz déposa son commandement entre les mains du roi, et son armée alla renforcer celle du prince Rouge, dont la mission fut de tenir Bazaine en

échec, tandis que le prince royal s'avançait à la rencontre de Mac-Mahon.

Une marche rapide vers Paris eût seule pu sauver cette dernière armée régulière. On dit que le maréchal, renonçant à opérer sa jonction avec Bazaine, songeait à se retirer sous les murs de la capitale. Mais ni l'Empereur, ni le général de Montauban n'y voulurent consentir. L'apparition subite de cette armée sous Paris, au moment où, du haut de la tribune, le ministre de la guerre affirmait que tout allait bien, l'apparition de cette armée, dis-je, eût démontré à l'évidence dans quel réseau de mensonges on avait emprisonné l'opinion publique ; c'eût été, peutêtre, le salut de Paris, mais plus sûrement la déchéance du gouvernement.

Entre ces deux alternatives. Napoléon III n'était pas homme à hésiter un seul instant. Paris, et la France avec lui, l'intéressait bien moins que l'avenir de sa dynastie ; il savait fort bien quel accueil l'attendait dans la capitale, revenue des illusions à la réalité ; il aima mieux tenter un dernier coup désespéré, remporter un simula-

cre de victoire et proroger la fatale échéance ; il se vit perdu, perdu à jamais, et entraînant à sa suite Mac-Mahon, coupable seulement de faiblesse, il exécuta le fameux mouvement sur Sedan, qui devait engloutir l'armée du brave maréchal.

Malgré tant de revers, la confiance des généraux choisis par Napoléon restait à la hauteur de leur incapacité. Un des hommes les plus honorables de Sedan m'a raconté comment le corps du général de Failly fut surpris par la faute de son chef. M. de Failly déjeunait dans une ferme, quand un paysan, accouru au triple galop de son cheval des Ardennes, vint le prévenir que les Prussiens s'avançaient en nombre considérable. Le général ne s'inquiéta pas de si peu ; il accusa le brave paysan de subir les hallucinations de la terreur et poursuivit son repas.

Une heure après, ses soldats, en train de préparer la soupe, furent décimés par l'artillerie prussienne.

Des plumes plus autorisées que la mienne raconteront tôt ou tard les détails de cette

marche sur Sedan, où larmée française, à la recherche de la victoire, manœuvrait déjà comme une armée défaite; j'ai entendu, de la bouche d'officiers de mes amis, le récit de cette nouvelle retraite de Moscou, moins la neige. On se heurtait, on se bousculait sur les routes encombrées; pas de vivres, à peine des munitions; les baïonnettes prussiennes, pour ainsi dire, dans les reins ; Tarrière-garde mourant de faim et d'épuisement, soutenant d'interminables combats avec l'avant-garde allemande; le plomb, le fer et la faim à la fois ; les corps errant à peu près au hasard ; des ordres tantôt donnés, tantôt ' révoqués, plongeant Tannée dans le doute et l'inquiétude ; deux cent mille hommes affamés, découragés et pleins de défiance envers leurs chefs, harcelés par une armée victorieuse, ne manquant de rien, bien nourrie, pourvue d'une artillerie formidable et dont la confiance en ses officiers doublait la force et l'ardeur. Il faut avoir entendu ce récit de la bouche des officiers français ; il faut avoir vu les larmes couler sur leurs joues et leurs poings se crisper sous Tin-

fluence d une colère désormais impuissante, pour savoir ce que fut cette dernière campagne de celui que la postérité surnommera Napoléon le Dédaigné.

On affirme qu'en cette dernière journée de son règne, Napoléon III chercha la mort sur le champ de bataille ; il ne la trouva point ; la Mort fut juste une fois par hasard ; elle ne voulut pas de cet homme qui devait vivre pour assister à sa honte et à Técroulement de sa race !

Une seule chose lui restait à faire. En remettant au vainqueur sa glorieuse épée, il n'avait qu'à dégager la responsabilité de la nation française ; il ât absolument le contraire en affirmant qu'il ne voulait point la guerre, et qu'en la déclarant, il n'avait fait qu'obéir à la pression du peuple. Tout ce qui restait de compassion pour ce fantoche couronné, dans l'âme des naïfs, devait disparaître en présence d'une telle félonie, qui dénonça la nation française, meurtrie, presque expirante, à la haine du vainqueur.

L'Empereur réussit à attendrir le roi de Prusse, qui lui assigna comme résidence le beau

château de Wilhelmshœhe, ancien domaine de plaisance de l'Électeur de Hesse-Cassel.

Quand Paris apprit la vérité tout entière, quand il se vit trahi et menacé d'un investissement prochain, il jeta bas, en une heure d'indignation, le trône impérial, qui, chancelant de longue date, n'était plus soutenu depuis un mois que par le mensonge. La révolution du 4 septembre, accomplie dans ces circonstances, en renversant ce qui restait d'autorité en France, affranchit, il est vrai, le pays d'une dynastie sinistre, mais en même temps elle le plongea dans un chaos indéchiffrable. Aujourd'hui que la nation souffre de ses blessures, elle se demande peut-être s'il n'eût pas mieux valu laisser à ce vestige de dynastie le soin de conclure la paix ; mais, à l'heure des grandes crises, les peuples, comme les individus, ne se rendent pas compte du présent et ne mesurent pas l'avenir; ils n'écoutent que leur colère et leur souffrance, et Paris, justement indigné de tant de félonie, fit ou laissa faire la révolution du 4 septembre, qui, si elle ne pouvait pas

réparer les désastres, devint du moins le premier châtiment dun despote inepte qui, dans un intérêt personnel et sans peser les conséquences, avait jeté la nation française presque désarmée aux pieds du roi de Prusse, commandant à un million de soldats.

Cette révolution, accomplie sans effusion de sang, ne surprit personne; ceux qui, de loin, assistèrent en spectateurs navrés à cette guerre épouvantable, qui ne partageaient pas les illusions du peuple de Paris et ne se payaient point de mensonges impériaux, ceux-là se disaient depuis un mois qu'au bout de tous ces rêves et de toutes ces infamies, il y aurait une révolte de la conscience publique et l'écroulement d'un empire.

Quant à l'Allemagne, elle accueillit la nouvelle de la capitulation de Sedan avec des transports de joie et d'enthousiasme dont on ne peut se faire une idée. Ce qu'elle acclamait, ce fut moins la victoire que la perspective de la paix, d'une paix honorable; elle espérait que la guerre allait finir avec la capture du souverain qui

s était flatté d'entrer en vainqueur dans les villes allemandes et qui, à cette heure, pour fuir les malédictions et les fureurs de sa propre armée, se sauvait à travers la Belgique et faisait son entrée en Allemagne, non à cheval à la tête de son état-major, mais comme prisonnier du roi et sous l'escorte d'officiers prussiens. Ceux qui ont assisté à cette explosion de joie, dans tous les pays allemands, déclarent n'avoir jamais rêvé rien de pareil. Les rues pavoisées, les maisons illuminées, les foules se heurtant dans la rue, se serrant les mains, s'embrassant, les chants retentissant partout, tout cela signifiait :

— L'Empereur est prisonnier aujourd'hui !

Demain ce sera la paix !

Les peuples allemands comprirent que leur tâche était finie ; ils ne se doutaient pas encore que celle du parti militaire n'était qu'à son début.

Jusqu'ici la pensée de l'annexion de l'Alsace, comme prix de tant de victoires, n'avait encore germé que dans quelques rares cerveaux. Elle éclata tout à coup publiquement dans les jour-

naux de toutes nuances comme un mot d'ordre venu de haut. On affirmait qu'elle était absolument indispensable à la sécurité de l'Allemagne. M. de Moltke, ajoutait-on, avait émis cette opinion en plein conseil , et du moment que le chef de l'état-major réclamait l'Alsace, c'est que celle-ci était absolument indispensable. De la Lorraine, il n'était question encore que bien vaguement. Mais l'Alsace, on ne pouvait pas s'en passer. Gela fut démontré mathématiquement dans toutes les gazettes, et pour attacher Strasbourg plus étroitement aux destinées de l'Allemagne, on continuait de bombarder jour et nuit la malheureuse ville, dont de telles douceurs, prodiguées par l'artillerie prussienne, devaient infailliblement conquérir les sympathies.

Quoique je n'eusse jamais complètement partagé les illusions de ceux qui en la capture de l'Empereur voulurent voir la fin des hostilités, celte revendication énergique de l'Alsace me frappa de stupeur ; car, connaissant le caractère français, toujours prêt à rebondir au moment où on le croit le plus abattu, sachant encore le de-

gré d*exâltatioD où la proclamation de la République avait conduit les masses, me doutant bien que cette rage subite d'annexions ne pouvait être soufflée aux journaux que par le gouvernement prussien, j'entrevis, avec terreur, à l'horizon, épouvantable et féroce, non plus la guerre contre les armées impériales, mais la lutte de toute la nation française pour l'intégrité de son territoire. Je ne saurais jamais dépeindre toute la colère et le désespoir que je ressentis. Quoi! les peuples allemands avaient marché de victoire en victoire jusqu'à Sedan; le Roi venait d'envoyer en Allemagne l'Empereur qui, pour une vétille, avait déchaîné cette guerre effroyable, et elle allait continuer plus impitoyable encore qu'auparavant! Il ne tenait qu'à l'Allemagne, après tant de succès sanglants, de remporter une victoire morale sans exemple dans l'histoire; elle pouvait, par-dessus les ruines d'un trône écroulé sous le mépris, tendre la main à un peuple meurtri, établir un droit nouveau basé sur la sagesse d'une nation victorieuse. Par ce seul fait, elle se fût placée à la tète de la civilisation

européenne et elle eût inscrit dans les annales modernes une de ces pages lumineuses qui imposent à jamais un peuple à Tadmiration de la postérité. La seule pensée qu'elle pût couronner tant de victoires par une si réelle grandeur fit bondir mon âme ; pour la première fois de ma vie, voyant l'Allemagne sur le point de donner au monde un si grand modèle de modéraration dans le succès, l'idée de faire partie de cette nation qui, pensais-je, se piquerait d'agir comme une nation de penseurs, titre qu'elle s'était décerné elle-même, cette idée me remplit d'une fierté indescriptible, et je me disais : Heureux ceux qui ont versé leur sang dans les batailles pour donner à leur patrie l'occasion de s'élever à cette grandeur.

Ce ne fut, hélas ! qu'un rêve. L'Allemagne ne devait être que victorieuse. La raison d'Étal, cette raison horrible, éternelle justification de toutes les violences, devait dominer la raison humaine. Les peuples allemands, après l'enthousiasme où les avait plongés la prise de l'Empereur à Sedan, s'enivrèrent de la pensée que des

provinces, jadis sœurs, allaient leur être restituées. M. deMoltke avait d'ailleurs déclaré que, sans ces nouvelles frontières , rAllemagne ne serait pas plus que par le passé à labri d'un coup de main français, et, du moment où le général victorieux avait parlé , il fallait s'incliner.

C'est dans ces conditions qu'eut lieu l'entrevue de M. Jules Favre avec le comte de Bismark. Quelques rêveurs pouvaient espérer que la paix sortirait des négociations de Ferrières ; mais la persistance avec laquelle les journaux allemands ne cessèrent de demander l'Alsace me prouva combien l'annexion de cette province était arrêtée dans l'esprit du gouvernement prussien. M. de Bismark n'était pas homme à soulever cette question rien que pour tâter l'opinion publique.

Du moment où la cession de territoire entrait dans son programme, c'est que le Roi était décidé à pousser jusqu'au bout, et M. de Moltke prête à toutes les éventualités. Le chancelier de la Confédération du Nord paraissait, d'ailleurs.

convaincu que la paix sans les annexions ne serait qu'une trêve. L'Empereur n avait-il pas affirmé lui-même à Sedan, en remettant son épée au Roi, qu'il avait eu la main forcée par la nation française? La France ne verrait-elle pas en la générosité allemande un aveu de sa faiblesse? M. de Bismark le pensait, mais en ceci il se trompait.

Tout est spontané chez le Français, le mal comme le bien ; il a des défaillances qui l'abaissent, mais aussi des élans qui le grandissent. Pour moi, qui ai vécu dans l'intimité de ce peuple et qui, mieux que bien d'autres, en connais les qualités et les travers, il n'est pas douteux que la paix après Sedan eût éveillé dans la partie éclairée de la nation des sentiments de respect, sinon de sympathie, pour l'Allemagne. Quels que soient les défauts du Français, il a cette qualité suprême de ne jamais fermer son cœur à un sentiment vraiment généreux et de saisir, avec une finesse exquise, les nuances de toutes choses. Certes, tout haut, il eût affirmé que l'Allemagne ne se sentait pas assez forte

pour continuer la lutte ; mais, tout bas, il se fût avoué que la nation qui, après avoir terrassé le véritable instigateur de la guerre, s'arrêtait après tant de victoires, valait mieux que lui, et de ce sentiment intime fût née dans le cœur du vrai peuple français la plus profonde estime pour ses voisins.

Mais il faut avouer aussi que M. Jules Favre, délégué par le nouveau gouvernement pour négocier avec M. de Bismark, se laissa, par un beau mouvement oratoire, entrîaner à poser ce principe, inadmissible dans les circonstances où il se trouvait, que la France n'abandonnerait seulement pas une pierre de ses forteresses. Le rapport qu'il publia, après cette entrevue mémorable, est l'œuvre d'un homme de cœur aimant sa patrie, mais l'homme d'État y fait l'aveu de son éclatante faiblesse. M. Favre oublia que le ministre prussien avec qui il était chargé de négocier n'était point un académicien qui subissait le charme de son éloquence ordinaire ; il oublia que M. de Bismark était chancelier de la Confédération du Nord, et que, comme tel, il

n'avait qu'à sauvegarder les intérêts de son pays, sans se soucier si ses prétentions devaient froisser le patriotisme de M. Favre, qui, lui, se laissa dominer par ses sensations. Pas une pierre de nos forteresses fut le cri malheureux qui s'échappa de son cœur oppressé. Un homme d'État, à sa place, eût peut-être pensé qu'il fallait offrir à l'Allemagne le démantèlement des forteresses de l'Est comme gage de la paix future. On peut supposer que M. de Bismark ne se fût pas contenté de si peu, mais, du moins, en offrant ces pierres de forteresses qui, en somme, ne servirent dans cette guerre qu'à engloutir des armées, M. Jules Favre eût montré qu'il était à la hauteur de sa mission et qu'il ne se nourrissait plus de chimères irréalisables comme l'avait fait l'Empire.

Entre les deux ministres, dont l'un demandait tout et dont l'autre déclarait ne vouloir pas accorder une seule pierre, l'Europe fut hésitante, se disant qu aucun des deux peuples ne désirait sérieusement la paix, la France pas plus que

l'Allemagne, et de celle entrevue de Ferrières, sur laquelle on fondait le repos du monde, sortit la guerre plus implacable encore que par le

Ce qui rendit rAllemagne à ce point docile au parti militaire, ce furent les deuils où les batailles de l'Empire avaient plongé toute la nation. Dès le début de la guerre, on établit des ambulances dans toutes les villes, sans penser, toutefois, qu elles seraient sitôt remplies de soldats horriblement mutilés par les nouveaux engins. Un grand nombre de blessés s'étaient fait reconduire dans leurs familles et y répandirent ainsi la désolation. Il manquait déjà tant

de pères à leurs enfants, tant de fils à leurs mères, que la vue de toutes ces horreurs étouffa ce qui restait d'humain chez les populations allemandes.

Les prisonniers français devaient, les premiers, s'apercevoir de cette haine toujours croissante. Tout d'abord, on les accueillit avec une très-grande cordialité : à tous les buffets, improvisés par les dames de la ville aux stations des chemins de fer, on leur prodiguait des aliments et des cigares comme aux soldats allemands. Mais bientôt la vue de ses propres souffrances éteignit chez le peuple allemand la compassion pour les souffrances des autres, et les prisonniers français furent reçus avec une indifférence qui frisait l'antipathie.

L'expulsion des Allemands ne contribua pas peu à accroître ce ressentiment. L'auteur de ce livre peut juger cette mesure avec une impartialité d'autant plus grande qu'il ne Ta pas subie. Dès le 17 juillet, j'avais quitté Paris de mon plein gré, estimant qu'il ne m'était pas plus permis d'assister en spectateur indifférent aux réjouis-

sances du peuple parisien qua ses tristesses. Mais tous les Allemands ne pouvaient pas agir ainsi. Pour beaucoup Téloignement était la ruine, et un grand nombre de pacifiques ouvriers n'avaient pas les moyens nécessaires pour se permettre un voyage en pays neutre.

Pendant les quinze années que j'ai vécu à PaiMs, je me suis toujours tenu à distance de la colonie allemande. Ce qu'il m'importait de connaître, c'était la France, sa langue, ses mœurs, son esprit et ses tendances. Tout contact avec mes compatriotes devint pour moi un danger, en ce sens qu'il m'éloignait du but de mes études et de mes travaux. Je ne connaissais d'eux que quelques amis d'enfance et de rares personnes en évidence avec qui les hasards de la vie de journaliste me mirent en relation.

Mais tous les Allemands que je connaissais aimaient profondément la nation dont l'hospitalité avait fait d'eux des obligés reconnaissants.

Ce fut surtout sous le règne de la monarchie de Juillet que l'émigration allemande afflua vers Paris. Le gouvernement de l'époque avait fait

de la France la patrie des exilés et l'asile des écœurés. Les gouvernant allemands semblaient s'être imposé la tâche de rendre l'Allemagne haïssable aux esprits émancipés, tandis que la France, gouvernée par un prince librement choisi par la nation et respectant la Constitution, devint la terre bénie entre toutes. A cette colonie, déjà nombreuse, vint s'ajouter, sous TEmpire, une autre couche d'Allemands, attirés par le tourbillon des affaires. Ceux qui habitaient Paris au début de la guerre se divisaient en deux catégories dont 1 une n aimait et ne recherchait que les tripotages financiers, favorisés par le gouvernement impérial, et dont l'autre aimait la France pour elle-même, loyalement , sincèrement, à raison de la position que le peuple ambitionnait dans la civilisation et de l'hospitalité qu'ils avaient reçue sur tous les coins du territoire français. Que, dans le nombre, il se trouvât des individus chargés de renseigner le gouvernement prussien, nul n'oserait le nier d'une façon absolue. Mais le malheur fut que le peuple, n'écoutant que sa haine du nom aile-

mand, confondit en un même mépris les uns et les autres et ne vit plus dans toute la colonie allemande qu'une invasion de mouchards et d'espions, payés par M. de Bismark pour lui livrer les secrets de leurs hôtes. Il en résulta une indignation populaire qui proscrivit tous les Allemands sans distinction; les plus prudents s'étaient déjà hâtés de fuir.

