Deux femmes célèbres
Nous sommes au temps où il faut qu'un poète soit philosophe, et où une femme peut l'être hardiment. Dans le commencement du siècle dernier, les Français apprirent à arranger des mots : le siècle des choses est arrivé.
(Voltaire, épîire dédicatoire d'Jt' lire A madame du Châtelet )
Que gagnerai-je à connaître le chemin de la lumière et la gravitation de Saturne? Ce sont des vérités stériles; un sentiment est mille fois au-dessus.
Mais il faut donner à son âme toutes les formes possibles. C'est • un feu que Dieu nous a confié :
nous devons le nourrir de ce que nous trouvons de plus précieux. Il faut faire entrer dans notre être tous les modes imaginables, ouvrir toutes les portes de notre âme à toutes les sciences et à tous les sentiments.
( Lettre de Voltaire à M. de CidevilU.)
On s est beaucoup occupé de Vollaire dans ces derniers temps, et après tant d'attaques violentes et de jugements passionnés, c'était justice de revenir à ce grand homme avec impartialité ou plutôt avec reconnaissance. Voltaire a été le hardi fondateur de cet esprit de tolérance politique et religieuse , que malgré quelques essais infructueux en sens contraire, la génération actuelle lient à honneur de main-
tenir. Voltaire fut le représciUanl de tout un siècle, M. de Chateaubriand l'adiliVollaireest à lui seul toute l'histoire de France de son temps*. INous n'avons pointa rappeler ici ce qu'a faitpour la France et pour le monde ce bienfaisant génie à qui Paris doit encore une statue auprès de celle de Molière. Nous entreprenons une tâche plus humble. Il y a presque toujours dans la vie des grands hommes une attrayante figure de femme dont les biographes attachés à la principale figure dédaignent de s'occuper, ou qu'ils ne nous rendent qu'imparfaitement. N'est-ce pas aux femmes qui tiennent une plume à revendiquer ces louchantes et nobles mémoires trop souvent méconnues par la postérité? Les femmes sont un peu traitées par les historiens et par les moralistes comme on traite les nations vaincues ; c'est-à-dire
* yie de Rancé.
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que lour ptisonnaliié bV'ilVcCi (libpar^it i PU loul au uioiiib qC çoufpncl dans celle de rhomme qui les a dQiuiaées. Ce qu'elles eurent d'originalité, de grandeur et quelquefois de génie, ne leur est reconnu que comme un reflet de l'esprit dg l'homaje célèbre qu'elles ont aimé.
*}7w;r|^l C'eût été pourtant, même sans le prestige :( ^ ISic la renommée de Voltaire, une femme || <^/^#raiment supérieure par le coeur et par l'egprit qu'Amélie-Gabrielle, marquise du Chàlelet. Née a Paris, en 1706, elle était fille du baron de Breteuil, introducteur des ambassadeurs. Douée d'une yive intelligence , elle apprit dès son ^nfance et comme en se jouant l'italien et le latin. Elle avait commencé à quinze a/is une traduction de Virgile , et les fragments qui restent de cette étude prouvent combien elle avait dès-lors le sentiment des
beautés de roriginal. Ce jeune espi il s'exerçait aussi à, faire des observations grainiiialicales et littéraires sur les grands écrivains du siècle de Louis XIV, et c'est ainsi que se forma son goût d'une exquise délicatesse, et qui fut plus tard si salutaire au génie de Voltaire. A ces fortes études, l'éducation du temps, comme celle de nos jours, en joignait de plus frivoles. La jeune Amélie avait une voix charmante ; elle apprit la musique, la déclamation, elle apprit aussi la danse, Téquitation, elle apprit même le jeu, car celait alors un des plus vifs amusements du monde, et les jeunes femmes se le permettaient aussitôt après leur mariage. Voltaire aperçut quelquefois l'aimable et studieuse enfant chez son père, puis il la perdit de vue, et ne la retrouva qu'en 1733, elle fut mariée à dix-neuf ans au marquis de Châlelet-Lomont, lieutenant-général des armées du roi, et d'une
— la —
des])lus anciennes maisons de la Lorraine; le contrat fui passé à Versailles, le 4 juin 1725, devant Louis XV et la famille royale.
La joune femme fit son entrée dans le monde à une époque où débordait la licence, et, sans s'abandonner au torrent comme tant d'aulres, elle ne sut pas s'y dérober entièrement. Ce fut dans ces années d'entraînement et d'inexpérience qu'elle rencontra ce brillant maréchal de Richelieu, « cet homme extraordinaire qui , à vingt ans , avait été deux fois à la Bastille pour la témérité de ses galanteries qui par l'éclat et le nombre de ses aventures, avait fait naître parmi les femmes une espèce de mode , et presque regarder comme un honneur d'être déshonorées par lui *, qui avait établi parmi
* l^our comprendre ia dissolution des mœurs de la noblesse à celle époque, il iaul avoir parcouru les lettres adressées au
sea imilalours uno soilo de galauleric où i'amour u'tHait plus même le goùl du plaisir, mais la vanité de séduire; ce même homme qu*on vit ensuite contribuer à la gloire de
maréchal do Richcliou par les femmes de la cour et les princesses du sang, qui, selgu TexpressiQn malheureusement si juste de Condorcel, tenaient à. honneur d'être déshonorées par lui. Jamais Ih licence du langage n'a exprimé plus audacieusement l'impudem'. Dans la langue comme da|is le» mœurs, la corruption était venue des hautes classes. De la grande et sanglante révolution faîte par le peuple, la langue et les mœurs sortirent épurées. Parmi ces lellres écrilos à Richelieu par les femmes qui l'ont aimé, celles dp madame du Chàtelet (et celles aussi de madame de La Poplinière) expriment seules une émotion vraie et des sentiments délicats, dans un langage décent. Cette Correspondance générale d'amour, conservée avec soin par la vanité du don Juan de l'époque , fait aujourd'hui partie de l'immense et précieuse colleclion daulographes de M» Feuillet de Conches t source inépuisable des plus iuléressauts documents pour l'histoire et le roman. Cett«; collection embrasse tous les temps, tous les pays, toutes les célébrités. Chaque personnage marquant à quelque ordre qu'il appartienne est là présent , revivant pour ainsi dire dans quelque page inlime tracée par lui-même. On ne peut se défendre d'une douloureuse émotiou en touchant à ces feuilles écrites
Fontcnoy, affermir la révolution de Gènes, prendre Mahon, forcer une armée anglaise à lui rendre les armes, et lorsqu'elle eut rompu ct3 traité, lorsqu'elle menaçait ses quartiers dispersés et affaiblis, l'arrêter par son activité et son audace *, »
Madame du Châlelet eut la faiblesse d'aimer le maréchal de Richelieu, alors jeune^ charmant, dans la fleur de la galanterie ; elle mit tout son cœur dans cette liaison passagère, comme elle le mettait dans chaque scn-
par cle« Olre* dont la poussière est anéantie, et dont la pensée a traversé Us siècles ; couOdences dérobées ù la tombe, passions grandes ou misérables dont le secret nous est révélé par ceux mêmes qui les ont éprouvées. — Qu'il nous soit permis d'exprimer ici notre profonde reconnaissance à M. Feuillet de Conches pour la rare bonté qu'il a eue de nous communiquer des documents relatifs à cet ouvrage et surtout pour la précieuse autorisation qu'il a bien voulu nous donner d'y insérer quelques lettres inédites de madame du Cbâtelet.
• Coudot'cet, l>^ie du l^oUaire.
liment qu'elle éprouvait; elle souffrit beaucoup de la légèreté du brillanl séducteur, et lui retira dignement son amour en le forçant à garder pour elle une amitié et une estime qu'il accordait rarement aux femmes dont il avait été aimé. Elle continua d'entretenir avec le maréchal un commerce de lettres dont quelques-unes sont parvenues jusqu'à nous. Il est curieux d'y voir la transformation d'une orageuse tendresse en une sereine amitié. Quand le duc de Richelieu se maria à la princesse de Guise, madame du Châlelet devint l'amie de la jeune femme; elle lui inspirale goût des sciences *; souvent, durant ses
« Macramé de Richeliou , écrivait Voltaire à Thieriol, a très-bien profilé des excellentes leçons de physique qu'un artiste nommé Varinge fait à Lunéville, Un célèbre prédicateur jésuite, qu'on appelle père Dallemant, s'est avisé de venir à ees leçons et de disputer contre elle sur le système de Newton, qu'elle commence à entendre cl qu'il n'entend point du *40ut. Le pauvre prêtre a été confondu et hué en présence de quel-
voyages à Paris, elle logeait à Thôlel de Richelieu ; Voltaire était lié avec le maréchal, il avait même contribué à son mariage, et grâce à un philosophique oubli du passé , il se forma entre ces quatre personnes une amitié sincère et pleine d'agréments.
« Qui l'aurait jamais cru , écrivait * madame du Chàlelet au maréchal après une maladie , qu'entre madame de Richelieu , Voltaire et vous, l'amitié eût pu me faire regretter, à peine l'espérais-je, de l'amour? On n'est heureux que par ces deux sentiments, j'avoue qu'ils font le bonheur de ma vie et que je ne
quc'S Anglais, qui ont conçu de celle affaire beaucoup cl'cstiinc pour nos dames et un peu de mépris pour la science de nos moines. »
* Fragments d'une lettre inédite de madame du Châlelet au maréchal de Richelieu, faisant partie de la collection de M, Feviillel deConchcs.
dcmftnclcraiô nux dieux (s'il y en a!) que de ^passer ma vie dans colle partie carrée, où il serait également doux delre le tiers et le quart...
» Je crois que je vaux réellement quelque chose defuiis que je commence à croire que vous avez pour moi une amitié solide... Vous connaissez mon cœur, et vous savez combien il est vraiment occupé (de Voltaire) ; je m*applaudîs d'aimer en vous l'ami de mon amant.
