‹ Deux études sur la Grèce moderne: Capodistrias, Le royaume des HellènesChapitre 10 sur 10 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Lorsque le président Capodistrias ordonna en Grèce des recherches statistiques sur le mouvement et le chiffre de la population, tous documents vraiment certains faisaient défaut. Néanmoins on crut possible d'arriver à des résultats approximativement vrais et on établit qu'en 1828, le Péloponèse, la Grèce continentale et les îles réunies avaient présenté une population de 938,765 habitants dont 63,615 musulmans. Au bout de sept années, pendant lesquelles la guerre et tout ce que cet état entraîne de fléaux avaient sévi sur ces contrées, on crut pouvoir reconnaître de même que le chiffre précédent était tombé à 753,400 âmes dont 11,450 musulmans.

Dix ans après, en 1838, un recensement déjà plus exact eut lieu encore, et il se trouva que le nombre total des Hellènes habitant le nouveau royaume ne

dépassait pas 752,077, c'est-à-dire 123,073 de moins qu'en 1821 et 1,323 de moins qu'en 1828.

Cette dernière diminution portant incontestablement sur le chiffre si réduit de la population musulmane n'a rien qui doive surprendre; mais il est difficile d'admettre que le rapport de 1821 à 1838 soit tout à fait conforme à la vérité, et quand on se rend compte qu'en définitive la population musulmane, en la supposant de 63,615 personnes à la première de ces époques, avait presque absolument disparu en 1838, sauf quelques malheureuses familles végétant à Chalcis et qui continuèrent à s'éteindre jusqu'à une époque assez approchée de nous, il est tout à fait inadmissible que les chrétiens, tout aussi malmenés pour le moins que leurs rivaux, n'aient subi qu'une déperdition de 123,000 âmes sur 750,000. Il est donc fortement à supposer que la population chrétienne était beaucoup plus considérable avant 1828 que les recherches du président Capodistrias ne le font supposer, et je suis très enclin à accepter cette hypothèse, ou bien, et ceci me paraît moins probable, la statistique de 1828 a fourni des chiffres très supérieurs à la réalité.

Quoi qu'il en soit, le recensement de 1860, fait avant l'annexion des îles Ioniennes, présente pour la totalité de la population un accroissement de 473,596 âmes, soit, en trente-deux ans, 63 pour 100, ce qui indiquerait un doublement de la population dans une période de quarante-cinq années à peu près, ce qui est assurément fort considérable et

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place la Grèce au nombre des Etats qui trahissent Le

plus de vitalité.

Mais les îles Ioniennes ont été rattachées au royaume et en tenant compte du chiffre qu'elles présentent on peut désormais calculer sur 1,600, 000 âmes, soit un accroissement annuel de 10 pour 100 entre 1860 et 1870 avec une part de 1 pour 85 habitants quand on envisage les anciennes provinces du royaume grec et 1 pour 643,5 habitants s'il s'agit des îles Ioniennes. Il existe donc une différence considérable dans la fécondité relative des deux régions.

Lorsqu'on attribue, ce qui se fait communément, l'élévation ou l'abaissement de la statistique dans ces importantes questions à un tort ou à un avantage de moralité dans une population, il est fort à craindre qu'on ne fasse aux uns plus d'honneur qu'ils n'en méritent et que l'on calomnie les autres.

Les différentes nations de l'Europe en sont, en ce moment, à fort peu de chose près, au même niveau dans la moralité, ayant généralement mêmes mœurs, mêmes habitudes, mêmes convoitises, et mêmes tendances; la différence qui existait autrefois, sous ce rapport, entre les hautes et les basses classes d'un pays tend singulièrement à disparaître. Il n'y a guère plus de raffinement intellectuel chez les uns que chez les autres et celles du dessous gagnent assez rapidement dans l'amour du bien-être et du luxe sur l'avance que celles du dessus pouvaient avoir. Quant à supposer que le paysan anglais,

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allemand, suédois ou russe soit d'un degré au-dessus ou au-dessous de son pareil français, espagnol ou italien en scrupules d'aucun genre, c'est avouer qu'on n'a pas constaté par son propre examen ce qui se passe dans les différentes zones. Néanmoins, il est constant, et la Grèce nous en donne ici une démonstration bien frappante, que certaines populations se développent et augmentent avec une rapidité plus ou moins soutenue, tandis que d'autres diminuent avec plus ou moins de rapidité. Dans la première catégorie se trouvent, comme on le sait, la Russie, l'Allemagne, les Etats Scandinaves, l'Angleterre; dans la seconde tous les pays de race latine. On vient de voir que la Grèce se classe avec les premiers de ces Etats; parmi les seconds se signalent par l'infériorité et la disparition rapide de la race, les républiques du sud de l'Amérique, le Brésil, et, plus que tout autre, l'Etat d'Haïti, où l'on peut fixer à un nombre d'années assez restreint la disparition complète de toute la partie de la population qui n'est pas purement noire, celle-ci étant, au contraire, dans un état de progression non pas très rapide, mais du moins réel, en même temps qu'elle s'achemine, non moins rapidement, vers la plus pure barbarie.

Puisque l'on a fait observer tout à l'heure que la question de moralité ne joue ici aucun rôle, peutêtre sera-t-on disposé à se réfugier dans un genre d'explication également fort goûté, et à dire : « Les peuples dont le nombre croît et prospère sont les

peuples qui se nourrissent bien. » Il n'est pas d'assertion inoins démontrée par les faits et il suffira de dire en passant que la nation la plus féconde et celle dont la population v;i toujours cherchant le niveau le plus élevé quant au nombre est la chinoise, et qu'incontestablement elle se nourrit fort mal; de suite, après elle, on peut placer les Hindous, dont le régime végétal constamment troublé par des famines soit générales, soit partielles, et tenu en échec dans des districts entiers par une misère à peu près permanente, ne répond pas du tout aux données des théories modernes en fait d'alimentation. Il faut donc chercher ailleurs que dans la moralité et dans le bien-être plus ou moins complets, le secret de la reproduction rapide de l'espèce humaine, et je n'hésite pas à en trouver la solution dans la façon dont les éléments composant une race moderne sont amalgamés et équilibrés, surtout dans le fait qu'un de ces éléments conserve avec sa pureté relative une portion considérable de son énergie vitale primitive. C'est ce qui se voit démontré, par le résultat négatif, chez les peuples latins dont l'extrême mélange est trop complexe pour avoir conservé une pondération indispensable, et qui, dans leur masse, tendent à n'avoir plus de principe prédominant. C'est ce qui est également vrai, pour le résultat contraire, chez la race grecque.

Elle possède un élément prédominant d'une extrême puissance. C'est l'apport albanais dans toute la Turquie d'Europe comme dans la partie

continentale du royaume hellène; cet apport est en majorité très prononcé. Plusieurs des Cyclades, également, ne sont peuplées que d'Albanais, et il ne faut pas oublier que si la langue de cette race était, il y a encore fort peu d'années, principalement usitée dans l'Attique et dans d'autres parties du nouvel Etat, c'est que toute la population, à fort peu d'exceptions près, était albanaise. Pour avoir changé de langue, phénomène beaucoup plus commun que les philologues ne sont généralement disposés à en convenir, il ne s'ensuit nullement que les nouvelles générations parlant le grec aient cessé d'être albanaises. Elles ont conservé la virtualité normale de leur essence; quels que soient les sons que leur bouche ait appris à proférer, elles sont demeurées ce qu'elles étaient, et, l'étant demeuré, elles sont essentiellement albanaises, c'est-à-dire illyriennes; et c'est sous ce rapport qu'elles peuvent, en effet, prétendre avoir appartenu, appartenir encore, malgré les mélanges que le cours du temps leur a fait subir, à la race la plus antique de l'Europe et à celle qui a fourni à l'ancien grec une bonne partie de ce sang que l'on appelait la partie, autochtone, la partie pélasgique.

Les Illyriens n'ont pu être effacés du nombre des peuples vivants ni par l'effet de la confusion romaine, ni par les invasions germaniques. Si l'on considère la configuration des territoires dans lesquels ils se sont concentrés, on en voit immédiatement le pourquoi. Leurs montagnes les ont gardés

comme d'autres montagnes ont de môme conservé les Basques, derniers restes des Ibères. Ce qui n'a pas non plus été sans puissance pour leur faire con- Berver la vie, c'est celle extraordinaire énergie qui leur assura un rôle si considérable dans l'histoire de la Home impériale, qui leur donna à bien des époques le recrutement presque exclusif des légions de l'ilellade, les grands commandements de l'empire et même le trône, et qui, avec tant de prérogatives, leur a assuré une si remarquable fécondité.

D'ailleurs, les Illyriens ou Albanais ne sont nullement une race pure. Il se trouve dans leur sang beaucoup de parties slaves et nécessairement, suivant les époques, les populations qui étaient voisines de ces peuples ont aussi contribué à modifier leur essence. Mais il paraît certain, à l'aspect seul du type physique, que ces mélanges n'ont joué et ne jouent qu'un rôle subordonné dans cet énergique et puissant composé, et c'est pourquoi là où il existe il "domine en maître, et tout ce qui peut s'ajouter de romain, de slave, de celtique, de gothique, de franc et de syrien, entre seulement en partage, mais sans abroger son extraordinaire vitalité.

On estime à 1,600,000 âmes la population actuelle du royaume, ainsi qu'il a été dit plus haut, et dans cette population, le sang albanais domine. Dans la Turquie d'Europe, il se trouve environ 1,200,000 Grecs, dont la composition ethnique donnerait de même, à l'observation, une prépondérance

marquée à l'élément albanais, et, dans la Turquie d'Asie, on trouverait à peu près 1,300,000 âmes, peut-être 1,500,000 sur le continent, plus 600,000 pour les Sporades, Samos, Chypre et la Crète. Mais il s'en faut de beaucoup que le sang hellénique, dans toutes ces autres régions, soit identique à ce qu'on le voit être sur le continent d'Europe, pas plus que le Français de la Provence ou du Languedoc ne ressemble physiquement et moralement et n'équivaut au Français de la Normandie, de la Picardie et de l'Artois.

Dans toute la partie insulaire ou asiatique habitée par un peuple parlant le grec, l'élément illyrien ou bien n'existe pas ou bien se présente comme très faible. On rencontre donc là une population, qui, pour être grecque elle aussi, n'en est pas moins sensiblement différente de celle de la Grèce continentale et des Cyclades, à laquelle déjà on a pu s'apercevoir que la race grecque peuplant les îles Ioniennes n'est nullement identique, ne fût-ce que par ce fait qu'elle ne développe pas la même fécondité; mais si on veut y regarder de plus près, on s'apercevra bientôt que ce n'est pas uniquement pour ce motif qu'on se trouve obligé de recon-

naître à des disparités saisissantes qu'il se trouve ici des rameaux fort séparés.

Ce qui produit l'originalité particulière des Grecs d'Asie, c'est que le principal élément qui domine chez eux et qui domine fortement, c'est le sang plus qu'à demi-sémitique de la côte de Syrie, sans préjudice de ce qui a pu s'y ajouter avec le temps. Il en résulte du bien et du mal au point de vue moral; mais ce qui surtout en ressort d'une manière saisissante, c'est que le Grec asiatique n'est pas absolument pareil au Grec d'Europe, et d'un autre côté, le Grec de l'Hellade continentale se distingue très aisément de celui des îles Ioniennes, où la ligne de démarcation n'est plus tracée par la présence prépondérante de l'élément asiatique, sémitique, syrien, mais par celui de l'élément italien et latin. On voit ainsi que la nation grecque, d'ailleurs aussi homogène que peuvent réussir à le rester les nations de l'âge présent, jouit des avantages de sa situation, sympathise avec la race latine à l'ouest et se maintient en pouvoir de s'entendre avec les nations du continent d'Asie au milieu desquelles elle plonge par les vallées du Taurus, où habitent encore assez nombreuses les familles de ses agriculteurs.