L'expulsion, comme mesure de sécurité publique, n'a rien de condamnable, et l'on a tort de lui opposer l'hospitalité dont les Français continuaient de jouir en Allemagne. Toute la colonie française à Berlin se composait de deux cents individus au plus, tandis que Paris seul renfermait quatre-vingt ou cent mille Allemands. Ce qui demeure blâmable dans cet incident de la guerre, ce sont les injures dont on abreuva tant de braves gens, vivant honnêtement de leur labeur, et le mépris dont on les accabla en les chassant de France comme des malfaiteurs, ou, selon le dire de quelques-uns, comme une vermine dont il fallait purger le sol. Lé gouvernement français se trouvait dans l'impossibilité de

protéger les Allemands contre la colère publique; en décrétant leur expulsion, il agit donc avec une entière sagesse et empêcha de la sorte, ainsi que M. Sarcey le disait dans un excellent article, de nouveaux massacres de septembre.

Mais les Allemands n'apprécièrent que l'effet, sans se donner la peine de peser les causes de cette expulsion violente. Ils virent arriver ces nombreuses caravanes de compatriotes, chassés sans qu'on eût laissé aux plus pauvres le temps de réaliser leur modeste avoir, fruit d'un long et pénible labeur. Moi-même, en les voyant traverser la Suisse, emportant souvent tout leur bien dans un mouchoir, j'en fus un instant tout démoralisé; ils faisaient pitié à voir, tous ces pauvres gens, femmes, vieillards et enfants, pêle-mêle entassés dans des waggons, exténués par les fatigues d'un long voyage autant que par la faim ; les braves Suisses firent des miracles pour soulager toutes ces misères navrantes. Le retour de tous ces expulsés, arrivant dans leur pays, d'aucuns mourant d'inanition, d'autres rou-

gissant encore d avoir passé pour des espions , beaucoup ne rapportant de France qu'une haine profonde de la populace qui les avait traqués comme des voleurs ; leur retour, dis-je, étouffa dans tous les cœurs ce qui restait de tendances généreuses. Cette horrible guerre devait abaisser r humanité tout entière à un niveau où Ton n'avait pas pensé qu'elle pût descendre en notre siècle.

Le bombardement de Strasbourg ne troubla plus aucune conscience en Allemagne; cette pluie de feu s'abattant sur une pauvre cité, coupable seulement de s'abriter derrière des remparts, iie touchait plus personne. Un des plus remarquables écrivains allemands, M. Berthold Auerbach, envoyé à l'armée devant Strasbourg pour rendre compte du siège, s'étant laissé attendrir par tant d'infortunes, fut rappelé par la Gazetted'Augsbourg ; les lecteurs lui reprochaient de faire du sentiment. On n'avait plus le droit d'être humain. L'éminent Jacoby, pour avoir osé blâmer la conquête de l'Alsace, fut jeté en prison : s'insurger contre les cruautés de la guerre,

c'était trahir la patrie. Chez les deux peuples, tous les cœurs débordèrent de haine. Paris jura de brûler les Prussiens dans une mer de pétrole ; rAllemagne envisageait déjà le bombardement de Paris, quelle jugeait prochain, comme un juste châtiment. De tout ce qu'il y avait de généreux dans les cœurs, de bon dans les âmes, rien ne survécut. Ce fut comme une ivresse de sang qui faisait trébucher la i^ison humaine.

Et tandis que deux grands peuples se ruaient sur les champs de bataille avec un acharnement dont on n'a pas d'exemple dans l'histoire, les Allemands se demandaient pourquoi le prisonnier de Wilhelmshœhe était traité avec tant d'égards par le roi de Prusse. L'indignation qu'ils en ressentirent fut la même sur tous les coins du territoire; quelques journaux se firent l'expression de l'opinion publique et demandaient pour Napoléon III l'échafaud de Troppmann. Mais le Roi, paraît-il, ne voulut pas oublier qu'en 1867 il avait été aux Tuileries l'hôte de son prisonnier, et, d'ailleurs, la politique de M. de Bismark exigeait que l'on traitât l'Em-

pereur avec des égards qui pouvaient laisser supposer à la France que l'on songeait à lui imposer, à un moment donné, ce souverain écrasé par le mépris public.

Tout d'abord les Allemands étaient accourus de -tous les coins du pays pour contempler le prisonnier de Wilhelmshœhe ; mais bientôt, revenus au sentiment de leur dignité, et rougissant de voir l'Empereur s'étaler dans ses équipages dorés qu'il avait amenés de Sedan, tandis que les fils et les pères tombaient sur les champs de bataille, ils le laissèrent à sa solitude, et Napoléon n'eut même pas la satisfaction d'être un objet de curiosité. A Cassel, la conscience publique fut tellement révoltée par le luxe insolent des voitures impériales, contrastant avec le deuil public, que la reine de Prusse fit expédier à Wilhelmshœhe deux de ses voitures, choisies parmi les moins luxueuses, et fit de la sorte comprendre à l'Empereur ce qu'il y avait d'impudent dans l'étalage de ses attelages de gala au moment où la mort fauchait l'espoir de tant de familles.

Néanmoins, Napoléon, se voyant entouré de tant de soins par le roi de Prusse, ne se tint pas pour battu ; il nourrissait toujours le doux rêve de sa rentrée en France, avec l'appui de la Prusse, mais il comptait en ceci sans l'exécration de l'Allemagne. On ne recula devant aucun moyen pour, racoler des sympathies de droite et de gauche. A Wilhelmshœhe, les visiteurs étaient les bienvenus du moment qu'ils disposaient d'une publicité quelconque. Je me souviens encore d'avoir rencontré en chemin de fer un journaliste anglais qui arrivait de Wilhelmshœhe et se vantait d'avoir causé pendant deux heures entières avec l'Empereur.

Comme celui-ci lui demandait à qui il s'était tout d'abord adressé pour obtenir une audience, le publiciste répondit en désignant un officier prussien :

— Sire, à Hudson Lowe!

Il n'en fallut pas plus pour captiver TEmpepereur, tout heureux de voir son juste châtiment confondu avec l'épopée de Sainte-Hélène. Le journaliste racontait tout haut, et il paraissait

dire la vérité, que l'Empereur avait bien voulu lui communiquer quelques pages d'une brochure politique à laquelle il travaillait ; Napoléon III, disait-il, parlait de la France avec un attendrissement extrême ; à un moment donné, l'Anglais avait vu couler une larme sur la joue du prisonnier, et le souvenir de cette larme impériale l'attendrit à ce point qu'il cacha lui-même un pleur dans son mouchoir, tout en faisant un bout de propagande napoléonienne ; il nous affirmait que Napoléon III n'était pas aussi méchant qu'il en avait l'air, qu'il était animé des meilleurs sentiments, que son propre sort le préoccupait bien moins que les destinées du peuple français, et tout en s'attendrissant de plus en plus, il conta une foule de balivernes du même calibre qui firent hausser toutes les épaules.

De tout cela il résultait à l'évidence que l'Empereur ne se rendit pas bien compte du degré d'abjection où l'avait plongé son équipée finale. Si jamais châtiment fut à la hauteur d'un crime, ce fut bien le sien. Dédaigné des AUe-

mands qui détournaient la tète en passant devant Wilhemshœhe, exécré du peuple français qui méprisait en lui Fauteur de ses désastres, il devait encore être bafoué par M. de Bismark, qui se joua de la clique impériale comme d'une collection de pantins.

Les soins dont on entourait Napoléon à Wilhelmshœhe ne tardèrent pas d'inquiéter la France en même temps que l'Allemagne. La colère française fut à son comble à la seule pensée que le roi de Prusse lui imposerait l'Empereur, et cette appréhension fit autant pour la résistance que la douleur de voir le sol français de plus en plus envahi par les armées allemandes. Quant à l'Allemagne, il faut lui rendre cette justice, qu'elle bondit de rage et de désespoir à la pensée que le prix de tant de deuils et de tant de ruines serait la restauration de cet homme fatal qui les avait provoqués.

Un journal de Berlin qui, plus violemment que les autres, avait exprimé tout le dégoût qu'il ressentait de voir le prisonnier de Wilhelmshœhe considéré comme un souverain ami et

non comme un criminel, se vit lobjet de poursuites judiciaires, car le Roi vit dans cet article un outrage à son pouvoir divin.

Il est vrai que ce journal fut ensuite acquitté, mais, en attendant, les poursuites dirigées contre son rédacteur laissèrent le champ libre à toutes les suppositions. Il est permis toutefois de penser que tout cela ne fut qu un jeu pour tenir ce Bonaparte de Damoclès suspendu sur la tête de la France, afin de tirer à un moment donné un avantage certain du dégoût mêlé de terreur que Tex-souverain devait inspirer au pays.

Et comment, à moins d'être atteint d'aliénation mentale, M. de Bismark, lui Prussien, s'il en fut jamais, eût-il pu conserver l'idée de refaire la dynastie écroulée d'un Bonaparte ! Pour rêver une telle infamie, il eût fallu qu'il ignorât en quel mépris l'Allemagne tenait cet homme; et ici je ne parle pas de l'Allemagne diplomatique et militaire qui pouvait peut-être compter sur la guerre pour fonder l'Empire sous la domination de Guillaume P',

mais de rAllemagne bourgeoise qui donnait à cette heure le sang de ses enfants pour soutenir une guerre conjurée, à son sens, par le seul Bonaparte, dans un intérêt purement dynastique.

Si grande que fût Tinfluence exercée par M. de Bismark sur l'opinion publique, elle se fût certainement écroulée en présence d'une restauration bonapartiste par les armes prussiennes; le ministre eût révolté contre lui les consciences que les succès des armées avaient magnétisées à ce point que la guerre pour la conquête de deux provinces n'était pas de nature à les réveiller. L'état-major prussien pouvait faire marcher les soldats où il lui plaisait de les conduire, sans que dans cette grande Allemagne, cette Allemagne des philosophes et des poètes, une seule voix osât s'élever contre cette seconde partie de la guerre ; on donnait son sang sans restriction, docilement, aveuglément, selon les immuables lois de la discipline prussienne, mais jamais, jamais, m'entendez-vous? cette même Allemagne n'eût consenti à ce que le sang de

ses enfants servît à rétablir la dynastie napoléonienne, dont elle avait salué récroulement avec une joie qui tenait du délire.

La rumeur publique n'eut pas plus tôt dénoncé la restauration bonapartiste à l'indignation générale , que les journaux de toute nuance , la presse allemande tout entière, s'élevèrent contre un tel crime. Ce sera la gloire des publicistes allemands qu'à cette heure aucun d'eux ne fut assez vil et assez méprisable pour encourager les espérances du prisonnier de Wilhelmsbœhe.

Depuis la Baltique jusqu'aux Alpes, on comprit que si cette restauration bonapartiste par les armées victorieuses ne devait être pour la France qu'une passagère calamité, comme le choléra, elle serait pour l'Allemagne une honte éternelle qui la ferait retomber plus bas dans l'estime des peuples qu'elle ne l'était à l'époque de son plus complet abaissement.

L'homme qui souffre cherche toujours dans son entourage quelqu'un qu'il pourrait rendre responsable de ses malheurs. Les peuples sont comme les individus, et beaucoup de Français accusent le gouvernement du 4 septembre d'avoir causé les désastres qui, jusqu'à la fin de cette effroyable guerre, n'ont cessé de frapper la nation. « Il fallait, disent les uns, abandonner l'Alsace et sauver la Lorraine. » D'autres vont plus loin et soutiennent que le gouverne-

ment de la défense nationale devait faire la paix quand même pour mieux préparer la revanche.

Tout cela ressemble à des vérités, mais, en y réfléchissant, on se convaincra sans peine que la paix, après Sedan, était devenue impossible, beaucoup par suite des exigences de M. de Bismark, un peu par la faute de M. Jules Favre, et très-certainement parce que, tout en ayant l'air de négocier* avec franchise, on ne fut sincère d'aucun côté.

L'état-major prussien ne pouvait sérieusement abandonner la partie au moment où, selon lui, il était près de son but; et si M. Jules Favre s'était permis d'offrir le démantèlement des forteresses, le peuple de Paris, surexcité par tant d'épreuves et qui voyait en la République le salut certain de la patrie, n'eût certes pas ratifié les traités. Le temps des chimères et des illusions est passé; si l'on veut juger les événements, il faut, avant tout, se jurer de ne pas se mentir à soi-même. La . seule paix possible eût été la paix basée sur une simple indemnité d'argent ; toute autre demande devait

froisser la fierté française. Un grand peuple ne peut pas déposer les armes quand, dans les contrées envahies, les citoyens, s unissant à la garnison, défendent la ville pierre par pierre, comme le faisait Strasbourg; il ne peut pas offrir le démantèlement de la plus importante forteresse, où des maréchaux de France commandaient à deux cent mille hommes, comme à Metz. L'Empereur avait abusé des pleins pouvoirs de la France pour l'entraîner dans une guerre désastreuse, et, à cette heure, le pays se crut engagé fatalement à sauver son honneur compromis par l'Empire. L'Allemagne, vaincue sur le Rhin, n'en eût pas abandonné pour toujours les provinces, sans avoir lutté jusqu'au dernier homme. Ce que l'Allemagne eût refusé, la France ne pouvait pas l'accorder; la guerre était fatale.

En présence du désastre conjuré Epar l'mpire sur la nation française, il ne s'agissait plus de peser les causes et les effets, mais bien de sauver le bien le plus précieux du peuple, son honneur, misérablement joué par un souverain

saûs scrupules. Si quelque chose peut consoler la France des malheurs qu'elle a subis dans la seconde phase de la guerre, c'est bien la conviction de s'être montrée à la hauteur des devoirs que lui imposaient les circonstances. A cette heure suprême, l'Europe ne distinguait pas l'impérial capitaine de la nation; elle ne se disait pas que cette dernière était innocente de ses infortunes, mais elle confondait l'une et l'autre dans un commun dédain.

Pour juger sainement la situation, il faut faire abnégation de son individualité et se substituer par la pensée à la nation fi^nçaise. La faute des hommes du 4 septembre fut de ne pas consulter le peuple ; mais, consulté par le gouvernement, il n'eût certainement pas consenti à acheter la paix au prix de l'Alsace, qui se cramponnait désespérément à la patrie. Abandonner Strasbourg pour sauver d'autres contrées, l'abandonner sans avoir combattu pour sa délivrance, eût été de la part du peuple français un égoïsme condamnable que l'Europe eût flétri d'un nom plus insultant. Dans la vie des peuples, l'honneur

âû

n'est pas plus un vain mot que dans la vie des individus. Dès l'instant qu'il est atteint, il ne s'agit pas de nous demander à quel danger nous expose la résistance. Il est de telles circonstances où mieux vaut recevoir une balle dans le front ou un coup d'épée en pleine poitrine que de sauver avec notre vie les lambeaux d'un honneur entaché.

La France se trouvait dans ce cas désespéré.

Pour la nation, il s'agissait bien moins de vaincre que de tenter la victoire : ce qu'il fallait prouver à ce moment, c'est que, malgré l'Empire, la France n'avait abdiqué ni son honneur ni son courage. L'issue de cette lutte ne pouvait être douteuse pour quiconque savait quelle force les armées allemandes puisaient dans leur discipline et leur ténacité. Au temps de la première République, l'élan personnel pouvait suffire à des volontaires pour remporter des victoires sur ce qu'on appelait alors des soldats; des hommes décidés à vaincre ou à mourir, pouvaient certainement, avec de l'audace, franchir les six cents pas qui les séparaient des

batteries ennemies ; mais devant les engins modernes portant à quatre, six ou huit kilomètres et servis par des artilleurs habiles, le courage individuel ne suffit pas.

La France avait en face d'elle un ennemi fort de ses victoires, animé de cet enthousiasme que donne le succès ; il ne fallait pas compter un seul instant rengager dans des mouvements étrangers à ses propres combinaisons. Froids, calmes, réfléchis, les généraux prussiens ne sont pas hommes à jouer une partie pour la seule gloire ; pour eux, le résultat heureux est tout, et ils n'exposeraient pas la vie d'un soldat pour doter un régiment d'une page glorieuse ; ils se soucient fort peu de livrer une belle bataille, pourvu qu'ils gagnent une bataille utile; le môme esprit, transmis parla discipline de grade en grade, animait les officiers et les soldats,. et c'est cette armée que devaient combattre de Jeunes troupes, sachant à peine tenir un fusil, et marchant contre un adversaire expérimenté, qui savait non-seulement profiter de tous ses avantages, mais encore des faiblesses de son ennemi.

Mais si le résultat de ce duel à outrance ne pouvait faire question, du moins il faut se découvrir devant l'intrépidité merveilleuse avec laquelle la France s'y précipita. La valeur d'un peuple ne se mesure pas à ses revers ou à ses victoires, mais aux efforts qu'il fait pour relever l'honneur de son nom, et l'honneur français devait être sauvé du désastre. Depuis le coup d'État, la nation avait une revanche à prendre devant l'Europe; l'armée seule avait bénéficié des succès militaires de Crimée et d'Italie; quant au peuple, on exagérait complaisamment ses faiblesses ; on parlait de lui comme d'une race ayant abdiqué son énergie ; on se disait que, de toute la France, il ne restait que la poignée de soldats retenus par le vainqueur; empire et nation ne faisaient qu'un devant l'uni- • versel mépris; on s'étonnait de la résistance des forteresses ; on s'étonnait de tout ce qui sortait des cadres de l'ineptie impériale. Dans ces conditions, l'abandon de l'Alsace, quand le pays tout entier se trouvait encore intact derrière les armées vaincues, eût été, peut-être,

une mesure de prudence, mais qui, certes, n'eût pas relevé la France dans l'estime des peuples.

Il faut bien dire la vérité tout entière, afin de consoler la nation des désastres qui suivirent la chute de l'Empire ; il faut lui dire quelle dédaigneuse antipathie l'Europe tout entière professait pour elle; l'Autriche, elle-même, qu'une semaine avait suiïî pour réduire à néant, osa sourire en parlant de la France. On était généralement d'avis que Paris se soumettrait au bout d'une quinzaine et la France au bout d'un mois. Nul, en Europe, ne pensait que, avant de se rendre, le peuple français pouvait encore lutter en cent combats meurtriers. M. de Moltke, pas plus que le Roi ni M. de Bismark, ne prévoyait cette longue et douloureuse campagne. Peutêtre eussent-ils reculé d'horreur si l'on eût pu leur montrer l'acharnement de la résistance, l'œuvre destructive qu'il allait falloir entreprendre et ou, des deux côtés, le sang devait couler à flots ; ni les uns ni les autres ne devinèrent que Paris tiendrait pendant cinq grands mois

et que la province mettrait sur pied ces nombreuses armées dont aucune ne devait réussir, mais qui toutes combattaient valeureusement pour l'indépendance du sol natal et l'honneur du nom français. L'état-major prussien se trompait avec toute l'Europe, et Paris, dont on avait, comme au Palais, remis la reddition à quinzaine, devait par sa résistance opiniâtre laisser à la province le temps de s'organiser ; celle-ci fournit des hommes, des fusils et des canons ; c'est tout ce qu'elle pouvait faire; mais ces hommes, arrachés subitement à leurs foyers, envoyés à l'armée sans entraînement préalable, ne purent pas résister à des troupes rompues à toutes les fatigues ; leurs fusils étaient comme une carte d'échantillons de toutes les manufactures d'armes des deux hémisphères, et à ces canons, très-nombreux, il manquait des servants, sachant le métier, tendis que l'artillerie allemande demeurait encore, après de si pénibles services, la plus formidable de l'Europe.

