TROISIEME PARTIE
Une préoccupation assurément funeste, c'est celle de la science appliquée aux affaires publiques. Souvent cette science n'est pas très sûre de son dire; souvent aussi elle ne tient pas compte de toutes les circonstances dirimantes. Ce siècle-ci est, malheureusement, imbu de la dangereuse manie de se coiffer du bonnet doctoral quand il s'agit d'intérêts politiques. Au nom de la géographie il a professé la doctrine des frontières naturelles ce qui, entraînant pour la France de fatales illusions sur le cours du Rhin, a conduit le premier empire à la découverte que sa frontière naturelle serait, à raisonner de la sorte, sur la rive de l'Elbe, position qui n'était pas indéfiniment tenable. Aux frontières naturelles, la science dont le métier est de professer le pour, le contre et encore autre chose, a substitué les frontières militaires. C'est un système en vertu duquel
la nation la plus forte applique un pistolet chargé sur la poitrine de celle qu'elle croit pouvoir contenir, ce qui fait de ce genre de frontières un arrangement difficilement accepté et, partant, de nature temporaire. Enfin, pour ne pas s'étendre trop, il y a encore la doctrine des alliances de races qui a déjà joué de bien vilains tours à la race latine par les expériences qu'elle a fait essayer. En ce qui concerne les Grecs, l'Europe s'est piquée d'archéologie et c'est pourquoi on a mis leur capitale sur l'emplacement de l'ancienne Athènes.
Peu s'en fallut qu'on ne la forçât de monter et de se tenir sur la crête de l'Acropole. Pourquoi non? C'était l'avis, c'était le désir du roi Louis de Bavière et de ses doctes amis. Quand les Ioniens, sous la conduite d'Apollon, vinrent conquérir les Pélasges, premiers habitants de la vallée de l'Attique, ils montèrent là en haut, y bâtirent leur forteresse, et les vaincus se tenaient en bas. C'était un souvenir des temps les plus héroïques et même mythiques; pourquoi le génie de l'Europe moderne, représenté par des administrateurs et un petit corps d'armée bavarois, n'aurait-il pas joué le rôle du dieu Pythien et des fils d'Ion? L'idée était grande; mais la pratique y répugna. On trouva, tout réfléchi, qu'on serait mieux en bas, dans la plaine, mais, afin de se pénétrer de l'air qu'avait respiré la cité classique, on planta la nouvelle justement dans son enceinte, et sur tous les lieux célèbres on se piqua de construire les quartiers modernes.
Il en résulta que toute cette érudition aboutit à un résultat qui scia éternellement déplorable pour les recherches el les fouilles, attendu qu'on les a rendues impossibles. Telle maison trouve dans le fond de ses caves, en creusant quelque peu, des chapiteaux, des colonnes encore debout; mais le terrain est devenu fort cher et personne n'est curieux d'essayer la démolition d'un terrain récemment bùti pour aller voir ce qui existe sous les fondations. On a donc étouffé pour la science les espérances des plus admirables explorations qui auraient pu jamais se faire. Il eût fallu réserver scrupuleusement ce sol consacré, terrain sur lequel ne s'élevaient plus que les débris des masures turques, autour des quelques églises de sainte Hélène; des travaux bien dirigés auraient mis au jour des trésors de toute nature. Désormais il ne faut compter que sur les dons du hasard.
A part cet inconvénient que les amants de l'antiquité doivent déplorer, il s'en est trouvé un autre qui affecte des intérêts positifs et que la science, si elle avait daigné réfléchir, aurait évité. Lorsque les ancêtres des Athéniens étaient venus asseoir leur Etat dans la forêt des oliviers, ils n'avaient aucun motif pour prévoir les convenances de l'avenir. Il leur fallait un sol quelconque à cultiver, une patrie bonne ou revêche, et peut-être même se tenir à quelque distance de la mer, afin d'éviter les coups de main des pirates. Sous tous ces rapports, la vallée leur convenait parfaitement.
Mais quand ils devinrent un peu puissants et que leurs relations avec les autres Etats grecs, mais surtout avec l'étranger, augmentèrent, ils furent contraints de gagner vers le littoral. Alors le Pirée, Pha'lère et Munychie furent en réalité les quartiers les plus vivants d'Athènes, et les points où s'établit surtout le commerce. Mais lorsqu'il ne fut plus question de l'intérêt de la petite République et que toute la Grèce devenue province romaine regarda à la fois à sa droite, vers l'Asie et 'l'Egypte, à sa gauche vers l'Italie, l'Illyrie, la Gaule, Athènes, même avec le Pirée, Phalère et Munychie fut une situation topographique mal adaptée aux circonstances, et le centre vital de la contrée se porta sur l'isthme de Corinthe. C'est donc à l'isthme de Corinthe que la capitale du royaume des Hellènes aurait dû être construite, près de l'Italie, contre l'Europe, entrepôt futur, comme jadis, entre cette partie du monde et l'Asie et l'Afrique, déversoir de l'isthme de Suez, prédestiné peut-être à voir sa population, comme celle de la Corinthe romaine, s'élever à des millions d'habitants.
Sans même pousser les espérances si avant, il n'est pas à douter que si Corinthe avait été reconstruite, la capitale grecque serait déjà, à l'heure qu'il est, une ville plus connue de l'Europe que ne l'est Athènes; beaucoup plus mêlée aux intérêts généraux, beaucoup plus intéressante pour le commerce universel et, par conséquent, beaucoup plus assurée, dans les complications politiques que l'avenir
ne peul manquer d'amener, d'une sympathie occidentale qui jusqu'ici lui a promis ou vanté plus de services qu'effectivement elle ne lui en a rendus. \ tînmes est si étrangement mal posée sur la carte pour jouer un rôle dans le mouvement européen, que les navires des Messageries n'y font escale qu'à regret, et il leur arrive périodiquement d'abandonner le Pirée pour s'en tenir à Syra. Ce n'est qu'à force de réclamations que le gouvernement grec parvient à faire reprendre ou maintenir un itinéraire que la dignité de sa capitale commande, mais que les nécessités du commerce international ne justifient pas et, ce qui est non moins grave à considérer, c'est que l'achèvement du grand réseau des chemins de fer rayonnant de Constantinople vers les ports de l'Adriatique et le Danube ne pourra se rattacher à Athènes que par un embranchement qui ne sera jamais très rémunérateur. Autant dire qu'Athènes ne saurait prétendre à compter jamais pour ce que la capitale de la nation hellénique devrait valoir.
Tout autre eût été la situation si l'emplacement de Corinthe avait été reconnu pour ce qu'il vaut, si on avait écouté la leçon donnée par le choix des Romains et encore mieux par la prospérité extraordinaire que ce choix avait développée. Les travaux commencés sous Néron pour couper l'isthme sont encore visibles. Il a même été question de les reprendre. Si jamais les capitaux se portaient en assez grande abondance de ce côté pour faire
reprendre le projet et le mener à bien, il est probable que la faute commise par la première administration royale de la Grèce serait réparée et que la ville principale, la ville vivante de la contrée hellénique s'élèverait là où elle aurait dû tout d'abord être construite; mais on ne peut méconnaître que ce serait aux dépens d'intérêts déjà fondés, déjà existants et, par conséquent, au prix d'une véritable et regrettable déperdition de forces. Or, de longtemps, la Grèce ne sera pas en état de gaspiller sa vitalité si tant est qu'il soit jamais permis à un Etat de s'adonner à de pareilles profusions.
Enfin la faute fut commise au nom de l'archéologie qui n'en pouvait mais, et le jeune roi Olhon, la régence, les légations européennes, les embryons d'administrations créés par le président Capodistrias, employés publics et le corps d'armée bavarois, tout ce qui devait travailler à la création et au crépissage du nouvel Etat vint s'établir à Athènes.
Ce n'était plus même cette Athènes de l'époque turque, peuplée jadis de dix à douze mille habitants, peut-être moins, cité fort agreste, où il y avait plus de vignes que de murailles et que lord Byron avait aimée. Celle-ci devait ressembler beaucoup à la grande bourgade où régna Pisistrate. Mais au moment où on imagina d'en faire la capitale du royaume hellène, il ne restait pas debout cinquante maisons, et la population entière comptait à peine deux mille malheureux sans ressources, mourant de faim au milieu de leurs décombres. Le roi habi-
tnii le plus beau logis <!<• l'endroit et n'y était pas à l'abri des eaux du ciel. On se mit d'abord à bâtir courageusement. C'était ce qui pressait le plus.
Le roi donna l'exemple; quelques étrangers le suivirent; des Grecs du dehors commencèrent à envoyer des fonds pour édifier des bâtiments publics, et souvent il leur arriva de vouloir construire en marbre sans considérer que, faute d'ouvriers, le prix de la main-d'œuvre allait prématurément épuiser leurs ressources. Aussi arriva-t-il que plusieurs édifices ne dépassèrent pas le premier étage et en restèrent sur leur bonne intention de donner à la future ville un aspect monumental.
Le peuple et les gens pratiques bâtirent comme ils purent sur les modèles fournis par l'usage du pays, mais pauvrement, ainsi que les ressources générales le voulaient, et comme toute la Grèce, mourant de faim, avait perdu l'habitude du travail, manquait de ressources de tous genres pour le reprendre avec des résultats immédiatement favorables, la population se dirigea de préférence sur la capitale pour demander de quoi manger, se vêtir et se loger au gouvernement qu'on venait de créer pour elle, et qui, évidemment, se chargeait de satis-
faire à tout ce dont on avait besoin. C'était une idée d'autant plus raisonnable, que si la nouvelle administration ne remplissait pas le rôle de providence, personne ne pouvait dire à quoi elle était bonne, car résolument, personne ne comprenait rien à son travail.
M. d'Armansperg et ses collègues, la régence bavaroise, étaient chargés par l'Europe d'accommoder ce pays oriental à la façon européenne, de le repétrir, de le transformer, de le rendre propre à marcher d'après les méthodes admises, d'y poser les bases d'une organisation aussi rationnelle que possible, en un mot de le faire vivre sur des données constitutionnelles. Les metteurs en œuvre étaient soutenus dans ce travail ardu, difficile, délicat par l'aveu et les espérances des Grecs élevés en Europe, et par tout ce que les philhellènes des différents pays pouvaient leur apporter d'encouragements et de secours. Avant tout, il leur fallait, dans un pays ruiné et ravagé, asseoir les bases d'un budget et ouvrir des sources de recettes, dont, il faut l'avouer, il n'existait encore que bien peu d'espérances. En revanche, le chapitre des dépenses indispensables se dressait de lui-même et présentait des chiffres assez effrayants.