A la prendre donc dans son ensemble actuel, cette famille ethnique, à la fois si vive, si compacte, si préoccupée d'elle-même, de son avenir, de son passé et, en même temps, si propre à s'amalgamer avec les peuples qui la touchent sur son pourtour et à les comprendre, mais non pas à les imiter, cette

famille a conservé toute la ductilité qu'on lui a vue depuis les conquêtes d'Alexandre. Quand on se reporte à l'Athènes de ce temps-là, au moment où les citoyens possesseurs au plus haut degré de leur puissance et de leur richesse ne représentaient tout au plus (et encore j'exagère) qu'une association de 40,000 personnes, perdue à l'avance, déjà à moitié submergée au milieu de 3 à 400,000 metœques, étrangers et esclaves , qu'au milieu de ces 40,000 aristocrates qui s'intitulaient la démocratie athénienne, le nombre des Eupatrides, de ces Ioniens venus jadis avec le culte d'Apollon et qui s'étaient établis sur l'Acropole, était devenu à néant, et que la descendance pélasgique, illyrienne formant la masse des citoyens, l'avait absorbé, comme elle fut elle-même absorbée par d'autres Pélasges, d'autres Illyriens, des Thraces, par les Macédoniens en un mot, et que ces esclaves et les Asiatiques absorbèrent le tout dans l'âge qui suivit; on peut comprendre qu'un orgueil national, fort noble en ce sens qu'il rend justice à la grandeur des anciens temps, puisse dire sinon avec vérité, du moins avec sincérité et une sorte de raison, que les Hellènes descendent des anciens habitants de l'Attique. Assurément, il est de toute évidence, que ceux d'aujourd'hui n'ont absolument rien de commun avec les Ioniens de l'Acropole, avec les Eupatrides éteints longtemps avant la conclusion du Haut-Empire; ils n'ont rien de commun non plus avec la population restreinte de cette démocratie autochtone, pelas-

LE ROYAUME DKS HELLÈNE8 i'TI

gique, illyrienne, slave et celtique, qui s'absorba avec la rapidité que mettent les bourgeoisies dans leurs transformations et se perdit dans la masse d'étrangers survenus en Grèce à l'époque romaine. Mais ils peuvent soutenir que la masse contemporaine, à son tour en partie illyrienne, elle aussi, bien que d'une autre descendance que l'ancienne, en partie asiatique, bien que née également d'autres parents que les premiers metœques syriens, ne laisse pas que de leur donner un grand air de famille et une réelle parenté collatérale avec la nation grecque qui fut jadis celle qui voulait tant de mal aux Alcméonides, et comme celle-ci, la souplesse, la force, la contractibilité dont elle jouit sont extrêmes ainsi que sa fécondité. Il ne faut pas oublier qu'au troisième siècle avant notre ère, la race grecque a fondé des villes et possédé des royaumes dans le Pendjab, sur le bas Indus, dans le Turkestan ; de là, par une ligne non interrompue d'Etats autonomes et de colonies helléniques elle a rejoint le royaume de Naples et la Sicile où depuis lors elle est encore retournée. Si on y réfléchit mûrement, on se rendra compte que ce passé si lointain n'a jamais disparu complètement ni supprimé son action sur le globe et doit lui faire reprendre demain une activité dont on ne peut prévoir le terme. Ce qui est de première importance à remarquer dans une pareille question, c'est que les destinées des Grecs, si grandes que leur passion nationale pour leur gloire future pouvait les rêver, trouveront cer-

tainement dans la fécondité de la race un véhicule puissant, et quand on aperçoit d'une manière fort nette les perspectives qui se présentent de doublement rapide, principalement dans la population du royaume actuel, c'est assurément se trouver en droit de concevoir les plus flatteuses espérances à ce sujet.

Ce premier point établi, il s'en présente un autre qui en quelque sorte en résulte. Quand une population existe et surtout quand elle augmente, il est indispensable de la loger, et dans cette opération se développe et se montre d'une manière très manifeste la valeur intrinsèque des peuples. Le Grec, comme le Scandinave et l'Anglais, recherche particulièrement le logement isolé; les populations latines, au contraire, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, se laissent volontiers parquer dans ce que les Romains appelaient des insulse. et dont on voit aujourd'hui les analogues dans ces abominables et immenses bâtisses qui s'élèvent en nombre énorme dans toutes les grandes villes d'Europe. La présence des Irlandais a produit le même phénomène dans celles d'Amérique.

Le Grec était assurément fort pauvre en 1830, quand il s'est mis à se construire une capitale, et il eût semblé que l'instinct de l'économie impérieusement imposé eût dû le contraindre à se contenter d'un abri quelconque dans un amoncellement de taudis plus ou moins aérés, où nos basses classes et môme nos classes moyennes encastrent modeste-

menl leur existence. Mais le Grec n'a rien fait do semblable.

On calcule que les familles helléniques se composent aujourd'hui d'environ quatre à cinq individus. Ce n'est pas à dire qu'elles ne soient pas un peu plus nombreuses dans la plupart des cas, et quand toutes circonstances demeurent égales; mais, surtout pour les classes pauvres, il est extrêmement fréquent que l'émigration, à plus ou moins longue échéance, emmène un ou plusieurs des membres de la famille hors de chez eux. Il faut donc considérer ce qui est et ce qui donne à peu près le chiffre que je viens d'inscrire. La population totale étant aujourd'hui d'environ 1,600,000 habitants, le recensement des édifices a produit l'indication de 312,519 maisons habitées auxquelles il faut joindre 10,607 constructions de destinations diverses. En 1861, on ne comptait que 225,716 constructions dans les anciennes provinces; en conséquence c'est un accroissement de 1/4 pour 100 dans l'espace de dix ans; en chiffres exacts, le nombre des individus par famille étant de 4,38, il se trouve qu'une maison appartient à 4,60 individus; ainsi le nombre des maisons a augmenté encore plus rapidement que celui de la population et représente à peu près une habitation par famille. C'est un fait absolument unique et une pareille situation ne se fait remarquer nulle part qu'en Grèce. Mais il faut ajouter encore, que généralement les maisons sont vastes, aérées, bien construites, soignées, et on peut voir dans les

villes comme Athènes, Syra, Corfou, Patras, Zante, que l'architecture des nouvelles constructions est généralement pleine de goût, élégante, quelquefois somptueuse, bien que toujours dans des proportions calculées pour s'ajuster sans peine à la modicité des fortunes du pays. J'ai été surtout extrêmement frappé des progrès que j'ai vus dans une petite ville de province comme l'est Argos, et qui ne valait pas même pour une bourgade fort peu intéressante il y a moins de dix ans. Le Grec vit beaucoup chez lui, dans des liens de famille extrêmement puissants, et il est à la fois naturel et instructif de le voir attacher tant d'importance à ce que sa maison lui donne tout ce que sa situation sociale et ses ressources le mettent en droit d'espérer. Incontestablement l'Athènes moderne est aujourd'hui une des plus charmantes villes de l'Europe et il est à peine concevable qu'avec le peu de temps qui s'est écoulé depuis que l'on a commencé à en poser la première pierre et, vu les circonstances défavorables au suprême degré où la nation se trouve et n'a pas cessé un jour de se trouver depuis sa naissance, l'activité nationale ait réussi à concentrer sur un point de ce territoire, considéré dans toute l'Europe comme si improductif, près de 48,000 habitants qui vont chaque jour augmentant.

Quelque favorable que soit cet état de choses, il faut cependant observer aussi qu'à raison de l'étendue totale du royaume, il s'en faut que la population présente une densité aussi considérable qu'on

Berail en droit de l'attendre d'après ce qui précède. Elle n'est que de 28,62 habitants par kilomètre carre1, et il existe de fort grands espaces absolument déserts. On ne saurait douter qu'en supposant même qu'aucune amélioration dans l'état général de la Grèce ne vienne aider le pays, le seul mouvement d'accroissement de la population suffirait dans un temps donné, pour mettre fin à cette disproportion fâcheuse entre l'étendue aréale et le chiffre des occupants; mais outre que cette disproportion diminue de jour en jour, elle a encore pour cause l'imperfection de l'agriculture sur bien des points, déterminée par la pauvreté des capitaux et peutêtre tout autant par l'absence des routes carrossables qui rend l'exploitation presque impossible en plus d'un lieu. En définitive, un pays n'est pas administré à l'intérieur et mal mené à l'extérieur comme l'a été la Grèce depuis sa naissance et n'en aurait rien à souffrir.

Le mouvement de la population ayant été indiqué, il importe de voir ce que cette population a fait pour se nourrir. Elle compte 218,027 agriculteurs sur le chiffre de 506,507 individus employés à diverses professions, de sorte que, dans ce tableau

fourni par la statistique officielle, il a été impossible de constater à quoi 901,387 sujets du royaume s'occupent ou ne s'occupent pas. Mais pour ne pas garder l'impression fâcheuse et, il faut le dire de suite, injuste, qu'un tel bilan ne manquerait pas de donner si on ne s'arrêtait pas à l'expliquer, il faut considérer tout de suite que chez les Grecs les femmes n'exercent que très rarement une profession, et ne sauraient être observables à ce point de vue par la statistique; la paysanne aide son mari, mais ne se loue pas en journée; la femme de la ville s'occupe de son ménage et ne fait pas autre chose. En conséquence, il faut déduire du chiffre de 901,387 individus sans professions connues qui a été donné plus haut, celui de 674,251 femmes. Il ne resterait donc que 227,136 Grecs dont on ne saurait déterminer l'emploi, en tant que se laissant rattacher à une profession déterminée. On est encore autorisé à déduire le nombre des jeunes filles qui sont à classer sous la dénomination d'écolières 11,695; de servantes, 10,808; d'ouvrières, 5735; de sages-femmes, 769, et d'institutrices, 460, autrement dit un total de 29,477. C'est donc 97,659 individus que l'on ne peut classer dans aucune des catégories de fonctions permanentes. Il faut encore en ôter les enfants trop jeunes pour y être admis, et le chiffre qui restera sera indicatif des hommes sans profession qu'on pourrait supposer infiniment plus considérable et qui devrait l'être, si l'on tient compte de ce que la Grèce indépendante était, il y a

si peu de temps, au point de vue de la pénurie de ses ressources. Cette indication est à elle seule la plus forte preuve qu'on puisse donner de l'activité de la nation et de l'esprit laborieux qui l'anime.

En somme, le nombre des agriculteurs et des bergers réunis aux propriétaires montre une masse de 293,803 individus mâles, qui rétorque assez bien les craintes souvent exprimées en Europe de voir les Grecs se tourner de préférence vers des occupations civiles improductives et en fait toucher du doigt le néant. Incontestablement ce nombre va toujours en augmentant et lorsque les secours, qui manquent encore, seront plus puissants et plus répandus, on le verra bientôt plus considérable. Je veux parler des capitaux.