» Ce sentiment ajouterait encore à la douceur que je trouve dans votre amitié, si je ne l'avais j)as empoisonné; je ne me pardonne point d'avoir eu pour vous des sentiments passagers, quelque légers qu'ils aient é'é; assurément le caractère de mon amitié doit réparer celte faute , et si c'est à elle que je dois la vôtrey je dirai, malgré tous mes remords, 0 felix culpn ' »
Otî le voit^ clans cello lellrt*, une singulîèro légèrelé de* ton (inspiré sanfi doute par le souvenir de l'homme), se mêle à des réflexions sérieuses. Une autre fois, elle lui écrivait d'un accent plus ému: *
. T lin ' f.irr ^ / ,tjp n'aurais jamais dû vous dire ce que je vous ai avoué ; mais je n'ai pu me refuser la douceur de vous f^iire voir que je vous ai toujours rendu justice, et que j'ai toujours senti tout ce que vous valez. L'amitié d'un cœur comme le vôtre me parait le plus beau présent du ciel, et je ne me consolerais jamais, si
Or.
je n'étais sûre que vous ne pouvez , malgré toutes vos résolutions , vous empêcher d'en avoir pour moi... Au milieu du sentiment, yif
* Ce fragmenl et les suivants sont extraits d'uue brodiuiH rxtrôrrtemehl rare, imprimée à Genève eli 17.., ayant poui* litre: Lelires de Voltaire et de sa célèbre amie. Celte brochure ne «e trouve pas à la Bibliothèque du roi; nous en devons la bienveillante eomniunicalion h M. Taylor. * > ' ' ■
qui emporte mon âme (son amonr pour Vol» taire) et qui fait disparaître le reste à mes yeux, je sens que vous êtes une exception à cet abandonnement de moi-même et de tout autre attachement. J'ai tout quitté pour vivre avec la seule personne qui ait jamais pu remplir mon cœur et mon esprit ; mais je quitterais tout dans l'univers, hors elle, pour jouir
avec vous des douceurs de l'amitié. Ces deux sentiments ne sont point incompatibles, puisque mon cœur les rassemble sans avoir de reproches à se faire. Je n'ai jamais eu de véritable passion * que pour ce qui fait à présent le charme et le tourment de ma vie, mon bien et mon mal ; mais je n*ai jamais eu de véritable amitié que pour madame de Richelieu et pour vous. J'ai conservé ce sentiment si cher à mon cœur au milieu de la plus grande
♦ Celle phrase deyait peu ûallcr la Tauilé du maréchal,
ivresse, cl je le conserverai toute ma vie. »
Puis encore ce charmant billet : « Je ne puis » me guérir de vous aimer et de saisir avec «empressement les occasions de vous b dire. » Je vous envoie la bataille de Fontenovde ma » part et de celle de l'auteur. Je désire que vous » soyez heureux et je le serai parfaitement ai je »puis quelque jour jouir de votre amitié. La »vie vous aime trop pour que vous ne m'ai- » niiez pas toute votre vie. »
Enfin, dans un moment on Voltaire est poursuivi , elle écrit au maréchal :
« On passe sa vie avec des vipères envieuses; c'est bien la peine de vivre et d'être jeune. Je voudrais avoir cinquante ans et être dans une campagne avec mon malheureux
ami, madame de Richelieu et vous. Hélas ! on
passé sa \\v à faire le projet d'être heureux, et on ne l'exécute jamais. »
Nous avons cru devoir réunir ici, sans suivre l'ordre des dates, tout ce qui touche au sentiment, d'abord très-vif, puis calme et digne que madame du Châtelet éprouva pour le maréchal de Kicheiitu.
Nous reprendrons maintenant le cours de notre récit :
Madame du Châtelet était grande, svelte et brune Nous avons vu un fort beau pastel qui la représente à vingt ans, dans ce moment de première jeunesse dissipée. Le jour où l'artiste a tracé pour la postérité cette vivante image, la marquise portait une agaçante robe bleue pomponnée de blanc ; ses cheveux légèrement poudrés faisaient paraître plus écla*
tant encore son grand œil noir qui rayonnait sous un épais sourcil. S.i bouche expressive souriait ; sa taille sou])îe et fine s'épanouissait dans un corsage de soie. Telle elle était alors, telle elle fut jusqu'à la fin de sa vie si courte, car sa beauté consistait surtout dans une vive physionomie, mélan^j ue force et de grâce, qui à quaranie asis comme à vingt était encore jeune et séduisante.
Les fêtes de la cour, où sa naissance l'appelait et où elle brillait par la distinction de son esprit, les plaisirs variés de cette brillante société du wuï" si'cle, ne suffisaient pas cependant à remplir la vie de la jeune femme; quelquefois elle se dérobait au monde pour, revenir à l'étude. Elle avait eu trois enfants dans les preoiières années de son mariage : une fille * et deux fils; elle eut le malheur
* licloïse cin Ghâteiet, mariée en i74'> «'»" (îuc de Mon-
rlft perdre un de ses fils , et dans son afïliclion elle songea à former rintelligence de celui qui lui restait *, au contact de la sienne. Nous la verrons plus lard adressera ce fils un livre, fruit de ses veilles laborieuses, veilles qui formaient un piquant contraste avec d'autres veilles consacrées au plaisir. Du resle. tous les êtres d'élite de cette époque furent ainsi ; ils recherchèrent ardemment le plaisir, mais le plaisir ne les satisfaisant pas , ils se rejetaient sur l'étude , ils étaient avides de tout ce que peut connaître et sentir l'âme humaine. Us avaient la passion de l'esprit de
teiiîi'o. (' Ce NapolUain au gi-autl nez, au visage maigre, à la poilnne enfoncé»î , dit Voltaire, va uous enlever une Française aux joues rebondies. »
* Te fils, créé duc du Chàtelet, fui ambassadeur d'Angleterre ot colonel du régiment du roi. Pendant la révolution, il s'empoisonna en prison pour échapper aux massacres de septembre.
recherche el d'examen, et ils se purifiaient pour ainsi dire en éclairant leur raison.
C'est au moment de ce retour à des goûts sérieux que Voltaire retrouva madame du Châtelet; ils devaient être naturellement charmés l'un par l'autre Tous deux réunissaient dans un mélange parfait le frivole et le sérieux, l'esprit et la raison de leur siècle, et par exception le sentiment. Si, au lieu de Voltaire , madame du Châtelet eut rencontré Rousseau, son cœur n'aurait pas été touché. Bien des aspérités l'auraient choquée dans le caractère du philosophe genevois. Par les grâces et la souplesse de son esprit, Voltaire était du monde de la marquise ; et, par l'étendue de son génie, il répondait aux instincts jusqu'alors comprimés de cette vive inlelliligence. Il parvint facilement à se faire aimer, et durant quatorze ans il fui tout pour
elle. Les premières traces de leurs relations naissantes se trouvent dans la corr('S[)ondancc de Voltaire î\ la date du 5 juin 1753; madauie du Ghaleîet avait alors vingt- sej)t ans. Voltaire écrit de Paris à son ami de Cideville: «Hier, étant à la campagne, n*ayant ni tragédie, ni opéra dans la tête, pendant que la bonne compagnie jouait aux cartes, je commençai une épître en vers dédiée à une femme très -aimable et très -calomniée. " Tout le monde connaît les premiers vers de cette épître :
Vous êtes belle, ainsi donc la moitié Du genre humain sera votre ennemie ; Vous possédez un sublime génie, On vous craindra ; votre tendre amitié Est confiante et vous serez trahie.
Votre vertu, dart^ saàémarcb*» unie.
Simple et saus fard n'a point sacrifié A nos dévots; craignez la calomnie.
Quiconque, eu France, avec éclat altiie [/œil du public, est sûr de la satire
Que le mensonge un instant vous outrage. Tout est en fou, soudain, pour l'appuyer , La vérité perce enfin le nuage, Tout est de glace à vous justifier.
L'épître sur la calomnie fut adressée à madame du ChiUelel avant le départ de Voitaire pour Londres. Ge n'est qu'?'près ce vovage qu'ils se lièrent inlimement. A son retour. Voltaire esquisse encore à M. de Cideville quelques traits de l'image aimée :
Elle a l'imagina liou Toujours vive et toujours fleurie Elle a, je vous jure, un génie Digne d'Horace et de INewton, Et n en passe pas moins sa vie Avec le monde qui l'ennuie Et des banquiers de Pharaon.
Il écrit vers ce même temps à l'abbé de Sade *: « Vous aviez bien raison de dire que vous auriez voulu passer votre vie auprès d'Eu]ilie; il est vrai qu'elle aime un peu le monde :
Cette belle âme est nue étofle Qu'elle brode en mille laçons, Son esprit est très-philosophe El son cœur aime les pompons.
Mais les pompons et le monde sont de son âge et son mérite est au-dessus de son âge, de gon sexe, et du nôtre. »
Et un mois plus lard au même:
* Descendant de Laure de Vaucluse et auteur d'une longue vie de Pétrarque.
« Madame du Châlclet a appris l'anglais daiis quinze jours, elle n'a que cinq leçons d'un maître irlandais, en vérité madame du Clmtelet est un prodige. »
Dans i'épîUe à Uranie, la muse de Voltaire rencontre quelques accents de véritable passion :
Je vous adore, ô ma chère Uranie !
Pourquoi si lard m'avez-vous enflammé?
Qu'ai-je Jonc fait des beaux jours de ma vie? Us sont perdus; je n'avais pas aimé.
J'avais cherclié dans l'erreur du bel âge Ce Dieu d'amour, ce Dieu de mes désirs ; Je n'en trouvai cju'une trompeuse image, Je n'embrassai que l'ombre des plaisirs.
Madame du Cliâtelet avait pour amie la duchesse de Saint-Pierre, et parfois elles allaient ensemble surprendre le poète dans le
inodesle appartement qu'il occupait alors visà-vis Saint-Gervais. Le chic de Forcalquier, amant delà duchesse de Saint-Pierre, accompagnait hs deux jeunes femmes. On enlevait Voltaire à son travail, et on lui dem;uidail à souper.