Ce qui ne l'était pas moins, c'était la présence, l'attitude des chefs militaires, des meneurs de toute espèce auxquels la régence venait, avant tout, comme préparation indispensable à son action, d'imposer le silence et la plus complète inaction. On
voyait, do çà et de là, ces hommes, chers au pays parce qu'ils avaient fait l'indépendance, dépouillés de tout crédit et réduits au néant. Derrière eux se pressaient leurs suivants, leurs amis, leurs partisans, la foule famélique accoutumée à n'attendre que d'eux sa subsistance, et ils leur apprenaient que, pour le moment du moins, ils ne pouvaient absolument rien, et qu'il fallait attendre jusqu'à ce que la régence eût réussi à produire une situation donnant aux uns le moyen d'être utiles aux autres, et, à tous, celui de se procurer également des moyens d'existence dont tout le monde manquait.
La régence avait déjà compris, et la conférence de Londres n'avait pas mis en doute qu'il fallait commencer par avancer de l'argent. Des emprunts avaient été négociés antérieurement déjà; on en fît un nouveau en 1832, et celui-ci, comme ceux qui l'avaient précédé et que les finances encore absentes devaient rembourser un jour avec les intérêts, fut mis dans les mains du nouveau pouvoir.
Il était entendu que la régence s'en servirait d'abord pour réorganiser ou, mieux, continuer à organiser le territoire, dont se devait composer le nouveau royaume; la population, attentive à la manière dont les choses allaient se passer, comprit, à première vue, que pour avoir sa part des libéralités mesurées des dispensateurs de l'argent public, il n'y avait qu'une seule marche à suivre, c'était de devenir employé. Tout le monde voulut l'être.
Ce fut, dès l'abord, une avidité pour les places qui égala, si elle ne le surpassa, ce que l'on voit dans les gouvernements les plus riches, les plus civilisés. La régence ne tarda pas à s'apercevoir que l'Etat allait avoir à sa suite plus de serviteurs qu'il n'était en humeur d'en payer, et en même temps qu'il s'attacha à en limiter le nombre autant que possible, il s'efforça de diriger l'attention de tous ces affamés vers les fonctions de l'agriculture, du commerce, de l'industrie. Mais il eut peu de succès à l'abord; on s'en scandalisa et on eut tort, car la raison en est évidente.
Dans un pays où les capitaux manquaient à tout le monde, sauf aux chefs de l'Etat, il n'est pas aisé d'embrasser une profession libre, et plus malaisé encore de tirer de cette profession, à l'avance stérilisée, des moyens d'existence ; tandis qu'il était manifeste qu'obtenir un emploi rétribué mettait immédiatement celui qui le tenait à l'abri du besoin; les conseils, les invitations de la régence eurent donc peu de succès, et le nombre très considérable des solliciteurs qui, à plus ou moins bon titre, faisaient valoir des droits, menaça de s'augmenter outre mesure par l'arrivée d'un nombre de jeunes gens qui, avides de se mettre, par une instruction sommaire, en état de remplir à peu près une place d'employé, encombrèrent bientôt les rues et les maisons d'Athènes. Tous ces hommes pressés de manger ne manquaient pas, dès le premier jour, de s'enrôler, qui dans le parli
anglais, qui dans le parti français, qui sous la bannière russe, et ce fut plus que jamais un concert de sollicitations. Est-il bien extraordinaire que cette foule, aiguillonnée par les plus impérieux besoins de la nature, se soit précipitée avec la dernière passion dans une vie d'intrigue toute brillante de promesses, et que peu d'années aient suffi pour faire éclore en Grèce et pulluler, avec une abondance à rendre jaloux même un Etat américain, la classe dangereuse et stérile « des politicians »? C'était un résultat inévitable de la situation.
Un autre résultat, non moins facile à prévoir, fut celui-ci : les chefs du pays qu'il était impossible, après tout, de ne pas ménager, après les avoir déclarés inutiles et dangereux, parce qu'ils pouvaient à l'occasion faire du bien ou du mal à un gouvernement sans racines, ces chefs se trouvèrent beaucoup plus puissants que par le passé; leurs partis, au lieu de diminuer, allaient grossissant. C'était à l'un ou à l'autre de ces personnages que chacun se rattachait; la régence n'était considérée que comme un caissier rébarbatif; on l'accusa bien vite d'administrer mal et de dépenser plus mal encore les fonds de l'emprunt, toutes les fois qu'elle n'en disposait pas en faveur de celui qui en voulait; ses amis furent mal notés, mal vus, considérés comme des traîtres parce qu'ils étaient des élus, et que, naturellement, on n'en aimait pas le petit nombre, et, aussitôt qu'il y eut un commencement d'armée régulière nationale, officiers et soldats prirent à
partie le contingent bavarois, parce qu'il leur enlevait une partie de leur substance.
Tout ce que les membres de la régence firent de bon et d'utile ne fut nullement considéré comme tel. Ce n'est que plus tard et assez tard que l'on a confessé les services rendus par M. de Maurer et dont l'effet dure encore. Mais, en revanche, on insista, plus que de raison, sur l'ennui imposé par les formes sèches, didactiques, hautaines de M. d'Armansperg. Le fond de la difficulté n'était pas là. Comme les chefs indigènes assuraient chaque jour à leurs hommes que si eux étaient chargés des affaires publiques, tous les bien-pensants se trouveraient immédiatement dans le paradis budgétaire, la pression du pays contre la régence devint chaque jour plus forte; celle-ci eut contre elle les Russes, les Français, les Anglais; elle eut contre elle les autochtones, les hétérochtones; elle eut contre elle Colettis, Mavrocordatos, Tricoupis et je néglige les animadversions secondaires, parce que ce fut un toile général qui, enfin, en eut raison; elle dut partir.
Elle partit, et la situation se trouva à peu près la même sous une nouvelle forme, parce qu'il n'est pas possible que les finances d'un Etat, fût-il aussi riche que la Grèce était pauvre, se transforment en manne céleste assez abondante pour nourrir tout un peuple. Les Grecs étaient comme les Israélites eussent été dans le désert, si ceux-ci, au lieu de s'amuser à regretter les oignons d'Egypte, avaient
de suite prétendu à se trouver sans transition dans la Terre Promise. De ce que les Grecs n'étaient plus soumis aux Turcs, cet avantage immense, assurément, ne les dispensait pas de la nécessité de manger et de se vêtir; ils voulaient l'un et l'autre et justement se plaignaient de n'en pas recevoir les moyens. Ils croyaient que l'emprunt devait y parer, s'y dépenser tout entier, y suffire et quand les chefs indigènes furent devenus les maîtres, ils s'employèrent à réaliser le programme commun. Y réussirentils? Assurément, et chacun par le même procédé, qui consista à tout donner à ses amis et à tout refuser aux autres. De telle sorte que leurs clientèles étaient fort contentes d'eux, et que le désordre alla augmentant. Dans un cas pareil, l'expérience a prouvé, depuis cinquante ans, qu'une panacée est toujours à portée de la main. C'est simplement de faire une révolution, et les Grecs se jetèrent dans cette voie afin d'obtenir immédiatement le gouvernement constitutionnel dans sa pureté, sa sincérité et son ingénuité : un sénat, une chambre des députés, une presse libre; ils se procurèrent bientôt ces précieux remèdes aux difficultés contre lesquelles ils travaillaient, et ils entrèrent dans une nouvelle phase.
Les ministères n'eurent plus, chacun, qu'une durée très courte. En arrivant aux affaires, les nouveaux maîtres mettaient soigneusement à la porte les employés du régime précédent et les remplaçaient, non moins religieusement, par des gens à
eux. Cette transformation s'opérait du haut en bas, depuis le secrétaire général jusqu'au dernier agent de l'administration. Mais comme le premier personnage de l'administration ne parvenait à son poste que par l'appui des députés, il devait faire participer tous les suppôts de ces députés à sa bonne fortune, aussi bien que les députés eux-mêmes, et alors chacun comprit avec une rapidité merveilleuse que ce qui pouvait arriver de plus heureux, de plus brillant, de plus merveilleux à un homme sur cette terre, c'était d'être nommé député.
D'un autre côté, quand on était ministre, on n'était pas fâché de faire exclure ses adversaires de cette dignité et d'en confirmer les avantages à ses amis. De là naquit une politique électorale qui parut indispensable à tout le monde et produisit les effets les plus curieux. De la liberté des votes, il ne fut guère question que pour les majorités. Dans les cas et dans les lieux où les voix se balançaient à peu près, force coups de fusil jouaient un grand rôle dans les votes; on soutenait des sièges dans les mairies dont les plus forts s'emparaient et qu'ils garnisonnaient; les urnes électorales se laissaient aller à des habitudes de séduction; et dans plus d'un endroit, les bandes de brigands (je parlerai en son lieu de cette spécialité de la Grèce dont on a beaucoup abusé), ces bandes jouaient un rôle considérable dans le choix des représentants de la nation. Il faut diro que presque toujours celte catégorie d'électeurs se montra fort ministérielle. En appuyant le candidat
du gouvernement, elle s'assurait des loisirs et une sorte de liberté Ue vaquer sans gène extérieure et sans trouble à ses opérations ordinaires. Bref, le moment d'une élection devint, en Grèce, une sorte de guerre civile au petit pied, qui, cependant, il faut l'avouer pour être exact, différait sensiblement de la vraie guerre civile, en ce sens, que les combattants cherchaient plutôt à s'effrayer qu'à se tuer et, le moment de crise fini, personne n'y songeait plus.
Il va sans dire que ce système ne tendait pas particulièrement à améliorer la situation financière et qu'un nouveau cabinet, en arrivant au pouvoir, ne trouvait pas le coffre de l'Etat aussi bien garni que lui et ses associés eussent pu le désirer. On renvoyait sans doute l'ancien personnel et c'étaient autant de gens qui allaient allumer le feu d'une opposition irréconciliable; mais, ce qu'on promettait aux fonctionnaires nouveaux, on le leur promettait à échéance, et les appointements de personne n'étaient payés. Il est arrivé que, pendant telle période de deux années, le Trésor n'avait rien soldé à aucun fonctionnaire civil; car, pour l'armée, il y eut toujours plus d'égards et, pendant cette période, les emplois avaient changé de mains plusieurs fois; on voyait donc les cafés d'Athènes remplis de créanciers de l'Etat, non moins que de solliciteurs, et ces créanciers eux-mêmes étaient généralement solliciteurs ou allaient, sous peu de jours, le devenir; de sorte que l'espérance et ses déceptions étaient,
en définitive, les divinités les mieux servies par les habitants de ce pays-là. Tous les méridionaux ont une grande propension à s'inspirer de cette forme de culte. En Asie, c'est le fond même de l'existence. La nourriture qui s'en tire est peu substantielle; les consolations en sont illimitées, mais à la condition que le patient ne permettra jamais, en tant qu'il est en lui, au régime qui le maltraite, de s'établir pour une durée quelconque. C'est à cette règle que fut due la très courte longévité dont les ministères grecs se trouvèrent doués par la nature. A peine nés ils mouraient et tombaient; un autre les remplaçait que le mort d'hier, ressuscitant comme papillon d'opposition, plein d'animation, de vie, de courage, faisant miroiter aux yeux les plus belles couleurs du prisme, piquait, aiguillonnait, fatiguait, battait de ses ailes jusqu'à ce qu'il l'eût fait choir à son tour. Il s'est vu que, dans l'espace d'un mois, les différentes légations accréditées à Athènes ont reçu quatre notifications de quatre ministères successifs, leur annonçant que la confiance du roi venait de leur confier le portefeuille et, quatre fois, ces légations ont exprimé la vive satisfaction qu'elles éprouvaient de la communication qui leur était faite. Un de ces ministères avait duré précisément douze heures.