Dans l'état actuel des choses, on calcule que les anciennes provinces seules, sans y comprendre les îles Ioniennes, donnaient en 1870 10 millions d'arpents de terres cultivées au lieu de 7 millions accusés par la statistique de 1860. C'est une augmentation de 3 millions d'arpents en dix ans et la progression a monté depuis lors. De la superficie consacrée aux ensemencements, 3,800,000 arpents produisent des céréales. Pour les terrains plantés, la majeure partie donnent des vignobles et particulièrement de la nature de ceux dont les produits sont affectés aux raisins de Corinthe qui aujourd'hui rapportent 130 millions de livres vénitiennes. Avant la guerre de l'Indépendance et dans les conditions

les plus favorables, on n'en récoltait que 10 millions; de même, les plantations de mûriers n'atteignaient qu'un chiffre de 380,000 pieds, et actuellement il y en a plus de 1,300,000; la même impulsion a été donnée à la culture de l'olivier. En 1834, la Grèce n'en possédait pas plus de 2,300,000 pieds; aujourd'hui il y en a 7 millions. Pour les figues sèches, la Messénie en exportait, en 1840, 41,564 quintaux. En 1854 les livres de la douane en constataient 92,000 sans tenir compte de la consommation intérieure, et en 1875, la Messénie, à elle seule, présentait un chiffre de 161,914 quintaux, tandis que le royaume entier atteignait à celui de 218,780. Un observateur très sagace fait observer avec raison que ce trafic est extrêmement contrarié, d'ailleurs, par un système d'impôts peu favorable, bien que très anciennement usité, celui des dîmes, et encore l'extrême fractionnement de la propriété augmente le mal en opposant une barrière très regrettable aux progrès de la culture. Le petit propriétaire n'a ni connaissances spéciales assez étendues, ni acquis; même les propriétaires de terrains plus considérables comme il en existe en quelques provinces ne sont pas en situation de donner, faute d'argent, tous les soins possibles à leurs exploitations. Malgré ces obstacles réunis, on voit pourtant que des progrès considérables réussissent à se produire et on ne saurait les attribuer qu'à l'active énergie des cultivateurs.

Pour apprécier l'ensemble de ce qui a été fait, il

importe de tenir compte de la distribution des produits. On compte donc :

En céréales 3,383,800 arpents.

Légumes divers 128,383 —

Cultures industrielles. 203,883 —

Pâturages naturels . . 3,853,204 —

— artificiels.. 268,133 —

Plantations d'arbres. . 1,828,150 —

Vignobles 1,237,388 —

Terres en jachère... . 3,500.000 —

Forêts 5,419,660 —

Total 20,022,607 arpents.

Ainsi 16,169,403 arpents sont cultivés aujourd'hui, tandis qu'en 1860 il n'y en avait que 7 millions. Les progrès ultérieurs tendront naturellement à s'accomplir au moyen de la diminution des pâturages, et c'est, en effet, ce qui a eu lieu déjà. Naturellement la progression du bétail s'en trouve entravée d'une manière sensible. On calculait, en Grèce, vers 1834, que le chiffre représentatif de l'état de cette sorte de richesse montait à 4,322,503 têtes et en 1877 on trouvait qu'il ne se montait qu'à 4,827,663. En supposant que le premier calcul ait été bien fait, l'augmentation serait très faible, mais il n'y aurait pas lieu de regretter une telle situation, le nombre des chèvres est encore beaucoup trop considérable et porte un préjudice extrême à toutes les branches ■de culture, mais particulièrement aux forêts et il est à souhaiter que le temps ait pour effet de le diminuer graduellement plutôt que de l'augmenter. Quant aux moutons, on sera contraint également

de limiter leurs parcours en le régularisant et le faisant entrer et se tenir dans des limites beaucoup plus étroites que celles où il a existé jusqu'à présent.

L'étendue boisée ou cultivée de la Grèce peut être calculée à 33 pour 100 de l'espace aréal total, c'est dire que plus de la moitié de cet espace, 07 pour 100, est inculte et déboisé. Ce n'est pas là une situation commandée par la nature, car une grande partie de ce sol aujourd'hui improductif a été autrefois couverte de chênes, de pins, de sapins et d'autres essences. Mais on vient de remarquer, quelques lignes plus haut, que les chèvres détruisent une grande quantité des jeunes plants. Il faut ajouter que leurs gardiens y font, de leur côté, beaucoup de dégâts et le paysan grec, tout louable qu'il est en tant que laborieux, n'est nullement exempt de cette indifférence ou même de cette antipathie que les paysans de toutes les contrées du globe semblent apporter en naissant pour les arbres.

Il est donc fort à désirer que des mesures sérieuses soient non pas édictées, on n'édicte que trop de choses en Grèce, mais mises en pratique pour s'opposer à la continuation d'un état de choses aussi fâcheux. Il y a de fort bonnes lois; il y en a même en surabondance; le malheur veut qu'une fois votées, personne ne s'en informe plus, et puisque désormais il existe dans le pays une gendarmerie sérieuse qu'il serait facile de faire appuyer par des agents spéciaux, le gouvernement pourrait

sans se faire tort, s'occuper d'un besoin aussi pressant de l'agriculture. Il le pourrait d'autant mieux que presque en totalité les forêts et une giaude partie des terres vagues forment le domaine national et il y aurait une nécessité évidente sinon de rendre à la culture proprement dite le plus de terres possible, ce qui ne peut se produire qu'à la longue et avec des dépenses difficiles à réaliser en ce moment, du moins de faciliter le reboisement des montagnes, ce qui se fait, en quelque sorte, spontanément et sans travail aucun, dans toutes les parties du royaume qui, pour une raison ou pour une autre, sont soustraites pendant quelque temps à la dévastation du bétail et des hommes. Il faudrait aussi songer à l'influence si favorable que l'extension de l'espace planté ne manquerait pas d'avoir sur le climat, excellent en soi, mais que la dessiccation des montagnes et d'une partie de la plaine a cependant dépouillé d'une partie de ses avantages naturels.

En parlant des vignobles, il n'a été rien dit de la condition des vins grecs, fort célèbres autrefois dans tout l'Occident; leur réputation est bien tombée aujourd'hui, d'une part parce que le goût du consommateur s'est modifié et aussi parce que la fabrication en est, en général, assez imparfaite, infériorité fâcheuse qu'ils partagent avec les produits similaires de l'Italie, partout où, comme dans ce dernier pays, le commerce étranger ne s'est pas mis à la tête du travail. Quelques-uns de ces vins grecs, entre autres

ceux de Santorin, ne s'exportent plus guère qu'en Russie : ils supportent peu le voyage à longues distances et on ne réussit pas à les conserver longtemps. Il y a, cependant, des tentatives faites pour améliorer cette situation et depuis quelques années, particulièrement aux environs d'Athènes, on fait du vin qui paraît présenter des qualités propres à en assurer et à en étendre le débit.

Le nombre des très petits propriétaires étant extrêmement considérable en Grèce, et chacun d'eux étant d'autant plus occupé par son propre sol que deux rendements par année sont de règle, il est fort difficile aux possesseurs ou aux fermiers de domaines de quelque étendue de se procurer des ouvriers. C'est une des raisons entre autres qui s'opposent à la formation des grandes terres et on voit même des propriétaires de terrains assez étendus, très pressés de s'en défaire, en partie parce que l'hectare varie de 350 à 300 francs, en partie parce que le rapport est si faible que tout autre placement rend le triple de celui que peut assurer lapropriété agricole. Mais le paysan grec aime la terre et en veut à tout prix; à cause de la fécondité du sol, à cause de la variété des cultures, il peut vivre et ne s'inquiète pas autant que l'homme d'une condition supérieure, du peu de profit réel que lui fait son argent. Mais, encore une fois, il doit s'arranger de façon à ne pas avoir besoin d'ouvriers, car ses voisins étant tous dans les mêmes conditions que lui, il n'en trouverait que difficilement et même à

cK's prix presque impossibles à soutenir. En temps ordinaire les salaires montent à 2 fr. 50 en moyenne et, pendant la moisson, on les voit s'élever jusqu'à •ï fr. 50. Sur quelques points, pour parer à ce grave inconvénient, les grands propriétaires tâchent de conserver l'ancienne habitude qui existait sous les Turcs et très probablement avant eux et en vertu de laquelle le paysan devait une journée entière de travail à l'époque des semailles et à celle de la moisson, au prix de la nourriture seulement. En hiver, les prix sont plus modérés et particulièrement sur la frontière turque et dans l'Eubée, où arrivent les gens de l'Albanie qui n'ont plus rien à faire dans leur pays, à cause des neiges et qui se louent volontiers à raison de 90 centimes et la nourriture, 1 kilogr. 28 de farine de maïs et quelques haricots. Pour cette pitance, assurément bien maig] e, ces hommes d'une force et d'une santé remarquables acceptent sans difficulté les travaux les plus rigoureux, tels que les défrichements.

On voit que l'agriculture est poussée dans le royaume hellénique avec beaucoup d'activité, au prix d'un labeur incessant et qu'elle ne plaint pas sa peine, que, cependant, elle a devant elle une tâche considérable. Je suis plus étonné de ce qu'elle a fait que de ce qui lui reste à faire. Au commencement de la phase politique actuelle, quand le royaume a été fondé, on ne trouvait pas d'argent à moins d'un intérêt de 30 pour 100. C'était le taux ordinaire. La situation s'est beaucoup améliorée

assurément; toutefois il faut donner encore de 12 à 15 pour 100, et d'après ce chiffre, on comprend sans peine que si le paysan grec n'avait pas la passion de la terre et de plus si les circonstances locales de climat, de cultures diverses et autres ne le favorisaient pas, il lui serait fort difficile de se livrer à l'agriculture dans de pareilles conditions. La nation hellénique le fait cependant et, comme il est aisé de s'en rendre compte, elle y réussit.

Le paysan grec, à ne consulter que les données de la statistique, paraît ne mettre en culture et ne travailler qu'une moyenne de 5 hectares 92 et, comme il est aidé, dans ce labeur, par sa famille, il semblerait au premier abord ne développer qu'une activité assez faible. Mais il faut y regarder de plus près.

Dans sa petite propriété, le paysan ayant à se préoccuper de deux récoltes par an pour tout ce qu'il sème, a double peine; de plus son travail est extrêmement varié; il possède un peu de vigne, un peu d'oliviers, un ou plusieurs figuiers et de même pour les mûriers. De suite, on voit qu'il est industriel. Il presse son vin; il produit de l'huile; il a luimême ou il fournit des vers à soie. De plus, il fabrique ses vêtements et ceux de sa famille, et le

peu de meubles dont il a besoin, dans un climat comme le sien qui lui permet, une grande partie de l'année, de vivre en plein air, c'est encore lui qui les fabrique. Quant à ses outils agricoles, ils sont également l'œuvre de ses mains. Depuis quelques années, on introduit l'usage de charrues perfectionnées: mais la race des bœufs est petite et faible, le paysan ne peut arriver à donner un argent qu'il n'a qu'en fort petite quantité; il s'en tient donc, la plupart du temps, à une charrue en bois et même, dans les montagnes principalement, il se contente de la bêche. Le nombre total des bêtes de labour se répartissait, en 1875, comme il suit :

Bœufs 153,712 têtes.

Vaches 37,120 —

Buffles 230 —

Chevaux 8,152 —

Anes 7,453 —

Mulets 6,358 —

Total 213,025 tètes.