Voltaire rappelle ainsi une de ces visites dans une lettre à la duchesse de Saint-Pierre:
« Moi qui dans mes aniusem«inls Cherchant quelque sage lecture.
Lis très-peu les nouveaux romans, Et beaucoup !a Sainte Ecntui^, Hier je lisais l'aventure De ce bon père des croyants, Qui de Dieu chantant les louange», Vit arriver dans son réduit.
Vers les appioclics de la nuit, l^ne visile de trviîs anges.
«J'ai reçu, madame, le même honneur dans
— Simon trou de la rue de Long-Ponl; et, de ce jour-là, j'ai cru aux divinités, comme Abraham; mais la différence fut que le trio céleste soupa chez ce bonhomme, e! que vous n'avez pas daigné souper chez moi, crainte de faire méchante chère. Si vous aviez effectivement la bonté qu'on attribue à votre espèce divine, vous auriez fait une cène dans mon ermitage; mais votre apparition ne fut point une apparition aogélique ;
Kt pour reveuir à la fable
Pour moi beancoup plus vraisemblable.
Et dont vous aimez mieux le tour,
Je reçuschez moi, l'autre jour,
De déesses un couple aimable,
Conduites par le Dieu d'amour ;
Du paradis l'heureux s.'jour
N'a jamais rien eu de semblable.
Le Dieu d'amour n'avait point une perruque
blonde, sos cheveux ii'élaieiil pas si déranj^és que les boulets du fort de Kehl le f'aisaieul craiudrc *, et il avait beaucoup d'esprit. 11 n'appartient pas à un mortel qui loge vis-àvis Saitil-Gervais d'oser supplier la déesse, vice- reine d^j Catalogne; , l'autre déesse et cet autre Dieu , de daigner venir boire du vin de Champagne, au lieu de nectar, de quitter leur palais pour une chaumière, et bonne compagnie pour un malade.
ciel! que j'enlendrais s'écriei" Marianne, ma cuisinière, Si la duchesse de Saint-Pierre, Du Ghâtelet et Forcalquier Venaient souper dans ma tanière !
Mais après la fricassée de poulet , et les
* Le duc de Forcalquier^ amant de madame de Saint-Pierre, avait eu les cheveux coupés par un boulet au siège de Kehl.
cliandolles de Charonne*, qne ne doit on pas attendre de votre indulgence?
Les ilieux sont bous, ils daignent tout pcrmellre Aux gens de bien qui leur offrent des \œux ; Le cœur suffit, le cœur est tout pour eux. Et c'est le mien qui dicta cette lettre. »
Cette letlre est une peinture fidèle de ce quêtait l'amour du temps, intrigue à demicachée, galanterie frivole, mêlée de petits vers et de bonne chère.
Mais dans madame du Chàtelet et dans Voltaire, l'amour devait avoir un côté plus sérieux ; le goût réciproque de l'étude fortifiait en eux le sentiment. I^a vie de Paris les fatigua bientôt; dès le commencement de
* Allusion à un précédent souper improvisé entre les mêmes personnes,
l'jTy^^ih se retireront ensemble à Monjoî, près Auliin; c'est là que ma lame du Châielet commence à lire Loke et à traduire Newton. Elle prend des leçons de Mauperluis, à qui elle écrit *: « Ce n'est pas pour moi que je veux devenir géomètre, c'est par amour-propre pour vous. Je sens qu*il n est pas permis à quelqu'un qui vous a pour maîlre de faire des progrès si médiocres, et je ne puis vous dire à quel point j'en suis honteuse. » Plus loin : « Je sens combien je perdrais si je ne profitais pas de la bonté r-ne vous avez de vouloir bien condescendre à ma faiblesse et m*apprendre des vérités si sublimes presque
* f.es originaux des lettres de ihadame du Ghâtelet à Mauperluis sout au dépôt des manuscrits de la Bibliothèque du roi. Une édition de ces lettres avait élé faite ; mai: elle est devenue si rare, que nous n'avons pu en découvrir qu'un seul exemplaire, il appartient à M. Beuchot , qui a bien voulu nous communiquer ce précieux volume.
en badinant. J'aurai toujours par-dessus vous l'avantage d'avoir étudié avec le plus profond, et en même temps le plus aimable mathématicien du monde. »
Ainsi elle mêlait l'étude au sentiment et au plaisir, et Voltaire, sous le charme de lamour qu'elle lui inspirait, lui adressait alors ces vers :
ftOWTRE LES PHILOSOPHES SUR LR SOUVERAIN BIR?r.
L'espril sublime et la délicatesse.
L'oubli charuiaiit de sa propre beauté, L'ainilié tendre et l'amour emporté, Sont les attraits de ma belle maîtresse. — Vieux rêvasseur, vous qui ne sentez rien, Vous qui chcrcbez dans la pliilosophie L'Etre suprême et le souverain bien, Ne cherchez plus, ils sont dans Uranie !
C'est au milieu de ces enchantements de
ramoiir qiio la pnblicalion de ses Lettres philosop/iif/ues obligea Voltaire de s'éloigner de Paris pour échapper à la persécution. 11 parlit pour la Champagne et se retira au château de Cirey, propriété de la marquise du Châtelet depuis long-lemps inhabitée. Durant cette première et courte séparation, la correspondance des deux amants fut fort active *. Au moment de la condamnation de ses lettres philosophiques par la grand'chambre , Voltaire écrit de Cirey à M. de la Condamine:
« Vous verrez bientôt madame du Châtelet.
* Rien n'est resté de ces lettres intimes, « Madame du Châtelet, dit l'abbé de Voisenon dans ses Anecdotes littéraires, avait huit volâmes in-4° et bien reliés des lettres que Voltaire lui avait écrites. On ne s'imaginerait pas que dans des lettres d'amour on s'occupât d'une autre divinité que de celle dont on a le cœur plein, et qu'on fit plus d'épigrammes contre la religion que de madrigaux pour sa maîtresse. Voilà pourtant ce quj arrivait à Voltaire. »
L'amîtî/i dont elle m'honore ne s*est point démentie dans cette occasion ; son esprit est digne de vous et de M. de Mauperluis, et son cœur est digne de son esprit. Elle rend de bons offices à ses amis avec la même vivacité qu'elle a appris les langues et la géométrie ; et quand elle a rendu tous les services imaginables, elle croit n'avoir rien fait ; comme avec son esprit et ses lumières elle croit ne savoir rien et ignore si elle a de l'esprit. »
Après quelques arrangements d'affaires de famille et de société, madame du Ghâtelet alla rejoindre Voltaire à Cirey. Ne la voyonsnous pas revivre aolive, jeune, heureuse, dans ce petit billet que Voltaire écrit le jour même de son arrivée à madame de Champbonin *:
* Madame de Champbonin, parente de Volfaire, demeurait dans los environs de Cirey.
« Madame dn Ghâtelel est ici de retour de Paris d'hier an soir; elle est venue dans le moment que je recevais une lellre d'elle, par laquelle elle me mandait qu'elle ne viendrait pas sitôt. Elleestentourcededeux centsballoîs qui ont débarqué ici le même jour qu'elle. On a des lits sans rideaux, des chambres sans fenêtres, des cabinels de Chine et point de fauteuils, des phaétons charmants et point de chevaux qui puissent les mener.
« Madame du Châtelet , au milieu de ce désordre, rit et est charmante; elle est arrivée dans une espèce de tombereau à deux, secouée et meurtrie, sans avoir dormi, mais se portant fort bien ; elle me charge de vous faire mille compliments de sa part. Nous faisons rapiéceter de vieilles tapisseries, nous cherchons des rideaux, nous faisons faire des poiles, le tout pour vous recevoir. Je vous
jure, raillerie à part, que vous y serez trèscommodément. »
Entre deux coteaux , dans le dcpartement de la Haule-Marno, se cache le riant village de Circy, loâti sur la lisière d'un bois; la Biaise, petite rivière, l'arrose en courant et baigne de nombreuses prairies. Les Templiers possédaient àCirey une commanderie dont i. reste encore quelques vestige^. Après la condamnation des Templiers par Philippe-Ie-Bel, le duc de Lorraine, pour obéir au pape, licencia les religieux , réunit leurs biens de Cirey au domaine de Ferry-d'Enfcr ou du Diable, son frère et son vassal, et laissa seulement ceux qu'il avait dépossédés vivre et mourir sur leurs anciennes terres. Pour protéger son domaiise ainsi augmenté, Ferrv fît construire en 1220^ à Cirey même, un petit château-fort ou chaaielet parfaitement gardé et
armé, puis il ajouta à ses autres titres celui de seigneur du ChasteleL Telle est l'origine de la famille du ChAleîct Depuis ce moment elle ne cessa de s'allier aux premières maisons de l'Europe *.