Que la poursuite d'un emploi dépendant du gouvernement devienne le seul mode d'existence d'une classe nombreuse de citoyens, c'est ce qui se passe partout; que beaucoup de gens se servent de leur notabilité, ou s'en fassent une plus ou moins factice, ou réussissent à s'en faire supposer une, pour devenir d'abord députés, puis ministres, en un mot, arbitres de la fortune et des intérêts les plus sérieux de leur pays, pour le plus grand avantage de leurs propres affaires, c'est encore là un fait journalier et de tous les lieux par le temps qui court; on peut même se demander ce que les pays livrés à ce genre d'expérimentation peuvent espérer devenir à la longue; mais, ce qu'on n'avait encore observé nulle part, c'était une nation qui, tout entière, autant que l'observation superficielle permettait de s'en rendre compte, semblait agir d'après cette donnée que, l'Etat seul possédant de l'argent comptant, il fallait s'emparer de cet argent par la voie des services rétribués, et supplémentairement de la part des gens visant plus haut que le pain quotidien, se servir de cette disposition générale des esprits pour se faire porter aux affaires, puis y remonter quand on en était tombé, et, en troisième lieu, négocier
comme des valeurs effectives et faire accepter pour bons par ses partisans des emplois qu'on ne payait pas. Là était le triomphe du système, car acheter tout avec du papier en épargnant le métallique, c'est assurément avoir du crédit, et avec du crédit on va très loin.
On serait allé incontestablement, dans le cas actuel, à la ruine absolue de la Grèce, physiquement et moralement, s'il n'y avait pas eu autre chose que ce trafic. Heureusement il y avait autre chose; mais comme c'était l'œuvre la plus apparente, l'Europe, indignée de voir d'elle-même non pas un portrait, mais une caricature aussi réussie et aussi ressemblante, se fâcha de plus en plus contre sa création, trouvant qu'elle se faisait avec trop d'exagération à son image ; et ce fut probablement pour trouver à cet enfant inquiétant des traits qu'elle n'eût pas elle-même, qu'elle se mit à considérer le brigandage hellénique avec une attention extrême et bientôt à en rendre responsable toute la nation qui en souffrait. On a tant parlé de ce mal, on en a tant raisonné à tort et à travers, on a fait tant d'indignation à ce sujet et, enfin, un si lamentable malheur, comme il arrive aisément dans de tels cas, est venu inopinément donner tant de force aux déclamations, qu'il est indispensable d'en parler avec quelque insistance.
Le brigandage a existé en Grèce à l'issue de la guerre de l'Indépendance comme un de ces fléaux qui survivent partout aux grandes surexcitations
nationales. La France, à l'issue de la Terreur et dans les premiers temps de la Restauration, a eu son brigandage; L'Allemagne a eu le sien dans des circonstances analogues; voilà pourquoi la Grèce eut ses brigands en 1830 et encore quelques années après. Mais bientôt cette génération de déprédateurs, ees derniers klephtes de l'ancien régime disparurent et une nouvelle espèce de malfaiteurs se montra. La plus grande partie du royaume ne les connut jamais. On ne les vit pas dans les îles où il ne fut pas question de leur existence. Dans le Péloponèse de même, sauf l'Argolide où des bandes parurent quelquefois, mais elles n'étaient pas du pays et venaient de l'Àttique. Le théâtre ordinaire du brigandage fut donc limité à cette province, à l'Acarnanie, à la ligne des frontières turques. Dans toute cette région, il n'y a pas d'exemple qu'un brigand fût originaire du pays. C'étaient toujours des hommes venus du territoire ottoman et, très ordinairement, de l'Epire. En Italie, dans le royaume de Naples, dans les parties encore à demi sarrasines de la Sicile, c'est de la classe des paysans que sortent généralement et avec abondance les recrues des bandes; ce fait ne s'est jamais produit en Grèce et par cette même raison qui fait que dans la partie orientale de la Sicile, peuplée par la race hellénique, le brigandage est et a été de tous temps complètement inconnu, la race grecque de la Grèce ne prend jamais part à cette \\e de violence. C'est un fait attesté par toutes les
recherches, par toutes les enquêtes et il suffît déjà pour établir que le brigandage a été un malheur pour l'Hellade, mais non jamais un tort, et il y a la plus criante injustice à le lui reprocher.
Les brigands ont donc toujours été des étrangers sur le sol grec, et les bandes qu'on y a signalées à différentes époques ne se sont jamais composées que d'un très petit nombre d'hommes. Il y a huit ou dix ans, Kitzos tenait toute l'Attique en éveil. Il ne commanda jamais à plus de sept ou huit compagnons, tous originaires comme lui d'au delà de la frontière. Il fut tué le jour où, poursuivi aux environs d'Athènes avec un peu plus de sérieux qu'à l'ordinaire, il s'avisa de passer dans la Corinthide et de se montrer aux environs de Nauplie. Les paysans et les bergers, mal accoutumés à ce genre de visites, se mirent à sa poursuite, le prirent, lui coupèrent la tête et cette tête fut envoyée à Athènes.
Pourquoi les paysans athéniens se montraient moins hostiles pour les brigands? la raison s'en trouve dans ce fait qu'ils étaient plus accoutumés à en voir et ne souffraient aucunement de leur voisinage. Kitzos et ses pareils n'avaient jamais de leur vie attaqué ou molesté en rien un paysan. Tout ce dont ils avaient besoin en fait de provisions, ils le payaient et souvent avec générosité. Il leur arrivait même de mettre la paix dans les villages et d'exercer un rôle protecteur du faible et de l'opprimé. C'était une tradition des anciens klephtes, au moins dans les chansons.
Ils ne commençaient 5 devenir un peu à charge qu'au paysan riche et au propriétaire de quelque importance. A ceux-là ils demandaient une sorte de tribut, ce que le montagnard d'Ecosse appelait autrefois le « black-mail », et qui passait pour être la rémunération des peines que se donnait le brigand pour que la personne, les propriétés du tributaire fussent scrupuleusement respectées et gardées. En effet, non seulement le brigand ne touchait pas à la propriété de tout homme lui payant cet impôt; mais il était toujours prêt à empêcher qui que ce soit d'y toucher, et cette protection était d'une grande valeur là où il ne s'agissait pas seulement de veiller à la conservation d'un immeuble, mais à celle des vignes, des oliviers et aussi, souvent, de nombreux troupeaux. J'ai vu une lettre écrite par Kilzos à un riche industriel qui avait au Laurium des intérêts considérables et qui, de sa personne, était souvent en voyage sur des routes désertes. Je ne crois pas avoir jamais lu rien de plus poli que ces propositions d'une amitié dont les termes se devaient discuter à un déjeuner assigné sous les colonnes du temple de Sunium.
Que cette amitié et ce déjeuner aient été acceptés ou refusés, je n'en sais rien puisque la loi défendait de pareilles transactions; mais je dirai librement que j'aimerais mieux de beaucoup traiter de quoi que ce soit avec Kitzos et ses pareils qu'avec tels et tels personnages qu'on ne met pas en prison.
Outre le black-mail levé sur les propriétaires, les
brigands avaient encore une autre branche de spéculation, les rançons fournies par les prisonniers. Ceux-ci étaient ou des personnes riches du pays, ne payant pas de tribut, ou des marchands indigènes en voyage ou des voyageurs étrangers victimes d'une promenade imprudente.
Quand le captif était saisi, on le dépouillait de ses armes, s'il en avait, et d'ailleurs on ne lui faisait subir aucune sorte de mauvais traitement. On l'emmenait dans les montagnes et on le promenait de droite et de gauche, car la bande, pour sa propre sécurité, ne s'arrêtait jamais en un même lieu qu'un nombre d'heures très limité. S'il était faible ou fatigué, on le portait. S'il était personnage d'importance et, dans ce cas, l'importance se mesure au chiffre attendu ou convenu de la rançon, on lui faisait chaque soir une tente, un lit et il était traité avec des égards dont il n'avait pas à se plaindre. S'il donnait sa parole de ne pas chercher à s'échapper et que les brigands crussent avoir des motifs de prendre cette parole pour bonne, on le faisait chasser, au cas où il témoignait pouvoir y prendre plaisir. Dans aucun cas il n'était inutilement offensé. Une seule occasion pouvait déterminer des violences qui, alors, étaient de la nature la plus grave.
C'est le cas où les capteurs auraient été inquiétés dans la possession de leur prise, soit par des tentatives faites par les troupes du gouvernement pour opérer une délivrance, soit par d'autres bandits cherchant à leur arracher leur butin. Alors la tra-
dit ion, le point d'honneur, l'intérêt mis en danger portaient les brigands à tuer leurs captifs, avant qu'on pût les arracher de leurs mains. Cette conseil uence prévue, proclamée d'avance de tous les efforts destinés à spolier les spoliateurs est un fait qui a toujours été connu et admis, et je l'ai entendu reconnaître à différentes reprises. J'en citerai quelques exemples qui se sont en quelque façon passés sous mes yeux.
Il y a une dizaine d'années, deux Anglais, lord H..., accompagné d'un de ses amis, allèrent chasser dans la chaîne du Parnasse. On les engagea à Patras à s'en abstenir; mais n'ayant pas jugé convenable de se rendre à cet avis, ils partirent et furent enlevés par des brigands. La légation d'Angleterre, bien au courant de ce qu'il était à propos de faire en cas pareil, ne voulut pas que le gouvernement se mît en frais pour reprendre les captifs. Tout fut remis à une négociation à l'amiable et, après pourparlers, une somme de 75,000 francs fut fixée comme prix de la rançon.
Lord H... resta seul prisonnier et son compagnon, laissé libre de ses mouvements, s'en alla à Athènes réunir les fonds nécessaires. Des mandataires les trouvèrent sans aucune difficulté, revinrent à Patras, passèrent le golfe et ainsi qu'il leur avait été indiqué qu'il fallait faire, un d'entre eux s'en alla seul dans la campagne et fit une assez longue route sans avoir rencontré personne. Il arriva au bout de quelques heures à une petite église comme la Grèce
en compte un si grand nombre. Ce sont de pauvres chapelles, rarement visitées, car la plupart sont fort éloignées de tous les centres actuels d'habitations, mais elles ont ceci de remarquable que toutes elles s'élèvent sur les fondations ou au moins à la place où exista naguère un temple païen.