C'est assurément fort peu comparativement au chiffre de la population agricole et il s'en faut que chaque famille possède un attelage, mais telles que sont les choses, il est bien évident qu'elles sont en progrès sensible, rapide, et je m'attache uniquement à considérer ici ce qui vient d'être montré tout à l'heure, que le paysan grec était déjà, en petit, un industriel. Ceci mène directement à considérer à quel point en est arrivée, sous ce rapport, la population générale du royaume.

Il y a une dizaine d'années, c'était néant. Le gouvernement, agissant sur les conseils du dehors, avait cherché à créer artificiellement ce que l'état des choses ne comportait pas. Il avait élaboré et mis en fonctions un système de subventions, de permis et, comme il arrive assez ordinairement dans des cas pareils, le résultat avait été nul; mais, depuis lors, tout a changé. Le pays a gagné quelque peu d'argent au développement agricole dont on a vu tout à l'heure les progrès et il l'a immédiatement employé à manufacturer lui-même ce qui sem blait devoir donner le plus promptement et le plus abondamment possible des bénéfices.

Les travaux commencés au Laurium par une mai son française pour l'exploitation des anciennes scories ont servi de point de départ aux recherches métallurgiques. Aujourd'hui, après une dizaine d'années, le nombre des ouvriers employés dans les fonderies et dans les mines est de 2,222, qui se partagent entre les anciennes mines des Athéniens et le Pirée. Presque à égalité avec cette ville vient Syra. La Grèce a beaucoup à espérer de l'exploitation de ses mines et, quand elle possédera plus de capitaux, elle trouvera encore pour les marbres un placement très assuré, d'autant plus que la réputation en est faite. Ce qui s'est opposé jusqu'ici à î.i reprise des travaux dans certaines carrières, à Paros principalement, c'est que les excavations antiques ayant été pratiquées sur la plus large échelle, sont extrêmement profondes et nécessitent pour être

reprises un outillage fort cher. Mais, avec le temps, on en viendra à bout et l'art retrouvera l'usage de la plus admirable matière qui soit au monde. On a déjà repris partiellement, puis abandonné, mais il faut l'espérer, non pas pour toujours, le travail des marbres de Laconie,, le véritable vert antique, et les roches du Pentélique fournissant avec abondance d'admirables matériaux, largement employés aux constructions d'Athènes. Il est seulement à déplorer que, dans l'état encore très imparfait de l'extraction, on traite un peu cavalièrement ces blocs merveilleux en les attaquant au moyen de la mine, et on en perd des quantités énormes. Il y a sur ce point mieux à faire que l'on n'a fait jusqu'à présent, et il est fort à souhaiter qu'un meilleur aménagement de cette richesse mette fin à une prodigalité qui n'a pas d'excuse et qui, à la longue, finirait par être bien dommageable.

Après l'industrie minière, celle qui se développe davantage, c'est celle du tissage qui, en ce moment, rémunère environ deux milliers d'ouvriers, tant pour le coton que pour la soie. Comme le pays même fournit les matières premières et produira de plus en plus abondamment le coton et la soie, il y a fort à espérer que la Grèce a, sous ce rapport, un bel avenir devant elle. Ensuite viennent les moulins à farine et à huile et les tanneries. Mais, en somme, la population ouvrière est encore faible et ne compte guère plus de 7 à 8,000 personnes. Le nombre des établissements à vapeur est de 95 et les plus

importants ne remontent pas plus haut, pour leur fondation, que l'année 1869.

C'est au Pirée, principalement, que cette activité, comme on le voit, si nouvelle, s'est développée, el l'agrandissement rapide de la ville en a été la conséquence. Il ne faut pas perdre de vue qu'en 1830 il existait sur ce point deux ou trois misérables maisons et rien davantage. C'est aujourd'hui un centre de population qui augmente d'année en année, et quand on y débarque on est de suite frappé par une activité qui se manifeste sous toutes les formes el dont la plus frappante est la rapidité avec laquelle s'élèvent de toutes parts les constructions.

Les marins grecs ont toujours joui d'une grande réputation dans le bassin de la Méditerranée. Depuis quelques années cette réputation a encore gagné au dehors et s'est avancée jusqu'aux rives les plus lointaines de l'Atlantique. Non seulement on estime chez cette population l'habileté nautique, le bon marché auquel elle navigue, son courage, sa patience, sa sobriété, mais on fait justement cas de sa disposition à aller partout et à rendre partout les mêmes services. En 1821, le nombre total des navires hellènes, en y comprenant ceux des îles qui sont redevenues turques après la guerre de l'Indépendance, était estimé à 449, et presque tous, ayant été armés en guerre, avaient plus ou moins rapidement disparu. Mais déjà en 1831, leur nombre, au lieu de décroître, s'était porté à 2,745 et aujourd'hui on en compte 5,202 de toutes dimensions, jaugeant

LE HiiVA l Ml. DES 1IKLLKNES 289

250,077 tonneaux el montés par 25,838 matelots. Mais ce n'est pas encore toute la vérité. Beaucoup de bâtiments grecs naviguent sous des pavillons étrangers et particulièrement sous le pavillon russe, et tel port, comme celui de Marseille, par exemple, attire un nombre plus ou moins considérable de marins hellènes employés de préférence pour les qualités qui ont été relevées tout à l'heure et qui procurent aux armateurs de grands avantages d'économie.

Tous les faits qui précèdent démontrent que la nation grecque n'est atteinte de somnolence à aucun degré, mais pour s'en convaincre encore davantage, il est bon d'examiner ce qu'elle fait pour assurer son développement intellectuel. Il faut toujours garder dans sa pensée le point d'où elle est paitie, c'est-à-dire l'épuisement complet, la ruine totale, et aussi qu'il n'y a guère que cinquante ans de cela; et, de plus, que depuis cinquante ans, maintenue dans sa situation territoriale et avec les délimitations les plus fâcheuses, elle travaille sous la pression d'un état de défaveur complet vis-à-vis de l'opinion publique économique. C'est dans des circonstances de tout point si fâcheuses qu'elle s'est créé la capitale qu'on lui voit aujourd'hui, que Syra a 21,000 habitants, Patras à peu près autant, et que le Pirée croît tous les jours avec une rapidité qui rendrait illusoires tous efforts pour donner un chiffre de sa population.

Dès 1834, une loi rendait l'instruction gratuite et

obligatoire; cette mesure prise en Grèce à une époque où il eût été impossible de la proposer avec succès dans le reste de l'Europe, fut reçue avec une extrême faveur par toute la population hellénique, ce qui s'explique très aisément. Cette population restreinte, resserrée, rapprochée dans toutes ses parties par le fait de la guerre, entendait dire depuis dix ans que sa gloire passée avait été constituée par l'esprit, et que de l'esprit devait surtout provenir sa réhabilitation et son bien-être futur; elle s'est donc montrée, à la fois, disposée à se donner et disposée à accepter les bienfaits de l'instruction. Ce qui importait d'abord, c'était de créer des maîtres d'école. On s'en occupa tout de suite, et aujourd'hui voici ce qu'on demande à ceux-ci de se mettre en état d'enseigner dans les écoles primaires :

La religion, la langue, l'histoire du pays; l'arithmétique et quelque peu de géométrie; des notions de physique, de chimie, de mécanique et d'histoire naturelle comme introduction aux connaissances pratiques d'agriculture et d'arboriculture; la calligraphie et les éléments du dessin; la musique. Les maîtres doivent acquérir pour leur propre compte ce qu'il convient qu'ils sachent de la pédagogie, et ils doivent de même répandre, autant qu'il est en eux, ce qui intéresse l'hygiène.

On compte aujourd'hui 1,041 maîtres et 165 maîtresses employés par l'Etat; mais en outre des 989 écoles primaires de garçons et 138 écoles primaires de filles qu'ils dirigent, il en existe encore

•il pour Les premiers, 20 pour les secondes, sans compter un nombre encore assez considérable de petites écoles qui se sont formées et qui fonctionnent librement dans beaucoup de villages, sur des points qui, par dos causes diverses et surtout le peu de densité de la population, n'ont pas eu d'établissements scolaires; de sorte qu'à l'beure actuelle, la population du royaume est, pour ainsi dire, saisie de tous côtés par les moyens autant que par le goût de s'instruire. On calcule en gros que pour 7Î7 habitants, il existe une école primaire officielle, et 66,714 garçons, plus 12,400 filles, fréquentent ces établissements. Mais ces chiffres ne donnent pas encore la vérité sur la pénétration exacte du pays par l'instruction, puisqu'il existe, ainsi qu'il vient d'être dit, un nombre notable d'écoles en dehors de toute statistique.

Au-dessus de l'école primaire, il y a l'école hellénique, fondée pour départir l'instruction du second degré. On y enseigne, avec un degré d'approximation supérieure, tout ce qui s'ébauche dans l'école primaire, et on y joint l'étude du français. Ces classes sont sous la conduite de 280 maîtres dirigeant 7,646 élèves et servent d'introduction aux gymnases qui forment également partie de l'instruction secondaire, qui, sous 120 professeurs, commencent à introduire 2,460 élèves dans la connaissance du grec ancien, du latin et des mathématiques. L'étude du français continue, et on y joint aussi l'anglais et l'allemand, mais à titre facultatif.

Je n'insiste pas sur quelque teinture de philosophie que donnent les gymnases, mais bien sur cet enseignement continué de la langue française, et c'est certainement à cette circonstance qu'est due la facilité assez générale avec laquelle cet idiome est compris dans tout le royaume. Autrefois, sous la domination turque, on y parlait presque aussi communément l'espèce d'italien corrompu, connu généralement sous le nom de lingua Çranca. L'usage s'en est fort restreint partout et a disparu dans la plupart des localités pour faire place au français. En général, dans les classes supérieures, les Grecs montrent une grande aptitude à l'étude et à la pratique des langues étrangères, et, clans leur vie de nation, ils doivent et devront beaucoup à cette étude particulièrement rémunératrice.

Au-dessus des gymnases se place l'université d'Athènes.

C'est un grand sujet d'orgueil pour la Grèce, et à très bon droit; car, dans l'état actuel des choses, c'est le foyer même de la nationalité de la race. Si, depuis la fondation de ce grand établissement, 8,000 étudiants en ont suivi les cours, et si, dans ce nombre, 5,473 appartenaient au royaume, 2,527 ve-

riaient dos provinces turques et, pour la plupart, médecins ou juristes, y sont retournés comme des missionnaires très convaincus, très ardents de l'hellénisme. On enseigne à l'université, qui, à beaucoup d'égards, tient des établissements analogues en Allemagne, la théologie, le droit, la médecine et la philosophie, et à cette dernière faculté se rattachent trois conférences, celles de littérature, de chimie et de pharmacie.

Un observatoire a été fondé en 1840 et se trouve sous la direction du professeur Schmidt, dont les beaux travaux sur le disque lunaire et la carte qu'il a dressée méritent et ont acquis une considération et un respect universels en Europe. Le jardin botanique créé, agrandi par le professeur Orphanidès fait honneur à ce savant distingué. Quatre hôpitaux se distinguent par leur bonne tenue; l'enseignement y est très solide; les soins dont les malades sont l'objet ne laissent rien à désirer; une bibliothèque de 120,000 volumes est ouverte avec la plus grande libéralité à tous ceux qui veulent y étudier; le cabinet numismatique est devenu, grâce à la persévérance soutenue et au dévouement de son directeur, M. Postolaki. une des collections les mieux conçues, les mieux rangées et les plus faciles à consulter de l'Europe.