Tout d'abord on fut pris d'une pitié dédaigneuse pour ces forces improvisées que la

France opposait à Tarmée la mieux organisée du monde ; mais bientôt, en voyant les mares de sang rougir la neige autour de Paris tout aussi bien que dans les départements, l'univers entier sentit s éveiller en lui des sympathies ardentes pour un peuple malheureux, combattant toujours quoique toujours vaincu, et l'Allemagne elle-même, si grande que fût sa haine, ne put s'empêcher de saluer un tel adversaire avant de regorger.

Lors de l'investissement de Paris, je me trouvais à Vienne. En 1869, j'y avais été présenté à M. le due de Gramont, et les jeunes attachés de l'ambassade m'avaient fait l'accueil le plus gracieux et le plus hospitalier. Au moment où tous les cœurs français subissaient la cruelle impression de tant de revers, je n'avais pas le

(Il Ce livre était Scril avant l'insuireclton du 18 mars. Malgré le spectacle écœurant qu'otTrlt Paris sous la Commune triomphaaie. incident qui , d'ailleurs, n'entre pas dana le cadre de ce livre, je n'ai pas à cbanger un tnot du chapitre qu'on va lire, la résistance de Paris s'impose ï ce point â notre sympathie que la guerre civile, éclatant après le aiége, malgré ses cruautés et ses horreurs, n'a pas pu l'amoindrir A. W.

droit d'oublier ces excellents procédés. Tout d'abord je me fis un scrupule de faire une visite à l'ambassade de France : je craignais d'éveiller des défiances, blessantes pour ma dignité; mais, après mûre réflexion, ma plus vive crainte fut de passer pour un niais et pour un ingrat.

Dans cette simple visite de convenance faite en 1870 à des Français qui, l'année précédente, m'avaient témoigné la plus flatteuse sympathie, je fus heureux de retrouver les mêmes sentiments. La politique demeura, bien entendu, étrangère à notre entretien, autant qu'elle pouvait l'être, c'est-à-dire qu'en hommes bien élevés, les diplomates français n'étalèrent point en ma présence leur ressentiment contre mon pays natal, tandis que je persistais pour ma part dans la réserve que m'imposait ma situation internationale.

Cependant, tout en évitant de parler de la guerre, nous en arrivâmes, tout naturellement et comme malgré nous, à causer de la capitale.

— Vous qui êtes Parisien autant que moi, et plus peut-être, que pensez-vous de la résistance

de Paris? me demanda M. de Bourgoing, attaché d'ambassade.

— Je pense que Paris étonnera le monde !

lui répondis-je, non par politesse, mais parce que telle était ma plus intime conviction.

Déjà, la veille, devant un groupe de financiers et de publicistes viennois, J'avais soutenu contre tous que Paris ne serait pas pris avant la fin de Tannée, c'est-à-dire avant trois mois, et sans que la population l'eût défendu avec toute l'énergie dont je la savais capable.

Il est wwL que je fus le seul de ce sentiment, mais cela tenait à ce que j'étais le seul à connaître Paris. Pendant mon long séjour en France, on m'a souvent fait ce compliment, très-agréable pour un étranger, que j'étais plus Parisien que les Parisiens eux-mêmes. On ne se trompait pas. Il est de fait qu'ayant été conduit à Paris par le hasard, et contraint de tout voir de mes yeux et de tout apprendre par moi-même, j'avais été mieux placé pour observer le peuple de Paris que les écrivains nationaux, dont l'ardeur patriotique les porte à exagérer les qualités

de cette population étrange, tandis que ce même sentiment les rend aveugles pour ses défaillances.

L*état-major prussien, composé d'hommes remarquables, ne connaissait pas plus le fond de Paris que les aimables Viennois qui, dès le 15 septembre, parièrent avec moi que la capitale serait, avant la fin du mois, au pouvoir des Allemands. Les diplomates, les officiers et les écrivains allemands, chargés de renseigner le quartier général, ne connaissaient, eux, que la surface de Paris. Celui-ci n'avait pas quitté les salons officiels ; celui-là n'était pas sorti du bois de Boulogne ; cet autre avait étudié Mabille ou fréquenté les cafés, dits littéraires, du boulevard; tous eurent le tort de confondre les réunions dorées du Château, les danseurs de Mabille et la vieille garde de la galanterie avec cette agglomération d'êtres de diverses espèces, qui constitue le peuple de Paris, c'est-à-dire deux millions d'individus représentant, dans leur ensemble, toutes les bassesses, mais aussi toutes les grandeurs de la nature humaine.

A vrai dire, la question militaire m'échappait absolument. Des fortifications, je ne savais rien. En vrai Parisien, je ne supposais pas que le Mont-Valérien eût une autre destination que de servir de fond à un paysage dont la pelouse de Longchamp formait le premier plan. Pour moi, d'ailleurs, la question militaire n'était qu'en sous-ordrê. Protégé ou non par ses bastions, Paris devait surprendre le monde par sa résistance. Gomment, je l'ignorais, mais j'étais trop Parisien moi-même, pour ne pas deviner qu'il se passerait des choses extraordinaires sous les murs de la grande ville bloquée. On n'a pas vécu quinze ans à Paris sans en emporter un souvenir qui frise le patriotisme; on peut n'être pas Français et n'en demeurer pas moins un patriote parisien, et c'est à ce sentiment qu'il faut attribuer l'attachement de tant d'étrangers qui voulurent partager le sort de la capitale, ce qu'ils n'eussent certainement pas feit pour Londres, Saint-Pétersbourg, Vienne ou Berlin. On emporte sa patrie à la semelle de ses souliers, a-t-on dit ; cela est vrai pour les voyageurs qui

visitent THindoustan, la Turquie ou le Caucase, mais c'est absolument faux en ce qui concerne Paris.

C'est qu'il n'est pas de ville au monde qui sache, comme celle-là, suppléer à la patrie absente, où l'esprit se sente plus à Taise qu'au milieu de cette population, faite de grandeurs et de boue, spontanée, imprévue, se renouvelant sans cesse, apte à tout comprendre sans avoir jamais rien appris, la plus intelligente en même temps que la plus ignorante du globe, capable à la fois d'offrir au monde les spectacles les plus écœurants et ceux qui élèvent les âmes et font battre les cœurs. L'oisif y trouve son compte comme le penseur : pour l'un, Paris n'est qu'une Babel agréable; pour l'autre, il demeurera éternellement la ville où la pensée est sans cesse tenue en éveil par le tableau que l'œil contemple. Ce n'est pas tout à fait, comme Ta dit Victor Hugo, le cerveau du monde, mais c'est très-certainement lune des matières les plus fines de l'esprit, que l'on ne peut écraser sans que l'intelligence universelle

SI

en ressente une secousse douloureuse qui atteint la civilisation européenne dans sa vitalité. Ce n est pas dans ses squares, ses casernes, dans ses larges chemins et ses luxueux magasins qu'il faut voir Paris ; ceci est l'affaire des trains de plaisir et des flâneurs.

Il est un autre Paris qui nous fascine, nous enlace et s'impose à notre admiration : c'est le Paris des grandes idées d'où est parti le rayon qui a éclairé un monde nouveau ; le Paris historique dont chaque pierre est liée à l'humanité; le Paris merveilleux du travail, des arts, et surtout de la liberté, toujours supprimée par les despotes du trône ou de la rue, et renaissant toujours au moment où on la croit à jamais engloutie ; ville curieuse, en éternelle opposition avec elle-même, où le peuple, à l'heure de ses grandeurs, s'élève à des hauteurs inconnues et, à l'heure de ses défaillances, tombe plus bas qu'aucune autre nation. C'est que dans cette ville étrange, toujours neuve, vivent ensemble, côte à côte, les éléments les plus contraires qui, au jour où ils convergent vers un même but, font

éclore tous les héroïsmes, et qui, séparés par les divisions politiques, aux jours où gronde l'émeute, inclinent à tous les abaissements.

Paris est comme ces matières où se confondent l'or et le plomb, qui puisent leur valeur dans la fusion et trouvent, en se combinant, la force et la solidité ; il est des jours néfastes où le plomb, devenu lave bouillante, se rue à travers les carrefours et menace d'absorber le reste; mais toujours ramené à la modestie de sa situation, il reconnaît bientôt qu'il n'existe dans l'ensemble que par la matière fine, qu'il ne vaut que par elle, et que sans elle il n'est qu'une chose vile et méprisable, incapable de dominer ce qui lui est supérieur par la pensée et l'esprit. Pour juger Paris, il ne faut pas le voir un jour d'émeute où Tune de ses forces, la moindre, est seule en évidence ; il faut le contempler aux heures où toutes les ardeurs se confondent en une môme pensée et où éclatent dans leur harmonie les incomparables qualités du peuple parisien.

Paris n'est point dans la ville des Césars et des

usurpateurs populaires : il est dans ce peuple frondeur, railleur, où l'esprit mène la force, toujours et quand même, dans ce peuple qui, pendant les catastrophes, s'éprend tout entier du même enthousiasme pour son indépendance ; ce qu'il y faut voir, c'est la grande cité qui peut s'enorgueillir d'avoir mis à bas un monde vermoulu et d'où est parti le signal de l'affranchissement pour tant de nations assservies; c'est ce peuple pour qui Voltaire demeurera toujours une gloire plus nationale qu'un capitaine heureux. Les rues, les pierres, les monuments, tout y parle à l'esprit et au cœur ; il n'est pas de pavé, si peu qu'il en reste, qui ne témoigne des luttes toujours renouvelées entre le progrès et le préjugé, pas un moellon qui ne stimule la pensée et n'éveille l'intelligence. C'est ce Paris-là que l'on aime, que l'on adore, qui vous fascine, ce Paris incomparable qui, à l'approche d'un danger, met en sûreté ses tableaux et ses marbres, avant de songer à la sécurité de ses habitants ; qui rit quand les obus menacent les citoyens, et pleure quand un projectile détruit

une œuvre d'art ; ce Paris où la naissance n'est rien et le talent tout, où les princes s'effacent devant les artistes; ce Paris, éternel sujet de notre admiration, survivant à ses abaissements, qui a proclamé la liberté des consciences et renversé les barrières qui séparaient les êtres nés dans des régions différentes. C'est ce grand, ce beau, ce vaillant Paris, que l'on aime de toute son âme et dont le passé est assez riche en grandeurs pour atténuer toutes ses fautes présentes et à venir.

Que ce Paris-là se réveillerait à Theure de l'investissement, cela ne pouvait être douteux pour quiconque le connaissait ; il était absolument certain que la capitale retrouverait l'énergie pour résister à toutes les calamités, qu'elle combattrait même sans chance de vaincre, et qu'elle assisterait à l'écroulement de sa prospérité, semée à profusion dans les campagnes d'alentour, plutôt que d'ouvrir ses portes au vainqueur.

Il me semble superflu d'insister sur les fautes du peuple parisien, sur son dédain des nations

voisines, et le fatal sentiment de sa supériorité en toutes choses dont il s'est leurré si longtemps. Ces fautes, soyez- en bien convaincus, il les connaît à cette heure, aussi bien que nous, et, au fond de sa conscience, il se juge avec plus de sévérité que nous ne pourrions, nous, juger des hommes qui souffrent de mille blessures. Peutêtre bien entrevoyait-il déjà la vérité quand le cercle de fer se rétrécissait autour de lui, mais il était arrivé à ce moment fatal où l'aveu d'une erreur ne peut plus rien prévenir, ni rien réparer.

Mis dans l'alternative de se rendre sans combattre ou de sacrifier sa fortune à son honneur, Paris ne pouvait et ne devait pas renoncer à sa défense. Le dédain de l'Europe motivé par les rapides succès des armées allemandes n'échappa pas à la finesse parisienne. Le dernier des idiots et des lâches parlait de Paris comme d'un bastringue et de ses habitants comme d'une bande de danseurs, appelés tout au plus à divertir les étrangers au bal de l'Opéra. La foule grossière qui, n'envisageant que le succès, est toujours

prête à piétiner sur les vaincus, cette foule également imbécile dans tous les pays, professa pour les Parisiens un mépris qui témoignait de sa propre stupidité. Parler de la résistance probable de Paris, c'était soulever des tempêtes d'hilarité. Paris, disait-on, doit se rendre au premier obus ! Paris ne voudra pas qu on abîme le Jardin Mabille ! Paris sacrifiera la France à son bois de Boulogne ! Le jour où Paris ne pourra plus s amuser, il n'y aura plus de Parisiens !

Oui, disons-le bien haut, afin de panser les blessures de la grande cité, et pour qu'elle trouve dans la vérité l'équivalent de ses souffrances, Paris fut l'objet de tous les outrages. On ne rappelait même plus la moderne Babylone ; on la traitait comme un obscur faubourg qui, sans aucun inconvénient, peut disparaître de la surface du globe.

Ingrats et imbéciles ! Imbéciles, parce qu'ils pouvaient douter de Paris. Ingrats, parce qu'à l'heure de la crise, ils oublièrent que Paris fut le berceau de leurs libertés. Car ce ne fut pas trop de tant de sang versé, de tant de souffrances en-

durées, pour convaincre le monde que la vraie population parisienne ne se composait pas seulement de vantards, de bavards et de sauteurs.

Ce sentiment universel, les Parisiens le comprirent si bien que, pour eux, il s'agissait moins de vaincre les Allemands que le mépris de l'Europe et de leurs contemporains. Paris n'eut plus le temps de se demander s'il avait commis des fautes ; il n'allait combattre ni pour l'Empire, ni pour la République ; il n'offrit son sang ni pour une dynastie, ni pour une conquête, ni par vantardise; il s'armait, cette fois, pour défendre son honneur.

Ce fut là le secret de sa défense admirable, et ici je ne parle pas de la défense militaire, qui échappe à ma compétence, mais de la défense morale. Le spectacle fut si grandiose qu'il effaça les légèretés originelles, qu'il imposa le respect et que le dédain se tourna subitement en sympathie. J'ai vu des lettres écrites par des soldats prussiens devant Paris, où se reflète l'estime que la portion intelligente des armées allemandes conçut pour les défenseurs de la

capitale. Encore une fois, ce que fut militairement la résistance, je l'ignore, et les écrivains qui, comme MM. Sarcey ou Jules Claretie, ont vécu parmi les assiégés, ne peuvent pas plus le préciser que celui qui, de loin, assistait à ce drame. Nous n'avons, je le répète, qu'à consi-

dérer la défense morale sans rechercher si le général Trochu fut à la hauteur du patriotisme parisien, ou bien si les ardeurs de ce patriotisme, parfois trop bruyant et manquant de la dignité voulue, furent un empêchement pour le commandant de Paris. Tout ce que nous savons, c'est que M. Trochu fit d'une ville mal défendue par ses ouvrages un centre imprenable par la force des armes, et qui ne capitula qu'avec la famine. La vérité est, je crois, qu'à l'heure où Paris pouvait encore briser le cercle de fer qui Fétreignait, les généraux n'avaient pas une armée disciplinée, capable de tenir tête aux troupes allemandes, et que le jour où cette armée de volontaires fut prête à marcher au combat, la tâche était, par les travaux de l'ennemi, devenue à ce point périlleuse et impossible, que les batailles

sous les murs de Paris ne pouvaient plus être qu'une héroïque mais inutile effusion de sang.

On ne peut se figurer quelle impression douloureuse on éprouvait en recevant par ballon les journaux parisiens, qui tous, sans exception, sur la foi de dépêches mensongères, parlaient de la prochaine délivrance, quand la réalité montrait la France expirante et Paris à la veille de succomber. On éprouvait ce serrement de cœur qui nous oppresse quand un moribond fait de doux projets pour le lendemain et parle de s'installer au soleil, au milieu des fleurs, quand déjà le fossoyeur creuse sa tombe. De temps en temps un voyageur, échappé par miracle, nous arrivait et nous contait les horribles souffrances de la classe moyenne, la ténacité de ces vaillantes femmes qui, en cet hiver rigoureux, passaient les nuits devant les boucheries pour obtenir un lambeau de viande de cheval; ils nous parlaient de ce Paris, vivant dans les ténèbres, grelottant de froid et mourant de faim* et tous les yeux se mouillaient au récit de tant de misères.

Peu à peu, FEurope, hier si dédaigneuse, se

sentit prise d'une profonde estime et d'une immense pitié pour cette vaillante population ; on se demandait de quelle chair étaient faits ces hommes de guerre qui, par métier ou par devoir, imposaient de telles douleurs aux vieillards, aux femmes et aux enfants; les journaux les plus hostiles à la France jusqu'à Sedan disaient tout haut qu'aucune capitale européenne ne serait capable d'un tel héroïsme. Privé de ses joies, de ses plaisirs, de ses habitudes de luxe, joignant les soucis de la famille absente aux angoisses patriotiques, Paris se révéla tel que je l'ai toujours entrevu et tel qu'il se montrera toujours dans les crises suprêmes, grand, superbe, digne d'admiration, et convainquit les plus incrédules qu'en dehors de l'Empire il restait encore quelque chose de la nation française.

Les campagnes sont dévastées ; les châteaux sont brûlés; ce que les bourgeois ont acquis par un labeur patient, en cinq mois, la pioche des Allemands, aussi bien que le canon du Mont-Valérien et la cupidité des maraudeurs,

Ta réduit à néant ; les fortunes se sont écroulées ; d'eflTroyables épidémies, complétant l'œuvre du fer, du plomb et du feu, ont semé le deuil sur la grande ville ; vieillards, femmes, enfants ont enduré toutes les tortures imaginables ; mais, si grands que soient ses désastres et ses douleurs, Paris se consolera à la pensée qu'il a reconquis d'incontestables droits à Testime de l'histoire.

Mais Paris n'était pas la France! Pour la première fois peut-être, se voyant isolée des départements, la capitale comprit qu'elle n'était qu'une des forces du pays et non la nation tout entière. Si la province ne marchait pas à son secours, elle était perdue. On avait déjà, pour chauffer le patriotisme, envoyé à Tours deux excellents vieillards, MM. Crémieux et Glais- Bizoin. Mais ces deux braves de la défense nationale n'avaient pas la force d'entraînement que donne seule la jeunesse, aussi leur dépêcha-t-on

le plus fougueux des ministres, Léon Gambetta, qui s'adjoignit son meilleur ami, Clément Laurier.

Nous les avons tous connus à Paris, ces deux avocats de talent : l'un à la parole véliémente, doué d'un organe qui faisait trembler les murs du prétoire ; l'autre cherchant le succès dans les câlineries mêlées de malice de l'art oratoire. Des deux compagnons, Laurier semblait marqué pour de hautes destinées, tandis que l'autre menaçait d'user son beau, talent aux aspérités de la bohème. Gambetta dédaignait les procès ordinaires, le menu fretin de la vie ; ce qu'il lui fallait, c'était la plaidoirie politique ; il fit des débuts tapageurs dans un grand nombre de procès de presse, et du jour au lendemain le procès Baudin consacra sa réputation et le porta, d'une enjambée, du Palais de justice au Palais-Bourbon. M. Laurier, qui jusqu'alors avait été le Mentor de Gambetta, devint son Télémaque et le suivit dans le sillon où il l'avait précédé.