Le mandataire de lord H... ayant comparé avec ses notes le lieu où il se trouvait et s'étant convaincu que c'était bien là qu'on lui avai» dit de venir, saisit la corde de la petite cloche du sanctuaire, et l'ayan1 mise en branle, le signal se mit à tinter. Il sonne autant et aussi longtemps qu'il le trouva nécessaire, puis il attendit.
Après un délai assez long, il vit venir un paysan ou du moins un homme qui lui parut tel et qui lu' adressa une série de questions graduées de façon i passer du lieu commun à l'intéressant et de l'intéressant au détail précis, en donnant à chacun des deux interlocuteurs le temps* de se reprendre et de ne parler qu'avec le degré d'abandon indispensable. A la fin, chacun des deux passants put se convaincre que l'autre avait des droits à sa confiance et le libérateur expliqua bien que la somme demandée était consentie et serait payée contre échange de la personne de lord H... Mais une circonstance compliqua la situation. La somme se trouva être, au dire du mandataire, en billets de banque et on ne voulut entendre parler que d'or. Il fallut s'en retourner. On ne trouva pas à Patras 75,000 francs en métallique et ce fut seulement à Athènes qu'on
put se les procurer. Quand cette difficulté eut été résolue, le môme manège que la première fois recommença, le messager entra dans les montagnes, les parcourut, retrouva la même petite église, tira la corde de la cloche qui tinta aux échos de la campagne déserte; le passant se montra et quand ce passant fut bien assuré que la rançon était toute prêle et cette fois en or, on prit rendez-vous pour le lendemain sur un point désert de la côte.
Il fut encore bien entendu (car il n'est rien de tel que de se bien entendre entre gens d'honneur) que des deux parts on serait de bonne foi et que si, par malheur, on ne l'était pas du côté britannique, et voulait reprendre le captif de force et sans payer, le captif serait tué; du côté des brigands, si on ne délivrait pas lord H... aussitôt que l'on serait assuré de la présence de la rançon, on perdrait tout droit à rien recevoir. Ceci bien entendu, on attendit au lendemain matin.
A l'aurore, une petite embarcation arriva dans une anse déserte et se tint un peu au large. Très promptement on vit descendre de la montagne lord H... en conversation très intime et très gaie avec son capteur et entouré de palikares. Cette petite troupe était fort leste et aussitôt que lord H... fut aperçu de ses amis, ils constatèrent, à son aspect, avec la plus vive satisfaction, qu'il jouissait de la plus florissante santé. Il avait, en effet, mené une existence de sport incessante; beaucoup marché, beaucoup chassé, mangé force gibier de toute
espèce et du mouton rôti aux herbes aromatiques, ce qui constitue une nourriture digne des dieux olympiens, et le vin résiné ne lui avait non plus manqué.
Au moment de faire l'échange de l'heureux prisonnier contre les espèces sonnantes, représentation de sa valeur, le chef embrassant lord H... lui remontra tendrement que des amis aussi solides qu'ils l'étaient devenus ne pouvaient se séparer sans avoir encore une fois déjeuné ensemble, ce que lord H... avoua pour très véritable. On invita les amis venus d'Athènes, les gens de l'embarcation; on fît cuire un agneau, le repas fut des plus animés, mais interrompu de temps en temps par des réflexions mélancoliques sur le malheur de se quitter. Le chef donna son khandjar à lord H... comme un souvenir de leur affection mutuelle. On allait se séparer après force embrassements, quand le capitaine déclara que, puisqu'il voyait son ami pour la dernière fois, il ne pouvait contenir un désir passionné de lui rendre un dernier service et de lui faire la barbe lui-même, et lord H... s'y prêta docilement. Puis on fit l'échange et tout fut dit; lord H... s'en alla et on a prétendu qu'il n'avait pas trouvé trop élevé le prix coûtant des jours de sa captivité.
Voici une autre scène. Quelques mois plus tard, un Grec, qui venait de quitter le portefeuille de ministre des finances, fut enlevé par des brigands, en plein jour, dans sa maison de campagne et le crime s'exécuta avec une telle audace que les jour-
iiaux opposés au nouveau cabinet ne manquèrent pas de dire que c'était une manœuvre de parti. Pour prouver le contraire, par des démonstrations plus sérieuses que des dénégations passionnées, le gouvernement annonça qu'il allait envoyer des troupes pour traquer les brigands et qu'à tout prix l'ancien ministre allait recouvrer sa liberté.
Un cri universel d'épouvante s'éleva à cette nouvelle et on montra des lettres du prisonnier suppliant d'abandonner une idée pareille qui ne ten dait à rien moins qu'à le faire massacrer, ce dont les gens réfléchis tombèrent d'accord. Rien ne fut donc traité ; la rançon fut demandée, débattue, payée; elle se trouva lourde assurément; mais il n'arriva aucun malheur.
Un troisième cas avait fait beaucoup de bruit et est encore conservé dans quelques mémoires. Dans un petit port de mer hellénique, une frégate anglaise était stationnée momentanément et les officiers avaient coutume d'aller passer la soirée dans une famille habitant une villa à peu de distance des autres habitations. Un soir, une heure à peine après que les derniers visiteurs s'étaient retirés, la maison fut envahie par des brigands; ils enlevèrent la fille du logis, jeune personne de quinze à seize ans, et l'emmenèrent dans la montagne.
C'est une notion fort heureusement établie chez les brigands que la moindre insulte faite à une femme amène pour le coupable la certitude d'une mort misérable dans le cours de l'année. Il n'y a
clone jamais à craindre de dangers de cette nature, mais, dans le cas actuel, la famille était d'autant plus désespérée que la jeune captive était d'une santé fort débile et semblait incapable de supporter les fatigues et les inquiétudes de la situation qui lui était faite. On négocia donc l'affaire de la rançon aussitôt qu'on en put obtenir la possibilité, mais comme les demandes étaient énormes et que les ressources dont on pouvait disposer n'y arrivaient pas, les pourparlers durèrent quelques semaines avant que la jeune demoiselle eût pu être mise en liberté. Dans ce cas-là encore, on s'abstint avec un soin scrupuleux de toute démarche capable d'irriter les brigands en leur faisant craindre une attaque dirigée contre eux.
Enfin, le jour si impatiemment, si ardemment désiré par les parents, arriva. Ils revirent leur fille et ils la revirent guérie de tous ses maux, forte, bien portante, florissante et gaie. Les brigands lui avaient fabriqué une sorte de chaise dans laquelle elle avait été portée, tantôt sur le dos de l'un, tantôt sur le dos de l'autre. Elle ne marchait que quand elle le voulait. Chaque soir, elle trouvait une tente de branchages et de manteaux toute préparée, avec un lit et une ou deux paysannes requises et payées par les brigands dans le village le plus voisin pour venir la servir. On lui avait fait venir d'Athènes du sucre, du café et du thé. La vie en plein air lui réussit à merveille, d'autant plus que la tenue irréprochable de son escorte avait promptement eu raison de ses pre-
mières alarmes. Tout cela coûta, cependant, un peu cher.
On comprend que ces récits n'ont d'autre but que de préparer l'examen de la monstrueuse affaire de Marathon. On se souvient qu'en cette rencontre plusieurs Anglais et un secrétaire de la légation d'Italie furent égorgés de la manière la plus odieuse; là, tous les précédents de pareilles aventures furent démentis par les faits et les brigands montrèrent une cruauté sans exemple. Sans insister sur ce fait que les victimes agirent avec une grande imprudence en n'avertissant pas le gouvernement de la promenade projetée pour que les précautions ordinaires en pareil cas pussent être prises, il faut cependant avouer que, dans l'état bien connu de l'insécurité des campagnes, il eût fallu user de cette précaution. C'était au temps où finissait l'insurrection de Crète. Des gens sans aveu, sans ressources, des misérables originaires des provinces turques et qui avaient été là chercher fortune se trouvaient revenus en Grèce, et prêts à tous les crimes pour satisfaire leur avidité. Ils tombèrent sur les malheureux touristes et les firent prisonniers. Il n'y avait pas d'Hellènes parmi les capteurs.
Dans le premier moment, leur idée n'était pas autre que d'agir en brigands ordinaires, de demander, d'obtenir la plus forte rançon possible et de relâcher les voyageurs; mais quand la nouvelle de ce qui se passait fut arrivée à Athènes, elle causa une telle émotion, on fut tellement épouvanté de
voir deux légations, celle d'Angleterre et d'Italie, directement intéressées dans l'événement, les journaux en firent tant de bruit, que les brigands s'épouvantèrent d'une part et s'enorgueillirent de l'autre de leur coup de main, et ne sachant quelles en pouvaient être les conséquences, à leur demande d'argent, ils ajoutèrent une demande d'amnistie.
Mais la législation grecque conçue, il y a quelques années, sous l'impression de la trop grande facilité avec laquelle l'opinion publique et l'autorité gouvernementale passaient alors sur ce genre de crimes, a statué une fois pour toutes que le cas de brigandage ne comporte pas d'amnistie et que tout coupable en ce genre reste sous le coup de la loi. Les brigands eurent peur d'être saisis avec la rançon obtenue dans leur mouvement de retraite vers la frontière turque. De là, leur insistance pour obtenir le pardon de l'offense en même temps qu'ils la commettaient, et, la loi devant les yeux, le cabinet ne put s'engager à ce qu'il ne lui était pas permis de faire. Il y eut donc refus, puis hésitation, puis allées et venues, discussions avec les brigands, et des promesses faites par les uns, niées par les autres, envoi de troupes, attaque de la bande et, finalement, le massacre des prisonniers.
Cette horrible catastrophe n'aurait pas dû être nécessaire pour démontrer aux hommes d'Etat helléniques à quel point l'existence du brigandage était inadmissible dans l'organisation du royaume. Jusqu'alors, on n'était pas parvenu à le détruire parce
qu'on n'avait pas cru bien nécessaire d'y tendre de tous ses efforts el que, suc ce point comme sur tant d'autres, un absolu laisser-aller frappait d'impuissance toutes les mesures légales.
Il existait une gendarmerie composée d'hommes jeunes, braves, actifs, disposés à bien faire. On les envoyait dans la campagne et on les y laissait par petits groupes de deux, trois ou quatre soldats sans les relever jamais pendant des mois entiers et même quelque chose de plus. De même qu'on ne payait pas les employés, on ne les payait pas davantage et, pour manger, ils en étaient réduits à enlever de force leur subsistance aux paysans, de sorte que, pour ceux-ci, le vrai brigand c'était le gendarme. Le gendarme était donc exposé à être mal reçu dans les campagnes, tandis que son adversaire trouvait toutes les portes ouvertes. Il ne pouvait, dans aucun cas, espérer de voir la population favoriser la poursuite de gens qui payaient bien par lui qui ne payait pas du tout et, en même temps que les coupables étaient avertis scrupuleusement de son approche, puis de ses projets et de ses mouvements, il ne savait absolument rien des leurs qui lui étaient soigneusement dissimulés. C'est ainsi que s'explique ce fait singulier de toute la province d'Attique, tenue dans une sorte d'état de siège pendant près de quatre ans par une bande de neuf malfaiteurs, en faveur de qui tout conspirait, tout et même les gendarmes.