A beaucoup d'égards, les cours de l'Université complètent l'instruction théorique; mais non pas l'éducation professionnelle qui suit son cours, en dehors d'eux. C'est pour répondre à ces besoins

qu'ont été fondées les écoles hiératiques ou séminaires; l'école polytechnique, l'école d'agriculture, les sept écoles navales établies dans différentes villes pour la marine de commerce, l'école militaire du Pirée.

Dans ces établissements, l'Etat se réserve plus ou moins largement la surveillance, comme il s'est chargé de l'organisation, et il maintient la haute main. Voici maintenant, à côté de l'Etat, un autre genre d'action, tout à fait hellénique, complètement particulier à la nation. C'est celui des syllogues. On comprend sous cette dénomination des associations complètement indépendantes, spontanées, dues à l'action individuelle de personnes privées qui s'unissent pour s'occuper de certains objets et faire les frais de certaines entreprises. Il y en a de bien des espèces, et l'on en compte dans le royaume hellénique vingt-deux, ne se proposant d'autre but que de propager l'éducation, l'instruction ou la connaissance des sciences et des arts, soit par l'action directe de leurs membres, soit au moyen de leurs contributions volontaires ou des fonds qu'elles parviennent à recueillir.

Ces syllogues apportent un secours extrêmement efficace à l'action de l'Etat, et on va de suite en juger.

L'Hétairie philapédettique s'occupe exclusivement de l'enseignement des jeunes filles, et son premier établissement remonte à 1836; ce n'est pas seulement aux provinces du royaume qu'elle consacre son

LE ItOYAUMK DES HELLENES 298

action, elle s'étend sur tous les pays où la langue grecque esl parlée; elle possède, à Athènes, YArsahion qui contient des écoles primaires, des écoles d'enseignement secondaire, un établissement complet pour l'instruction supérieure, et de plus deux salles d'asile contenant les petites filles, l'une payante, l'autre gratuite qui reçoit 200 élèves. Elle forme des institutrices, des maîtresses d'école, et sous la conduite d'une directrice, d'une sous-directrice, de seize surveillantes, et d'un comité composé de dames de la ville, elle accorde l'enseignement à 550 enfants du sexe féminin; 50 de ces jeunes filles ont reçu, en 1877, le diplôme de maîtresse, après avoir passé des examens conduits par les professeurs de l'université.

Outre l'établissement d'Athènes, vaste, bien entendu, bien distribué, il existe encore, appartenant à YHêtairie, une école primaire externe, une autre école secondaire également externe, plusieurs écoles dans PAttiquë, dans l'île d'Andros; à Corfou, un vaste établissement pareil à celui d'Athènes est appelé le Parthénagogion, et deux écoles de garçons fonctionnent en dehors de la Grèce dans la haute Albanie.

L'importance tout à fait exceptionnelle de la création du syllogue, dont il est question ici, lui vaut de la part de l'Etat une allocation de 10,000 drachmes; mais, par les contributions volontaires des membres de YHêtairie, il est aujourd'hui propriétaire de plus de 1,500,000 drachmes, et ses recettes

se sont élevées l'année dernière à 285,000 drachmes, tandis que les dépenses n'ont pas dépassé 266,000.

Un autre syllogue intitulé : Association des amis du peuple, a pour but l'instruction de la basse classe. Chaque soir de l'année, il se fait deux cours, par les soins des membres du syllogue. Une bibliothèque commence à se former. On enseigne les principes de morale, l'histoire, la géographie, l'économie industrielle, l'hygiène, quelques notions élémentaires du droit, particulièrement du droit commercial, plus les connaissances qui peuvent être utiles à des ouvriers. L'association possède en ce moment 70,000 drachmes, en perçoit par an environ 5,000, et en dépense 3,500. Elle compte 95 sociétaires.

Une association pour les orphelins et les enfants indigents au Pirée a été fondée en 1874. Elle a déjà 200,000 drachmes. Il y en a une pareille à Athènes qui reçoit en ce moment 300 enfants, et il est impossible de ne pas être frappé, dans toutes les villes et les villages du royaume, du soin constant et général pris par les magistrats, par les parents et, il semble, par le public lui-même, pour empêcher que les enfants vaguent inoccupés dans les rues. Cette préoccupation si sage, si bienfaisante, qu'il serait bien désirable de voir partager par la population française, débarrasse à l'avance la Grèce de ces hordes de petits misérables que les grandes villes semblent élever tout exprès pour la pratique de l'état sauvage. C'est assurément un des faits qui m'ont

le royaume des hellènes 297

le plus frappé en Grèce, que celte absence de jeunes vagabonds, en même temps que, les dimanches et les jours de fêles, il esl particulièrement beau de considérer ce grand nombre d'enfanls propres, bien tenus, bien portants et gais, qui promettent de devenir des gens vraiment utiles et vraiment estimables.

Je n'ai pas l'intention d'énumérer ici tous les syllogues et leurs travaux, puisqu'il y en a tant qui se consacrent à l'instruction, mais je ne puis, cependant, passer sous silence l'orphelinat établi en 1856 pour l'utilité des pauvres; le patrimoine de cette fondation se monte actuellement à plus d'un million de drachmes. Il perçoit 82,000 drachmes et en dépense 67,000. Il est administré par des hommes dont la position est aussi considérable que le caractère individuel respecté et je me permettrai de nommor ici M. Vassilis, directeur de la banque hellénique. Ce qui est surtout frappant dans cet orphelinat, c'est son caractère exclusivement pratique; on n'y apprend aux enfants que des métiers manuels, avec la lecture, l'écriture, l'arithmétique, le catéchisme et le dessin. On leur fait construire à eux-mêmes leurs pupitres, leurs tables; tout ce qui peut leur être nécessaire, autant que possible, ils le produisent. Ils sont vêtus convenablement au genre de vie économe que la raison leur recommandera plus tard. Ils sont couchés de même, nourris de même, mais très bien tenus, et des personnes compétentes ont prononcé que les établissements les

mieux entendus aux Etals-Unis n'offrent rien de supérieur à l'orphelinat d'Athènes.

Cet état de choses suggère des réflexions de bien des natures. Voici un petit pays, contenant au moins une partie d'un peuple; malgré les conditions fâcheuses d'où il est sorti et tout aussi fâcheuses qui ont accompagné sa naissance et présidé à sa formation, bien qu'il ait été, pour ainsi dire, comprimé de toutes les manières et maltraité de façon à mourir ou à devenir difforme, il n'est pas mort et il pousse très droit et il devient fort, plus fort que les circonstances ne sembleraient pouvoir le permettre. Assurément il en faut induire qu'il possède singulièrement de vitalité. Dès les débuts, on a reconnu, parce qu'il n'était pas possible de le nier, que ses intérêts le portaient à s'instruire de son mieux; mais comme on n'était pas bienveillant, de suite on s'est écrié qu'il n'allait élever que des avocats et des génies méconnus; le mal n'était pas encore fait, à vrai dire; cependant il y avait quelque chose de réel dans le danger qu'on signalait. Les Grecs s'en sont aperçus tout aussi vite que leurs détracteurs et tout de suite, avec une promptitude bien rare et une sagesse plus rare encore, les syllogues ont abondé dans le sens de l'instruction pratique, et ont aidé à créer pour l'industrie qui voulait naître une population de contremaîtres et d'ouvriers qui n'existait pas et ils sont en voie de la produire. Je ne doute pas un instant, et tout le monde s'en apercevra de même, que si cette surveillance constante,

relie sollicitude de tous les instants, ce désintéressemenl absolu de toutes les considérations transitoires ou secondaires n'avaienl pu se maintenir et se manifester que par l'Etal et les moyens officiels, jamais le mal ne se sciait arrêté, jamais le remède n'eût été trouvé, ni appliqué surtout et aussi promptement; le bien ne s'est fait que parce que tout Grec est réellement possédé de la passion de son pays, songe constamment à son pays et ne demande jamais mieux que de faire les sacrifices qu'il peut faire et de s'unir à ceux que font les autres pour procurer le plus grand bien possible à son pays. Le peuple dont je traite ici n'est assurément pas un peuple d'anges et je n'ai aucune intention de le faire passer pour tel. Il n'est même pas mal à propos de dire en passant que ce patriotisme passionné dont il est question a souvent induit ceux qui le ressentent à des fautes qu'ils ont ensuite regrettées, et entretient chez eux telles illusions dont ils gagneraient à être débarrassés. C'est la condition de toutes les passions humaines. Mais, sauf cette réserve, il n'est rien de pis pour un peuple que d'être sans passion, et voici, en fin de compte, une dernière marque irréfragable de la sincérité et de la fécondité de celle-ci.

J'ai déjà dit que c'était le peuple hellène qui, de lui-même, et en dehors de l'action gouvernementale, créait spontanément, et avec une application qui ne se dément jamais, les principales conditions de sa vie et particulièrement ses moyens d'instruc-

tion. Je vais en venir aux détails qui montreront, c\e. la façon la plus claire, l'étendue de sa passion et de son absolu dévouement.

Le bâtiment de l'Académie est une création de la bonne volonté privée. C'est un des beaux monuments d'Athènes. Le marbre n'y a pas été ménagé, non plus que les statues. Le baron Sina en a fait les frais.

L'université a été fondée par des dons individuels, et les fonds qui lui appartiennent, la soutiennent, l'étendent proviennent en grande partie de dons volontaires.

L'Arsakion dont il a été parlé tout à l'heure et auquel les femmes helléniques et surtout la population entière devront tout, est absolument dans le même cas. C'est à un négociant, Arsaki, que l'honneur de l'initiative en doit être reporté. Il était né dans la haute Albanie. Hélène Zarri a fait les premiers fonds de l'orphelinat du Pire, et Hadzi-Costa ceux de celui d'Athènes. Il y a quelque chose de vraiment touchant dans la façon dont ce dernier a réalisé son désir de faire le bien. Personnellement il ne savait pas très exactement comment s'y prendre. Il a fait choix d'exécuteurs testamentaires dont l'intégrité et l'intelligente activité lui inspiraient confiance, et par son testament, il leur a laissé tout pouvoir sur la somme de 175,000 francs dont il disposait « pour l'installation d'un bon établissement pour l'utilité des pauvres dans le lieu et de la manière qu'ils jugeraient convenables ». Dans

ces prescriptions on ur \<>it ni vanité, ni préoccupation de soi même, mais seulement et purement te désir du bien. Il \ a là beaucoup de raisons pour faire comprendre ce que la passion des Grecs pour leur race a de bien et d'applicable à de grands effets.

De toutes les considérations successivement présentées et enchaînées dans ces pages, de tous les faits qui précèdent, je voudrais que les esprits sérieux prissent matière à quelques réflexions. Si j'étais Grec, je me serais naturellement proposé pour but soit de glorifier ma nation soit de la justifier, soit d'obtenir pour elle quelqu'un des avantages dont elle a le besoin ou l'envie. Mais comme je suis un Occidental, je considère, je l'avoue, avec une attention très particulière, ce qui me semble conforme à l'intérêt occidental, et, par conséquent, je ne laisse pas de me demander si la justice que la vérité me contraint de rendre à la race hellénique constate pour l'Europe, soit latine, soit germanique (et je comprends dans ce dernier mot l'Angleterre), la présence d'un avantage effectif, ou seulement celle d'un fait dont la mise en lumière serait purement d'une valeur académique.