Aucun des membres de la défense nationale ne pouvait avoir plus d'action sur les masses.

»Mi

Son malheur fut que, ayant été choisi par le gouvernement de Paris, il crut pouvoir se passer du consentement du reste de la France, dont il se constitua le dictateur, par la grâce de Laurier et la volonté de Gaiiibetta. Victorieux, le dictateur eût été ridole du pays; vaincu, il devait fatalement porter la peine de la lourde responsabilité qu'il endossa, sans avoir consulté la nation. Gambetta avait la fougue et Ténergie, il ne lui manquait, pour rendre de plus réels services, que Tempire sur ses propres passions, cette vertu "qui fait les grands hommes d'État. Tout bouillant encore des brillantes luttes parlementaires qu'il avait soutenues contre l'Empire, enflammé par ses convictions républicaines, préoccupé surtout d'établir en France la forme de gouvernement qu'il préférait, Gambetta glissa rapidement sur la pente savonnée du régime personnel, tel qu'il fleurit aux plus sombres journées de l'Empire. Le coup d'État ne bâillonna pas plus la France que cet ardent républicain. Par ses violences administratives, il détacha de ses intérêts les hommes sages que sa parole

entraînante eût certainement ralliés à la cause commune. Sa grande faute fut de parler plutôt de la République que de la nation et de confondre la forme du gouvernement avec les intérêts du pays.

Dans la situation où se trouvait la France, il ne s'agissait pas pour elle de telle ou telle forme de gouvernement. L'Empire était tombé sous le mépris, pour le moment cela lui suffisait. La délégation existait, non en vertu d'un plébiscite républicain, mais par l'obligation où se trouvait le pays de faire ses affaires lui-même et d'offrir une résistance compacte à l'Allemagne. Le gouvernement de Paris, comprenant la nécessité de ne froisser aucun sentiment et de réunir tous les citoyens autour d'un même drapeau, s'était appelé « Gouvernement de la défense nationale », et ce titre fut sa seule raison d'être. La délégation de Tours s'écarta malheureusement de ce programme et devint le gouvernement de la défense de la République, ce qui devait la conduire à des rigueurs politiques et lui ôter de son autorité et de sa grandeur ;

car il ne représentait plus qu'une partie de la nation et non la France tout entière. L'emprisonnement du prince de Joinville fut un outrage à la défense nationale, tout aussi bien que l'arrestation de M. Pinard, le plus nul et le plus maladroit des ministres de l'Empire, et l'exil du duc d'Aumale qui, en somme, ne demandait qu'à se battre pour son pays, rien dans sa vie ne permettant de suspecter sa loyauté. Ces violences, de la part d'un homme qui s'était fait une loi de réclamer la liberté pour tous, avaient une portée plus grande qu'il ne le supposait ; la République de M. Gambetta, débutant comme l'Empire par la violation des plus élémentaires immunités publiques, par l'arrestation de personnages suspects d'orléanisme ou de bonapartisme, par la confiscation des journaux peu agréables, jeta le trouble dans les esprits et affaiblit l'élan des jeunes armées-, où toutes les opinions étaient représentées et qui entendaient se battre pour le pays, rien que pour le pays.

Le dictateur républicain donna tour à tour au

monde le curieux spectacle d'un homme que tantôt on admire pour son énergie et que tantôt, à le voir se livrer à toutes les excentricités, on pourrait croire atteint de la folie des grandeurs.

Cette fois encore, le gouvernement de Tours persista dans les errements de ses devanciers. On avait changé la forme du gouvernement et les ministres, mais le système d'illusions de l'Empire était resté debout, et on s'aperçut bientôt que Gambetta n'était, au fond, que le Cousin-Montauban de la République. Comme le dernier ministre de l'Empire, il organisa des régiments en trompant le pays à coups de dépêches officielles. Comme Palikao, il ne se borna pas à créer des armées, il voulut leur imposer ses plans de campagne ; comme lui, muselant l'opinion publique par la suppression des journaux, il avait l'air de dire :

— Si vous saviez ce que je sais, la France illuminerait !

Au fond, il ne savait rien de l'adversaire qu'il jurait d'anéantir par le fer et par le feu. Trèssincèrement convaincu qu'il suffisait d'être repu-

blicain pour s élever à des hauteurs inédites, dans la vie civile tout aussi bien que sur les champs de bataille, s'enivrant des traditions de la première république comme Napoléon III s'enivra des traditions du premier empire, le dictateur pensait qu'en imitant les hommes d'une grande époque il obtiendrait les mêmes résultats. Il oublia seulement que, cette fois, il n'avait pas en face de lui un duc de Brunswick, commandant à des armées ridicules, qui se seraient aussi bien ou aussi mal battues contre le grand Turc que contre la France. A cette époque, tout l'enthousiasme, l'élan patriotique et Tunito de conception étaient du côté du peuple français, à qui l'Allemagne opposa des soldats de fer-blanc, une pure armée des princes.

En s'inspirant des proclamations de la première république, Gambetta semblait ignorer, et il ignorait en effet, qu'il s'était opéré, depuis soixante-dix ans, en Europe, une transformation radicale; que des phrases qui, dans l'histoire, paraissent sublimes, frisent le ridicule sous la plume et dans la bouche d'un contemporain, vi-

vant au milieu d un monde nouveau, je n'ose pas dire d'une civilisation nouvelle, car, dans ces carnages, il ne peut, sous aucun prétexte, être question d'une civilisation quelconque. Mais, en dégageant Gambetta du nuage d'où il semblait planer sur la France, en oubliant ses exagérations de langage, son manque de modération et surtout les attitudes napoléoniennes qu'il prit comme dictateur de la République, sa patrie lui rendra cette justice qu'il tenta l'impossible pour la sauver, et qu'il fut sur le point d'y réussir.

La reddition de Metz déjoua tous ses projets, en rendant libre une armée de deux cent cin- , quante mille hommes, commandés par le prince \ Frédéric-Charles.

L'histoire de la capitulation de Metz commence à se dégager des ténèbres. Sans compter les reproches de trahison ouvertement adressés à Bazaine par des officiers supérieurs de son armée, j'ai entendu de la bouche de beaucoup d'officiers les accusations les plus infamantes contre ce maréchal. Alors même qu'il faudrait, dans les plaintes de l'armée, faire une large part

aux douleurs patriotiques et aux fiertés blessées, on n aurait qu'à suivre la marche des événements pour se convaincre que Bazaine s'inspirait plutôt de son dévouement à l'Empire que des intérêts de la France. Mais je pense que l'histoire des douze millions, offerts par le prince Frédéric-Charles et acceptés par le maréchal, appartient à la collection des fables et légendes dont l'histoire de cette guerre est un peu surchargée. La Prusse n'avait pas besoin de sacrifier une telle somme, ni d'abaisser en même temps Frédéric-Charles et Bazaine à ce trafic honteux, pour atteindre son but. La rouerie de M. de Bismark était plus que suffisante pour exploiter l'ambition de Bazaine dans un intérêt purement allemand.

Le maréchal Bazaine, il faut lui rendre cette justice, était le seul dignitaire de l'Empire qui eût compris son maître; il se disait que, du moment où le troisième Bonaparte avait pu se hisser jusqu'au trône, lui, Bazaine, pouvait bien en faire autant. Il ne tenait pas plus à régner en France que partout ailleurs ; mais de tout temps

ce général avait laissé voir qu'il était atteint de la monomanie de faire le bonheur d un peuple quelconque. Le Mexique eût comblé ses vœux, et> i défaut de tout le Mexique, il se fût contenté d un petit royaume dans les Terres-Chaudes ; peu importait le nombre des sujets ; deux serpents et trois crocodiles eussent sufiB à son bonheur, pourvu que, dans Fintimité, il eût pu écrire à un souverain : « Monsieur mon frère ! »

Le bouleversement du 4 septembre rendit un trône vacant. Bazaine, qui jusque-là s'était vaillamment battu sous les murs de Metz, prit tout à coup une attitude nouvelle. Son regard illuminé perçait les lignes prussiennes et plongeait vers les Tuileries ; il se crut appelé par le destin à sauver une seconde fois la pauvre France, si bien sauvée en 1851 qu'elle en était à l'agonie. Le maréchal était peut-être de bonne foi, en pensant tjue la France l'attendait pour s'affranchir de la République ; dans son esprit, il voyait déjà le petit Napoléon IV aux Tuileries, et lui-même installé à l'Elysée, en train de distribuer des bureaux de tabac et des receltes particulières ; il

faisait de la haute politique, au lieu de s'occuper de son métier de général en chef ; il reçut de mystérieux ambassadeurs, chargés de négocier n'importe comment et avec n'importe qui, des aventuriers de bonne volonté, venus on ne sait d'où, et qui tripotaient les destinées de la France clandestinement, comme on fait trois mille de rente dont deux sous à la petite Bourse du passage de l'Opéra. On glissait sous la porte cochère de M. de Bismark des plans de restauration bonapartiste, comme le prospectus d'une entreprise inavouable ; le quartier-général devint une espèce de bureau de placement pour souverains et régents sans ouvrage.

On ne saura jamais au juste ce qui fut demandé, promis et accepté ; les négociations de Metz feront un éternel pendant à ces causes célèbres dont le public cherche en vain à percer les trames impénétrables, les négociateurs ayant eu le soin de se travestir, pour ne pas être reconnus au passage. Dans, ce mardi-gras de la politique, on vit des Turcs de bal masqué ôter leur faux-nez dans l'intimité et marchander

l'avenir de la France. Parmi ces brocanteurs, il y avait un peu de tout : des débardeurs, des chicards, des mousquetaires de la Courtille, un certain M. Régnier, et, dominant le tout, une espèce de bonne d'enfants, à moustaches, le maréchal Bazaine, tenant par la main un impérial adolescent effrayé de cette cohue de prétendants, de sauveurs, de régents et autres folliculaires qui se serraient autour des débris d'un vieux trône. On faisait de la politique de haute fantaisie, on négociait dans le vide, tandis que les Prussiens se fortifiaient de plus en plus devant Metz, et que M. de Bismark s'amusait de l'excessive naïveté de ce maréchal de France.

Bazaine ignorait que le chancelier de la Confédération du Nord n'avait pas les mêmes raisons que lui pour aimer l'Empire et pour craindre la République. Ici comme ailleurs, les hommes de l'Empire se berçaient de chimères, dont beaucoup furent, du reste, partagées par le peuple français et par Gambetta lui-même. On se figurait que la République inspirait à M. de

Bismark une terreur qui devait le rendre accessible aux menées bonapartistes. La vérité était que la Prusse n'avait pas à se préoccuper de la République, par cette simple raison que la dynastie n'avait rien à craindre de la forme républicaine. Depuis Sadowa, il n'était pas resté de parti républicain en Allemagne. Les républicains influents s'étaient, au lendemain de la victoire, jetés aux pieds de M. de Bismark, avec cette platitude que le succès fait naître toujours et partout. Dans l'intimité du ministre, parmi les plus serviles, on pouvait compter, plus d'un fidèle qui joua jadis un rôle dans le mouvement républicain du duché de Bade, et, dans les circonstances actuelles, la dynastie ne pouvait être en jeu, sous quelque prétexte que ce fût, car la République surgissait après un désastre, tandis que les victoires des armées avaient consolidé pour un siècle le règne des HohenzoUern. 11 n'y avait pas de danger de ce genre, même en cas d'un revers. Un désastre eût fait perdre à la Prusse sa situation européenne, mais le peuple se fût bien gardé

d'achever sa ruine par un bouleversement violent qui eût tout désorganisé, alors que l'organisation et l'ordre pouvaient seuls tout sauver. Les Français s'obstinent à juger l'Europe à travers leurs propres passions, et c'est donc à tort qu'ils se figuraient que, après une défaite, les Prussiens feraient une révolution, chasseraient la dynastie et que rAUemagne républicaine fraterniserait avec la République française. Il n'y avait pas, je le répète, de parti républicain en Allemagne en dehors de quelques députés sans influence aucune. On se tromperait étrangement en attribuant aux députés socialistes qui protestèrent contre les annexions l'autorité des anciens Cinq du Corps législatif français; ils n'avaient pas, comme les Cinq, l'oreille de la bourgeoisie, composée à Paris d'esprits frondeurs, mais qui en Allemagne ne demande, depuis 1866, qu'à marcher avec le gouvernement; ils ne s'appuyaient pas non plus sur une masse de trois cent mille ouvriers, Y Internationale n'a pas en Allemagne un foyer redoutable comme à Londres ou à Paris. La

police prussienne ne laisse pas s'accumuler dans la capitale cette armée de vauriens et de paresseux toujours prête à l'émeute; l'ouvrier qui ne veut pas travailler et ne peut justifier de ses moyens d'existence est renvoyé dans son pays, en vertu des lois de police. La lie de la société ne peut donc pas établir son quartier général dans la capitale. Restent les ouvriers, les vrais ouvriers qui, le plus souvent, deviennent les victimes desémeutiers et qui, si travaillés qu'ils soient par les doctrines socialistes, ne forment pas un noyau avec lequel le gouvernement doive compter à fheure où l'armée part pour la frontière ; car ils font eux-mêmes partie de l'armée ou, s'ils sont d'anciens soldats, de la landwehr, et une fois sous les drapeaux ils ne raisonnent plus, habitués qu'ils sont à la discipline militaire. Lors même que l'agression d'un Bonaparte n'eût pas rangé d'enthousiasmé les classes ouvrières sous la bannière prussienne, il ne fallait pas compter sur eux pour faire une révolution; dès le début de la guerre, ils étaient éparpillés dans les régi-

ments en même temps que les bourgeois.

Il ne pouvait donc être question des appréhensions que la République devait inspirer à M. de Bismark. Mais la terreur que cette forme de gouvernement semait dans l'entourage de Napoléon III, menacé dans ses sinécures, lui fit supposer que la diplomatie allemande la partageait et serait trop heureuse d'appuyer ses desseins, Napoléon III s'imaginait que, dans leur haine commune d'un commun danger, les armées allemandes fraterniseraient avec le maréchal Bazaine pour remettre Bonaparte sur le trône de son oncle. Sur ce raisonnement, Bazaine basa ses projets de sauvetage, et fit de la politique au lieu de faire la guerre.

M. de Bismark n'avait donc pas à compter au commandant de Metz les fameux millions dont on a si souvent parlé. Je ne crois pas qu'un homme qui commande deux cent mille hommes vende son épée pour de l'argent, trafic qui le ferait tomber dans la boue où grouillent les plus méprisables malfaiteurs. Ajoutez à l'ambition politique de Bazaine la conviction

toute naturelle chez un maréchal de FEmpire qu'il rendrait un réel service à son pays en lui restituant une forme de gouvernement renversée, à son avis, par une poignée d'exaltés, et vous trouverez dans sa vanité et dans son ignorance de la diplomatie prussienne l'explication de ses lenteurs et de ses hésitations. Le maréchal, comme son impérial maître, pensait que tous les trônes étaient solidaires et que tous les souverains, menacés de la République, avaient un intérêt à maintenir Napoléon sur son trône ; tous deux espéraient sérieusement que M. de Bismark renoncerait au moins à la Lorraine en faveur de l'Empire et que finalement Bonaparte, en apportant à la France une paix plus avantageuse que celle qu'on eût signée avec M. Jules Favre, pouvait se faire pardonner son passé et céder son impérial commerce à son enfant.

Il n'est pas douteux que secrètement la diplomatie prussienne encouragea ces rêves d'opium. La guerre se prolongeait beaucoup trop; les horribles souffrances des armées devant Metz,

décimées par le typhus, faisaient leffet de la glace sur les cerveaux exaltés. D'autre part, larmée de la Loire se montrait menaçante et pouvait, à un moment donné, inquiéter les Allemands devant Paris. On jugeait Metz imprenable, et cependant il fallait en finir au plus vite avec cette place qui tenait deux cent cinquante mille hommes immobiles sous ses murs. M. de Bismark, sachant à quel point Napoléon était exécré de ses fidèles sujets, se plaisait à tenir cet empereur de Damoclès suspendu sur Paris, en même temps qu'il devait rendre le maréchal Bazaine accessible aux promesses pour l'avenir. C'est ce qui explique comment les aventuriers purent attirer le général Bourbaki hors les murs de Metz avec le consentement du prince Frédéric-Charles. Bazaine, tenant sous ses ordres la dernière armée régulière, fut destiné nécessairement à remplir dans les négociations le rôle d'une dupe de la première catégorie.

Quand fut arrivée enfin l'heure solennelle de la famine et que le maréchal demanda à se retirer avec son armée pour la conserver à FEm-

pire, M. de Bismark, ayant réalisé la première partie de son programme, soit la prise de Metz, par les moyens les plus commodes et les plus siirs, se démasqua subitement, et le prince Frédéric-Charles traita le maréchal Bazaine non en affilié d'une commune conspiration, mais en vaincu, et l'envoya rejoindre l'Empereur. Seulement, pour ne pas lui ravir ses illusions en un jour, on lui fit espérer que l'armée prisonnière lui serait, à l'heure décisive, rendue avec armes et bagages, et Napoléon III, tenu comme un pantin au bout d'une ficelle et oubliant le mépris des officiers français, crut déjà pouvoir demander au Roi que l'on réunît la garde impériale à Wilhelmshœhe, à côté de ses maréchaux, afin qu'elle fût prête au moment voulu.

La capitulation de Paris devait être le signal du départ.

La capitulation de Melz fut le dernier événement de cette guerre qui surexcita l'enthousiasme de r Allemagne. Déjà même elle commençait à reprendre son sang- froid en attendant que la résistance désespérée de la France lui apprît ce que de pareilles guerres coûtent aux peuples victorieux et quels sacrifices la gloire militaire impose aux nations.

Gambetta réussit à créer sur la Loire une armée formidable ; sa parole de flamme entraîna sinon toute la France, du moins beaucoup de Français, tandis que M. Thiers parcourait TEm-

rope avec une mission qui nécessairement devait avorter devant rindilférence des uns et le mauvais vouloir des autres. Les puissances neutres continuaient de s'engraisser aux dépens des belligérants : la Russie n'attendait que le signal pour soulever la question d'Orient ; Victor-Emmanuel, ayant Rome, prenait du ventre au coin du feu ; l'Angleterre, toujours boutiquière, se contentait de fournir des armes à cet égorgement international; quant à l'Autriche, elle n'était pas seulement tenue en échec par la Russie, mais encore par l'enthousiasme de ses six millions d'Allemands, que les succès prussiens venaient d'électriser.

Un seul exemple suffira pour peindre les dispositions des esprits à Vienne. On jouait alors au théâtre An der Wien une pièce de circonstance : le Frère allemand, à la première représentation de laquelle j'eus la chance d'assister. Ce frère allemand n'était autre qu'un soldat prussien, brosseur d'un officier qui, blessé à Sedan, était venu s'installer aux eaux de Baden, près Vienne. La pièce, médiocre en elle-même,

devenait intéressante parce qu'elle montrait à quel degré de démoralisation la monarchie autrichienne était descendue. Ce frère allemand circulant sur la scène en uniforme prussien, racontant ses succès, et lançant des traits ironiques à l'armée autrichienne battue en 1866, fut non pas assommé à coups de petits bancs, mais acclamé par la salle entière. Quand, à la fin du troisième acte, il entonna le chant patriotique des Allemands : la Garde sur le Rhin, quelques sifflets timides essayèrent de protester; mais ils ne firent que grandir le succès par les applaudissements qu'ils provoquèrent.