Il n'est pas dans la nature des Orientaux de se
buter contre les difficultés insolubles et de se casser la tête contre une muraille dans l'espérance qu'en frappant obstinément de ses os sur la pierre on se frayera un passage. Les pauvres gendarmes se voyant abandonnés par les t< politicians », maîtres de leur sort, et sachant, de science certaine, qu'avec le plus profond dédain pour la loi, la plupart de ces hommes d'Etat, du moins ceux qui possédaient au soleil quelque bien ou qui se promenaient volontiers dans les champs, payaient le black-mail et n'éprouvaient pas personnellement que le brigandage eût les inconvénients qu'on y trouvait; les gendarmes, peu curieux de mourir de faim, d'être trompés, trahis tous les jours par les paysans, ennuyés de leur coûteuse inutilité et, finalement, d'avoir en perspective une balle dans la tête, attrapée au coin d'un défilé; ces pauvres gendarmes nouèrent des relations d'amitié avec l'ennemi et s'en trouvèrent le mieux du monde. L'un des gardiens de la force publique me dit un jour avec conviction : « Que voudriez-vous que je devinsse si les brigands ne venaient pas à mon aide? »
Et maintenant, il est indispensable de suivre ici la génération, la généalogie des faits : le gendarme était le meilleur ami du brigand parce que le gendarme était abandonné sans solde, sans vivres, par le politique, son chef. Le politique en agissait de la sorte parce qu'il n'exerçait son propre métier qu'en distribuant l'argent de l'Etat, y compris celui des gendarmes, à ses électeurs, sans quoi on ne
l'eût pas nomme député; il n'aurait pas eu des députés de sou parti dans la chambre; il aurait immédiatement cessé de vivre comme sauveur actuel ou futur de l'hellénisme; enfin il lui eût été interdit d'être ou de redevenir ministre. La Grèce souffrait donc de ces révolutions, de ces changements perpétuels de cabinet, du brigandage, et de mille autres choses, parce qu'elle avait à nourrir toute une brigade de produits de l'élection, plus les électeurs, et finalement, elle nourrissait fort mal meneurs et menés.
A qui la faute? A la Grèce? En aucune manière. Tout ce qu'elle était, la responsabilité en appartient uniquement à l'Europe. Celle-ci s'était chargée de l'éducation complète de la population hellénique; elle avait décidé dans sa sagesse qu'elle en ferait un peuple représentatif, constitutionnel, un peuple à son image, habillé à sa mode, raisonnant comme elle, et elle avait complètement omis de considérer que c'était du jour au lendemain, sans transition, sans recours accessoires que le sujet turc de la veille aurait la bonté de se considérer le lendemain, d'agir en toute affaire comme un citoyen né aux Etats du roi Louis-Philippe. En France, en Angle-
terre, en Allemagne, en Italie, les ministres, les députés, les électeurs influents ne se partagent les emplois et le budget, quand ils le font, ce qui arrive, à ce qu'on dit, ça et là, qu'avec mesure, avec réserve, avec une savante discrétion, d'après des règles étudiées dès longtemps, assez généralement approuvées, auxquelles on ne manque pas d'ordinaire et, en outre, ce qu'on nomme administration fonctionne à côté du gouvernement proprement dit, d'après des us autonomes qu'il est utile de savoir manier, mais qu'il est dangereux, au moins en temps ordinaire, de vouloir brusquer.
En Grèce, ces protections n'avaient eu ni le temps ni le moyen de se créer, de se développer, d'acquérir quelque puissance. Ce n'est pas qu'on manquât de lois, on avait toutes les lois imaginables; les chambres quand il y en avait deux, la chambre, depuis qu'il n'y en avait plus qu'une, ont toujours montré le plus louable empressement à s'enrichir des élucubrations parlementaires adoptées dans les autres pays. Jamais il n'y eut sur ce point la plus légère difficulté à craindre de la part des législateurs hellènes. Un d'entre eux montait à la tribune pour informer ses collègues que telle loi venait d'être votée sur n'importe quel sujet, par n'importe quel pays du monde, monarchie ou république, immédiatement cette belle œuvre était mise aux voix et sans difficulté adoptée. On se piquait ainsi de montrer que les Grecs sont propres à comprendre et à réaliser tous les progrès. Vous inquiétez-vous
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des forêts? nous ne nous en soucions pas, mais nous avons adopté tous les codes forestiers imagi nables; le seul que nous ne possédions pas serait celui qui empêcherait, de façon effective, les bergers de faire manger à leurs chèvres les jeunes arbres. Ce code-là, nous ne l'avons jamais connu, mais s'il vous plaît de nous en désigner un autre, nous allons vous le présenter, car nous les possédons tous. Cette malheureuse intempérance dans l'acte de légiférer avait été conçue à Athènes comme la plus admirable preuve que la nation hellénique pût donner de son aptitude à la civilisation la plus haute. Mais là, en réalité, les masses ne pouvaient être élevées de la même manière que les masses occidentales, en supposant que celles-ci le soient, et en tous cas, leurs instincts n'étant pas les mêmes que les instincts de celles-là, comme c'est un autre peuple et un peuple qui ne ressemblait pas, qui ne ressemble pas, et qui ne ressemblera jamais à l'Anglais, au Français, à l'Allemand, à l'Autrichien, la Grèce se trouvait au milieu de la boutique des spécifiques, des panacées constitutionnelles dont on lui avait ouvert brusquement la porte, en la poussant la face sur les bocaux, et elle avait mangé de tout à tort et à travers. Il faut le reconnaître, le pauvre petit Etat, à demi étranglé dans les frontières qu'on lui avait faites, perpétuellement gêné par les lisières qu'on lui imposait, n'avait pas profité à cette nourriture intempestive et s'était rendu fort malade. Il était donc là, en présence de ses précepteurs,
faisant mauvaise figure, répondant mal aux admonestations qu'on ne lui ménageait pas, et n'ayant tiré de la triste éducation qu'on s'efforçait de lui donner que le malheur de ne pouvoir opposer aux reproches que de mauvaises raisons. On lui faisait oublier qu'il en avait d'excellentes à fournir.
S'il avait dit à l'inconsistante pédanterie de ses pédagogues : « Il ne fallait pas employer l'argent de l'emprunt que vous étiez censé nous donner à payer, entretenir, nourrir des Bavarois qui ne m'ont servi à rien, des fonctionnaires étrangers qui, sauf de rares exceptions, ne m'ont rien appris et ne pouvaient me rendre aucun service. Il fallait vous occuper d'abord, puisque vous me faisiez cet honneur de vous mêler de mes affaires, il fallait vous occuper de me nourrir et, pour cela, mettre vos premiers soins à m'aider à faire les deux choses pour lesquelles je n'avais pas besoin d'apprentissage : du commerce et de l'agriculture. Mais de ces deux points vous n'avez pris aucun souci; au contraire, vous m'avez forcé à comprendre que les places du gouvernement entretenaient leurs hommes sans autre peine que l'intrigue, et ce n'est pas la domination turque qui m'aurait corrompu, s'il était vrai que je le fusse; c'est votre enseignement, car il est de fait que sans me corrompre, il m'a épuisé et fait perdre un temps précieux. »
Mais la Grèce n'était pas en état de trouver d'aussi concluantes raisons et elle ne savait que demander des délais quand on se mit à la presser de rendre
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les soixante millions de L'emprunt. Cette sorte de politique de reçois parut la plus belle conception du monde pour exercer une pression sur la malheureuse petite personne de nation qu'on avait prétendu aimer d'un amour si paternel. L'Angleterre voulait ses vingt millions; la France faisait du bruit pour ravoir les siens; la Russie se servait des siens pour faire entendre qu'elle n'était pas pressée, et cultiver la reconnaissance dans l'âme de la pupille. C'était assurément la tutrice la plus raisonnable des trois. Mais l'Angleterre, qui a bien de la sagesse à ses heures, ne se laisse surpasser par personne dans certains moments de mauvaise humeur et de fougue. Vis-àvis de la Grèce, elle eut de ces lunaisons et on se souviendra toujours de ses emportements au sujet de l'étonnante affaire du Juif portugais Pacifico. On crut que la Grèce allait sombrer dans cette tempête agitée par le souffle puissant de la Grande-Bretagne, dans des ondes dont les flots minuscules n'auraient pu remplir un verre.
Il fut convenu universellement par l'indignation générale allant des peuples aux gouvernements et des gouvernements aux peuples, que la Grèce n'avait droit à aucune sympathie : elle ne payait point son emprunt; elle avait des brigands; elle faisait des révolutions; elle changeait trop souvent de ministère; elle s'exposait à des affaires Pacifico; ses finances étaient en désordre; pour tout dire, au milieu de ce monde moderne où tout est pour le mieux, la Grèce représentait la pierre d'offense et
le caillou de scandale cité par l'Ecriture; il aurait mieux valu qu'elle restât turque, et, franchement, on devait s'attendre à ce qu'elle finît un jour d'une manière très pénible pour la vue des honnêtes gens.
Voilà ce qu'on se mit à dire universellement de vous, jeune Anacharsis, et le mal ne s'arrêta pas là. Ce ne fut pas assez que dans le fond de leur cabinet, assis devant leurs bureaux, les pasteurs des peuples laissassent tomber de leurs lèvres irritées de si tristes jugements; les faiseurs de calembours s'en mêlèrent, et vous avez assez connu, à votre dam, ce que c'est, pour un malheureux peuple, à l'époque actuelle, que d'être mordu au talon par un roman, en même temps qu'un épouvantable tapage multiplie autour de sa marche embarrassée les aboiements furibonds d'une bande d'articles de journaux, d'articles de revues et de coqs-à-1'âne.
Voilà, de bon compte, ce que l'Europe a fait pour la Grèce : après ne l'avoir prise en sympathie que par l'erreur de faits et de personnes la plus ridicule, elle l'a entraînée dans une fausse voie, lui a fait dépenser des forces d'autant plus respectables qu'elles n'étaient pas grandes, à se débattre au milieu des périls auxquels elle succombe elle-même, et finalement elle l'a, depuis près de dix ans et même depuis plus encore, complètement abandonnée, insultée, vilipendée; voilà où en était, l'année dernière, la politique européenne, ou ce qu'on
nomme de ce nom vis-à-vis du pays qui représente
dan-; le inonde la race hellénique.