Les Grecs possèdent sur le globe une demeure, une habitation, pourrait-on dire, qui est à eux et où il leur semble qu'il leur soit loisible de se retirer. Mais bien que, placée, à certains égards, dans une position assez favorable sur la mer d'Ionie, cette maison est de beaucoup trop petite pour donner à la famille tout entière le désir et encore bien moins la possibilité de s'y loger tout entière. De là, pour la race entière, cet état de malaise et, ce qui est plus grave encore, la présence d'éventualités propres à influencer sur les intérêts des nations voisines. Suivant que la famille grecque sera heureuse ou malheureuse, bien traitée par les combinaisons politiques ou opprimée par elles, il ne peut manquer de se produire de tels incidents, de se développer de telles conséquences que tout le monde, soit en bien, soil en mal, en devra subir les effets et il n'est indifférent pour personne que le royaume hellène se maintienne ou cesse d'exister.

Si la race grecque avait été réellement cet amas inconsistant de volontés puérilement rapaces, inhabiles, ignorantes, paresseuses, infécondes, déclamatrices ou niaisement théâtrales qu'on s'est plu longtemps à supposer et que beaucoup de gens s'imaginent encore sur la foi du Roi des montagnes et d'autres caricatures du même genre, l'Europe ne serait pas même très justifiée, dans les circonstances actuelles, de faire si bon marché du présent et de l'avenir de son ancienne pupille. Si peu méritante que le pût être une population, quand elle

occupe un territoire aussi singulièrement placé et prédisposé pour servir de lien ou de séparation entre l'Europe et l'Asie, c'est un devoir pressant pour 1rs hommes d'Etat de veiller sur elle. Toutes les côtes méridionales de l'Europe et les mers qui les bordent doivent être l'objet d'une conslanlo sollicitude et c'est se moquer que de prétendre, comme on semble l'affecter depuis quelques années OÙ la débilité, la légèreté et la plus cruelle ignorance prennent la haute main sur les cabinets occidentaux, que, dans toute celte région, Constanlinople seul mérite l'intérêt des politiques. Ces côtes dentelées qui de l'Adriatique se pressent vers l'Asie, et les îles qui en sont l'accompagnement ont également une valeur de premier ordre et, non moins que leur ancienne capitale byzantine, avaient déterminé, il y a des siècles déjà, l'intérêt que la France et l'Angleterre portaient à l'empire turc. L'incroyable série de fautes, de défaillances, d'inconsistances, de fantaisies ruineuses qui viennent d'amener la ruine de cet Etal et qui, si elles lui sont avec raison imputables, n'innocentent pas la variable légèreté de ses protecteurs vient de déterminer, dans un temps plus rapproché de nous qu'on ne cherche à se le persuader, la transformation d'un empire déjà immense qui le deviendra bien plus encore, et, partant, la destruction définitive de tous les systèmes d'équilibre imaginés depuis qu'il existe une politique européenne. On va voir arriver dans le monde un nouvel ordre et il n'est besoin ni d'une prévision

excessive ni de dispositions bien peureuses pour reconnaître la disposition du lourd plateau de la balance à ne pas incliner du côté des nations qui, jusqu'à ce jour, se flattaient de tenir le premier rang dans le monde.

En des circonstances semblables, il importe, ne pouvant plus faire mieux, de considérer avec une bienveillance particulière ces portions de l'ancien territoire osmanli qui semblent de nature à ne pas être englobées dans la future agglomération asiatique, et l'Hellade est la première, la plus importante, celle qui légitime les espérances de solidité les mieux fondées parmi toutes ces portions. Je ne veux pas rechercher jusqu'à quel point la Roumanie peut autoriser des suppositions solides quant à son avenir. Je veux admettre que le tempérament valaque, le genre de génie qui s'observe à Bucharest annonce l'aurore d'une nation viable; pour la Serbie, je me laisserai aller les yeux clos à des imaginations aussi bénévoles et je ne me refuserai pas davantage à agréer l'hypothèse que, sous une administration indigène, la Bulgarie se laissera amener avec la docilité de l'intelligence à ce qu'on peut souhaiter de mieux pour elle; de même je conclurai que l'influence autrichienne tirera de la Bosnie le meilleur de tous les partis. Il n'en est pas moins vrai que l'optimisme le plus exagéré ne saurait jamais parvenir à considérer Roumains et Slaves comme des barrières protectrices pour les Etats de l'Ouest; les premiers sont un peuple qui n'a pas un

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passé répondant de sa force; les seconds ne sont que des fragmenta de cette vaste nationalité qui se

rend surtout notable à l'époque actuelle par sa disposition à -'■ fondre dans ce grand ensemble dont l'Europe aurait quelque sujet de considérer les incontestables progrès d'un œil un peu effrayé.

Les Grecs ne présentent pas le même spectacle. Ils ne sont nullement pareils aux Roumains; ils ne ressemblent pas davantage aux Slaves. Dans le passé, ce sont des maîtres; dans le présent, leurs malheurs mêmes et même, on aurait raison de le dire, leurs fautes involontaires, inévitables, la plupart du temps imposées, n'ont, en aucune façon, mis obstacle à un développement tellement rapide de leur vitalité qu'il faut le reconnaître, tout en tenant compte des circonstances, les Etats-Unis d'Amérique ne sauraient se glorifier d'avoir fait davantage parce qu'ils se recrutent annuellement au moyen d'une émigration comptée par centaines de mille âmes, parce qu'ils sont à l'abri de toute agression ou immixtion étrangère, et que, nés pour ainsi dire dans un comptoir, ils ont développé sans que rien ne les en divertît, l'esprit, le génie, la prospérité mercantiles, clans le même temps où les Hellènes avaient tout à faire pour manger et se garer de l'esprit turc.

C'est risquer beaucoup que d'employer une si énorme comparaison; cependant il n'en est pas de plus juste pour peu qu'on tombe d'accord qu'il faut mesurer le mérite d'un peuple non pas sur les

moyens qu'il a de bien faire et sur les résultats que l'abondance de ces moyens peut lui permettre d'atteindre; mais, plus exactement, sur la ténacité de ses efforts, la force de pression des obstacles et, de suite, sur les rapports mathématiques entre la force qui lui liait les mains et les succès qu'il a pourtant obtenus. Si l'on envisage les choses de cette manière, qui est, sans nul doute, la seule vraie, on tombera précisément sur cette conviction qu'il est légitime de comparer, ainsi que je le fais, le développement hellénique au développement américain; dès lors on ne donnera pas moins de louanges au petit peuple isolé, jaloux de lui-même, repoussant toute immixtion de sang étranger, ne voulant pas plus admettre de colonie allemande qu'ouvrir ses rangs au mob irlandais, à ce petit peuple hellène qui veut rester tel que l'ont fait les siècles, on ne lui donnera pas moins de louanges qu'à ces actifs entrepreneurs de villes, d'Etats, de chemins de fer immenses et de défrichements indéfinis qui mènent leur bruit sur la côte atlantique.

Ce qui assure aux Grecs leur valeur en face des Roumains, des Bulgares, des Bosniaques, c'est assurément l'intelligence cl la vive activité de leur nature

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laborieuse. Je ne veux pas examiner s'ils ont plus eu moins de moralité que ces autres peuples. Le débat esl toujours difficile sur de pareilles questions et, pour prouver le pour comme pour y opposer le contre, force est le plus souvent de se jeter à travers des anecdotes qui ne prouvent guère. Il serait peut-être aisé d'établir entre Athènes, Belgrade et Bucharest un parallèle assez flatteur pour la première de ces capitales; mais il y aurait aussi à répondre que ce sont précisément les Grecs qui, pendant des siècles, ont dominé, conduit, élevé les gens de la région danubienne et que si le tempérament de ceux-ci est vicié, il est difficile qu'il n'y ait [>as de la faute des éducateurs; on pourrait aussi, à la vérité, répliquer que les deux ou trois générations vivant en ce moment n'ont plus eu les Grecs pour précepteurs, mais bien, la plupart du temps, les Français, et que, dès lors, les anciens maîtres n'acceptent pas la responsabilité de ce qui se fait en dehors d'eux depuis un demi-siècle et davantage; mais ce sont là des discussions oiseuses et je n'en veux réserver qu'un point. Oui, il est parfaitement exact que la culture intellectuelle et, en grande partie, les habitudes d'esprit que l'on remarque dans la région située au sud de l'Autriche vient des Grecs et ceux-ci ont été jusqu'à ce jour les dépositaires de toute la science morale dans l'Orient chrétien, absolument comme ils étaient les héritiers de l'empire. C'est pourquoi leur royaume s'est développé si rapidement, malgré les circonstances fâcheuses au mi-

lieu desquelles il est venu au monde, et a vécu jusqu'à ce jour, c'est pourquoi aussi ils continuent à représenter dans ces territoires qui ne sont pas à eux, mais qui ont fait partie comme le leur, des Etats composant la Romanité orientale, ce que leur passé a renfermé de plus actif et de meilleur au point de vue de la civilisation.

Cette situation de race particulièrement cultivée et intelligente au milieu des populations de la Turquie d'Europe, s'il est encore licite d'employer cette dénomination bien purement géographique, suffirait seule à mériter, à donner aux Grecs un caractère tout particulier d'intérêt. Par cela seul qu'ils ne sont pas des Slaves, c'est-à-dire des peuples gravitant de nature et d'inclination dans la sphère du grand Etat en formation, qu'ils ne sont pas davantage des Roumains, c'est-à-dire un composé ethnique dont l'isonomie sans précédent est un fait assez nouveau pour donner lieu de craindre à une suppression assez hâtée, par cela seul, les Grecs, peu empressés assurément de devenir autre chose que des Grecs, se trouvent enclins à se porter du côté de l'Occident, et servant de barrière entre les pays slaves et l'Italie, leur territoire constitue une garantie précieuse pour toute l'Europe, qui s'en trouve couverte. Si donc on raisonne sur une vérité aussi évidente et aussi forte, si les Grecs, entre autres conditions de leur existence, peuvent s'interposer, sur la Méditerranée, entre les Orientaux et les gens de l'Occident, il est incontestable que leur valeur

devrail être cotée très liant par hais ceux auxquels il< rendent un pareil service et il n'y aurait rien d'excessif à supposer que, remplissant un pareil rôle de manière à ce que l'on pût facilement admettre Tidée d'une augmentation importante de la mesure de leurs forces, ils dussent être l'objet d'une faveur toute spéciale de la part de ceux auxquels ils semblent destinés à rendre de si éminents services.

Cependant on a vu qu'il n'en est nullement ainsi. Non seulement les cabinets occidentaux ne les ont nullement favorisés; non seulement ces cabinets n'ont pas paru s'apercevoir à quel point les Grecs étaient aptes à reprendre en sous-œuvre le rôle des Turcs et à le jouer mieux que leurs devanciers; il y aurait même lieu de se demander si l'aveuglement n'a pas été, dans ces derniers temps, jusqu'à préférer aux Hellènes les Roumains ou les Serbes, ou même les gens du Monténégro. Dans tous les cas, les Grecs n'ont pas eu à se féliciter de leur retenue et de la docilité avec laquelle ils ont écouté des conseils qu'ils avaient lieu de croire bons et auxquels ils se sont soumis. Ce n'est pas la première fois que la sagesse est mal récompensée dans le monde.