Les bâtiments du château de Cirey sont gracieusement groupés sur le penchant d'une des collines boisées au pied desquelles serpente la jolie rivière où se baignaient de beaux cygnes. Ces bâtiments se divisent en
* Le savaul et célèbre dom Calniet, abbé de Senoncs, qui fui, l'ami de Vollaire et de madame du Cliâlelet, rédigea l'hisloJre généalogique de la maison du Chatelet. C'est un grand in-folio avec gravures, publié à jNancj en ly/Ji» Madame du Cliâtcîtt écrivait a ce sujet à dom Galmet : « Je trouve la mai- B son où i'ai eu Ihonneur d'enlrer bien heureuse d'avoir im »nom comme le vôtre à ia tôle de son histoire, et une plume «comme la vôtre pour l'écrire. M. de Voltaire, qui est ici et qui «est p'tin de l'cslime que tout homme qui pense doit à votre «mérite, me prie de vous en assurer. » Puis encore: « Vous • verrez, monsieur, par le pspier que j'ai l'honneur de vous
deux paris, les corislruclioiis féodales et gothiques désignées sous le nom de vieux château et servant de communs ou château neuf élevé sous la régence, belle et simple maison à l'anglaise, meublée et embellie avec amour
» envoyer , comment le bel ouvrage dont vous avez honoré » uoti-e maison a réussi, et le jugement qu'en ont porté les ju- » dicieux auteurs du Journal des Savants. »
Et dans une autre lettre :
c( Je croirais manquer au devoir le plus sacré, mon révérend » père, si je manquais à vous marquer ma reconnaissance du » bel ouvrage qui paraît enjQn sous un nom si respectable » qu'il vaut seul une apologie... Je n'étais pas eu peine d'un » ouvrage composé par vous et annoncé sous votre nom ; je » ne suis en peine que de savoir comment la maison fera pour » vous en marquer sa reconnaissance. La mienne ne s'effacera » jamais de mon cœur et n'abandonnera jamais l'estime et la » vénération que j'ai depuis longtemps pour vous. » — Dom Calmet avait la plus liante opinion du caractère de madame du Cliâteiel; il dit d'elle dans les pages qu'il lui-consacre, « qu'elle était encore plus distinguée par ses sentiments, par ses connaissances et l'élévation de son esprit, que par sa ndis* sance. »
par Voltaire et madaiiK* du Chatclet. Le site de Cirey est ravissant ; au-dessus du chaleau, de grands bois s'échelonnent jusqu'au sommet le plus élevé de la colline couronnée par une chapelle qui sort d'un bouquet de pins. C'est là que Voltaire allait parfois à la messe, ])ratîquanl à l'avance ce que Déranger a dit plus tard:
On peut aller même à la Qiesse.
La vallée de Cirey est une des plus pittoresques et des plus riches de la Champagne; la Biaise y arrose dans son cours des vergers, de grands prés, de nombreuses fabriques; puis, à l'horizon qui borne la vallée, d'autres villages se groupent sur les coteaux , et de grands bois projettent leur sombre verdure sur le fond du ciel. C'est dans ces bois qu'on courait les chevreuils que madame du Chà-
lelel envoyait aux deux anges *. C'est dans ces bois que Voltaire chassait : « J'ai besoin de faire de grands exercices, écrivait- il à l'abbc Moassinot; je vous prie de me faise acheter un bon fusil, une johe gibecière avec appartenances , marteaux d'armes , tire-bourre , etc. » Et tandis qu'il passait à travers les forêts dans cet équipement, madame du Ghâtelet le suivait svelte et gracieuse, montée sur sa jument VlIirondeUe,
L'intérieur du château de Cirey était d'une grande magnificence; c'était ce luxe intelligent et exquis que les artistes et les poètes seuls savent se donner quand ils ont la fortune. Le président Hainault s'arréle un jour à Cirev en allant à Plombières , et il écrit au
* C'est ainsi que Voltaire et madame du Châlclet appellotit toujours dans leurs lettres le comte et la comtesse d'Argoutai, leurs coulldcnls ut leurs amis.
coilUe d'Aigenson: «J'ai passe par Cir( y ; c'est une chose rare. Us sont là tous deux seuls, comblés de plaisirs; l'un fait des vers de sou^ côté, et Tautre des triangles. La maison est d'une architecture romanesque et d'une aiagnificence qui surprend. Voltaire a un appartement terminé par une galerie qui ressemble à ce tableau que vous avez vu de l'école d'Athènes , où sont rassemblés des instruments de tous les genres, mathématiques, chimiques, physiques, astronomiques, etc., et tout cela est accompagné d'ancien laque, de tableaux, de j)orcelaines de Saxe, etc.; enfin, je vous dis que l'on croit rêver. »
Voltaire avait fait graver au-dessus de la porte de la galerie dont parle le président :
Asile des beaux arts, solitude où mon cœur Est toujours occupé dans une paix protonde, C'est vous qui donner le bonheur Que promettait en vain le monde.
liltur la porte du belvédère où travaillait uiadame du Châlelet, ou lisait:
Du repoS; une douce élude. Peu de livres, point d'ennuyeux, Un ami dans la solitude.
Voilà, mon sort, il est heureux.
L'amour avait sa statue dans cette riaule demeure, et c'est aux pieds de celte statue qu'élaient gravés ces deux vers célèbres:
Qui que l II sois, voici ton maître, 11 l'est, le fut, ou le doit être.
Madame de Grafngny a décrit, dans une lettre écrite de Cire^, l'appartement de Voltaire et celui de madame du Châtclet:
« La petite aile du château qu'occupe Voltaire, dit-elle, tient si fort à la maison que la
poilc osl au bas du grand escali^T. 11 y a une [)elile anlichambrc grande comme la main; ensuite vient sa chambre, qui csl petite, basse et !ai)issc'o de velours cramoisi; une niche (alcôve) de même, avec des franges d'or ; c*est le meuble d'iiiver. Il y a peu de tapisserie, mais beaucoup de lambris dans lesquels sont encadrés des tableaux charmants, des glaces, des encoignures de laque admirables, des porcelaines, des marabouts, une pendule soutenue par des marabouts d'une forme singulière, des choses infinies dans ce goùt-là, chères, recherchées , et surtout d'une propreté à baiser le parquet; une cassette ouverte où il y a une vaisselle d'argent, tout ce que le superflu, chose si nécessaire^ a pu inventer; et quel argent! quel travail! il y a jusqu'à un baguier où il y a douze bagues à pierres gravées , outre deux de diaaiants. De là, on passe dans la petite galerie, qui n'a
guère que trente ou quarante pieds de long. Entre les fenêtres sont deux petites statues fort belles , sur des piédestaux de vernis des Indes: l'une e?t celle de Vénus Farnèse , l'autre Hercule, L'autre côté des fenêtres est partage en deux armoires , l'une de livres , l'autre de machines de i)hysique ; entre les doux, un fourneau dans le mur qui rend l'air comme celui du pritemps; devant se trouve un grand piédeital sur lequel est un Amour qui lance une flèche. Cela n*est pas achevé ; on fait une niche sculptée à cet Amour , qui cachera l'upparence du fourneau. La galerie est boisée et vernie en petitjaune; des pendules, des tables, des bureaux, rien n'y manque. Au-delà est la chambre obscure qui n'est pas encore linie, non plus que celle où il mettra ses machines: c'est pour cela qu'elles sont encore toutes dans la galerie. 11 n'y a qu'un seul sopha et
point de fauleuils commodes. L'aisance du corps n'est pas sa volupté apparemment. Les panneaux des lambris sont des papiers des Indes fort beaux; les paravents sont de même. 11 y a des tables à écrans, des porcelaines, enfin tout est d'un goût extrêmement recherché. 11 y a une porle au milieu qui donne dans le jardin ; le dehors de la porte est une grotte fort jolie. »
Puis madame de GrafTiny passe à la description de l'appartement de madame du Châtelet:
« Celui de Voltaire n'est rien en comparaison de celui-ci : sa chambre est boisée et peinte en vernis peîit-jaune avec des cordons bleu pâle; une niche de même, encadrée de papiers des Indes charmants. Le lit est en moiré bleu, et tout est iellement assorti, que, jusqu'au panier du chien, tout est jaune et
bleu. Bois de fauteuils, bureau, encoignures, secrétaires, les glaces et cadres d'argent, tout est d'un brillant admirable. Une grande porte vitrée, mais de glace-miroir, conduit à la bibliothèque , qui n*est pas encore achevée. C'est une sculpture comme une tabatière rien n'est joli comme tout cela ; il y aura des glaces, des tableaux de Paul Véronhse^ etc. D'un côté delà niche est un petit boudoir; on est prêt à se mettre à genoux en y entrant. Le lambris est en bleu et le plafond est peint et verni par un élève de Martin^ qu'ils ont ici depuis trois ans. Touts les petits panneaux sonl remplis par des tableaux de Vatteau ; ce sont /r.'? CuiCj Sens, puis les deux contes de La Fou lai ne, k Baiser pris et rendu cl les Oies du frère Philippe. Les cadres sont dorés et en filigrane ; si.r les lambris, on y voit trois Grâces, J)elîes et aussi jolies que la mère des tendres Amours.
» II y a nno cheminc^^e en encoignures, des encoignures do Martin avec de jolies choses dessus, entre autres une écritoire d'ambre que le |)rincc de Prusse lui a envoyée avec des vers. Pour tout meuble, un grand fauteuil couvert de taffelas blanc et deux tabourets de même; car, grâce à Dieu, je n'ai pas va une bergère dans toute la maison. Ce divin boudoir a une sortie par sa seule fenêtre, sur une terrasse charuiante et dont la vue est admirable. De l'autre côté de la niche est une garde-robe divine pavée de marbre, lambrisée en gris de lin avec les plus jolies estampes; enfin, jusqu'aux rideaux qui sont aux fenêtres sont brodés avec un goût exquis.