A côté de ce frère allemand, le Deus ex machina de la pièce, figurait, dans cette œuvre malsaine, un Viennois, un mauvais sujet, qui, de temps en temps, pour faire valoir son confrère, parlait de Benedek avec une dédaigneuse raillerie. Au quatrième acte, dans un théâtre autrichien, devant un public autrichien, il'débita des couplets sur la guerae et des drôleries sur les défaites autrichiennes en 1866, dont je fus seul à mesurer l'ineptie. De ma vie, je n'ai vu de

spectacle plus écœurant que celui de cette foule méprisable, riant aux éclats des malheurs de la patrie ; et je fus tout surpris de voir que les quelques officiers placés au premier rang de Torchestre n'enjambèrent point la rampe, pour souffleter Tinsolent cabotin, à défaut de l'auteur. Je ne crois pas qu'aucune autre capitale pourrait offrir un spectacle aussi dégradant pour les nationaux ; on ne se l'explique que par cette particularité que l'Autriche n'est pas une patrie ; les Hongrois, les Bohèmes et les Allemands de la monarchie n'ont qu'un seul empereur, mais la patrie commune n'existe pas pour eux. Les Allemands autrichiens, en voyant leur gouvernement s'appuyer sur la Hongrie, selon la prophétie de M. de Bismark qui, en 1852, disait déjà : « La vraie capitale de l'Autriche ne peut être que Pesth », sentaient qu'à un moment donné ils seraient tout à fait absorbés par l'élément slave, qui leur est profondément antipathique, de même qu'ils sont odieux à leurs concitoyens slaves. Dans un pays composé de ces différentes races, animées d'un mépris réciproque, il ne

saurait être question d'un patriotisme général, et la démoralisation naît naturellement de Tabsence forcée du sentiment commun qui anime et cimente les citoyens d'une même patrie.

On peut, d'ailleurs, supposer que M. Thiers, en entreprenant son long pèlerinage à travers les cours européennes, ne se faisait aucune illusion sur le résultat final ; il s'y risqua par devoir plutôt que par conviction ; il était comme ces parents affligés qui, au moment suprême, convaincus que le secours des hommes de l'art est désormais inutile, s'adressent à des empiriques pour n'avoir lien à se reprocher. Cependant les forces suscitées par Gambetta devenaient menaçantes, en même temps que dans le Nord et dans l'Ouest se formaient d'autres armées. Les Allemands devant Paris, déjà déconcertés par la résistance opiniâtre de la capitale, traversaient une période critique ; l'armée de la Loire, marchant sur Versailles de concert avec l'armée du Nord et l'armée assiégée, tel était le danger imminent que le quartier général prussien, malgré les ressources colossales dont il disposait encore,

n'envisageait pas sans de sombres appréhensions. La capitulation de Metz changea laspect des choses. Deux cent cinquante mille hommes devenus subitement disponibles allaient renforcer, sur la Loire, les Bavarois et l'armée de siège devant Paris, qui, dès ce moment, put faire face à toutes les éventualités. Déjà le grand-duc de Mecklembourg était allé prêter main-forte aux Bavarois ; mais ce piètre capitaine fatiguait ses troupes par des marches inutiles et par des combats sans portée. C'est lui qui, en rendant compte d'une bataille, osa télégraphier ces mots révoltants : n II y a eu de beaux combats de cavalerie. » De beaux combats de cavalerie!

Dans cette abominable guerre, si riche pourtant en atrocités de toutes sortes, rien ne révolta plus les consciences que cette dépêche, où l'on parlait des massacres internationaux comme d'une parade.

Désormais ce grand- duc devait rentrer dans Tombre méritée et céder la place au feld-maréchal Frédéric-Charles. L'issue de la lutte ne pouvait plus être douteuse pour personne, ex-

cepté pour Gambetta, qui s'enivra de ses propres proclamations et des invraisemblances auxquelles il essayait de donner un caractère officiel. L'armée de la Loire était très-nombreuse, et je suis loin de vouloir suspecter le courage individuel de ses soldats. Mais ici il ne s'agissait plus de prendre à la baïonnette des batteries portant à six cents mètres; ce que Gambetta ne put pas improviser, ce fut l'artillerie, la cavalerie et surtout l'autorité du général en chef, d'où dépend le salut des armées. Il ne comprit pas qu'il fallait avant tout inculquer à ces jeunes gens, non pas l'amour de la république, mais la plus aveugle confiance en leur chef; et pour cela le dictateur devait prêcher d'exemple.

Mais Gambetta, loin de reconnaître cette vérité, donna le signal de toutes les défiances, qu'il communiquait à l'armée, dont il paralysait d'avance les efforts. De son cabinet, le dictateur, s'inspirant toujours de la première République, décréta la victoire. Je me souviens surtout d'une de ses proclamations où il démontrait que l'Ai-

lemagne serait vaincue par les pluies et la neige ; il ne songeait pas à ce détail que, dans les armées ennemies, se trouvaient des hommes du Nord, rompus à toutes les fatigues; pour quelques corps, la neige représentait la patrie, tandis qu'il était facile de prévoir que les volontaires français ne résisteraient pas aux mêmes intempéries de la saison.

Le dictateur oubliait encore qu'on ne fait pas des généraux d'armée comme des préfets; il leur faut un certain temps pour se mettre en communion intime avec le soldat, pour étudier la force et la faiblesse de son organisation. Une défaite sert parfois à préparer la victoire du lendemain, mais, dès l'instant qu'on avait décrété la victoire, il ne fallait pas s'aviser de subir un échec. L'implacable destitution d'un général au lendemain d'un revers partiel, l'incessant renouvellement des commandements supérieurs, tout cela mit la désorganisation au comble. Le soldat se demandait forcément si le général d'aujourd'hui ne serait pas, de par la volonté de Gambetta, un traître du lendemain;

au lieu de se confier à ses chefs, il se méfia d'eux; il eut le courage de combattre, mais il lui manqua la foi en la victoire. De leur côté, les généraux, absorbés par l'appréhension d'être destitués dans les vingt-quatre heures, privés de l'initiative qui fait les capitaines, n'avaient ni la liberté d'esprit pour déjouer les plans des commandants allemands, ni la liberté d'action pour leur opposer une résistance efficace.

Un de mes amis m'a rapporté un mot navrant du général Bourbaki, qui peint à merveille la situation faite aux officiers par le dictateur. Marchant avec une partie de l'armée de la Loire, et voyant ses jeunes soldats plier sous le poids d'incessantes fatigues, le général, saisi de sombres pressentiments, dit à l'un de ses aides de camp :

— Au bout de tout ceci, il y a la défaite de l'armée et le déshonneur des généraux.

Ce que disait le général Bourbaki, les autres généraux devaient le penser également. Aux préoccupations, déjà graves, d'officiers qui conduisaient des troupes inexpérimentées à la ren-

contre des vétérans de la landwehr ou de soldats rompus à toutes les fatigues, se joignit le souci de leur propre honneur, toujours menacé par les implacables emportements de Gambetta. Ils marchaient au combat avec la certitude d'être déshonorés devant le pays en cas de revers, et lors même qu'ils auraient fait leur devoir de soldat dans l'acception la plus rigoureuse du mot. Dans de telles conditions, aucun capitaine n'aurait pu se révéler ; on ne lui en eût pas laissé le temps matériel. Avant de vaincre un ennemi redoutable, il faut d'abord l'étudier en vingt combats malheureux. Gambetta, lui, tout à son ardeur, ne l'entendait pas ainsi ; il croyait pouvoir vaincre les armées allemandes avec des % proclamations. Non content de la juste sympathie que l'Europe témoignait à cet avocat, il voulait encore lui imposer l'admiration pour ses talents militaires ; et c'est ainsi qu'il devint la Pénélope de la République, en détruisant, dans les conseils de guerre ou sur les champs de bataille, les résultats obtenus dans le travail ardent de l'administration militaire. Pour les for-

ces prussiennes, il montra Tinsouciance de l'Empire ; ignorant rAUemagne au même degré que ses devanciers au ministère de la guerre, n'ayant pas dans son entourage un seul homme qui fût en mesure de le renseigner, Gambetta se berça d'illusions et de chimères déplorables; il en était au même point que ces généraux d'estaminet qui, sous l'Empire, déclaraient l'Allemagne épuisée et incapable de tenir tête à une armée faisant une trouée pour marcher rapidement sur Berlin. Lui aussi pensait que M. de Moltke était à bout de ressources. Pas plus que ses prédécesseurs, Gambetta ne savait que la landwehr pouvait encore à cette heure fournir cent cinquante mille hommes sans compter les cent cinquante mille conscrits de la classe de 1870, appelés déjà sous les drapeaux et qui n'attendaient qu'un signal pour entrer en France. On avait culbuté l'Empire, mais l'ignorance était demeurée la même sous la République. De là naquit plus tard le plan de campagne qui enjoignit à l'armée de Bourbaki de débloquer Belfort et de se précipiter sur l'Allemagne, que

Ton jugeait dégarnie de troupes. Malgré les expériences, on persévérait dans les anciens errements qui avaient déjà conduit la France à tant de désastres, sans avoir appris à ses gouvernants à compter avec un adversaire redoutable.

N'ayant pas conscience du danger, Gambetta ne put en mesurer l'étendue, et, l'eût-il fait, son rôle ne pouvait être de décourager la France en lui montrant la vérité, mais d'enflammer son patriotisme en lui faisant espérer la victoire. Le jour où l'histoire jugera définitivement cet avocat qui eut, un instant, entre ses mains les destinées de son pays, elle lui demandera un compte sévère de ses violences en même temps qu'elle lui rendra cette justice d'avoir, malgré mille fautes impardonnables, relevé son pays dans l'estime de l'Europe. Autant les esprits sages étaient froissés par l'arbitraire de ce républicain dont les excès de langage faisaient sourire l'univers entier, autant on se sentait, en présence de tant d'énergie déployée pour le salut de la patrie, pénétré d'une sympathie profonde pour l'organisateur et d une respectueuse

admiration pour le peuple que l'Europe, après les désastres de l'Empire, avait jugé incapable d une telle résistance. La défense de Paris et la formation des armées par Gambetta, après tant de revers faits pour abattre tous les courages, demeureront les points lumineux de ces pages sombres de l'histoire française. En somme, Gambetta commit ses fautes de bonne foi, et, à côté de turbulences condamnables, de violences sans excuse aucune, il fit preuve d'un patriotisme élevé qui contribua beaucoup au revirement de l'opinion en faveur de la France.

Le peuple français, accablé tout à fois par les défaites de ses armées et le dédain européen que l'Empire avait légué pour tout héritage à la nation, ne pouvait pas renoncer à cette lutte désespérée. Il ne devait pas se résigner à la soumission avant l'heure où son épée brisée s'échapperait de ses mains, mais après avoir lavé dans son $ang la honte infligée au nom français par le dernier Bonaparte. Du moment où le démembrement de la patrie était la principale condition de la paix, il devenait impossible

d'arrêter la guerre. Mais si le vainqueur peut s'enorgueillir d'avoir dompté cette résistance héroïque, le vaincu, du moins, peut regarder son adversaire en face et se consoler à la pensée que la nation, abandonnée à sa propre énergie, trouva parmi tous ses désastres assez de ressort pour faire trembler, un instant, TAllemagne victorieuse.

On pensait que cette effroyable guerre avait épuisé toutes les cruautés, et cependant, dans sa dernière phase, elle devait dépasser tout ce ' qu'on avait vu jusqu'alors. Le sang se glace dans les veines quand on récapitule toutes ces horreurs. Ce ne fut plus la guerre, ce fut un égorgement. L'hiver se montra d'une rigueur anormale, et les souffrances du froid, s'ajoutant à toutes ces fatigues, rendirent les hommes plus sauvages et plus implacables que jamais. Que

de fois, l'âme attristée et remplie d'un profond dégoût, nous qui ne nous enivrions pas de la gloire, que de fois, en voyant sombrer l'humanité en même temps que l'Allemagne surgissait plus formidable, tout ce qu'il y a d'humain en nous ne s'est-il pas révolté contre les abominations toujours grandissantes de cette tuerie internationale ! Ce ne furent qu'atrocités sur atrocités. Les francs-tireurs français se précipitaient, pour ainsi dire, le couteau à la main, sur les postes allemands, et les soldats du roi Guillaume brûlaient les villages où leurs ennemis avaient reçu l'hospitalité. Parce que des bandes isolées avaient fait dérailler un train, on s'empara de vieillards respectables et on les plaça comme otages sur des locomotives. On s'autorisa de ce que Gambetta retenait illégalement des capitaines de la marine marchande, pour emmener, à titre de représailles, des hommes considérables, violemment arrachés à leurs familles. Une ville qui renfermait la prospérité lentement et laborieusement acquise de tant de générations et qui disparaissait de la surface du globe n'é-

tonnait plus personne. Les dépêches du théâtre de la guerre comptaient les cadavres par milliers; le jour où il ne restait que quinze cents hommes baignés dans leur sang , on disait :

Ah bah! c'est sans importance. Les gazettes imprimèrent que, dans l'exaspération du combat, on achevait les blessés. Ces villages brûlés, ces soldats surpris dans leur sommeil et massacrés sans pitié, ces vieillards sur des locomotives, ces trains que l'on fait dérailler, ces paysans dont le sang rougit la neige, ces soldais prussiens mutilés par les francs-tireurs, ces blessés s'égorgeant entre eux, ces ruines fumantes, ces orphelins et ces veuves chassés du foyer, toutes ces horreurs dont une seule suffit pour révolter les consciences, tout cela, me direz-vous, c'est la guerre, la guerre horrible, la guerre barbare ! Je le veux bien ! Mais, alors, trouvez naturel que l'homme qui avait rêvé d'autres destins pour l'humanité se voile la face et rougisse de vivre en un pareil siècle ! Ne vous étonnez pas si ce qui a surnagé de grand et de pur dans la nature humaine s'insurge con-

tre lepoque qui lègue à la postérité de tels souvenirs! Souffrez que, tout vainqueur que soit mon pays natal, je pleure de Favoir vu grandir au milieu de telles calamités; admettez que, quelque triomphante que soit la nation allemande, je me détourne de cette mer rouge qu'elle vient de traverser pour atteindre son but, et qu'au milieu de cette pluie de fleurs qui accable le triomphateur, je jette un bouquet d'immortelles sur la tombe où sont ensevelies mes espérances en le progrès et ma foi en la civilisation !

Le progrès! La civilisation! Il s'agissait bien de cela! Le progrès consistait à jeter avec plus de précision qu'auparavant des obus dans les familles. La civilisation ! Qui oserait encore prononcer ce mot après les abominations dont nous avons été les témoins? De tout cela, il ne restait que le devoir de détruire et la satisfaction d'avoir détruit !

L'Allemagne bourgeoise fut implacable à l'égard des francs-tireurs français. La guerre, en se prolongeant, endurcit les cœurs et grossit

le deuil ; la résistance française étonna d'abord et fit ensuite trembler TAIlemagne. Elle ne vit pas sans crainte ces armées se former en province et cette capitale résister à toutes les infortunes ; elle se lassa de ces dépêches, parlant toujours de combats dont aucun ne paraissait décisif ou se terminant par ces mots : Rien de nouveau devant Paris! Le général Bourbaki, marchant sur Belfort et menaçant de se jeter en Allemagne, y fit naître de légitimes inquiétudes. On avait déjà perdu tant de frères, tant de fils, que l'on se demandait s'il en restait encore quelqu'un pour défendre le territoire contre une subite agression. La situation était pleine de dangers; les armées du Nord et de la Loire pouvaient descendre sur Versailles, tandis^ que Bourbaki, dégageant Belfort, se ruerait sur le grand-duché de Bade, et des poitrines oppressées partit ce même cri d'angoisse :

— Ah ! si Ton avait fait la paix après Sedan !

Seul, M. de Moltke ne s'émut point, car il savait les ressources dont il disposait encore, et au premier signal d'alarme il fit entrer en

France le contingent de 1870, renforcé de quelques corps de la landwehr qu'il tenait en réserve, tout en appelant dès lors sous les drapeaux le contingent de 1871. Victorieux devant Belfort, le général Bourbaki eût trouvé dans le duché de Bade iine armée formidable pour défendre le territoire allemand.

Mais l'Allemagne, si confiante qu'elle fût en ses chefs militaires, devint anxieuse. Dans sa terreur de voir la guerre, par un revirement des choses, menacer la patrie, elle fut prise d'une rage indigne d'un peuple civilisé. Les bourgeois, affolés, demandaient impérieusement, pour en finir, le bombardement de Paris; cette nation, qui s'était appelée la nation des penseurs, accusait fétat-major et le roi de se laisser arrêter par des considérations d'humanité ; il n'y avait plus, dans les âmes endurcies par le spectacle de la guerre, le moindre sentiment de compassion. On ne se disait pas que cette ville assiégée contenait, tout comme les villes allemandes, des vieillards, des femmes et des enfants innocents de la guerre, luttant contre le froid, la

faim et les épidémies, et qu'il serait humain de leur épargner les obus, si c'était possible. Non! on réclamait le bombardement de Paris comme une foule houleuse demande la toile dans un théâtre de drame, et, pour calmer ces méprisables ardeurs et cette sauvage impétuosité, il fallut que le quartier général déclarât officiellement que, dans le siège de Paris, il ne se laisserait arrêter par aucune considération de sentimentalité, c'est le mot férocement officiel. N'étant pas officier du génie, il ne m'est pas permis d'affirmer si le bombardement de Paris fut une nécessité ou bien une cruauté superflue. Je n'abuserai pas des tristes événements qui suivirent la guerre pour y chercher une justification. C'est aux généraux qui l'ordonnent à peser s'ils agissent selon leurs consciences; quant à nous, spectateurs épouvantés de ces choses horribles, nous n'avons qu'à détourner la tête. C'est ce que l'Allemagne ne sut pas faire : au lieu de laisser agir l'état-major, elle le stimula, elle l'excita à la dévastation et au bombardement avec une férocité froide qui prouve*

à quelle décadence la guerre conduit fatalement les plus sages et les meilleurs esprits.

L'Allemagne voulait la fin de cette guerre, la fin définitive ; les deuils allaient grandissant dans les familles ; quelques-unes avaient perdu trois ou quatre fils. Les journaux publièrent les listes des tués et des blessés ; chacune de ces listes contenait six colonnes du plus grand format. Et Ton en était à la cent trente-deuxième liste officielle, sans compter les malades, dont on ne parlait pas ! Mais chaque train, arrivant de France, amenait des hommes, au visage livide, au sang appauvri, minés par le typhus, se traînant avec peine ; le nombre de ces malades était considérable ; les soldats souffraient cruelFement des rigueurs de l'hiver ; sur la Loire, ils finirent par patauger dans la neige sans souliers ; devant Paris, ils étaient éprouvés horriblement ; dans le Nord, la lutte se renouvelait sans cesse; ce fut commç une ligne d'égorgement depuis Orléans jusqu'à Amiens. Ce que les balles et les obus ne firent pas, le froid et les fatigues s'en chargeaient. Et toujours les mêmes dé-

mut»

pêcbes : « Rien de nouveau devant Paris », et toujours rien de décisif ni sur la Loire ni dans le Nord ! Comment et quand cette boucherie va-t-elle finir? se demandait-on.