Quelques pays d'Europe sont ainsi organisés qu'il leur convient de croire que toutes les races sont égales entre elles et que l'une vaut autant que l'autre. Peut-être certaines personnes, mieux renseignées et plus attentives au mouvement des choses, trouveront-elles entre leurs compatriotes habitants de di-

verses provinces des nuances sensibles et des aptitudes contradictoires; mais en général, on préfère n'y pas prendre garde, les idées résultant du dogme de l'égalité devant s'en trouver sensiblement atteintes. En Orient, où une telle raison de fermer les yeux à l'évidence ne se présente point à l'esprit, on ne fait nulle difficulté d'admettre, à l'état d'axiome, que les races sont fort dissemblables, fort inégales en capacité, en activité, en utilité pratique et pour ne parler ici que de celles qui, en tout ou en partie, professent une doctrine chrétienne, il n'y a pas de doute que, parmi celles-ci, les Grecs tiennent le premier rang de la façon la moins contestée. On vient de le voir tout à l'heure, pour la Turquie d'Europe, et il en est de même en Asie, bien que, sur ce terrain, la question soit moins simple et la prérogative plus disputée. Les Arméniens sont là pour les Grecs des rivaux avec lesquels il y a lieu de compter et, en reconnaissant cette vérité, on se trouve en face d'une partie intéressante du futur problème.

Sans entrer pour le moment dans l'essentiel, dans le fond même de la question, il n'y a pas de doute que, parmi les Etats modernes, l'empire russe est

celui qui ndmet le plus ouvertement, dans sa direction et dans ses affaires, le principe de la diversité des races et, il esl à propos de le dire en passant, il n'en est pour cola ni plus débile, ni moins actif. Les provinces baltiques lui fournissent, dans toutes les branches de ses services publics, d'abondantes recrues; il y trouve des hommes dont le mérite supérieur ou distingué achemine assez bien ses affaires vers les plus heureuses conclusions et, seul parmi les gouvernements européens, d'autre part, il ne met aucune hésitation à nommer à de grandes fonctions, à faire graviter vers les grades les plus élevés des personnages appartenant à diverses races asiatiques; tandis que les Anglais, les Hollandais, les Français répugnent à laisser dépasser à leurs sujets musulmans ou idolâtres les grades de premier lieutenant dans l'armée et les positions civiles qui y correspondent, les Russes comptent de nombreux généraux et des administrateurs arméniens, géorgiens, tartares et s'en trouvent à merveille. Ils ont aussi des Grecs; mais, autrefois, ils en enrôlaient davantage. Le comte Capodistrias, s'il commençait aujourd'hui sa carrière, songerait difficilement à quitter l'Hellade pour entrer au service impérial. Il existe pourtant encore à ce moment, sur différents points de la Russie, un nombre assez considérable de Grecs qui, de la contrée qui les a adoptés ont fait leur seconde patrie et il n'y a pas à douter que celle-ci ne trouve en eux des serviteurs dévoués, fidèles et intelligents.

A considérer la vaste étendue de ses territoires et la valeur intrinsèque d'un nombre considérable de ses populations, la Russie a besoin aujourd'hui, mais demain aura un bien plus grand besoin encore, d'un personnel illimité d'officiers et d'agents dirigeants à tous les degrés et ce sera un surcroît de force inappréciable pour cette énorme agglomération que de pouvoir s'enrichir d'auxiliaires présentant cette double qualité : une intelligence cultivée, une nature compréhensive de la nation asiatique, en d'autres termes, tenant de cette nature sans se confondre complètement avec elle. La race grecque présente particulièrement ce double mérite et puisque j'ai parlé des Arméniens, je mettrai les Grecs en comparaison avec eux, ce qui est d'autant plus facile et pour ainsi dire commandé, que les Turcs n'ont jamais cessé et ne cessent pas de s'appuyer à peu près également sur les uns comme sur les autres. Une telle situation se reproduira et doit s'affermir dans tout Etat oriental ou à demi ou aux deux tiers oriental aussi longtemps qu'il lui sera possible de subsister. Cependant un Etat qui sera à la fois oriental et européen tirera sans aucun doute un beaucoup plus grand parti de la race grecque que de l'arménienne. Celle-ci est plus âpre, plus asiatique; elle se prête moins aux mœurs de l'Occident, elle en adopte infiniment moins les idées. Elle est énergique, vive, capable d'apprendre et de retenir ; elle fournit, comme les Grecs, des négociants admirables; elle n'est pas intellectuelle

comme eux, et le côté séduisant de l'esprit, elle ne l'a pas. Elle a rendu aux Russes d'excellents services dans le Caucase et régions ciroon voisines; elle sera fort utile en Perse et dans le Turkostan; mais le courant européen elle le remonte, elle le parcourt avec beaucoup plus de difficultés, et ne parviendrait jamais à déployer là des qualités aussi supérieures que sur son terrain natal. Les Grecs ne sont pas limités de la même sorte dans leur action, que l'on peut dire universelle. Ils s'adaptent à toutes sortes de besognes; ils sont propres à tout ce qu'on veut leur confier. Ils sont très européens ou tout prêts à s'européaniser, seraient-ils même venus au monde dans quelque maison de commerce à Alep ou à Smyrne; c'est pourquoi on les trouverait de mise à Londres, à Washington aussi bien qu'à Paris; et de même on peut s'en servir avec succès à Tiflis, à Barnaul et au Khokend. Il est donc certain que l'alliance intime de la nation conquérante en Asie avec la race grecque constitue une force véritable et précieuse à posséder. Je ne dirai pas à l'Occident que, s'il est sagement inspiré, il attirera à lui les Grecs et s'efforcera de les garder en leur faisant une existence politique assez forte pour être durable, et que de cette manière, renforcé d'un tel allié, il gagnera non seulement un profit direct, mais encore le profit plus grand d'en priver la puissance rivale; ce n'est pas de ces choses que l'Occident soit disposé à écouter, encore moins à croire. Comme tous les peuples du monde, au pen-

chant de leurs chutes, ces peuples de l'Ouest développent de nos jours une confiance en eux-mêmes, une arrogance, une certitude de leur avenir que leurs ancêtres mieux pourvus, moins menacés, étaient extrêmement éloignés de ressentir. Faire admettre aux gens décrépits que tous les genres de secours leur sont indispensables, c'est ce qui n'a jamais réussi même aux conseillers les plus persuasifs.

Il en est cependant ainsi. Il faudrait donc prendre garde que la Grèce ne peut vivre telle que l'Europe l'a faite; l'expérience le démontre autant que la raison. J'ai cherché de mon mieux à le faire comprendre à ceux qui ne le croient pas encore. Cependant, la Grèce mérite de vivre. La population, en partie indigène, en partie étrangère, mais toute grecque, pressée, domiciliée sur un territoire insuffisant, a été réduite à un triste sort par un ensemble de mesures diplomatiques irraisonnées ou franchement déraisonnables. Cependant elle a tiré de cette fausse situation un parti meilleur qu'on ne pouvait l'attendre et, pendant que sous l'empire des préventions les plus frivoles ou les plus injustes, elle était accusée et malmenée, elle a produit par elle-même ce qu'on voit aujourd'hui. C'est un petit peuple; mais c'est un peuple; il est apte, si les circonstances le favorisent, à devenir rapidement le noyau vivace d'un fruit remarquable, et il a toute raison d'admettre non seulement qu'il est, puisqu'il se sent et se voit vivre, mais qu'il gagnera en force, et en prospérité et en fécondité.

Jamais on n'avait contesté son aptitude à pratiquer le grand comme le petit commerce, et ses comptoirs implantés dans tous les pays du monde y prennent part aux plus brillantes affaires. On n'avait non plus jamais mis en question que ses marins ne pussent soutenir la comparaison avec les meilleurs marins du globe et on a éprouvé partout la force de leur concurrence. Maintenant on sait avec quelle rapidité ils relèvent leurs villes ou en construisent de nouvelles, et si leur agriculture a besoin de capitaux, ce n'est pas du moins l'esprit laborieux, industrieux, constamment actif des Grecs de la campagne qui fait défaut. Le progrès incessant signalé dans ce pays suffît pour en faire foi; mais les personnes de caractère et de vocations diverses qui ont voyagé dans le pays ont toutes été frappées de ce constant labeur qui attache le paysan grec à la glèbe. Le labeur, le travail soutenu, le goût suivi de l'action est, en effet, le caractère prédominant de la race; ce n'est pas seulement dans les champs qu'on peut s'en apercevoir. Il n'est pas moins remarquable dans le peu d'ateliers qui existent jusqu'ici, il l'est surtout dans les écoles nombreuses, dans les collèges qui couvrent le pays; il l'est peutêtre plus que partout dans cette prévision si rare, dans cette délicatesse d'instinct qui rend désagréable aux Grecs et les porte tous à ne pas permettre le vagabondage de l'enfance.

Il est bien temps que les adversaires du jeune royaume consentent à réfléchir sur le mal, d'ailleurs

considérable et fort nuisible, dont son tempérament fut atteint presque aussitôt que le mécanisme politique se mit à jouer chez lui. Il fut pris trop jeune par une lèpre dont souffrent tous les Etats modernes; il fut couvert rapidement d'une éruption de bureaucratie qui détermina l'éclosion du parasite politique avec la plus lamentable abondance et, dans cette triste génération, l'effet devenant la cause et la cause l'effet, comme il arrive d'ordinaire en pareilles maladies, on put s'imaginer à de certains moments que les Grecs étaient destinés à mourir dévorés vivants par tout ce monde.

C'est ce qui pourra arriver aux Américains et à bien d'autres; mais les Grecs paraissent avoir un tempérament qui combat le mal, car ils ont bien changé d'allures depuis quelques années, et chez eux, la classe qui vit aux dépens de toutes les autres, le commis et l'apprenti-candidat, n'est pas en voie d'augmentation, tout au contraire. Elle perd ce que gagne le personnel commercial, agricole, industriel, scientifique, et maintenant que ce mouvement de recul est commencé, comme il est déterminé par les meilleures raisons du monde, il n'est nullement probable qu'il s'arrête et il a déjà donné des preuves très visibles de son influence. Il y a quelques années, peu d'années, la moindre fantaisie politique exerçait facilement le privilège de souffler sur toutes les lueurs de bon sens et de les éteindre; il ne s'agissait que de montrer la prétendue opportunité d'une attaque contre les Turcs, pour trouver

des gens lout prêts à courir les aventures et à conquérir la Crète, comme à envahir la Thessalie et même à préparer la prise de Constantinople; on trouvait des recrues toutes prêtes à se faire tuer, on trouvait même, chose plus rare et plus précieuse, de l'argent; quant à dos chefs, il ne s'en présentait que trop.

Dans la crise actuelle, les choses se sont passées très différemment. Les Grecs ont, tout naturellement, senti leur cœur se gonfler, quand les premiers coups de canon ont retenti du côté du Danube, et la tentation de se jeter dans la mêlée n'a pas été médiocre chez beaucoup d'entre eux. Mais il s'en est trouvé aussi, ce qui n'eût pas eu lieu autrefois, qui ont hésité à quitter leurs travaux désormais bien commencés, désormais féconds, désormais utiles à la nation comme à eux-mêmes, pour aller recommencer les anciens gaspillages de sang, de temps et d'argent. La tentation était forte toutefois et à mesure que la lutte se prolongeait, il devenait .plus difficile aux gens pratiques de répondre aux adjurations des gens d'imagination. Il l'était de même, et peut-être plus encore, aux hommes qui dirigeaient les affaires d'arrêter des espérances que les événements semblaient autoriser à se transformer, entre les mains de leurs propres adversaires, en instruments d'opposition. La position de la Grèce était délicate et difficile. Dans le grand démantèlement qui s'opérait, la Russie mettait surtout en avant l'intérêt de la race slave, et elle était lout à

fait fondée à prendre ce côté de la question. Mais les Grecs, se trouvant en compétition actuelle avec leurs voisins de la race favorisée, craignaient de faire les affaires de ceux-ci plus que les leurs propres, si, par quelque faux mouvement, ils se trouvaient entraînés là où il ne leur convenait pas absolument d'aller; en outre et pour la première fois, celte considération pesait d'un poids considérable dans leurs conseils : ils répugnaient à se jeter dans des dépenses qui ne pouvaient que nuire beaucoup à leur progrès économique désormais intéressant aux yeux de tout le monde.