* ))La salle de bain est entièrement de carreaux de faïence , hors îe pavé , qui est de marbre. 11 y a un cabinet de toilette de niême grandeur, dont le lambris est vernissé d'un
vert céladon clair, gai, divin ; des meubles ^ proportion, un petit sopha, de petits fauteuils charmants , dont les bois sont de même façon , toujours sculptés et dorés; des encoignures, des porcelaines, des estampes, des tableaux et une toilette; enfin, le plafond est peint, la ch3mbre est riche et pareille en tout au cabinet. On y voit dos glaces et des livres amusan!s sur des tablettes de laque : tout cela semble avoir été fait j)our des gens de billipul. Non, il ny a rien de si joli, tant ce séjour est délicieux et enchanté ! Si j'avais un appartement comme celui-là; je me serais fait réveiller la nuit pour le voir. La chemijiée n'est pas plus grande qu'un fauteuil ordinaire, mais c'est un bijou à mettre en po- * che. »
On le voit, rien ne manquait au bonheur des deux amants. Le cadre était digne de
rintéressant tableau qu'offrait l'intimité de ces doux natures d'élite ; ils avaient tout le luxe et toutes les facilités que donne la fortune. ^ Madame du Chatelel était venue rejoindre Voltaire à Cirey ; son mari s'était prêté à cet arrangement, et avait même présidé à l'installation du poète. C'était dans le goût du temps; chaque grand seigneur palronait un homme de lettres. Avoir chez soi le premier d'entre tous fut une satisfaction de maître de maison à laquelle la vanité du marquis du Châlelet ne résista pas. Tantôt à la cour, tantôt à son régiment, rarement chez lui, c'était là un seigneur et maître peu gênant, et pour lequel on avait d'ailleurs de grands égards. Le plus parfait décorum présidait à cette liaison de Voltaire avec la marquise: dans le monde, Emilie n'était pour le poète que la divine Emilie, une muse , une déesse, un pro« dige de savoir et d'esprit; on substituait l'ad-
miration à Tamour, on désavouait en public les vers à Uranie, un peu trop tendres et significatifs. Les d'Argental seuls étaient dans la confidence; Voltaire se défendait auprès du grand Frédéric,' alors prince ioyal, d*avoir pour madame du ChAleiet un autre sentiment que Tenthousiasme.
« Vous vous formalisez de ce que je vous crois de la passion pour madame du Châtelet, lui répondait Frédéric ; je croyais mériter des remercîments de votre part de ce que je présumais si bien de vous. La marquise est belle, aimable ; vous êtes sensible, elie a un cœur; vous avez des sentiments, elle n*est pas de marbre; vous habitez ensemble depuis bien des années. Voudriez -vous me faire croire que, pendant tout ce temps-là, vous n'avez parlé que de philosophie à la phis aimable femme de France? Ne vous en dé- I. k
— 5ft —
plaise, mon cher ami, vous auriez joué un bien pauvre personnage. Je n'imaginais pas que les plaisirs fussent exilés du temple de la verlu que vous habitez. »
Mais tandis que ce beau château se décorait comme par enchantement pour abriter celle double vie studieuse et tendre, Voltaire, menacé d'être arrêté par suite de la publication de ses Lettres philosophiques, fut obligé de quil'er tout-à-cou {) Cirey. Il s'enfuit en Hollande en plein hiver. Écoutons madame du Châtelel confier sa douleur et son inquiétude à son ami le comte d'Argenlal; ici l'amour se montrera tel qu'il est d'ordinaire dans le cœur de la femme, sans autre préoccupation que celle de l'objet aiuié. Dans cette correspor.dancr^, qui se conlinue jusqu'en 174S, et que nous prendrons souvent plaisir à citer, l'âmr de madame du ClKtielet se fait voir tout
entière, ardente, dévouée, délicate, s'oubliant elle-même pour s'occuper constamment de Voltaire, de sa gloire, de ses intérêts, lui sacrifiant avec joie son temps, son esprit et sa fortune, jusqu'à ce que, le cœur froissé par ce brillant égoïsme, elle essaie de retrouver l'amour qu'il ne peut plus lui inspirer dans un autre coeur plus jeune; tentative orageuse et vaine dont elle mourut.
Madame du Châtelet, inconsolable du départ de Voltaire , qu'elle aime alors avec toute la vivacité des premiers temps de l'amour, écrit au comte d'Argental, en décembre 1734 :
« Ange tutélaire de deux malheureux, j'ai enfin reçu de la frontière des nouvelles de votre ami ; il y est arrivé sans accident et en bonne santé. Sa malheureuse sauté soutient
toujours mieux les voyages qu'on n'oserait l'espérer, parce qu'en voyage il travaille moins. Cependant, quand je regarde la terre couverte de neige, ce temps sombre et épais, quand je songe dans quel climat il va et Texcessive délicatesse dont il est sur le froid, je suis prile à mourir de douleur. Je supporterais son absence, si je pouvais me rassurer sur sa santé...
» Je vois, par la douleur excessive dont ses lettres sont remplies, qu'il n'y a rien qu'il ne fît, même les choses les plus opposées à son caractère, pour passer sa vie avec moi. Je lui ai fait sentir la nécessité d'être sage et ignoré; ainsi il sera sûrement l'un et l'autre.
» Je ne veux point absolument qu'il aille en Prusse, et je vous le demande à genoux ; il serait perdu dans ce pays-là. Il se passerait
des mois entiers avant que je pus£e avoir de ses nouvelles; je serais morte d'inquiétude avant qu'il revînt: le climat est horriblement froid... Le prince royal n'est pas roi; quand il lésera, nous irons le voir tous deux; mais, jusqu'à ce qu'il le soit, il n'y a nulle sûreté: son père ne connaît d'autre mérite que d'avoir six pieds de haut. Il est soupçonneux et cruel, il persécute son liis, il le tient sous un joug de fer ; il croirait que M. de Voltaire lui donnerait des conseils dangereux; il est capable de le faire arrêter dans sa cour ou de le livrer au garde des sceaux. En un mol, point de Prusse ; je vous en supplie, ne lui en parlez plus. »
Le 5o décembre de la même année , elle exprime au comte d'Argental de nouvelles et plus vives inquiétudes^ elle craint qu*on ne la sépare à jamais de Voltaire. Un de ses pa-
rents, qui lui oui lioslile, menace d'écrire uuc lettre au marquis du Châtelet pour lui dessiller les yeux ; après avoir parlé de celte crainte:
» Je désire, dit-elle, de me tromper, mais si je ne me trompe pas, comme je le crains , il est de la dernière importance que je le sache. Cela changerait toute ma vie ; il faudrait abandonner Girey, du moins pour un temps, et venir demeurer à Paris. Là on n'aura point de prétexte de prier M. du Châtelet de ne lui point donner asile, et nous pourrons du moins nous voir. 11 faudrait que j'eusse le temps de prévenir M. du Châtelet de loin, car nos affaires sont arrangées pour demeurer ici au moins encore deux ans. Nous y avons fait bien de la dépense, mais cela ne fait rien, j'en viendrai à bout, pourvu que je le sache. Il est bien affreux de quitter Cirey, mais tout vaut mieux que la lettre à M. du Châtelet... Je vous de-
mande donc d'éclaircir ce mystère d'iniquité. . . Ma vie, mon état, ma réputation, mon bonlieAir, tout est entre vos mains. »
Et le 3 1 décembre :
« La léte me tourne d'inquiétude et de douleur, vous vous en apercevez bien à mes lettres. Je n'ai pas eu de nouvelles de votre ami depuis le 20; cependant je suis bien sûre qu'il m'a écrit. Il peut arriver tant d'accidents en chemin, sa sanléest si mauvaise, que les choses les plus sinishes me passent par la tête et que je suis prête à céder à mon désespoir. Il se peut encore qu'on ait reconnu son écriture et qu'on ait arrêté ses lettres...
« Il y a quinze jours que je ne passais point sans peine deux heures loin de lui. Je lui écrivais alors de ma chambre à la sienne, et
— Kj
il y a quinze jours que j'ig^nore où il est et ce qu'il fait ; je ne puis même pas jouir de la triste consolation de partager ses malheurs. Pardonnez-moi de vous étourdir de mes plaintes, mais je suis trop malheureuse. »
Janvier, 1735.
« Vos lettres portent la paix et la consolation dans mon ame , et je vous jure que j'en ai bien besoin... Ne craignez que la longueur de son voyage : la liberté a de grands charmes, et les libraires ne finissent point. Quoi qu'il arrive, et quelque favorablement que tournent les choses, il passera sûrement l'hiver où il est. Je l'aime trop véritablement pour souffrir qu'il se remette en chemin par le mauvais temps ; ainsi j'espère que ce terme suffira. Une de mes espérances, c'est que l'édition de ses ouvrages l'occupera et le conso-
lera : j( ^ais reflet que le chagrin fait sur lui, et je vous jure que l'inquiétude de sa santé fait mon plus grand malheur... Surtout qu'il ne sache rien du dessein qu'on avait d'écrire à M. du Chatelet...
» Je vous ai mandé mes raisons aussi bien que mes instances jDour qu'il fût d'une sagesse extrême dans cette nouvelle édition de. ses œuvres... Il faut à tout moment le sauver de lui-même, et j'emploie plus de politique pour le conduire que tout le Vatican nen emploie pour retenir la chrétienté dans ses fers. »
Elle continue :
« On m'envoie (Voltaire) la copie d'une lettre au prince royal (de Prusse)... Voici ce que j'y trouve : J'aurai la hardiesse d'envoyer à votre
altesse royale un manuscrit que je n oserais ja-^ mais montrer (/uà un esprit aussi dégagé de pré^ jugés que le vôtre ^ et à un prince qui, parmi tant d'hommages , mérite celui d'une confiance sans bornes. Je connais ce manuscrit; c'est une métaphysique d'autant [)lu3 raisonnable qu'elle ferait brûler son homme... Jugez si j'ai frémi; je n'en suis pas encore revenue d'élonnement, et, je vous avoue aussi, de colère. J'ai écrit une lettre fulminante; mais elle sera si longtemps en route que le manuscrit pourra bien être parti avant qu'elle arrive, on du moins on me le fera croire, car nous sommes quelquefois entêtés , et ce démon d'une réputation (que je trouve malentendue) ne nous quitte point. Je vous avoue que je n'ai pu m'empêcher de gémir sur mon sort , quand j'ai vu combien il fallait peu compter sur la tranquillité de ma vie; je la passerai à combattre contre lui pour lui-même sans le sau-
ver, à trembler pour lui, à gémir de ses fautes ou de son absence. Mais enfin telle e^t ma destinée, et elle m'est encore plus chère que les plus heureuses... Confier à un prince de vin^n-qualre ans, dont le cœur ni l'esprit ne sont encore formés, qu'une maladie peut rendre dévot, qu'il ne connaît point, le secret de sa vie, sa tranquillité et celle des gens qui ont atlaché leur vie à la sienne, en vérité, il devait ne le point faire! Si un ami de vingt ans lui demandait ce manuscrit, il devrait le lui refuser; et il l'envoie à un inconnu et princel »
Et plus loin :
« Ce serait bien ici le temps de faire imprimer cette dissertation sur les trois épîlres ; cela lui ferait |)lus de plaisir que cela ne vaut. 11 faut lui pardonner ses faiblesses. >
— Lu -
En février de la même année elle écril ericore :
« Je Faime mieux libre et heureux en Hollande que menant pour moi la vie d'un criminel dans son pays; j*aime mieux mourir de douleur que de lui coûter une fausse démarche...