Tout à coup, les armées allemandes, renforcées par les jeunes troupes et les plus anciens contingents de la landwehr que Ton avait épargnés jusqu'alors, s'ébranlèrent en même temps qu'une pluie de projectiles tombait sur Paris et les forteresses des Ardennes. Ce fut le dernier acte de cette gigantesque tragédie. Dans le Nord, sur la Loire, devant Belfort, l'attaque devint formidable aussi bien que dans l'est de la France ; la guerre, avant de prendre congé, tenait à nous laisser un souvenir impérissable fait de sang et d'horreurs ; le prince Frédéric- Charles sur la Loire, Manteuffel dans le Nord, de Werder devant Belfort, firent en même temps un dernier et suprême effort, où la France meurtrie, écrasée, saignant de mille blessures, se débattit dans les angoisses de l'agonie.

Et, tandis que se préparait le lugubre dénouement de cette sinistre campagne, une poignée

d'hommes sans aveu comptait les pulsations- de la pairie en deuil : il ne faut pas les appeler des bonapartistes, car rattachement à une dynastie n exclut pas des sentiments élevés ; de cette légion qui, pendant vingt ans, escorta le char de Napoléon III, un grand nombre de braves cœurs, à cette heure de deuils, ne voulurent se souvenir que de leur patrie et combattirent noblement pour son salut à côté de leurs adversaires politiques. Mais il y eut une poignée d'êtres méprisables qui, en ce moment suprême, ne consultèrent que leurs intérêts.

Ces misérables dansaient, pour ainsi dire, le cancan sous le vestibule de la maison mortuaire ; ils échangeaient de discrets sourires où se peignaient leurs espérances écœurantes. Ils escomptaient déjà l'héritage du moribond ; leur délire augmentait avec les défaites. Ces villes bombardées, ces armées écrasées, furent pour leurs cœurs avilis autant de sujets d'allégresse! La lueur de ces villages incendiés leur parut un feu de joie! Les sanglots des orphelins, les cris de détresse des veuves leur semblaient une cantate

céleste, destinée à fêler leur avènement. Tandis que la France se vêtit de deuil, cette poignée d'hommes sans aveu endossa ses habits brodés d'or, qui devaient éblouir les campagnards, et s écria :

— La France se meurt ! Vive l'Empereur !

Et les émissaires de cette bande noire parcoururent le monde pour acheter chez tous les fripiers de vieux uniformes, des sabres émoussés et des bonnels à poil d'occasion, dont ils comptaient affubler l'armée pirisonnière en Allemagne! On préparait un Boulogne grandiose, un Strasbourg à grand spectacle; mais, cette fois, on comptait sans le mépris de l'armée, qui provoqua dans Y Indépendance belge celte pluie de protestations d'officiers^ indignés du rôle qu'on leur destinait dans cette nouvelle cavalcade d'une troupe équestre, tristement célèbre.

Quelques cotillons fameux de l'Empire se mirent de la partie; ces dames tenaient des salons politiques, tandis que les hommes couraient les grands chemins. Bruxelles, la ville paisible et hospitalière, devint le centre de la

restauration bonapartiste. De leurs journaux, je ne dirai rien, n'ayant jamais pris la peine de les lire. Quant aux aventuriers de cette conspiration écœurante, ils provoquaient, par leur attitude, le mépris et le dégoût. D'aucuns me firent l'injure de me communiquer leurs espérances ; mais, n'étant pas un délateur, il ne me convient pas de livrer leurs noms au mépris de leurs concitoyens.

Le public de tous les pays, déconcerté par tant d'audace, crut un instant au succès de cette comédie nauséabonde. Ceux qui ne connaissent pas le dédain de l'Allemagne pour la dynastie écroulée pensaient que M. de Bismark deviendrait, à la dernière heure, le complice de ces saltimbanques qui promettaient aux badauds d'escamoter un trône sur la place publique. Le prince Napoléon lui-même, cette illustre nullité, se mit sur les rangs pour sauver la France et fit des ouvertures dans ce sens à fhonorable général Changarnier, qui tourna le dos à ce prince ambulant, et lui montra ce qu'il devait attendre des hommes d'honneur !

Le prince Napoléon, lui, ne rêvait que la régence. Sachant le mépris de la France pour le souverain qui l'avait conduite à sa perte, prévoyant qu'en celte heure de crise le pays ne se laisserait pas gouverner par une femme, il croyait la nation assez abattue par les malheurs pour se résigner, de par la volonté de M. de Bismark, au règne d'un pauvre enfant, sous la tutelle d'un impérial général de division qui a gagné ses grades en se sauvant des champs de bataille. Afin de réaliser ces hallucinations, on comptait sur deux complices, l'armée française prisonnière et l'armée allemande victorieuse à Paris. Celle-ci devait fournir des armes à celle-là. Dans des circonstances moins attristantes, on eût pu sourire de tant de folie; mais au moment où Paris bombardé se débattait dans les angoisses de la dernière heure, et où déjà l'épée s'échappait des mains de la France meurtrie, où le carnage était plus horrible que jamais, on n'était guère d'humeur à rire ; le cœur se souleva devant tant d'impudeur unie à tant d'imbécillité. Par moment, on se

demandait si la naïveté de ces hommes n'était pas plus grande que leur infamie ; car il fallait une certaine dose de niaiserie pour croire que les peuples allemands avaient versé leur sang à seule fin de restaurer une dynastie qu'ils exécraient.

Et comment en pouvait-il être autrement?

Pour l'Allemagne, tenue pendant quinze ans sous la botte à l'écuyère du premier Napoléon, le nom de Bonaparte signifie : honte, abaissement, humiliation et douleurs ! Et le neveu, après avoir, au bout de cinquante ans, ravivé les haines qui commençaient à s'éteindre, après avoir pour une niaiserie impardonnable jeté sur les champs de bataille deux grands peuples dont le vainqueur souffrait presque autant que le vaincu, espérait encore que l'Allemagne donnerait ce qui lui restait de sang pour raffermir cette race maudite !

Si désireuse que l'Allemagne fût de la paix, elle n'eût jamais consenti à l'acheter au prix d'une telle honte. Elle arrivait enfin au repos. L'enthousiasme se refroidissait sensiblement.

Il y avait huit grands mois que les familles étaient en deuil et que le commerce chômait; les chemins de fer ne transportant plus de marchandises, les seules industries encore florissantes étaient celles qui travaillaient pour la guerre. A côté de bien des fortunes rapidement faites, que de ruines! A côté de la gloire des armées, que de souffrances et de larmes! On attendait le dénouement avec une telle impa^ tienc'e que la déclaration officielle de l'Empire allemand à Versailles fut un incident purement militaire et ne provoqua plus le moindre enthousiasme. Depuis le début de la guerre on avait prévu cet événement; à l'heure où il se réalisa, il ne surprit et n'émut plus personne. Oui, TAllemagne, quoique décidée à lutter jusqu'au bout, attendaitla fin de la guerre avec une anxiété toujours croissante; mais jamais, m'entendez- vous? jamais, elle n'eût voulu la paix sous condition d'une restauration bonapartiste. Si les peuples allemands eussent pu oublier un seul instant leur haine pour les Bonaparte, il leur eût suffi de contempler les veuves

et les orphelins que cette guerre avait faits, pour enflammer de nouveau leur colère. L'armée, soumise à la discipline militaire, eût obéi , mais en rougissant de honte. Et quel homme eût osé imposer une telle tâche aux armées allemandes? Le nouvel empereur d'Allemagne? Jamais ! M. de Bismark? Encore moins !

Le chancelier du roi de Prusse n'est pas un rêveur : c'est un esprit pratique, habile à estimer les hommes et les choses à leur vraie valeur. S'il savait, au début de la guerre, qu'il pourrait tout attendre du patriotisme allemand, provoqué par un Bonaparte, il n'ignorait point qu'imposer à la France un Napoléon serait perdre, en un jour, tout l'ascendant qu'il exerçait sur les esprits. C'est une erreur de croire que M. de Bismark a fait l'Allemagne ; ce n'est pas non plus le pays qui a fait M. de Bismark; la nation et le ministre ont grandi ensemble , l'un portant l'autre; il ne faut ni amoindrir la valeur du chancelier, ni l'exagérer démesurément. C'est en mettant son talent au service des idées allemandes que M. de Bismark fit TEmpire. L'Alle-

magne aspirait à son unité bien avant quelle eût trouvé son homme d'État. Le grand talent de M. de Bismark fut de sonder l'opinion publique, de s'en emparer dans Tintérêt de la Prusse, et de se mettre à la tête d'un mouvement irrésistible, qui, se tournant en crise révolutionnaire, eût englouti les trônes. Le ministre prévoyait de loin les événements, et il résolut de les devancer. Au lieu de se laisser emporter par le courant, il le dirigea dans un sens favorable à ses projets. Quel que soit le jugement que la postérité portera sur M. de Bismark, elle lui rendra cette justice qu'il sut admirablement exploiter les aspirations nationales des peuples allemands.

Ce n'est pas cet homme, si jaloux du triomphe de son œuvre, si profondément pénétré des vœux ardents de son pays comme de ses haines, qui pouvait songer à rétablir un Bonaparte sur son trône. L'Allemagne disciplinée et toujours obéissante eût peut-être accepté son unité au prix d'un tel crime, mais la dynastie y eût perdu son prestige et le dédain national eût englouti

la popularité du premier ministre. M. de Bismark n'ignorait point l'état des esprits et, dans un intérêt purement diplomatique, il jouait avec les pantins impériaux comme le chat joue avec une souris, sûr qu'il était d'écraser, au moment voulu, rimpérial joujou d'un seul coup de ses griffes puissantes.

Mais les bonapartistes, ne doutant de rien, demeuraient convaincus qu'après la capitulation de Paris, le roi de Prusse ne négocierait qu'avec un ambassadeur impérial. Ainsi, à mesure que le dénouement fatal approchait, cette poignée de fous devenait plus joyeuse. L'un d'eux me prit le bras à Bruxelles pour me confier que jamais l'empereur d'Allemagne ne signerait la paix avec les gens qui défendaient Paris, que le seul gouvernement susceptible de traiter avec le vainqueur était le gouvernement impérial et que M. de Bismark ne s'abaisserait j^lmais à négocier avec un autre pouvoir que celui que, prétendait-on, il considérait comme le seul légitime.

Quand enfin Paris, succombant à la famine,

se rendit au vainqueur et que l'empereur d'Allemagne déclara vouloir signer la paix avec n'importe quel gouvernement élu par la nation, la faction bonapartiste écuma de rage et ses journaux appelèrent M. de Bismark: traître! Ce fut le bouquet. L'Europe, après tant de larmes, retrouva son hilarité et poussa un éclat de rire qui fit à jamais rentrer sous terre le fantôme impérial.

Ceux qui jugent les événements avec leur raison et leur cœur avaient conservé l'espoir que M. de Bismark, suivant en cela les traditions napoléoniennes, finirait par un coup de théâtre et surprendrait le monde par sa générosité ; mais ceux qui savaient l*implacable volonté du chancelier renoncèrent à de telles illusions. Lors de l'aifaire du Luxembourg, le ministre avait déjà résumé son programme en ces mots :

— Le jour où la France nous fera la guerre, nous l'écraserons pour un demi-siècle.

Pour ce qui est du nouvel empereur d'Allemagne, qui se montrait à la vitrine de tous les papetiers, ceint de la couronne de Charlemagne, il ne fallait pas espérer davantage un dénouement en rapport avec les vœux des esprits sages. Guillaume l^^ ne pouvait, à cette heure, qu'imiter tous les capitaines victorieux, c est-à-dire ne consulter que ses intérêts, sans se soucier autrement du reste.

Nous autres, esprits bourgeois, nous avons une façon d'envisager les choses que les vainqueurs n'ont jamais partagée. Les effroyables désastres qui désolèrent un tiers de la France, ces ravages où sombra la prospérité publique, ces villes disparues de la surface du globe, ces villages brûlés, ces environs de Paris transformés en déserts, toutes ces calamités, ajoutées à la souffrance morale du peuple vaincu, nous apparaissaient comme une expiation terriblement suffisante. Nous nous trompions. Tous ces deuils, toutes ces ruines, devaient encore s'accroître

non-seulement de la perte de l'Alsace et de lannexion de Metz, tenant pour ainsi dire Paris sous le canon allemand, mais encore de cette indemnité de cinq milliards, dont les banquiers, appelés de Berlin, réglèrent le paiement et les intérêts avec la susceptibilité du prêteur. De Toccupation des Champs-Elysées, je ne dirai qu'une chose, c'est que, dans les conditions où elle se produisit, elle fut plus douloureuse pour les armées allemandes que pour les Parisiens.

Quand le texte de ces préliminaires fut connu, un de mes amis, ardent patriote et qui me battait froid à cause de la tiédeur que j'avais montrée dans les phases les plus acclamées de cette lutte à outrance, me prit le bras et d'un ton attendri :

— Voilà, me dit-il, une paix qui me fait peur autant que la guerre !

Et c'était juste. Ce qui parlait en lui, c'était la conscience, réveillée par la fin du carnage; c'était le patriotisme anxieux, ne s'émouvant plus du présent et prévoyant l'avenir ; il sen-

lait qu'en dépit des traités la guerre devait couver secrètement jusqu'au jour où les deux grands peuples, à jamais divisés, se rueraient de nouveau sur les champs de bataille.

On. raconte que, dans le voyage que M. Thiers fît à travers l'Europe, il demanda à un diplomate autrichien :

— A qui l'Allemagne fait-elle la guerre depuis Sedan?

— A Louis XIV, lui répondit-on.

Le mot est profond, car il explique les désastres que les conquérants de toutes les époques lèguent fatalement en héritage à la postérité. La guerre de 4870-4871, se terminant par la conquête de provinces jadis allemandes, mais dont deux siècles avaient cimenté l'union avec la France, laisse derrière elle des traces ineffaçables de sang et de haine, danger terrible et permanent pour nos neveux. Son dénouement est si déplorable qu'un siècle ne suffirait pas à réparer une telle catastrophe, et c'est pour ce motif que la paix fait peur autant que la guerre. On prévoit sans peine que

la branche d'olivier n'est qu'une torche cachée sous le feuillage.

Je ne pense pas qu'un être raisonnable puisse se faire illusion sur le danger qui menace l'Europe dans un avenir plus ou moins lointain. Que désormais TAUemagne ait le sincère désir de vivre en paix avec tous ses voisins, on n'a pas de peine à le concevoir. Mais, en même temps, il faut s avouer que la France ne saurait être animée des mêmes sentiments. Si confiant que le nouvel Empire soit en la force de ses armées, il faudra qu'il envisage les' chances d'une nouvelle guerre avant que les lampions aient consacré la signature définitive de la paix actuelle, et qu'il surveille le ressentiment naturel de ces trente-huit millions d'âmes, unies par une même haine et dans un même désespoir. Il est possible que des événements imprévus, appelant les peuples à d'autres destinées, fassent diversion à ces rancunes. Nul ne le souhaite plus ardemment que l'auteur de ce livre. Mais quand on ne croit pas au surnaturel, on ne peut pas espérer de tels miracles.

L'humanité n'est pas cet être admii'able,quintessence de toutes les vertus, créé par rimagination des poètes : elle est faite de fureurs et de passions, et la résignation évangélique, qui nous enseigne à tendre la joue droite à celui qui nous a souffleté sur la joue gauche, n'est qu'un axiome puéril que les hommes repoussent avec toute la force de leur dignité blessée. La Prusse, écrasée en 1806 par le premier Napoléon, se soumit aux conditions du vainqueur, sans pour cela renoncer un seul instant à la vengeance. On ne peut pas, dans un traité de paix, imposer la résignation au vaincu. Un peuple n'est jamais si complètement battu qu'il doive abdiquer tout espoir de venger ses défaites, ni tellement victorieux qu'il demeure insouciant à côté de trente-huit millions d'hommes qui l'épient et ne guettent qu'une occasion favorable pour se ruer sur lui, soit seuls, soit avec le concours d'alliés. Il est donc permis de dire tout haut ce que le monde, entier, vainqueurs et vaincus, pense tout bas, à savoir que la guerre est suspendue et non définitivement terminée. Qu'elle éclate dans dix

ans, dans vingt ans, ou dans un siècle, là n*est point la question ; le danger est dans la menace d'un nouveau conflit qui répandra l'inquiétude en Europe le jour où le blessé sera convalescent ; il est dans la scission profonde entre deux grands peuples du centre, et surtout dans l'annexion violente de provinces qui seront, pour le vaincu, une éternelle excitation au combat et, pour le vainqueur, un éternel sujet de préoccupation .

Un tel aveu pourra surprendre sous la plume d'un fils de l'Allemagne, qui, d'ailleurs, ne se dissimule pas à quelles révoltes du chauvinisme prussien il s'expose en faisant entendre la voix de la vérité parmi l'enivrement général de la victoire; mais je ne saurais m'arrêter à de si mesquines considérations.

Au début de cette guerre condamnable déchaînée par un souverain criminel, j'ai sacrifié à mes convictions une situation lentement et laborieusement acquise par quinze années d'incessants travaux. Dès le 17 juillet, j'ai quitté la France impériale dont les fanfares guerrières

m'écœuraient, alors que rien ne m'y obligeait et sans me soucier autrement si mon avenir serait ou non à jamais perdu. Je lai fait parce qu'en mon âme et conscience je condamnais cette guerre et que je haïssais le naïf gouvernement qui la déclara d'un cœur léger. Aujourd'hui, je ne consulterai pas davantage mes intérêts qui m'entraîneraient au plus aveugle enthousiasme pour le fait accompli, et je dirai la vérité vraie à mpn pays natal, en attendant qu'il se la dise à lui-même.

Un homme vraiment civilisé ne doit connaître d'autre patriotisme que celui qui est d'accord avec sa conscience. Il faudrait enfin nous habituer à voir les choses par nos propres yeux et à les juger avec notre propre raison. Du patriotisme quand même qui accepte tout, acclame tout, de ce patriotisme de lampion brûlant du même feu pour toutes les victoires, naissent tous les désastres. Les nations les plus barbares de l'antiquité professaient ce patriotisme étroit dont notre intelligence aspire à s'émanciper. Que la nation s'enivre de ses triomphes.

peu m'importe. A toutes les époques, les foules ont acclamé les vainqueurs, sans que la conscience d'un seul individu perdît pour cela ses justes droits.