Ainsi tiraillés, disposés à la fois à agir et non moins disposés à attendre, ils écoutèrent mieux, beaucoup mieux qu'ils ne l'eussent fait naguère, les conseils des Occidentaux, et tout en faisant leurs réserves, tout en cherchant à s'armer, ils n'attaquèrent pas les Turcs et, en retour de ce service éminent, ils reçurent de Londres et de Paris des promesses qui n'ont pas été réalisées. « Si vous attaquez les Turcs, leur dit-on, vous ferez d'autres affaires que les vôtres et vous serez étonnés, au jour de la liquidation, d'y profiter peu; tandis que, si vous vous tenez en repos, des arrangements d'une autre nature permettront de vous réserver tels avantages que vous n'obtiendriez pas autrement. »

Bref le traité de Berlin n'a rien accordé aux Grecs et ne pouvait, en effet, rien leur donner. Les principaux signataires n'avaient pas lieu de s'intéresser tous en leur faveur, et l'Angleterre, qui n'aurait pas

eu tort de prendre leur cause en main, qui, peutêtre, en se préoccupant d'une certaine délicatesse de conscience, eût eu des motifs de le faire, préféra se donner, à elle-même, Chypre.

Cette possession lui profitera-t-elle beaucoup et sera-t-elle d'une grande efficacité pour sauvegarder les destins de la Turquie d'Asie? On peut, sur ce point, émettre des opinions fort contradictoires. Ce qui n'est pas douteux, c'est que lord Bcaconsfield vient de se donner l'honneur d'offrir à son pays une île grecque, et n'a pas précisément favorisé la formation de la barrière à établir entre la puissance grandissante de la Russie et l'Europe qui pourrait s'en sentir inquiète. Sans aucun doute, lord Reaconsfield et ses amis pensent qu'il n'est rien de si bien gardé que ce que l'on garde soi-même, et peut-être dans le cas actuel ils ont raison. Il se peut aussi qu'ils aient tort. En tous cas, voici ce qui peut se laisser présager.

L'intérêt inspiré jusqu'ici par le royaume hellénique ne peut que s'accroître considérablement sous l'empire "de la situation nouvelle. Constantinople, faiblement couverte par un reste de territoires qui sont loin d'être fort attachés à la monarchie ottomane, ne pouvait guère, il faut en convenir, se montrer disposée à en céder une partie à titre bénévole à cette Grèce, amie douteuse, tardivement autorisée à pareille demande. Les Russes, que la solliciteuse n'avait pas servis, ne devaient pas s'y montrer très favorables. L'Angleterre, satisfaite de

sa nouvelle possession, avait trouvé ce pauvre moyen de se débarrasser à peu de frais d'une importunité.

La question turque, entrée dans une nouvelle voie, montre le sultan mal disposé à se faire plus nu et plus pauvre qu'il ne l'est. La Grèce est persuadée que, malgré la nouvelle forme que s'est donnée visà-vis de lui le retour d'intérêt que l'Angleterre déclare ressentir, le pauvre souverain ne tardera pas à déchoir encore; elle va sentir s'accroître ses convoitises, et la Thessalie, la Macédoine, l'Epire qui viennent de ressentir si cruellement les contre-coups de l'exaspération musulmane ne les lui laisseront pas oublier. Elle va devenir, le voulant, ne le voulant pas, un des principaux agents, sinon le principal de cette ruine imminente. Sera-t-elle appuyée par l'Angleterre, la France, l'Italie? On le devrait croire si l'on tenait uniquement compte de l'importance que sa vie et sa force ont pour ces Etats : on ne saurait y penser si l'on considère qu'aucun des trois ne peut, ne doit, ne veut favoriser l'explosion d'une nouvelle guerre qui ne saurait d'ici à longtemps leur convenir. Dans cet ordre d'idées, la Grèce, barrière, frontière de l'Occident, du côté de l'Asie, serait à peu près abandonnée par l'Occident à tout ce qui se produira de nouveau dans cette vaste région.

En ce cas, la Grèce perdrait-elle de son importance? On ne doit pas le supposer. La valeur intrinsèque d'une race ne disparaît pas faute d'un cm-

ploi préféré. Elle subsiste toul entière dans les Fonctions qu'elle n'eût pas d'abord choisies. Si l'Oecident ne veut pas de la Grèce, il est conforme ù la nature des choses et enseigné par l'histoire, que la Grèce cherchera sa vie auprès des maîtres de l'Asie. Elle se tournera peut-être contre ce qu'elle eût mieux aimé défendre; mais elle s'arrangera de manière à exister et à remplir sur la scène du monde le meilleur personnage possible. Elle serait blâmable de ne pas prendre un tel parti.

.Mais, dira-t-on, les Russes veulent des Slaves, ils ne songent qu'à la prospérité des Slaves, ils sacrifient tout et, pour commencer, les Grecs eux-mêmes, aux intérêts, aux passions, peut-être aux fantaisies de ces Slaves. Ce qui est de la politique d'un jour n'est pas de la politique du lendemain, et, sur tous les points du territoire qu'ils occupent à cette heure, sans parler de ceux qu'ils occuperont plus tard, les Russes n'en sont pas à tout conformer aux vues de cet élément slave, qui, pour être celui qui l'emporte chez eux par le nombre, n'est pas le seul qui y existe, et surtout n'est pas le seul qui soit amené à y conduire l'ensemble. Le contraire est plutôt vrai. Ce qui est tout à fait incontestable, c'est qu'à différentes époques, les Russes ont été pour les Grecs des protecteurs très actifs et parfaitement accueillis. La raison en est sensible : chacune des parties contractantes y trouvait avantage. Devant le détachement que les puissances occidentales manifestent en ce qui est de l'intérêt de la Grèce, il

peut se trouver que les dispositions de ce pays à l'égard de la Russie subissent encore une évolution nouvelle, comme la Russie, de son côté, assurée désormais du dévouement de ces Slaves de la Turquie, dont elle n'a plus guère à souhaiter désormais que le repos, tandis qu'autrefois elle a pu encourager et exciter leur turbulence; comme la Russie, dis-je, à l'égard des Grecs, en situation de devenir pour elle gênants et même dangereux, serait très naturellement amenée à leur ouvrir plus largement qu'autrefois, et que jamais elle ne i'a fait, la perspective brillante de ses faveurs.

Car il ne faut pas méconnaître ce côté de la question : les Grecs n'habitent pas seulement le royaume qu'on leur a si mesquinement taillé. Ils sont répandus dans tout l'Orient, dans toutes les contrées surtout que le pavillon russe couvrira un jour. Ils y forment, on ne saurait trop insister sur ce point, une classe considérable souvent au point de vue de la richesse, mais toujours et plus encore au point de vue de l'intelligence et de l'aptitude aux travaux de l'administration. Même dans le cas où l'Occident aurait fait, ferait tout ce qui sera en son pouvoir pour assurer à la race hellénique un développement désiré, il lui faudrait user de bien des moyens de séduction pour déterminer les Grecs asiatiques à ne pas se tenir clans le camp de la grande puissance chrétienne, orthodoxe, qui possède tant de moyens de les occuper, tant de moyens de les enrichir, à laquelle ils sont en état de rendre de si

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bons services, et qui, peu! rire, sérail toujours pour eux d'une alliance plus commode.

Ce n'est pas en prenant Chypre, que les Occidentaux empêcheront avant peu l'empire russe d'être médiatement ou immédiatement riverain de la Méditerranée, de l'Adriatique; ce n'est pas cette prise de Chypre qui donnera non plus confiance aux populations orthodoxes de l'Orient dans le désintéressement de l'Angleterre. Ce n'est pas, assurément, qu'on lui en droit de demander à ce pays de négliger son intérêt particulier pour le plus grand bien d'une race étrangère. De pareilles sottises composent les phrases au moyen desquelles une politique mal faite a souvent essayé de se déguiser, surtout en France. Mais il existe une grande et une petite manière de concevoir les intérêts d'un Etat comme celui de la Grande-Bretagne. Dans les circonstances actuelles, la petite manière semble avoir été préférée à la grande, et avant peu de temps les autres Etats occidentaux s'apercevront qu'ils ont eu là, non moins que les Grecs, une alliée bien pauvrement égoïste dans ses conceptions d'avenir.

Quoi qu'il en soit, voilà les Grecs à ce moment actuel, composant, pris en somme, un nombre de huit à dix millions d'habitants répandus dans bien des contrées diverses, mais qui, surtout dans l'Asie-Mineurc, dans les îles turques, dans la Roumélie, à Constantinople, constituent une classe que l'on doit qualifier de supérieure à l'égard du reste de la population, par sa for-

tune acquise , par les moyens de l'augmenter qu'elle possède, et par son intelligence et par le rapide accroissement du nombre de ses familles. Celte race vivace et importante s'appuie sur un territoire qui est à elle, qu'on lui a donné, qui est insuffisant pour la rassembler, pour la nourrir, pour la sauvegarder; ce n'est pas à l'époque actuelle, où, sous l'empire d'influences très puissantes, se forment des agglomérations qui, se mesurant désormais sur l'ouverture plus grande de la connaissance que nous avons prise du globe terrestre, semblent devoir être plus vastes que ne le fut jamais l'empire des Perses, que ne le devint l'empire de Rome, ce n'est pas clans un pareil temps qu'on peut supposer à un peuple, d'une puissance nécessairement très limitée, les moyens de vivre, de se soutenir, d'agir sans être soutenu par d'énergiques alliances. Mais qu'on le serve ou l'abandonne, un peuple tel que le peuple grec n'en conserve pas moins ses qualités, et dès lors il peut servir comme aussi il peut nuire, suivant la nécessité de la situation qui lui sera faite. C'est à ceux qui peuvent tirer grand parti de ses qualités à ouvrir les yeux et à ne pas chercher à l'enfermer dans un rôle médiocre et douteux. L'Occident a encore peut-être le temps de réparer les fautes commises à son égard. Mais, il faut en convenir, le temps est court et, au lieu de réparer les erreurs anciennes, on vient d'en ajouter do nouvelles à ce fâcheux catalogue. Si les yeux ne s'ouvrent pas à temps, la Grèce ne verra pas s'arrêter sa marche;

un chemin fermé, un autre se trouvera; elle ira toujours en avant; on en dira du mal, on en dira du bien, suivant qu'on la connaîtra; on trouvera mieux de l'ignorer, suivant qu'elle servira celui-ci cl pour celui-là se trouvera dangereuse ou nuisible; mais ce qu'on ne pourra pas méconnaître, c'est que ce petit peuple n'est ni inerte ni incapable et possède tous les moyens d'exiger l'honneur d'être compté dans le monde.

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