» On jouait Alzlre à Bruxelles, à Anvers, et dans toutes les villes où il a passé. Qiiels chaos de gloire, d'ignominie, de bonheur, de malheur! heureuse! heureuse l'obscurité!...
«Vous penserez que je deviens folle; on le serait à moins. Je suis un avare à qui on a arraché tout son bien et qui craint à tout moment qu'on ne le jette dans la mer.
» Plus de cour de Lorraine; si je puis
revoir votre ami, je ne veux jamais sortir de Cirey. J'en reçois dans cette minute une lettre qui me fait bien craindre qu'il ne revienne point; je suis très-mécontente de lui; il faut enfin que je vous l'avoue, et je crains fort qu'il ne soit bien plus coupable envers moi qu'envers le ministère. Enfin nous verrons s'il reviendra; mais, je vous le répète, je n'en crois rien, et je vous jure bien que je ne me sens pas la force de résister au chagrin que j'en ressentirais : nous le perdons sans retour, îi'ea douiez point; mais qui pourrait le conserver malgré lui-même? Je n'ai rien à me reprocher, c'est une triste consolation : je ne suis pas née pour êhe heureuse. Je n'ose plus rien exiger de voiis; mais, si je l'osais, je vous prierais de faire encore un dernier effort sur son cœur. Mandez-lui que je suis bien malade, car je le lui mande, et qu'il me doit au moins de venir m'empêcher de mourir; je
tous assure quô je ne mens pas trop, car j'ai la fièvre depuis deux jours; ia violence de mon imagination est capable de me faire Inourir en quatre jours.
» Je suis bien plus à plaindre que je ne Taî jamais été. Il est affreux d'avoir à me plaindre de lui; c'est un supplice que j'ignorais. S'il vous reste encore quelque pitié pour moi, 'écrivez-lui; il ne voudra point rougir à vos yeux; je vous le demande à genoux.
» Si vous aviez vu sa dernière lettre,
elle est signée et il m'appelle madame ! C'est une disparate si singulière, que la tête m'en a tourné de douleur.
» IVl. du Châtelet me persécute pour aller en I^orraine au mariage de madame la princesse,
mais je n'en veux rien faire : une noce et une cour me désoleraient. L'endroit où j'ai vu voire ami est le seul que je puisse habiter...! Et en finissant : '< Ses lauriers le suivent partout, mais à quoi lui sert tant de gloire? un bonheur obscur vaudrait bien mieux. O varias hominum mentes ! ô pectora cœca ! Vale , et me ama et ignosce, »
Ici s'interrompt cette correspondance avec M. d'Argental; nous la retrouverons trois ans plus tard. Ces fragments ont suffi pour initier le lecteur à ce qu'était l'amour de madame du Châlelet pour Voltaire; quel dévoûment ! quel oubli d'elle-même! quelle préoccupation incessante de letre aimé 1 Elle tremble pour sa santé, pour son repos, pour sa réputation; elle songe même à satisfaire ses faiblesses littéraires! c'est bien là un cœur de femme, c'est un de ces cœurs que l'égoïsme de madame du
Défiant olail incapable de comprendre *. Les fragments de ces lettres font revivre madame du Châtelet telle qu'elle fut. Dans une correspondance intime, on se découvre bien mieux que dans des mémoires où l'on pose presque toujours pour la postérité.
Après quelques mois de séjour en Hollande, Voltaire revient à Cirey, et tous les tourments de madame du Châtelet font place au bonheur. Les trois plus belles années de cette liaison^ qui dura près de quinze ans, s'écoulèrent de 1735 à 1738. Durant ces trois ans,
* o Emilie, dit madame du Deffant dans uu porlrait satirique qu'elle a tracé de madame du Châtelet, travaille avec tant de soins à paraître ce qu'elle n'est pas, qu'on ne sait plus ce qu'elle est en eiîet. Elle est née avec assez d'espril ; le désir de paraître en avoir davantage lui a fait préférer l'élude des sciences abstraites aux connaissances agréables. Elle croit par celte singularilé parvenir a une plus graude réputation elà une supéiiorilé décidée sur toutes les femmes, etc. »
leur amour fut sincère et parfait; non-seulement les vers plus émus de Voltaire en font foi , mais, dans sa correspondance ii la date de ces années, on découvre à chaque instant la vérité et la force du sentiment qu'il éprouvait pour madame du Châtelet. C'est de ce temps que sont ces vers que Voltaire lui adresse :
Tout est égal , et la nature sage
Veut au niveau ranger tous les humains.
Esprit, raison, beaux yeux, charmant visage,
Fleur de santé, doux loisirs, jours sereins,
Vous avez tout, c'est là votre partage ;
Moi je parais un être infortuné ,
De la nature enfant abandonné,
Et n'avoir rien semble mon apanage :
Mais vous m'aimez, les dieux m'ont tout donné!
Puis ce quatrain :
Mon cœur est pénétré de tout ce qui vou-^ touche, De la félicité je vous fais des leçons,
Mais j'y sui» peu savant, «n mol de voire l>oncli« Vaut bien mioux cjuc loua mes sermons.
Il lui dit en lui ofFranl une bague où son por Irait cl ait gravé :
Barrier grava ces traits destinés pour vo? yeux, Avec quelques plaisirs daignez les reconnaître, Les vôlrcs dans mon cœur furent gravés bien mieux, IVIais ce fut par un plus grand maître.
Se promenant avec elle dans les jardins de Cirey , il laisse échapper cet impromptu dont l'expression a vieilli, mais, dont le sentiment est toujours jeune et vrai :
Aslip brillant favorable aux amants ,
Porlc ici tous les traits de ta douce lumière ;
Tu ne peux éclairer dans ta \ast > carrière
Deux cœurs plus amoureux, plus tendres, pb^s constants.
Madame du Châtelot ne faîs^ait ]>as de vers; elle en fit un seul pour Vojtaire, et c'est un ^ers latin :
Post geuîtis hic carui erit, nunc carus aaiicis ".
Ce vers, qui fut gravé au bas du portrait de Voltaire, devait Têtre plus tard sur son tombeau **.
Parfois madame du Châtelet , dans ces heureux jours , empruntait la lyre d^ son poète ; c'est ainsi qu'elle répondait à des vers de M. de Foraient, par ceux-ci tournés par Voltaire :
* « Un jour, il sera cher à tous les homires autant qu'il l'est aujourd'hui à ses amis. »
'* Dans le cloître de l'abbaye de Scellières, où Voltaire fut d'abord inhumé.
Chacun cherche le paradis , Je Tai trouvé , j'en suis ccrlaiuo.
\jV.s \rais pliûsirs, la raison saine, La liberté, tous gens maudits Parla sainte église romaine, Habitent dans ce beau pays ; Les préjugés en sont bannis; Le bonheur est notre domaine.
Vous, heureux proscrits du jardin Qu'a chanté la Bible chrélicnno , Venez au véritable Eden , Si vous m'en croyez souveraine ; Venez; de cet aimable lieu.
Les plaisirs purs ouvrent l'entrée ; Vous savez qu'il est plus d'un dieu Et plus d'un rang dans l'empiréc.
Mais ces jeux d'esprit de leur tendresse n'étaient qu'un délassement pour ces deux grandes intelligences ; des études plus sérieuses les captivaient. Yo! taire composait à Cirey ses plus belles tragédies et ébauchait son Siècle de Louis XIV, Madame du Châtelet, éprise de la pbilosophicde Leibnilz,
la défendait contre Voltaire et Maupertuis *, et écrivait pour son fils les Institutions de Physique. Les spirituelles railleries de l'auteur de Candide ne pouvaient la détacher de sa tendance à l'optimisine où se révélait son
* « On ne peul imaginer un plus grand conliasle dans les sentiments philosophiques, «icrivait madamn du Châtelet au comte d'Aigental (en pailanl d'elle cl de Vol/aire) ni une plus grande conformité dans tous les autres. » Et à Mauperthuis : « J'imagine que vous avez enfin les Insùtuiions dephyique^ et j'ai une envie de savoir ce que vous en pensez que j'ai bien de la peine à modérer; quoique je sente bien que vous n'aurez de longtemps le loisir de les lire. Cependant il serait bien esseuliti de savoir bientôt comment vous les trouvez. J'ai fait bien des corrections, et je ferai toutes celles que vous jugerez a propos. J'espère que vous serez content du morceau sur la figure de la terre et du chapitre des forces vives ; je désireVjue vous le soyez de l'exposition du système de M. de Lcibnitz ; et pour l'attraction, vous m'avez paru à Cirey si modéré dans vos sentiments sur cela, que je ne crains point que vous me sachiez mauvais gré d'avoir quelque répugnance h l'admettre comme cause de phénomènes et à en faire une propriété de la nialièro. » — Dans une autre lettre à Maupertuis, elle écrit : « Je ne me suis pas
amour des concci)lions nobles cl hardies. Citons la dédicace à son fils * :
« J'ai toujours pensé que le devoir le plus sacré des hommes était de donner à leurs enfants une éducation qui les empêchât dans un
allendue que vous devinssiez leibnîtzîen, iii que les monades fissent voire conquête; je ne sais cependant si ces idées métaphysiques qui sont au commencement du livre, ne méritent pas d'être connues. »
* Les ouvragesde madame du Châtelet sont devenus si rares, que nous croyons offrir une nouveauté à la plupart des lecteurs.