Le grand rôle du peuple allemand finit à Sedan. Après avoir combattu pour son indépendance territoriale et fait prisonnier l'auteur de la guerre, après avoir donné la redoutable mesure de sa force et assuré la tranquillité de ses frontières, il n'avait qu'à rentrer dans ses foyers, sûr désormais que sa modération dans la victoire lui vaudrait l'estime de toutes les nations. Ce faisant, T Allemagne eût offert au monde le spectacle le plus grandiose, le plus humain que l'histoire ait enregistré, celui que rêvait Téminent et honnête Jacoby, ce grand et vrai patriote allemand. L'état-major prussien ne trouva pas dans les forces dont il disposait une garantie suffisante pour l'avenir ; elle lui parut dépendre d'une rectification des frontières, moyen primitif, renouvelé des époques antédiluviennes. Les militaires de tous les temps n'ont jamais imaginé d'autre solution que

celle-là, qui est la source de perpétuelles revendications à main armée.

Le crime de Napoléon III fut précisément de vouloir s'annexer les provinces rhénanes, qui considéraient son gouvernement paternel comme une calamité publique à laquelle la mort leur eût semblé préférable. C'est à quoi l'Allemagne victorieuse aurait dû songer avant tout, pour renoncer à l'annexion de provinces animées à son égard de la même antipathie qu'elle professait pour le gouvernement de l'Empereur. Pour se justifier devant elle-même, elle a été forcée d'évoquer le spectre de Louis XIV, qui ravit l'Alsace à ses voisins. Soit. Mais si Ton s'obstine à toujours remonter le cours de l'histoire au lieu d'envisager l'avenir, il n'est pas de peuple qui n'ait quelque chose à revendiquer et qui ne trouve dans son passé quelque prétexte à déclarer la guerre, pourvu qu'il ait la force de son côté. Nous revenons alors au règne de la force brutale, et nous consacrons à jamais ce principe que la force prime le droit.

Mais, abstraction faite de toute rêverie hu-

manitaire, les annexions sont un danger même pour le peuple victorieux. Il se peut fort bien que le ressentiment de la nation française n'eût pas été désarmé par la grandeur d'âme allemande; il se peut encore qu'une partie de la nation n'y eût vu qu'un signe de sa faiblesse ; il est permis aussi de dire que les insultes réitérées avaient rendu l'empereur Guillaume inexorable; mais ce ne sont là que des incidents secondaires. M. de Moltke n'a sans doute jamais eu ridée de se faire délivrer par la France un certificat de bonne conduite sur les champs de bataille ; l'Allemagne s'est soulevée parce qu'elle n'admettait pas qu'en évoquant des souvenirs sanglants un souverain eût le droit de s'imposer par le canon et les mitrailleuses à une province qui le repoussait de tout son mépris. Ce fut la vraie cause de son enthousiasme et de la neutralité sympathique que garda l'Europe tout entière, révoltée de voir remis en vigueur ces procédés barbares d'un autre âge. Il ne tenait qu'à l'Allemagne, en renonçant à toute annexion, de prouver qu'elle-même flétrissait le

droit de conquête, source éternelle de tous 4es malheurs des peuples. La nation des penseurs pouvait établir un droit nouveau basé sur la justice. Tant pis pour elle si Fidée de jouer un rôle si glorieux par-devant l'histoire ne l'a point séduite. Elle pouvait être admirée, elle s'est contentée d'être redoutée !

C'est elle-même qui l'a voulu, car l'opinion publique n'a pas su peser sur l'esprit du roi dans le sens de l'indulgence ; elle s'est à ce point enivrée de ses victoires, qu'au cas improbable où M. de Bismark eût voulu renoncer à toute conquête, le chauvinisme allemand l'eût arrêté dans cette voie de conciliation. D'aucuns, c'est attristant à dire, mais malheureusement trop vrai, trouvèrent que le nouvel empereur avait eu la main trop facile; ils eussent voulu Bel fort parrdessus le marché, ces féroces politiqueurs, détournés de l'avenir par les ivresses du présent. On a souvent accusé la légèreté française d'avoir été la cause première de tous ces désastres; mais ne serait-il pas juste de se demander aujourd'hui si

le peuple victorieux fut, lui aussi, toujours à la hauteur de ses prétentions ?

Dès le mois d'octobre 1870, le chauvinisme allemand ne cessa d'encourager les revendications qiji devaient faire couler tant de sang. Le peuple des penseurs ne voulait plus être qu'un peuple de triomphateurs ; il ne s'inquiétait point si de ces annexions contre le vœu des populations naîtraient des dangers pour l'avenir, ou si, à notre époque, on avait encore, sous un prétexte quelconque, le droit de disposer de deux millions de citoyens comme d'un troupeau de moutons. La bourgeoisie le voulait aussi bien que l'état-major; et si Ion peut dire de celui-ci qu'il n a fait que son métier de soldat heureux, on peut dire de celle-là que, par son implacable entêtement, elle a contribué à crée r en Europe un état de choses dont elle sera peutêtre la première à souffrir.

Désormais la guerre est en permanence, et par ce mot « la guerre » je n'entends pas seulement le carnage sur les champs de bataille, mais ces haines qui divisent les peuples et sè-

ment les défiances en attendant l'heure des sanglantes revendications. La paix ne commence pas là où la diplomatie arrête les armées ; elle ne peut naître que de la foi en l'avenir et de l'abandon où la sécurité publique berce les intérêts. Ces temps heureux, nos neveux les connaîtront peut-être, mais nous autres, nous pouvons en faire notre deuil. Nous sommes condamnés au régime du militarisme forcé le plus terrifiant dont l'humanité garde la mémoire ; à voir autour de nous les peuples, détournés de leurs destinées, se préparer constamment à des guerres imminentes dont les préparatifs suffiront à ruiner la prospérité générale. Le jour où la- bourgeoisie allemande, revenue à la réalité, verra l'orage s'amonceler au-dessus de la patrie ; le jour où elle sera convaincue que la modération dans la victoire aurait seule pu lui conquérir l'estime des peuples, d'où naissent les alliances durables, ce jour-là sans doute elle comprendra mes angoisses et mes appréhensions.

L'Allemagne se trompe en supposant que le

revirement de Topinion européenne provient de la seule jalousie de ses succès ; ce toile général contre la nation sympathique au début de la guerre a des racines plus profondes ; il naît de la répulsion de tous les esprits sains pour l'abus de la victoire ; il naît surtout de lofïense faite par les annexions violentes à l'humanité tout entière, solidaire de ses élans comme de ses défaillances. La vérité vraie est que, sur trois millions de prisonniers, l'Allemagne ne rend la liberté qu'à ceux qui portent un uniforme ; elle détient, en Alsace et en Lorraine, deux millions d'êtres humains dont le seul crime fut de souffrir plus que les autres de cette guerre épouvantable, et, de la sorte, elle crée à ses frontières, non la sécurité qu'elle rêvait, mais un danger dont elle ne mesure pas encore retendue. A quoi sert donc l'admirable système d'instruction publique qui fonctionne en Allemagne, s'il ne l'a pas encoi'c pénétrée de cette vérité historique que, pour conserver des peuples violemment annexés, il doit couler plus de sang qu'on n'en a versé pour les conquérir?

Que les frontières allemandes vont donc être bien gardées par ces deux millions d'Alsaciens et de Lorrains ! Avec quel entrain ils épouseront la cause de cette patrie nouvelle qui a préludé à Tannexion par la dévastation ! Seuls, les corps de ces deux millions de condamnés à TAUemagne forcée resteront attachés au sol indûment conquis, mais leurs âmes, s'envolant au delà de vos cordons militaires et de vos camps retranchés, enflammeront à toute heure la haine française et rendront impossible l'oubli du passé.

Ces appréhensions, croyez-le bien, l'Europe tout entière les partage. Ne pensez pas que la désaffection des peuples, dans la seconde phase de la guerre, s'inspire uniquement du succès des armes allemandes; elle repose sur la haine innée pour la force brutale que l'Allemagne combattit d'abord aux applaudissements des nations offensées et inquiétées par les procédés napoléoniens, et dont, à la fin, elle fit elle-même un si déplorable abus, n'ayant pas l'âme assez grande pour s'affranchir elle-même, aussi bien que l'Eu-

rope, des traditions militaires d une autre époque. Et voilà de nouveau le monde en proie à tous les excès du militarisme triomphant ! Ne parlez plus des droits des peuples, de leurs libertés et de leur indépendance. Vains mots que tout cela ! Le monde appartient toujours au plus fort, et non pas au plus sage. Nous avons bien le temps de nous occuper d'autres choses que de la guerre ! Des canons, des canons, et encore des canons ! Il n'y a plus de citoyens, rien que des soldats d'un bout de l'Europe à l'autre. La revanche française peut être une utopie aujourd'hui, comme le fut la résurrection de la Prusse après léna, mais qui ne comprend que, dans un avenir plus ou moins lointain, elle pourra devenir une menaçante réalité. Si confiante que l'Allemagne soit en ses forces militaires, il lui faudra se préparer à de nouveaux combats inévitables dans dix ans, dans vingt ans, ou dans un demisiècle, nous n'en savons rien. Si elle voulait l'oublier un instant, les Alsaciens et les Lorrains seront là pour le lui rappeler ; si la France voulait se consoler de ses malheurs, ces mêmes

Alsaciens et ces mêmes Lorrains seront encore là pour rouvrir les plaies mal cicatrisées.

Il ne peut donc être question que d'une paix armée jusqu'aux dents, qui dévorera non-seulement les cinq milliards français, mais encore la prospérité publique de l'Europe. La conclusion est que le monde est à recommencer, que le droit de la violation du territoire vient d'être consacré de nouveau pour plusieurs siècles; c'est la justification et l'apothéose des conquérants d'autrefois, dont le souvenir commençait à s'éteindre sous le mépris de générations nouvelles. Qu'on ne vienne plus après cela nous parler de progrès et de civilisation ! Méprisables êtres que nous sommes! Nous nous estimons supérieurs à nos aînés parce que nous avons inventé les timbres-poste et les allumettes chimiques, mais en réalité nous ne faisons que les continuer, nous avons toujours leurs appétits féroces et l'élasticité de leur conscience. Au lieu de nous incliner devant le progrès, au lieu de chercher à nous élever, nous nous courbons devant le dieu dBs batailles, cette idole faite de

boue et de sang. Nous vendons toujours nos frères pour un plat de lentilles et les droits sacrés de l'humanité pour une province !

A rheure présente, nous ne pouvons pas encore sonder la profondeur des blessures que la guerre a faites, ni déterminer les conséquences de tant de victoires, d'une part, et de tant de revers, d'autre part. Le dégât matériel est, en somme, le moindre désastre. Les villages brûlés se reconstruisent, les terres foulées sous les bottes des soldats se cultivent et donnent de nouvelles moissons ; les veuves et les orphelins se consolent, car il n'est si grande douleur

que le temps n'en efface les traces. Mais ce qu'on ne parviendra pas à réparer en un siècle, ce qui doit survivre à tous les deuils, à toutes les ruines, c'est la décadence manifeste des esprits.

L'Allemagne, si considérable par ses penseurs et ses philosophes, semble croire qu'il a suffi de gagner des batailles et d'agrandir son territoire pour s'imposer désormais à l'admiration de l'univers; elle paraît vouloir oublier que la grandeur d'une nation ne provient pas seulement de ce qu'une Majesté Royale se change, par la- force des armes, en une Majesté Impériale, et que c'est l'affaire de la dynastie et non pas de la nation. S'il suffisait d'échelonner des millions de combattants pour tenir la première place en Europe, la Russie se trouverait subitement placée à la tête de la civilisation. La guerre contre la France n'est pas plus riche en enthousiasme et pas plus grande dans ses résultats que la lutte d'extermination que les pères des soldats de 1870-1871 soutinrent contre Napoléon P', et d'où l'Allemagne libérale n'a

pas plus surgi qu'elle ne surgira des victoires présentes.

Il est à craindre que l'Empire d'Allemagne n'ait pas seulement conquis deux provinces et cinq milliards, mais encore le chauvinisme, la dévotion aux épopées sanglantes, les enivrements de la gloire militaire et tout le vieux bric-à-brac des deux empires napoléoniens, auquel la France est redevable de tous ses malheurs. On s'enorgueillit d'avoir brisé l'influence militaire du peuple voisin, sans penser qu'il ne devait pas sa grandeur à la seule gloire des armes, et que le génie français pourra renaître des ruines accumulées par la guerre avec l'étranger et même par la guerre civile. Il y avait en Europe un peuple dont la moindre gloire fut d'avoir vaincu sur mille champs de bataille, et dont l'Allemagne militarisée n'est pas en voie de continuer les traditions libérales confisquées tantôt par les despotes du trône, tantôt par ceux de la rue, sans que pour cela la portion éclairée du peuple en ait jamais fait le sacrifice. S'il y eut une

Fmnce dont les impétuosités furent souvent un danger pour la sécurité européenne, il en est une autre qui pourrait bien renaître de ses cendres et nxiner la gloire allemande : la France qui tira Tépée pour la protection des faibles et versa son sang pour des cçiuses généreuses. On peut se réjouir de Técroulement de l'Empire ; mais ce qu'il ne faut pas oublier, c est que l'écrasement de l'influence française, telle qu elle apparut aux beaux jours de son histoire, n'est pas seulement un malheur pour ce pays, mais pour toute l'Europe, où elle tenait le despotisme en échec.

Accabler un peuple malheureux sous le poids de ses fautes, c'est une tâche qu'il faut laisser aux âmes avilies des flatteurs du succès. Il serait plus juste, en ce moment où le blessé gît baigné dans son sang, de nous souvenir qu'il ne permit pas toujours aux despotes et aux aventuriers de disposer de lui selon leur caprice, et qu'abandonné à ses propres instincts, il fit parfois des choses grandes et belles, dont l'humanité doit lui être reconnaissante. Toutes les

victoires ne feront pas que le souvenir des pages lumineuses de l'histoire française soient effacées à jamais. Avec ou sans ses anciennes frontières de l'Est, la France sera toujours une grande nation si elle sait ressaisir son influence européenne par un retour vers son vrai génie, qui ne fut pas la conquête, mais l'émancipation des peuples. Ce qui restait de libertés publiques et de respect du citoyen dans les États du droit divin n'était dû qu'à la peur du libéralisme français.

Telle qu'elle vient de se constituer, la nation allemande, encore dans l'enfance des droits politiques, ne peut pas prétendre à remplacer en Europe ce qu'elle a cru écraser de la France et ce qui surnagera malgré tout : le sentiment inné de la dignité et la conscience des droits de tout individu dans l'État. Si elle ne sait pas arracher un à un tous les droits aux féodaux qui disposent de ses destinées, elle demeurera, malgré ses victoires, une nation inférieure par ses ambitions.

Mais telle est la malédiction de la guerre,

même triomphante, qu elle étouffe la raison et la noblesse des sentiments; elle habitue les peuples à se confier aveuglément à la force brutale, qui devient ainsi souveraine maîtresse de leurs destinées. Déjà Téminent Virchow, savant de premier ordre en même temps que citoyen des plus éclairés, a fait sourire les Prussiens par son refus motivé de toute candidature au Parlement du nouvel Empire.

« Pendant quinze ans, écrivait-il à ses élec- » teurs, j'ai monté la garde auprès de la Con- » stitution; laissez-moi désormais consacrer » mon temps à des travaux plus utiles. » C'est que cet homme remarquable sentait bien que l'Allemagne militaire ne se laisserait plus diriger dans la voie du progrès par des hommes de sa trempe. Il prévoyait qu'avec les armées victorieuses, le bon plaisir des gouvernants> soutenus par un aveugle enthousiasme, faisait son entrée dans la patrie ; il avait vu sombrer la popularité de l'illustre Jacoby, coupable d'avoir voulu remonter le courant fatal, et ne se souciait point de négliger ses travaux

scientifiques pour des chimères. Il se doutait que le traité de Versailles, en renvoyant la landwehr dans ses. foyers, ne rendrait pas à la nation victorieuse la conscience de ses droits à fintérieur que l'illustre député défendit constamment, et que, ce qu'il fît pour la patrie restreinte d'autrefois, il ne pourrait plus le tenter désormais sans se heurter contre le chauvinisme, décidé dorénavant à s'en rapporter pour tout et toujours au génie du prince de Bismark et du comte de Moltke.

L'avenir nous montrera si l'Allemagne a la sagesse de s'affranchir du militarisme ou si elle est destinée à succomber sous le poids de son organisation militaire. Les peuples allemands sont encore dans l'ivresse du succès qui les empêche de tourner leurs regards vers l'avenir; mais, à moins de proclamer leur propre déchéance , il faudra bien qu'ils envisagent un jour ou l'autre la situation créée par cette guerre. Sous les yeux de ce qui reste des générations qui viennent de s'égorger, va grandir une génération nouvelle , préparée à la lutte et

à la destruction ; on épuisera les ressources du pays en organisant d un côté la revanche, et de l'autre la conservation de la victoire ; les deux grandes nations n'auront qu'un but, je le crains, le rétablissement du prestige militaire chez l'une, le maintien de ce même prestige chez l'autre. Et en flattant ces instincts, les gouvernants, si tel est leur bon plaisir, auront beau jeu pour confisquer la liberté au nom de la gloire militaire.

Il faut être halluciné pour croire que le monde pourra s'occuper désormais d'autres choses que de soldats. L'Allemagne, menacée non-seulement parla douleur française, mais encore parla jalousie des autres nations, payera ses victoires par des inquiétudes incessantes qui mineront sa prospérité. L'Empire allemand, créé par la force, ne pourra se maintenir que par le développement toujours croissant de son organisation militaire. L'industrie se réfugiera toute tremblante sous l'épaulette protectrice de M. de Moltke; le commerce, anxieux des éventualités, payera de grand cœur tous les impôts militaires.

si écrasants qu'ils soient, pourvu que l'armée reste à la hauteur des événements futurs. Avec les troupes victorieuses, le chauvinisme impérial, conquis en France avec le reste, fera son entrée dans toutes les villes de garnison ; ce qui reste de princes de l'ancienne Confédération germanique régnera sous la surveillance de l'Empereur, comme sur le pied guerrier. Depuis les Alpes jusqu'à la Baltique, les peuples contempleront d'un œil attendri les généraux que la guerre a mis en évidence ; la poésie allemande, renonçant aux qualités qui firent sa gloire , se contentera d'épopées et de cantates ; la musique allemande s'absorbera dans les marches militaires; les arts seront consacrés à l'apothéose du soldat, et les nobles travaux de la pensée pèseront moins qu'un ordre du jour. Le militarisme, sauvegarde de la fortune, de l'industrie et du commerce , dominera tout, réglera tout, enflammera tous les cœurs et conquerra toutes les sympathies.

Voilà ce que l'Allemagne aura conquis , sans s'en douter, si l'esprit populaire ne se réveille

à temps pour empêcher ce débordement de la force armée, si, en dehors de l'unité militaire, œuvre des circonstances et qui a placé tous les soldats sous un même chef, elle ne parvient pas à constituer son unité libérale, qui réunira tous les esprits dans une même pensée d'émancipation. Si la nation allemande ne cherche pas à vaincre la France ailleurs que sur les champs de bataille, elle ne pourra greffer sa puissance que sur le glaive des empereurs, glaive à deux tranchants qui, en même temps qu'il abat l'adversaire, blesse la main qui le brandit.