C'est un bien grand malheur que l'ignorance la plus épaisse constitue le bagage réglementaire de ce tpii s'appelle au dix-neuvième siècle, au moins au moment actuel de ce siècle, un homme politique. Si ceux qui font les affaires des nations se préoccupaient encore un peu de les apprendre, comme on y mettait jadis tout son soin, on n'aurait pas vu, il y a quelques années, le Parlement anglais et la presse de Londres, en face d'un mot fameux de M. Layard, the right man in ihe right place, s'étonner, s'écrier, admirer, se monter et de suite oublier, comme on l'a vu. Il semble, au contraire, que le principe opposé domine et que rien ne peut le déraciner. C'est cette conviction imposée par les faits qui devrait empêcher, comme inutile quant à la pratique, d'insister sur la réalité des choses, et cependant il est bon de le faire. Le royaume des Hellènes a été construit comme avec une sorte d'intention de lui rendre la vie impossible. On a prétendu que dans les temps antiques, les républiques d'Athènes, de Thèbes, de Sparte vivaient, florissaient et acquéraient à la fois gloire et influence durables dans le monde, en ne possédant, à la face du soleil, rien de plus qu'une ville et une banlieue. Mais la réponse à cette sorte d'argument est facile : il y a autant de différence entre la nation hellénique et les groupes divers des* citoyens d'un petit Etat fortement condensé, comme en ont connu les temps
primitifs, qu'il en existe entre une commune et un pays moderne. Ce qui pouvait répondre aux besoins d'un Athénien des temps de Périclès ne correspondait déjà plus à ceux des descendants de cet Athénien au temps des successeurs d'Alexandre et moins encore à ceux des habitants de l'empire byzantin. Aujourd'hui les Grecs sont identiques d'intérêts, de vues, de désirs, et comme on dit, d'aspirations, sur les différents points du monde où on les rencontre, et ils composent une population homogène qui ne peut ni se mouvoir, ni se contenter, ni se déployer, ni, en un mot, vivre dans les étroites limites de la patrie qu'on leur a faite. Voilà pourquoi ils n'ont jamais cessé de réclamer contre leur situation et ne sauraient cesser de le faire jusqu'à ce qu'on leur ait élargi l'espace et donné une place plus convenable à leur importance comme nation et à la mesure de vitalité que renferme leur sang.
Il est plus que probable qu'avec une plus grande facilité pour devenir ce qu'ils se croient le droit d'être un jour, beaucoup de reproches plus ou moins fondés qu'on leur adresse encore n'auraient jamais eu même prétexte d'être énoncés, et pour s'en convaincre, il suffit de jeter les yeux sur la carte de l'Hellade et de voir comment le pays est conformé, et d'abord comment il est limité.
Du côté de la frontière turque s'étend une région dont les ressources considérables sont actuellement supprimées par l'imperfection de l'administration qui la domine. De ce côté, la Grèce ne peut pas
obtenir de ressources par les voies commerciales, et elle peut encore moins combiner un échange de produits qui lui serait avantageux. Au contraire, si elle veut se défendre contre des bandes errantes, contre la contagion du désordre, contre les contrecoups incessants des révoltes ou des répressions violentes, elle est obligée d'entretenir à grands frais une surveillance de tous les instants, d'avoir un long cordon militaire, des magistrats ou des délégués spéciaux, enfin tout l'attirail dispendieux qu'impose le voisinage de l'anarchie aux pays qui ont à le subir. La France, l'Angleterre, la Russie connaissent parfaitement cette situation; la première en Afrique et en Cochinchine, l'Angleterre dans l'Inde, la Russie dans l'ensemble de sa patrie asiatique. Cette situation coûte si cher et entraîne des efforts si pénibles pour des gouvernements, cependant si forts, qu'il leur arrive à chaque instant de se reconnaître dans l'impossibilité de résister au mal par les voies ordinaires et il leur devient indispensable et moins onéreux de conquérir la frontière qui les tourmente que de continuer indéfiniment à la surveiller. Cette façon d'agir et ce mode de raisonnement ont été trouvés d'une réalité si saisissante que des conquêtes évidemment peu désirées parce qu'elles étaient peu désirables ont été considérées comme parfaitement légitimes par cette seule raison que ne pas les faire acculait la partie incessamment harcelée à une situation intolérable. Or, vis-à-vis de la Grèce, la frontière turque produit depuis que le
royaume existe précisément cette situation. C'est là ce qui a fait naître le brigandage; puisqu'il est facile de démontrer que les brigands sont tous venus de là, des provinces turques; c'est là ce qui a maintenu les districts limitrophes dans cet état de malaise plus ou moins constant et toujours à charge; c'est là ce qui a obligé à des dépenses militaires et autres que l'on n'était guère en état de soutenir et qui, par conséquent, ne se sont pas constamment montrées fort efficaces. Mais ce qui est permis aux grandes puissances ne l'est pas à la Grèce, de sorte qu'il ne lui a jamais été possible, non seulement de s'annexer les districts ottomans qui harcelaient sa population et où se couvait, à son détriment, un incessant désordre; il ne lui a pas même été accordé d'y poursuivre occasionnellement les bandes qui venaient exécuter des incursions dans la Phthiotide et l'Acarnanie. Le gouvernement ottoman se serait fâché à bon droit; il aurait pu en résulter des hostilités durables, et la doctrine platonique, à tous égards, de l'intégrité de l'empire turc ne pouvait permettre rien de semblable.
Et, cependant, il faut avouer que rarement une tentation a pu être aussi forte et les Grecs, depuis que leur Etat est formé, n'ont pas eu seulement les motifs, excellents d'ailleurs, qui viennent d'être examinés, pour s'emparer du territoire qui leur fait face comme de leur propriété nécessaire et naturelle.
La Thessalie, l'Epire et la Macédoine renferment
une population musulmane, mais cette population de même origine, de même sang, de mêmes mœurs que la population chrétienne n'en est qu'un dédoublement; elle parle le grec comme celle-ci; elle est tout aussi grecque qu'on peut l'être. De là, guerre civile, difficultés permanentes comme en Bosnie, comme en Bulgarie, tout à fait de la même espèce : à la fin des choses, Thessalie, Epire, Macédoine sont des pays grecs et les Grecs de ces pays appellent du soir au matin les Hellènes à leur secours et les ont pour confidents de tout ce qu'ils peuvent souffrir et espérer. On s'imagine quelle tension dans les esprits, quelle irritation dans les têtes une situation pareille a pu créer dès le début et maintenir, et si l'on réfléchit encore à ce qui a déjà été montré ici, que la guerre de l'Indépendance avait commencé, avait d'abord agi dans les trois provinces confirmées aux mains ottomanes par la conférence de Londres, et que, par conséquent, un grand nombre de Grecs vivant dans le royaume ne sont autres que des fugitifs ou des fils de fugitifs de ces malheureuses contrées, qu'ils y ont conservé tous un nombre plus ou moins grand de familles parentes, on peut assez s'imaginer combien il est fâcheux pour les Grecs de ne pas posséder un territoire qui leur appartient si naturellement de loin, en même temps qu'il est si indispensable à leur tranquillité, à leur sécurité.
On vient de voir ce qui s'est passé à l'issue de la guerre actuelle. Les troupes turques débandées,
désorganisées par la défaite, ont reflué vers la frontière grecque et toutes les populations chrétiennes de la région envahie, frappées d'une juste épouvante et voyant la trombe s'écrouler sur elles, se sont enfuies vers l'Hellade dant l'état le plus lamentable. On est en droit de remarquer que si les sages de la conférence de Londres avaient ouvert leurs yeux et leurs oreilles à la voix des gens de bon sens, entre autres du futur roi des Belges, ces désastres après tant d'autres ne seraient jamais arrivés, et à cette observation on ajoutera encore celle-ci que la Grèce y eût gagné dès longtemps un appoint de forces dont elle aurait pu faire son profit. Quoi qu'il en soit, la frontière qu'il lui faut subir du côté de la Turquie lui cause un surcroît infini de difficultés et de peines.
Que lui valent ses îles? Très peu de chose, et, à bien des égards, rien, Le sol y est assez généralement improductif et on ne peut créer partout des entrepôts comme Syra, Il eût été rationnel d'annexer au jeune royaume les Sporades, Chios, Samos, la Crète; on ne l'a pas voulu faire; on a eu tort et on n'est pas sans doute à s'en apercevoir. Cette malheureuse Crète représente, en vérité, une pomme de discorde, dont la possession n'a fait aucun bien à la monarchie osmanli, et n'a jusqu'à présent produit que du mal, beaucoup de mal à la Grèce. On eût pu éviter la plus grande partie des malheurs arrivés dans ces derniers temps avec une somme modérée de prévoyance.
L'Attique et la région montagneuse qui s'étend au nord valent assurément mieux que les îles; cependant c'est encore un pays pauvre et qui ne saurait jamais rémunérer beaucoup l'agriculture. On trouve des mines en beaucoup d'endroits; le Laurium s'est montré et se montre très productif; ailleurs encore il y a l'émcri; ailleurs du marbre; mais pour que de pareilles branches d'industrie donnent à une population ce qu'elles peuvent donner et qui est beaucoup, il faut du temps et des capitaux. Or, avant d'obtenir ce moyen de travail, il faut vivre, et la Grèce est restée très longtemps sans avoir même le nécessaire; c'est l'agriculture qui, d'abord, nourrit un peuple pauvre et qui lui donne l'espérance d'atteindre un jour à l'industrie; dans les îles Ioniennes, Corfou et Zante peuvent donner satisfaction, dans une certaine mesure, à ce besoin; mais, en réalité, le royaume ne possède qu'une seule partie vraiment et presque universellement fertile, c'est le Péloponèse. Est-ce assez, pour un Etat, si faible et si petit qu'on le suppose, d'une seule province productive pour donner la nourriture au tout? Il est certain que non. Voilà, cependant, dans quelles conditions la Grèce a été constituée; et, franchement, eût-elle réellement d'ellemême, par perversité native, par mauvais vouloir instinctif, tous les torts qu'on lui a tant reprochés, au lieu de les avoir comme conséquences inévitables d'une situation imposée du dehors, il ne faudrait pas encore faire tant de bruit qu'on en a fait,
et on eût sagement agi en se montrant plus ménager d'anathèmes.
Les Grecs sont le dernier reste du travail général de fusion et d'assimilation de la société antique qui aboutit à l'empire romain. Ils représentent ce qui est demeuré sur la terre d'une grande société basée sur l'égalité d'une loi commune, sur l'emploi de toutes les forces nécessaires au perfectionnement de la vie matérielle, cette issue de la fusion de toutes les races que le mouvement du siècle avait rassemblées et triturées dans les régions de l'ère antérieure; ils donnent le sens et la résultante de cet ancien éclectisme.