âge plus avancé de regreller leur jeunesse, qui est le seul temps où l'on puisse vrritahlement s'instruire; vous êtes, mon cher fils, dans cet âge heureux où l'esprit couinienceà penser, et dans lequel le cœur n'a pas encore des passions assez vives pour le troubler
» C'est peut-être à présent le seul temps de votre vie que vous pourrez donner à l'étude de la nature; bientôt les passions et les plaisirs de votre âge emporteront tous vos moments; et lorsque celte fougue de la jeunesse sera passée, et que vous aurez payé à l'ivresse du monde le tribut de votre âge et de votre état, l'ambition s'eiuparera de votre âme; et quand même dans cet âge plus avancé, et qui souvent n'en est pas plus mûr, vous voudriez vous appliquer à l'élude des véritables sciences, votre esprit n'ayant plus alors celte flexibilité qui est le partage des beaux ans, il vous
faudrait acheter par une élude pénible ce que vous pouvez apprendre aujourd'hui avec une extrême facilité. Je veux donc vous faire mettre à profit l'aurore de votre raison, et tâcher de vous garantir de l'ignorance qui n'est encore que trop commune parmi les gens de votre rang, et qui est toujours un défaut de plus et un mérite de moins.
« Il faut accoutumer de bonne heure votre esprit à penser, et à pouvoir se suffire à luimême, vous sentirez dans tous les temps de votre vie quelles ressources et quelles consolations on trouve dans l'élude, et vous verrez qu'elle peut même fournir des agréments et des plaisirs.
«L'étude de la physique, paraît faite pour riiomaie; elle roule sur les choses qui nous environnent sans cesse, et desquelles nos plaisirs et nos besoins dépendent : Je tacherai, dans cet ou\i âge , de aieltre cette science à votre portée, et de la dégager de cet art admirable, qu'on nomme algèbre, lequel séparant les choses des images, se dérobe aux sens, et ne parle qu'à l'entendement : vous n'êtes j)as encore à portée d'entendre cette langue, qui paraît plutôt celle des intelligences que des hommes, elle est réservée pour faire l'étude
des années de voire vie qui suivront celles où vous êtes; mais la vérité peut emprunter différentes formes, et je tâcherai de lui donner ici celle qui peut convenir à votre âge, et de ne vous parler que des choses qui peuvent se * comprendre avec le seul secours de la géométrie commune que vous avez étudiée.
«Ne cessez jamais, mon fils, de cultiver celte science que vous avez apprise dès voire plus tendre jeunesse ; on se flatterait en vain sans son secours de faire de grands progrès dans l'étude de la nature, elle est la clé de toutes les découvertes; et s'il y a encore plusieurs choses inexplicables en physique, c'est qu*on ne s'est point assez appliqué à les rechercher par la géométrie, et qu'on n'a peutêtre pas encore été assez loin dans cette science.
« Je me suis souvent clonnce que lant d'habiles gens que la .France possède ne m'aient pas prévenue dans le travail que j'entreprends aujourd'hui pour vous, car il faut avouer que, quoique nous ayons plusieurs excellents livres de physique en français , cependant nous n'avons point de physique complète, si on en excepte le petit traité de Rohaut , fait il y a quatre-vingts ans ; mais ce traité, quoique très-bon pour le temps où il a été composé, est devenu très-insuffisant par la quantité de découvertes qui ont été faites depuis :
el un hoiiiincî qui u'auiail éludié la physique que dans ce livre, aurait encore bien des choses à apjDrendre.
»Pour moi, qui en déplorant cette indigence, suis bien loin de me croire capable d'y suppléer, je ne me propose dans cet ouvrage que de rassembler sous vos yeux les découvertes éparses dans tant de bons livres latins, italiens et anglais ; la plupart des vérités qu'ils contiennent sont connues en France de peu de lecteurs, et je veux vous éviter la peine de les puiser dans des sources dont la profondeur vous (diVayerait et pourrait vous rebuter.
» Quoique rouvrago que j'entreprends demande bien du temps et du travail, je ne regretterai point la peine qu'il pourra me coûter, et je la croirai bien employée s'il peut vous inspirer l'amour des sciences, et le désir de cultiver votre raison. Quelles peines et quels soins ne se donne-t-on pas tous les jours dans l'espérance incertaine de procurer des honneurs et d'augmenter la fortune de ses enfants! La connaissance de la vérité et l'hablinde de la rechercher et de la suivre esttille un objet moins digne de nos soins; sur-
tout dans im siècle où le goût de la physique entre dans tous les rangs, et commence à faire une partie de la science dw monde?
» Je ne vous ferai point ici l'histoire des révolutions que la physique a éprouvées ; il faudrait, pour les rapporter toutes, faire un gros livre; je me propose de vous faire connaître moins ce qu'on a pensé que ce qu'il faut savoir,
» Jusqu'au dernier siècle, les sciences ont été un secret iaipénétrable, auquel les pré-
tendus savants étaient seuls initiés; c'était une espèce de cabale dont le chiffre consistait en des nîots barbares qui semblaient inventés pour obscurcir l'esprit et pour le rebuter.
» Descartes parut dans cette nuit profonde comme un astre qui venait éclairer l'univers; la révolution que ce grand homme a causée dans les sciences est sûrement plus utile et peut-être même plus mémorable que celle des plus grands empires, et l'on peut dire que c'est à Descartes que la raison humaine doit le plus; car il est bien plus aisé de trouver la vérité quand on est une fois sur ses traces, que de quitter celles de l'erreur. La géométrie de ce grand homme , sa Dioptrique , sa Méthode, sont des chefs-d'œuvre de sagacité qui rendront son nom immortel, et s'il s'est trompé sur quelques points de physique, c'est
qu'il était homme, et qu'il n'est pas donné à un seul homme ni à un seul siècle de tout connaître.
» Nous nous élevons à la connaissance de la vérité, comme ces géants qui escaladaient les cieux en montant sur les épaules les uns des autres. Ce sont Descartes et Galilée qui ont formé les Huyghens et les Leibnitz, ces grands hommes dont vous ne connaissez encore que les noms, et dont j'espère vous faire connaître bientôt les ouvrages, et c'est en profitant des travaux de Kepler et en faisant usage des théorèmes d'Iiuyghens, que M. JNewlon a découvert cette force universelle répandue dans toute la nature qui fait circuler les planètes autour du soleil et qui opère la pesanteur sur la terre.
Yl
• Les systèmes de Descaries et de Newton
partagent aujourd'hui le monde pensant ;
ainsi il est nécessaire que vous connaissiez l'un
et l'autre; mais tant de savants hommes ont
pris soin d'exposer et de rectifier le système
de Descartes, qu'il vous sera aisé de vous en
instruire dans leurs ouvrages : une de mes vues
dans la première partie de cehii-ci est de vous
mettre sous les yeux l'autre partie de ce grand
procès, de vous faire connaître le système de
M. iNewton, de vous faire voir jusqu'où la
connexion et la vraisemblance y sont poussées I. ()
et comment les ph(''nom^nes s'expliquent par l'hypothèse de rallraction...
» Vous pouvez tirer beaucoup crinstruetions sur cette matière, des éléments de la philosophie de Newton, qui ont paru Tannée passée; et je supprimerais ce que j'ai à vous dire sur cela, si leur illustre auteur avait embrassé un plus grand terrain; mais il s'est renfermé dans des bornes si étroites, que je n'ai pas cm qu'il put me dispenser de vous en parler.
" Gardez- vous, nion fils, quelque parti
qtio vous preniez dans cell(^ dispute des philosophes, de renlêtemenl inévitable dans lequel IVsprit de parti entraîne. Cet esprit est dang^ereux dans tontes les occasions de la vie, ir>ais il est ridicule en physique; la recherche de la vérité est la seule chose dans laquelle l'amour de votre pays ne doit point prévaloir, et c'est assurément bien mal a propos qu'on a fait une espcVc d'afFrdre nationale des opinions de JNewton et de Descartes, Quand il s'agit d'un livre de phvsique, il faut demander s'il est bon, et non pas si l'auteur est Anglais, Allemand ou Français...
« Souvonoz - vons, mon fils, dans toutes vos éludes, que rexpérience est le bâton que la nature a donné à nous autres aveugles, pour nous conduire dans nos recherches; nous ne laissons pas avec ce secours de faire bien du chemin, mais nous ne pouvons manquer de lomber si nous cessons de nous en servir. C'est à l'expérience à nous faire connaîlre les qualités physiques, et c'est à notre raison à en faire usage et à en tirer de nouvelles connaissances et de nouvelles lumi ères.... »
« Les obscuriU's dont quelques-unes des parties de la métaphysique sont encore couvertes, servent de prétexte à la plupart des honiuies pour ne la point étudier; ils se persuadent que parce que Ton ne sait pas tout, on ne peut rien savoir; cependant il est certain qu'il y a des points de métaphysique, susceptibles de démonstrations aussi rigoureuses que les démonstrations géométriques, quoiqu'elles soient d'un autre genre : il nous manque un calcul pour la métaphysique pareil à celui quti Ton a trouvé pour la géométrie, par le moyen duquel, avec Taide de quelques données^ on parvient à connaître les inconnus. Peut-être quelque génie trouvera-t-il un jour le calcul. Monsieur de Leibnitz y a beaucoup pensé; il avait eu pour cela des idées qu'il n'a jamais communiquées à personne; mais quand même on le trouverait, il y a apparence qu'il y a des inconnues dont
on ne Irouverail jamais l'équalion. La métaphysique contient deux espèces de choses; la première, ce que tous les gens qui font un bon usage de leur esprit, peuvent savoir, et la seconde, qui est la plus étendue, ce qu'ils ne sauront jamais.