C'est de cette vérité qu'il faut se pénétrer avant de s'enorgueillir outre mesure des succès militaires. Une bataille gagnée ne peut être un sujet d'orgueil national qu'autant qu'on combat pour l'indépendance. Mais on n'a pas d'exemple qu'un peuple ait fondé ses libertés par des guerres prolongées, qu'une nation ait eu souci de ses institutions intérieures, quand elle était forcée de surveiller constamment ses frontières. Napoléon III, qui avait le génie du mal, le savait si bien, qu'il fit entretenir en France l'inquiétude

de l'Allemagne, pour détourner le pays des affaires publiques. L'avenir de l'Allemagne dépend désormais du bon plaisir de ses gouvernants.

S'il leur convient d'empêcher les peuples de formuler des demandes indiscrètes, les hobereaux n'auront qu'à lui montrer les points noirs du côté de la France, pdur faire rentrer le troupeau consterné dans l'obéissance la plus complète. Le peuple prussien a déjà donné cet exemple ahurissant après les victoires de 1866, qui jetèrent les esprits les plus éclairés dans les bras de M. de Bismark. Les libertés publiques furent aplaties sous les murs de Kœnigsgrgetz en même temps que les armées autrichiennes. Cette soudaine servilité, succédant à une opposition des plus véhémentes, trouva son excuse dans le besoin, universellement reconnu, de reconstituer avant tout l'unité allemande. Mais à présent que celte unité est faite, ou à peu près, la nation trouvera-t-elle pour combattre à l'intérieur l'énergie qu'elle a déployée pour guerroyer à l'extérieur?

Malheureusement tout me porte à croire que

rAllemagne n'en est pas encore arrivée à cette apogée d'un peuple libre. Le sentiment de la subordination quand même, qui fait les armées victorieuses, fait également les citoyens dociles. Tout Allemand vient au monde avec la conviction de son infériorité vis-à-vis de son supérieur, et il ne s'en défait jamais absolument ; il suce cette conviction avec le' lait, grandit sous la discipline paternelle, se perfectionne à l'âge de vingt ans par la discipline militaire, et crée, à l'âge d'homme, des êtres tellement disciplinés à leur entrée dans le monde qu'ils ne se permettraient pas de revendiquer le sein de la nourrice avec plus d'impétuosité qu'il ne convient à un citoyen docile et obéissant, ayant conscience de son infériorité sociale.

Le Français, lui, est une créature d'une tout autre espèce ; il a les défauts contraires ; il se trouve, dès sa naissance, en opposition permanente avec tout le monde ; dès son apparition sur la terre, il s'étonne de ne pas être général de division pour le moins ; sa première bonne est la première forme de gouvernement qu'il

voudrait renverser, son premier professeur est le premier despote qu'il écrase sous le poids de son mépris ; adolescent, il se demande si son père ne viole pas les égards auxquels a droit un citoyen libre ; homme, il ne rêve qu'à renverser le pouvoir qui l'humilie quand même, et quand il n'a pas fait deux ou trois révolutions, il meurt avec le regret d'avoir failli à ses destinées.

De la fusion de ces deux races diamétralement opposées eût pu naître le bonheur pour les deux peuples ; tandis qu'abandonnés à leurs défauts, divisés à jamais par la guerre, ils périront peutêtre tous les deux, l'un par l'aveugle subordination, l'autre par la révolte constante contre tout pouvoir constitué. La France eût communiqué à l'Allemagne sa fière revendication des droits du citoyen, tandis que l'Allemagne eût appris à la France que, s'il y a des droits à revendiquer, il y a aussi des devoirs à remplir.

Le devoir! Voilà le grand secret du développement de la monarchie prussienne. C'est la base de sa force. Les populations allemandes qui, par leurs aspirations despotiques , sont de

beaucoup inférieures à la race française, lui sont supérieures par la conviction innée du devoir que leur impose la société. Le Français, emporté par son sang et les souvenirs de ses révolutions, ayant très-certainement la conscience de la dignité du citoyen comme aucun peuple du monde, se précipite, avec Tardeur qui lui est propre, vers son but, sans se demander s'il ne se cassera pas les reins au premier obstacle. Pour se convaincre de son erreur, il faut absolument qu'il se soit casse quelque chose. L'Allemand, lui, ne connaît pas ces ardeurs généreuses, mais, en revanche, il sait que la société dans son ensemble impose des devoirs dont personne n'a le droit de s'affranchir, et cette conviction est à ce point enracinée dans les esprits qu'il en supporte les exagérations, et que, de peur de se casser quelque chose, il reste tranquillement en place et se confie à ceux qui le gouvernent. Aujourd'hui le grand danger pour les deux peuples à la fois, c'est que le vaincu veuille aveuglément imiter le vainqueur, tandis que 1 autre, ne

consultant que le résultat acquis, dédaigne ce que le peuple malheureux pourrait encore lui enseigner de vraiment grand et de vraiment utile; il en résultera que la France s'appropriera des institutions qui sont en opposition avec son caractère et que l'Allemagne, confite dans sa gloire comme un hareng dans la salaison, n'apprendra jamais rien de ses voisins.

Il est à craindre que désormais l'Empire allemand se croie, à tous égards, aussi supérieur à tous les Etats de l'Europe, qu'au début de cette guerre la France se croyait pour tout et par tout supérieure à ses voisins. La vérité est qu'aucune des deux nations n'en est arrivée à ce point culminant de son existence où elle pourra regarder l'autre avec un juste dédain. Ce qui manque encore aux races germaniques, c'est la soif de l'émancipation personnelle de tous les vieux préjugés qui, parfois, déborde dans le tempérament français, mais où, très-certainement, il puisera la régénération de la patrie, le jour où il se convaincra que ce travail ne peut s'accom-

plir que lentement, graduellement, sans secousses violentes, par Tœuvre de la paix et non par les fusillades de l'émeute. L'Allemagne pourrait encore apprendre de la France que les prérogatives de la naissance, pas plus que les dissentiments religieux, ne doivent être un empêchement pour les esprits ; elle pourrait puiser dans les pages lumineuses ou terribles de Thistoire française cette vérité, quun peuple doit préférer aux enivrements de la gloire militaire, qui abaissent l'esprit public, la gloire autrement grande de s'imposer par les idées ; gloire impérissable qui reste debout quand les armées succombent sur les champs de bataille.

En revanche , l'Allemagne pourrait enseigner à la France que la subordination de tout citoyen aux intérêts communs et l'ordre de l'administration peuvent seuls sauver une nation à l'heure des grandes crises.

Ce qui est vaincu en France, ce sont quarante millions d'hommes, exploités par une administration coupable et ne se sentant pas enflammés d'un même idéal ; c'est l'absence de cette soli-

darité qui fait battre tous les cœurs pour une même cause et met les aspirations personnelles au-dessous de Tintérêt général. Ce qui a vaincu, ce n'est pas le nombre, mais bien plutôt cette organisation lentement échafaudée et . en voie de perfectionnement continu grâce à la stabilité du gouvernement qui, n'ayant pas à veiller à son propre maintien, peut s'occuper des affaires publiques, et dont les fonctionnaires, depuis le plus grand jusqu'au plus infime, ne sont pas déconcertés dans leur zèle par cette pensée que demain peut emporter les chefs auxquels ils obéissent aujourd'hui.

Cette administration ne peut pas se créer par décret. Elle naît de la sagesse du peuple plutôt que du génie d'un gouvernement ; elle trouve sa source dans l'estime que les peuples allemands ont pour ceux qui servent l'État, tandis qu'en France, où l'on est en hostilité permanente avec le pouvoir, c'est presque un crime que de le servir. À leur tour, les fonctionnaires prussiens puisent dans cette estime des peuples une consolation à leur pauvreté et un encouragement à

remplir leur devoir; ils savent qu'ils n'ont rien à espérer d'un bouleversement radical et que le seul moyen de parvenir n'est pas de compter sur les hasards des révolutions, mais bien sur un travail lent et persévérant, sur l'accomplissement d'un devoir impérieux non envers une personne, mais envers l'État, sentiment qui chez eux s'appelle le dé.vouement au roi et que les peuples tout à fait libres appellent le dévouement à la patrie.

Voilà la vérité vraie. Si l'administration française n'avait pas été pendant vingt ans toujours préoccupée du maintien d'un gouvernement toujours menacé, elle eût consacré son temps aux affaires publiques ; elle eût bâti des écoles ; elle se fût renseignée tout en donnant aux autres le désir de s'instruire ; elle n'eût pas entretenu le pays dans les hallucinations du passé ; elle fût restée débouta l'heure de la crise au lieu de s'écrouler en même temps que le pouvoir chimérique dont elle mettait les intérêts audessus de ceux de la nation.

Il est temps de laisser là les illusions pour se

rendre compte de la réalité. Des philosophes d estaminet ont voulu voir la source des malheurs dans la Belle-Hélène, les petits journaux spirituels, les courses de Longchamps et autres frivolités agréables. Mais on remplacerait Offenbach par Richard Wagner, le Jockey-Club par une réunion de théologiens, et les feuilles légères par un traité sur Timmorlalité de Tâme, que très-certainement Ton ennuierait la nation française, sans toutefois la guérir de ses blessures.

La nation française est encore trop abattue par I épouvantable catastrophe qu'elle vient de subir pour pouvc ''\ avec le calme voulu, en peser les causes et mesurer les effets. Son premier mouvement, après la conclusion de la paix, fut un mouvement de colère très-naturel au lendemain de telles épreuves, et la haine du nom allemand prit, à Paris surtout, des proportions telles, et se traduisit par des manifestations si mesquines, que la France ne pouvait s'y com-

plaire éternellement sans danger pour un grand peuple, dont la dignité doit demeurer au niveau de ses douleurs.

Avant de regarder au delà de ses frontières, il faut que la France se contemple elle-même ; avant de songer à reconstituer sa grandeur militaire, il faut qu elle efface les traces de l'Empire ignorant et désordonné. L'auteur de ce livre donnerait sa vie de grand cœur si ce sacrifice d une piètre importance pour l'humanité pouvait renverser la muraille chinoise, faite de haine et de sang, que la guerre vient d'élever entre deux grands peuples pour lesquels il avait rêvé l'union basée sur l'estime mutuelle. Malheureusement, cette union est à jamais perdue. L'aveuglement de la victoire, d'une part, l'aveuglement de la douleur, de l'autre, rendront tout rapprochement impossible, et il faudra nous résigner à voir fleurir au centre de l'Europe un état de choses dont on souffrira plus encore que de la guerre ellemême ; et ce malaise sera d'autant plus général et plus prolongé, que l'Allemagne, forte de ses succès, fermera l'oreille à la raison, et que la

France ne retrouvera pas de sitôt le sang-froid nécessaire pour remonter à la vraie source de ses malheurs, dont la défaite par les armes allemandes n'est qu'une des causes et non la cause unique.

La première est que la France est restée stationnaire, tandis que d'autres peuples, moins bien doués, ont mis leur amour-propre à marcher avec l'époque. Depuis de longues années, la nation française vit de ses souvenirs : tantôt de ceux de la première République, tantôt de ceux du premier Empire. Au lieu de chercher à prendre la première place dans les sociétés modernes, elle s'est contentée de remonter éternellement le cours de son histoire, suivant que les faits politiques l'ont entraînée vers les traditions de 1789 ou vers celles de 1806. Toujours préoccupée de son passé, elle a négligé le présent, et n'a pas senti qu'une nation qui se meut éternellement dans le même cercle demeure immobile tout en ayant l'air d'avancer.

La faute n'en est pas seulement aux deux Bonaparte, qui, deux fois, en un siècle, ont con-

fisqué le génie libéral et civilisateur du peuple pour lui substituer une gloire passagère ; mais encore à l'impétuosité de la nation, à ses dissentiments intérieurs, à son dédain de tout ce qui n'est point français. 11 est grand temps que la France cesse de se bercer de chimères, et qu elle envisage la réalité avec cette mâle résignation qui sied aux grandes infortunes. Elle s'est trompée jusqu'ici par l'exagération de ses merveilleuses qualités et la négation de ses énormes défauts. 11 faut qu'elle reconnaisse que s'il n'est pas de nation mieux douée qu'elle, il n'en est pas qui sache moins tirer parti de son génie national. Aucune, dans Tunivers, ne possède au même degré l'intuition de l'émancipation, aucune, par contre, ne laisse aussi facilement escamoter sa vraie grandeur au profit d'une influence factice. Je ne sais pas de race plus apte à toutes les gloires et plus disposée à tous les défaillances.

Que la France ait enfin le bon sens de reconnaître ses défauts, qui paralyseront éternellement ses qualités hors ligne, et elle se con-

vaincra que l'absence d'un même idéal , le manque d'unité politique , en divisant toujours la nation, l'empêche de coaliser ses forces en vue de la grandeur et de la prospérité de la patrie. Si, dans sa douleur, elle peut puiser le sentiment de ses faiblesses et comprendre qu'il lui faut remplacer , dans la vie sociale, la théorie qui demeure dans le domaine de l'oiseuse discussion par la pratique d'où jaillit la lumière, elle n'aura pas acheté trop cher cette régénération, et elle en sortira plus radieuse que jamais.

Depuis la fin du dernier siècle, la France, livrée à toutes les tempêtes, dévorée par toutes les ambitions personnelles, en est encore à chercher son idéal. Victime tantôt des despotes de la rue qui demandent toutes les licences, tantôt des despotes du trône qui confisquent toutes les libertés, elle se relève toujours plus meurtrie, pour retomber encore dans les mêmes errements. Son génie ne peut se retrouver que dans l'alliance de toutes les forces divisées qui se sont combattues jusqu'à ce jour, dans l'éta-

blissement de l'autorité acceptée de tous, se basant sur la liberté pratique et servant tous les intérêts. Elle ne peut renaître que par la conciliation, dans l'intérêt de la patrie commune, de tous les partis qui la déchirent en attendant qu'un aventurier de passage l'achève plus sûrement que les armées victorieuses de l'Allemagne. Si la République, sincèrement adoptée et loyalement servie par tous dans l'intérêt général et non en vue des ambitions personnelles, pouvait donner à la France cette homogénéité d'idées qui lui manque, il faudrait l'acclamer de toute la force de notre conviction . Mais le malheur de la République française est de toujours surgir au milieu de désastres , alors que toutes les passions sont déchaînées et que leurs débordements fraient une route sûre à tous les despotismes. Si, comme l'expérience ne Ta que trop prouvé, elle ne doit être que le renouvellement des discordes intérieures , la forme du gouvernement aurait seule changé, mais le danger serait resté le même. Le gouvernement personnel, dont Napoléon III fut la triste incarnation, existe

ailleurs que dans les rangs bonapartistes ; il est partout où la voix d'une minorité cherche à dominer la voix populaire. Où cesge la subordination du citoyen à la chose publique, commence le fléau du pouvoir autoritaire, quel qu'en soit le nom.

La France en est arrivée à ce moment critique où il lui faut se constituer en un Etat et non en une infinité de fractions se combattant et s'annihilant les unes les autres. En considérant l'histoire de ce siècle, elle trouvera, comme je l'ai dit plus haut et comme on ne saurait trop le redire, la cause première de ses désastres dans ses divisions intérieures qui finalement l'ont livrée à l'homme qu'elle accuse de ses malheurs. Le temps qu'elle a mis à réparer, les autres peuples l'ont employé plus utilement à rendre stable leur organisation, ce qui fait qu'à l'heure de la crise, elle n'a trouvé pour la soutenir rien de ce qu'elle aurait pu certainement écliafauder en un demi-siècle de labeur patient et de développement graduel.

Si la France ne trouve pas un gouvernement

dont la sagesse et Tindulgence rallient lés forces divisées, qui lui rende la paix à l'intérieur avant la gloire à l'extérieur, élargisse le cercle de la vie intellectuelle avant de vouloir élargir les frontières, construise des écoles avant de construire des casernes ; si, au lieu d'apprendre ce qu'elle ignore, elle continue à dédaigner ce qu'il lui faut savoir; si, de cataclysme en cataclysme, elle tombe dans Tépuisement, elle verra s'amoindrir son prestige, tandis que le peuple allemand, qui base son avenir sur un progrès lent mais sûr, verra grandir le sien. La France vaincue, c'est cettç grande nation lancée dans la voie des utopies, bercée de chimères aussi bien par ceux qui l'ont bâillonnée que par ceux qui l'ont entretenue dans des hallucinations déplorables. La France vaincue, c'est ce peuple léger, épris du passé, dédaigneux du présent, divisé, meurtri par ses dissentiments intérieurs , qui n'a pas , en cinquante ans, pu se mettre, une seule fois, en communion d'idées pour travailler à la prospérité de la patrie. Il n'est pas d'exemple dans

rhistoire qu un peuple ait pu résister à une telle désorganisation, toujours renouvelée, de ce qui constitue sa force vitale.. Au bout de ces luttes, qui menacent sans cesse la sécurité du pays, il y a la ruine certaine et Técroulement fatal.

Mais il est une autre France, grande et respectée, moins pour ses victoires et conquêtes, presque toujours suivies de désastres, que pour ses idées libérales, qui l'imposaient à ladmiration du monde. Celle-là, succombant, hélas !

toujours sous les coups d'Etat des despotes de la rue ou du trône, apparaît de loin en loin, dans toutes ses splendeurs, sur la scène politique, et symbolise l'affranchissement de l'esprit humain, la déroute des préjugés sociaux ou religieux, le triomphe des idées et de la civilisation. Cette France, il faut qu'elle surgisse du désastre, car elle seule pourra rendre à la nation la sympathie du monde et conquérir l'Europe par la liberté, plus sûrement que par l'épée. Si, comme j'en ai la ferme conviction, cette France-là peut renaître de ses malheurs, il nous faudra l'aimer de toute la force de notre âme.

car elle rendra nécessairement à l'Europe ce principe de vitalité que la guerre semble avoir à jamais englouti et d'où dépend le bonheur des peuples.

Voilà le seul terrain sur lequel la France et TAllemagne doivent lutter avec acharnement et sans trêve, avant que le pays éprouvé puisse songer à de sanglantes revendications. M. de Bismark n'est pas encore au terme de son œuvre, là où un homme d'Etat peut se bercer désormais dans la gloire du fait accompli. Après les premiei*s enivrements des grandeurs militaires, la nation allemande, qui vient d'atteindre son idéal, la reconstitution de son unité sous un empereur, s'en créera peut-être un autre — tout est possible — qui serait de conquérir ses libertés, lentement, graduellement, avec cette ténacité propre au caractère allemand. Si ce miracle s'opérait parmi les races germaniques, tandis que la France, toujours divisée, toujours déchirée, verrait peut-être son génie libéral englouti de nouveau pour de longues années, l'estime des peuples serait définitivement acquise à

r Allemagne. Que la France y prenne garde !

Une nation se relève toujours à un moment donné de ses défaites militaires, mais si, dans le cours des événements, la France se laissait distancer par ses voisins sur le terrain des libertés sages et possibles, ce jour-là elle serait vaincue à jamais devant l'histoire !

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