Le moyen âge et les temps modernes ont produit et développé ailleurs d'autres éclectismes ethniques. La France en est un peut-être, bien qu'il y ait beaucoup à objecter sur ce sujet; l'Amérique tend à en produire un autre qui est en voie de fusion et qui, si l'on tient compte de l'immense étendue territoriale et de la liberté avec laquelle il s'opère, semble devoir être un jour le plus considérable de tous. Mais celui que les Grecs représentent, en appartenant à la même œuvre cosmique, est assurément le plus ancien. C'est aussi, à sa façon, une négation absolue
des anciens particularismes; il a remplacé et Athènes el Sparte et leur esprit; il a remplacé la Lydie, la Phrygie, tous les nombreux royaumes dont l'union fit l'état immense des Séleucides ou celui des Ptolémées; il a pris de toutes les nations auxquelles il s'est substitué et il a effacé avec succès toutes leurs différences en gardant quelque chose de la nature de toutes; le sang grec contient une grande proportion de parties illyriennes, car l'élément albanais joue un grand rôle dans sa formation. Il n'a pas peu de parties antiques, car les populations syriennes et chananéennes se sont déversées dans son sein; la Thrace lui a donné pendant des siècles de précieux et énergiques apports de ses colonisations germaniques; aux différents moments où ces infiltrations ont eu lieu, elles se sont réunies dans le sein d'une combinaison très puissante déjà qui ne s'est laissé absorber par aucune d'elles et qui les a absorbées elle-même, sans cependant rejeter tout ce qu'elles pouvaient lui apporter de fort et d'utile et, de la sorte, s'est manifesté un métal très composite, mais très résistant et qui, tel qu'il est, et n'offrant en soi rien d'absolument original puisqu'il dérivait de la suppression de toutes les originalités antiques, n'en constitue pas moins, à l'heure actuelle, à l'égard des races asiatiques soit nouvellement arrivées du Nord, soit demeurées dans leur ancien état de pureté relative, et vis-à-vis des agglomérations européennes, latines, germaniques ou autres, un amalgame très particulier, doué d'une grande souplesse,
fort peu disposé à se laisser absorber à son tour, repoussant, avec la même énergie que le peuvent faire les races pures, toute nouvelle fusion avec n'importe qui et représentant en un mot, avec une confiance, une sécurité, un orgueil implacable, ce qui a tout le droit imaginable à se qualifier du mot de nationalité.
Que les Grecs aient la prétention d'avoir hérité de toutes les gloires qui se sont trouvées plus ou moins vieilles, périmées, déflorées dans le bagage de leurs aïeux et de leurs aïeules, il n'y a rien de plus naturel et de plus légitime. Homère, Eschyle, Arehimède sont aussi bien à eux que les jurisconsultes syriens de l'époque impériale et ils n'ont aucun motif pour se laisser prendre les politiques, les hagiographes, les historiens, les missionnaires, les érudits de Byzance; tout ce bagage s'est trouvé dans leurs mains, qui seules avaient un droit direct ou indirect à le recevoir, et qu'ils en soient extrêmement fiers, ils en ont sujet. Mais voici ce dont ils ont plus de sujet encore de se glorifier parce que c'est là l'œuvre directe de leurs très véritables ancêtres : ils ont colonisé, depuis que l'histoire moderne a commencé, la partie orientale de la Sicile et plus d'une localité de l'Italie méridionale; ils sont répandus en grand nombre dans les vallées du Taurus et y ont fait fleurir jusqu'au jour actuel les travaux agricoles et, autant qu'on a bien voulu les laisser faire, les différentes branches d'industrie qui se sont trouvées à leur portée. Sur toute la côte de Syrie, ils ont, en grande
partie, peuplé les villes, s'n\aneant 1res loin dans l'intérieur, relevant partoul des métiers, fondant des comptoirs, ranimant L'esprit des affaires, maintenant autant qu'il était possible l'esprit de travail et l'œuvre de la production. Gênés par les gouvernements indigènes, ils ont fait comme un cours d'eau contrarié par des digues trop fortes et empêché de s'écouler librement. Ils ont ruisselé, et en filons plus ou moins épais, ils ont réussi à se mouvoir, à se faire route et d'autant plus loin qu'il leur était opposé plus d'obstacles sur les lieux mêmes où il leur eût été naturel de s'étendre. Sans le vouloir, sans le voir, les Européens leur ont ouvert dès longtemps les routes des parties les plus anciennement fermées de l'Asie. On a trouvé des Grecs établis en Chine, dans les colonies hollandaises, comme à Calcutta, comme à Madras. Toujours animés du même esprit curieux et chercheur, qu'on a pu observer dans ces Grecs d'Alexandrie qui, sous la domination romaine, faisaient de tout, même de la science et de la philosophie, non seulement ils ont paru dans les villes hindoues en négociants et en banquiers, mais il s'en est trouvé parmi ces voyageurs qui, non moins désintéressés et enthousiastes que Galenos, sont allés vivre à Bénarès, au milieu des brahmanes, et, brahmanes eux-mêmes, au moins d'intention, se sont voués avec le plus naïf enthousiasme à la vie érudite et contemplative, traduisant pendant des années l'abstruse philosophie de leurs amis indigènes. Pendant ce temps, ils fondaient à
Londres, à Paris, à Berlin, à Pétersbourg, à New- York, à Rio, dans l'univers entier, de puissantes maisons de commerce, arrivaient souvent à réaliser des fortunes immenses, et ceux-là donnaient lieu de penser aux gens, qu'après une ou deux générations, élevées dans les écoles des différents pays où ils étaient venus s'établir, ils auraient agi comme les Français, les Anglais, les Allemands agissent en cas pareil; ils auraient oublié leur patrie hellénique tout idéale, tout abstraite, et se seraient faits purement et simplement citoyens des Etats qui les avaient accueillis.
C'était une erreur complète. Ils étaient Grecs ; leur père était né dans une des îles turques, dans la Syrie turque, dans la Thessalie et dans l'Epire, provinces turques; mais eux-mêmes n'étaient-ils pas bourgeois de Londres ou de Paris? Aucunement, ils étaient Grecs et voulaient le rester. Ils apprenaient la langue nationale à leurs enfants; tandis qu'on voit l'Allemand en Amérique négliger même ce soin si simple partout où il se trouve isolé au milieu d'une majorité de gens du pays, les Grecs n'y ont jamais manqué, et ce qui est particulièrement remarquable, aucun Grec riche ou même aisé ne s'est jamais considéré comme en droit de ne pas faire participer le royaume hellénique sous une forme et dans une mesure quelconques aux ressources que son propre travail lui avait fait acquérir et dont il a toujours considéré comme un devoir et un honneur de lui donner une part. Ce
qui est curieux et intéressant dans ce fait en luimême remarquable, ce n'est pas qu'il se manifeste chez quelques capitalistes assez riches pour aider d'une aumône des populations qu'il aime, c'est que la pratique en est absolument universelle parmi tous les Grecs répandus dans le monde. Je ne suis donc pas étonné des largesses, cependant fort dignes de reconnaissance, qui proviennent de M. le baron Sina; mais il est impossible de ne pas être très touché quand une pauvre vieille femme veuve, demeurant à Scutari, en Albanie, envoie quelque argent aux écoles d'Athènes. Des actes semblables sont de tous les jours.
On n'en avait pas moins remarqué assez malicieusement que les Grecs riches n'abondaient pas dans la nouvelle capitale et la même secte de gens qui avaient jadis tant aimé les descendants de Miltiade s'étonnaient fort que les maisons de commerce fixées dans les grandes villes d'Europe ne se fussent pas empressées de transporter leurs bureaux à l'ombre de l'Acropole et ils s'en montraient extrêmement scandalisés. Peut-être avaient-ils raison ; peut-être est-ce un usage en vigueur sur toutes les grandes places mercantiles qu'un négociant ferme à son gré sa maison et aille s'établir ailleurs, sans que ses affaires et celles de ses commettants en souffrent le moins du monde. Ces sortes de transferts doivent pouvoir s'exécuter avec la plus grande facilité et à la minute; ce qui est certain, c'est que les Grecs n'imitèrent pas, sur ce point, l'exemple
que sans cloute leurs collègues des autres nations leur donnent et ils restèrent où le travail les attachait. Je ne veux pas les justifier sur ce chef.
Ils eurent encore un tort extrêmement grave, dit-on, et il faut leur rendre cette justice qu'ils n'essayent pas une seule apologie d'eux-mêmes sans y insister avec le désespoir de la naïveté et chercher à s'en laver.
— Comment, leur dit-on, vous êtes les fils des grands écrivains et des admirables artistes de l'antiquité; comment se peut-il donc faire que vous ayez à tel point dégénéré que, depuis que vous êtes libres, vous n'ayez pas encore produit le plus petit chef-d'œuvre dans aucun genre?
A cela, il n'y a non plus grand'chose à répondre. Il est, en effet, inouï qu'une population qui, il y a moins d'un demi-siècle, gardait encore les chèvres, traînait des charrues de bois dans le Péloponèse, cultivait ses oliviers en Attique pour le compte des primats turcs et naviguait partout de son mieux, n'ait pas encore produit de grands modèles de style et fondé des écoles. Assurément on ne devait pas s'y attendre. Mais ici on peut, sans trop de présomptions, présenter des excuses.
Les Grecs ont commencé naturellement leur éducation nouvelle dans les différents pays européens et ces esprits qu'une éducation héréditaire n'assouplissait pas, que l'identité de race avec leurs instituteurs ne prédisposait pas, ont été livrés à des modes d'instruction, à l'admiration de certains mo-
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dèles qui, de toutes façons, étaient aussi inconnus à leurs instincts personnels qu'à leurs yeux et à leurs oreilles. Ce qu'ils ont pu faire depuis cinquante ans a été de copier tant bien que mal et plutôt mal que bien ce qu'on proposait à leur étude. Us l'ont fait et rien d'original n'est résulté de leurs efforts.
Non, il n'y a pas de quoi s'étonner. Le génie littéraire ne s'allume jamais clans l'imitation et surtout quand les modèles sont pris en dehors des mœurs, des idées, du tempérament propre d'une société et n'ont rien de commun avec ses traditions domestiques. Dans la première partie de l'éducation intellectuelle des Grecs, leurs littérateurs ont cru rester assez fidèles aux souvenirs qui leur semblaient plus particulièrement honorables pour eux et ils se sont montrés résolument classiques. Comme la France leur fournissait surtout des types d'étude, ils s'en sont donné à cœur joie de l'enflure, du pathos et des sentiments conventionnels dont ils trouvaient l'idéal dans les écrivains de l'empire tout aussi bien que dans ceux du dix-huitième siècle. Comme les collégiens de ce temps-là, ils ont voulu, eux aussi, faire leur tragédie, et cette tragédie a été,
comme de droit, parfaitement ennuyeuse et fausse. Ils s'adonnaient aux traditions de ces œuvres qui leur paraissaient le nec plus ultra du bien et, ensuite, ils paraphrasaient leurs traductions. Plus tard, ils ont été byroniens; depuis lors, il leur est arrivé de se faire athées, libres-penseurs et disposés à reproduire l'absence de sentiments vrais, l'absence de passions réelles, le néant des doctrinaires qui ont abouti de nos jours au nihilisme.
En quoi le pathos à la mode du Directoire, les tirades comme en faisait M. de Crébillon, le père, en quoi le désespoir idéaliste et capricieux d'une société fatiguée de bien-être et en quête de sensations poignantes qu'elle recherchait ou croyait rechercher; en quoi, enfin, les raffinements d'imagination plus ou moins dépravés et vulgarisés par l'ennui, correspondaient-ils avec l'état intellectuel et moral d'une population à peine émancipée d'un état misérable, qui cherchait son pain, qui cherchait sa vie, qui cherchait sa voie et qui était aux antipodes de l'ennui, du désespoir et du pompeux! Cette nouvelle littérature grecque a donc été essentiellement factice; elle ne pouvait avoir de valeur par cela même qu'elle n'était pas hellénique et que personne, en réalité, dans le pays, n'en éprouvait le moindre besoin. Ni tous les temps, ni tous les peuples n'ont le bonheur de donner naissance à des œuvres intellectuelles originales, mais quand ce fait se produit, on peut être certain que la littérature en question aura pour première condition d'existence de ne ja-
mais prendre ses raisons d'être chez le voisin, mais bien de les chercher et de les trouver en elle-même. Quand les Grecs écriront des livres dignes d'être lus par eux-mêmes, estimés, comptés, chéris par les compatriotes de l'auteur, et s'assureront une place honorable au milieu du mouvement général des esprits, on peut être certain que la cause de ce succès se trouvera d'abord en ceci, qu'ils n'auront pris pour étude que l'idéal grec, ou la nature grecque, ou les réalités saisies par l'esprit grec, en un mot les tendances effectives de leur propre nation, quelles que soient les idées bonnes ou mauvaises qui peuvent avoir fait fortune ailleurs. Comme ce phénomène ne s'est pas encore manifesté, les livres que l'on écrit dans le royaume peuvent être et sont quelquefois estimables, ce ne saurait jamais être des œuvres de durée. Il n'en est pas moins positif que, depuis l'émancipation, les Hellènes ont accompli un travail intellectuel d'une importance et d'une valeur énormes; je veux parler de la transformation qu'ils ont fait subir à leur langue.
Il y a moins de quarante ans, le grec moderne était à beaucoup d'égards un patois contenant des parties très précieuses, mais avec un lexique singulièrement corrompu par la foule des mots italiens, français, allemands et turcs qui s'y trouvaient mêlés. De suite, les gens de science ont pris à cœur d'épurer cette matière de ses scories et, ce qui ne se serait pas trouvé aisément dans un autre pays, le peuple entier s'est converti à ce labeur et l'a facilité de
tous ses efforts. Il ne se peut rien voir de plus honorable pour l'intelligence d'une population. Tout le monde aujourd'hui parle un grec nouveau, corrigé, refait en beaucoup de parties, restitué; les dernières écoles du royaume l'enseignent avec ardeur aux fils des paysans et font disparaître, de jour en jour, jusqu'aux derniers vestiges de l'ancien jargon. On a quelquefois été plus loin qu'il ne fallait dans cette réhabilitation passionnée du langage; les limites du possible ont été plus d'une fois dépassées même dans les journaux; on a pu lire telles productions qui, à force de prétendre se rapprocher de l'ancien idiome, se confondaient avec lui et devenaient incompréhensibles pour le plus grand nombre des lecteurs. Mais on s'est efforcé de faire justice des exagérations et il se trouve désormais un nombre assez notable d'auteurs qui écrivent bien, simplement, noblement, qui ne répudient pas, pour cela, la langue telle que le cours historique des faits l'a construite. Ainsi donc, si les œuvres capitales de la littérature grecque sont encore à naître, c'est déjà un résultat très original et très frappant que d'avoir su leur préparer le plus indispensable des outils dont elles auront à se servir.
A beaucoup d'égards, ce qui est vrai de la littérature l'est également des arts du dessin. Il n'existe pas encore d'école grecque; cependant ce n'est pas qu'il ne se trouve à Athènes des artistes habiles, peintres ou sculpteurs. Ce qu'on peut leur reprocher, si l'on tient absolument à leur faire un rc-
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proche quelconque, ehose fort stérile d'ailleurs et assez peu équitable, c'est de suivre d'un peu près [es modes européennes, mais il n'y a pas de motif pour qu'avant peu ils ne trouvent moyen de s'affranchir d'une pareille préoccupation. Les musées d'Athènes contiennent, comme tous les musées du monde, trois catégories de monuments antiques : la première est uniquement propre à servir l'érudition; c'est une valeur qui n'a pas sa place ici; la seconde, la plus nombreuse, absolument comme partout, ce sont des œuvres appartenant à l'époque romaine, lourdes, ennuyeuses, et à tout le moins dénuées d'originalité. Mais la troisième est excellente, et on ne trouve rien qui lui soit supérieur dans l'univers entier. Aucun cabinet d'Italie ne saurait, non plus que le Louvre, non plus que le British Muséum présenter rien qui dépasse la figure de la Victoire, la Syrène, la petite Vénus d'Argos, et surtout l'incomparable Mercure qui vient d'être trouvé à Olympie. Si les artistes actuels se pénètrent convenablement de ce que ces chefs-d'œuvre sont faits pour leur apprendre, et qu'ils examinent à loisir et consciencieusement la nature de leur pays, il n'y a pas de raison pour qu'avant peu il ne se produise des œuvres mémorables. Seulement, on ne saurait trop le répéter, il est un peu ridicule qu'après cinquante ans de vie et pas même, un pauvre pays soit pris à partie pour n'avoir pas eu le temps d'étonner le monde, quand les autres contrées de l'Europe ont tout le loisir nécessaire pour
faire des miracles, et n'ont encore usé, en accumulant non les années, mais les siècles, que d'une manière si parcimonieuse, de la permission qui leur était acquise de produire des merveilles.
Les Grecs, dans la position qui leur était faite, avec une organisation politique, civile, militaire imposée du dehors, sans aucune considération pour leur état actuel, resserrés dans des frontières où ils étouffaient, pressés par un voisin dont les modes d'existence, qui étaient encore les leurs il y a peu d'années, exerçaient sur eux tous les effets ruineux d'une mauvaise juxtaposition, et avec tout cela, sans moyen d'existence et mal menés par leurs protecteurs, eussent été certainement excusables s'ils n'avaient su acquérir que des droits à la commisération et à l'indulgence. Mais telle n'est aucunement leur situation. Après avoir montré et expliqué ce qui a milité contre eux et l'accumulation des difficultés dont leurs premiers pas dans la vie de nation ont été entravés, il sied de faire voir ce qu'ils ont pourtant accompli, et combien ils méritent, et combien ils sauront obtenir, qu'on y consente ou qu'on y résiste, la considération à laquelle ils ont acquis plus que des droits. On a vu, dans les pages qui précèdent, l'exposé de tout ce qui leur a été reproché et ce qu'ils ont pu présenter, en effet, de susceptible de blâme et de fncheuses interprétations. 11 est temps maintenant de les montrer sous un tout autre aspect, qui, par mille causes diverses, n'a jamais été regardé, bien loin d'avoir été pris
comme sujet d'étude. Il était convenu depuis nombre d'années que tout était mal en Grèce, qu'il ne pouvait s'y produire rien qui valût la sympathie et que le meilleur service à rendre à cette création européenne c'était de convenir qu'on s'était trompé en la produisant au jour, et qu'il fallait passer cette erreur au compte des profits et pertes, ne plus insister sur la chose jugée. Ce jugement hàtif et superficiel doit être cassé de la manière la plus absolue.
Les Grecs, tels qu'ils sont, présentent, tout au contraire, le spectacle qui fait le plus d'honneur a une nation quelconque dans un temps comme celuici. Leur œuvre véritable, fondamentale, effective n'a été nullement ce qu'on a cru apercevoir, mais ce qui s'est préparé en silence et dans l'obscurité profonde où les préjugés répandus et si longtemps soutenus ont renfermé le pays. Les moyens par lesquels le peuple hellène est arrivé, déjà en grande paitie, à triompher des obstacles que tout lui imposait, appartiennent bien en propre, en partie à son tempérament, en partie à sa patience et particulièrement à son aptitude au travail en tous genres. Par-dessus tout ce qu'on découvre en lui de plus particulier et de plus fort, c'est cet attachement obstiné à sa personnalité, cette confiance, cette foi en lui-même qui ne se démentent jamais, et qui lui ont mis au cœur cette conviction inébranlable en vertu de laquelle il a pu arriver au point très remarquable de développement et de force, où on l'apercevra tout à l'heure.
Ce qu'il faut examiner maintenant, c'est le chiffre
actuel de sa population comparée à ce qu'elle était quand il a commencé à vivre. Un peuple qui augmente de nombre n'est pas un peuple en décadence, si même c'est l'émigration étrangère qui répand une vie plus abondante sur son territoire. Mais quand, dans un nombre restreint de quelques années, sans se recruter du dehors et par la seule fécondité de la race qui l'habite, un pays voit se remplir les vides opérés par la mauvaise administration et par la guerre, on peut affirmer en toute assurance que ce pays a, par cela seul, un avenir considérable devant lui.
Il est nécessaire ensuite d'examiner si cette population ainsi augmentée se contente de mener une vie difficile, ou bien si, poussée par une heureuse activité, elle agrandit ses villes, en accroît la richesse, en perfectionne l'aspect, si elle étend ses cultures, multiplie, avec ses moyens d'existence, ses ressources commerciales. On verra de quelle façon la Grèce a satisfait aux conditions de cette autre difficulté; en se rappelant que c'est avec rien qu'elle est parvenue à faire ce qu'elle a fait, on ne manquera pas d'en être justement frappé.
Comme un peuple ainsi croissant, mieux et plus largement logé, rémunéré par les travaux agricoles, en a agi avec les fondations industrielles, autre preuve de sa vitalité, c'est ce qu'on observera ensuite et les chiffres les plus précis, les plus positifs fourniront à cet égard des réponses qui, assurément, ne sont pas attendues.
Tous ces points élucidés, on n'aura plus de difficulté ù admettre que des institutions nombreuses et bien combinées d'instruction publique ont dû naturellement aider l'intelligence naturelle de la population pour amener de si étonnants résultats; mais on en aura beaucoup à convenir comment, dans l'absence connue de toutes ressources et avec un budget mal conduit et pauvrement employé par la sagesse politique, les statistiques pourront présenter les tableaux curieux dont les cbiffres principaux seront mis sous les yeux du lecteur. C'est donc une partie de l'enquête très importante à présenter et quand on aura vu que les Grecs, tels qu'ils sont aujourd'hui, sont réellement un peuple, et un peuple avec lequel il est bon et sage de compter, parce qu'il a sa place marquée dans les arrangements du monde tel qu'il sera demain, il est fort à souhaiter que la politique occidentale suive les bonnes inspirations, auxquelles elle semblait disposée à se livrer depuis quelques mois, de faciliter enfin l'avènement d'une prospérité que mérite un peuple si longtemps et si légèrement dédaigné.