« Plusieurs vérités de physique, de méta])hysique et de géométrie sont évidemment liées entre elles. La métaphysique est le faîte de l'édifice; mais ce faîte est si élevé que îa vue en devient souvent un peu confuse. J'ai cru donc devoir commencer par le rapprocher de votre vue, afin qu'aucun nuage n'obscurcissant votre esprit , vous puissiez voir d'une vue r lie et assurée les vérités dont je veux vous instruire. »
C'est encore dans les Institutions de Pkysi*
que qu'on trouve les douionstratious suivantes sur Texistence de Dieu :
« L'Être qui a existé de toute éternité doit exister nécessairement et ne tenir son existence d'aucune cause ; car, s'il avait reçu son existence d'un autre être, il faudrait que cet autre élre existât par luimême, et alors c'est lui dont je parh^ et c'est Dieu; ou bien il tiendrait encore son existence d'un autre. On voit aisément qu'en remontant ainsi à l'infini, il faut croire à un être nécessaire qui existe par lui-même, ou bien admettre une chaîne infinie d'êtres, lesquels pris tous ensemble n'auront aucune cause externe de leur existence ( puisque tous les êtres entrent dans celte chaîne infinie), et qnij chacun en particulier, n'en auront aucune cause interne, puisqu'aucun n'existe par lui-même et qu'ils tiennent tous l'cxis-
lence les uns des autres dans une gradation à l'infini. Ainsi c'est toujours une chaîne d'êtres qui séparément ont été produits par une cause, et qui tous ensemble n'ont été produits par rien; ce qui est une contradiction dans les termes. Il y a donc un être qui existe nécessairement , puisqu'il implique contradiction qu'un tel être n'existe pas.
0 L'être existant par lui-même est un être différent du monde que nous voyons, de la matière qui compose ce monde, des éléments qui composent cette matière et notre âme; et il contient en lui la raison suffisante de son existence et de celle de tous les êtres qui existent.
« La représentation distincte des choses l'ait lenlendenjent. Or, l'être nécessaire qui a dû se représenter tous les mondes possibles avant de créer celui-ci, est donc un être intelligent dont lentendement est infini, car tous les mondes possibles renferment tous les arrangements possibles de toutes choses possibles. Ainsi cet ôlreque nous nommons Dieu est un être intelligent qui voit non-seulement tout ce qui arrive actuellement, mais encore tout ce qui arriverait dans quelque combinaison des ciioses possibles que ce puisse être; car tout ce qui est possible entre dans les mondes qu'il contemple sans cesse et qui se jouent^ pour ainsi dire devant lui.
tf Nous ne pouvons nous former l'idée distincte de l'entendement divin ; il est comme
la crcalion au nombre des choses qu'il nous est impossible de comprendre et de nier. Souvenons -nous toujours, quand nous voudrons comprendre l'entendement de Dieu , de cet enfant que saint Augustin vit au bord de la mer, qui essayait de mettre l'Océan dans une coquille de noisette, et nous aurons par là une faible idée de la présomption d'un éUe dont l'entendement est fini, et qui veut se faire une idée claire de l'entendement du créateur.
« Cet univers n'est point un cahos, une masse désordonnée, sans harmonie et sans liaison, comme quelques déclamateurs voudraient nous le persuader; mais toutes lesparties y sont arrangées avec une sagesse infinie et aucune ne pourrait être transplantée ni
ôlée de sa place sans luiire à la perlée lion du tout.
« En étudiant la nature, on découvre quelques parties dos vues et de l'art du créateur dans la construction de cet univers. Ainsi Virgile a eu raison de dire :
Félix qui poluil rereai cognoscere causas:
puisque la connriissance des causes nous élève jusqu'au créateur et nous fait entrer ^ dans le mystère de ses desseins, en nous faisant voir l'ordre admirable qui règne dans l'univers et les rapports de ses dilFérentes parties, qui ne sont pas seulement des rapports nécessaires de situation, comme d'être en haut ou en bas , mais des rapports d'un dessein dont tout porte l'empreinte; et plus le monde vieillit, plus les hommes poussent
loin leurs découvertes, et j)lus Ton trouve un dessein marqué dans la fabrique du monde et la moindre de ses parties.
« Quant à Dieu , on ne peut point dire qu'il est dans le temps, car il n'y a point de succession dans lui, puisqu'il ne lui peut point arriver de changement. Ainsi , il est toujours le même, et il ne varie point dans sa nature; et comme il est hors du monde, c'est-àdire qu'il n'est point lié avec les êtres dont l'union constitue le monde , il ne coexiste point aux être» successifs comme les créatures. Ainsi, sa durée ne peut point se mesurer par celle des êtres successifs, car quoique Dieu continue d'exister pendant le temps , comme le temps n'est que l'ordre de la succession des êtres, et que cette succession est immuîible par rapport à Dieu, auquel toutes les choses avec tous leurs changements sont
présentes à la fois, Dieu n'existe point dans le temps. Dieu est à la fois tout ce qu'il peut être, au lieu que les créatures ne peuvent subir que successivement les états dont elles sont susceptibles. »
Ces citations donnent une idée de ce qu'était le style de madame du Châtelet, que Voltaire a si bien caractérisé.
« JNée aVec une éloquence singulière, ditil, celte éloquence ne se déployait que quand elle avait des objets dignes d'elle. Ces lettres où il ne s'agit que de montrer de l'esprit, les petites finesses, ces tours délicats que l'on donne à des choses ordinaires, n'entraient point dans l'immensité de ses talents. Le mot propre , la précision et la force, étaient le caractère de son éloquence ; elle eut plutôt écrit comme Pascal et JNicole que
comme do madame Srvigné. Mais celle fermelé sévère et celle Irempe vigoureuse de son espril ne la rendaienl pas inaccessible aux beaulés de senlimenls; les charmcîs de la poésie et de Téloquence la pénélraienl, et jamais oreille ne lut plus sensible à l'harmonie. Elle savait par cœur les meilleurs vers et ne pouvait souffrir les médiocres. Celait un avantage qu'elle eut sur Newton, d'unir à la profondeur de la philosophie le goût le plus vif et le plus délicat pour les belles-lettres. »
Dans une lettre à Maupertuis, madame du Chatelet nous fait connaître elle-même sa passion pour la science.
« La vie est si courte, lui écrit-elle, si remplie de devoirs et de détails inutiles, qu'ayant une famille et une maison, je ne sors guère de mon petit plan d'étude pour lire les livres
nouveaux. Je suis au désespoir de mon ignorance ; si j'étais homme, je serais au Mont- Valérien * avec vous, et je planterais là toutes les inutilités de la vie; j*aime l'étude avec plus de fureur que je n'ai aimé le monde; mais je mVn suis avisée trop tard. Conservezmoi votre aniilié, elle console mon amourpropre. »
C'est sans doute aussi durant ces studieuses années de retraite passées à Cirey que madame du Châlelet composa un traité qui ne fut publié qu'après sa mort, ayant pour titre Doutes sur la ^religion révélée **, Ici avec ce
• Maupertuis et Clairaull avaient une relrailc scientifique au Mont-Valérien.
"* En 1767, on publia, sans norn d'auteur, les Doutes sur la RsUgion; cet ouvrage avait été imprimé à Genève, sous la rubrique de Londres. On l'attribua d'abord à Guirault de Pivai, bibliothécaire de Rouen et précepteur du chevalier de Belle-
même style ferme et lucide quî , dans les Institutions de Physique, lui sert à dëiiionlrer l'existence de Dieu, elle exprime ses doutes sur la révélation, les miracles, l'Ecriture sainte. Dans ce rare et curieux écrit, dont nous citerons quelques passages, cette intelligence sérieuse et hardie veut soumettre à la raison toutes les propositions de la foi, et souvent
Isle et du comte de Gîsors. A la suile de ce traité se trouvait une analyse de Spinosa, parle comte Henri de Boulainvilliers, célèbre par ses systèmes historiqnes.
Ce même traité {Doutes sur la Beligicn) reparut en 1792 comme iuédil et avec quelques changements, sous ce litre: Doutes sur la Religion révélée, adressés à Foliaire, ouvrage posthume, par madame la marquise du Châtelet, in-8°. Cette brochure se trouvait dans le recueil des pièces de la Biblothèque du roi, mais il nous a été impossible de la découvrir ailleurs que dans les catalogues. Les cilalions que nous en faisons sont extraites de l'édition première , dont nous n'avons retrouvé qu'un seul exemplaire au Louvre, dans la bibliothèque particulière du roi. Les lecteurs pourront comparer le style de ces fragments avec celui des citations précédentes.
elle appelle a son aide Tesprit et la raillerie de Yoltaire. Nous citons :
a Dieu, dil-on, a tout fait pour sa gloire : qu'est-ce que cela signifie? La gloire est respeclive et n'existe que dans l'opinion des autres; ainsi la gloire ne peut convenir à Dieu; donc il est absurde de dire que Dieu récompense dans le ciel pour faire éclater sa bonté, qu'il punit en enfer pour manifester sa justice. Quels sont les spectateurs dont Dieu cherche à mériter l'estime par ces deux actes? li s'admire, il s'aime, il s'estime lui-même; cela lui suffît. Que lui font les respects et les louanges des hommes, leurs bonnes ou mauvaises actions? Tout est bon relativement à lui parce que tout ce qui l'intéresse est lui-même, »
fini* IcA pr«iiTe« de In religion.
« La foi suppose raiitorité divine; donc il ne faut pas croire sans raisonner. Avant de croire il faut examiner si Dieu a réellement révélé le culle qu'on nous propose. Il est aussi dangereux de croire trop légèrement que de ne point croire du tout. Cet examen ne peut se faire que par la raison. L*opinion des autres ne peut justifier la nôtre; donc la raison doit précéder la foi. D'ailleurs la foi et la raison sont également des dons de Dieu ; pour-
quoi Tun remporterait-il sur l'autre ? Plusieurs écrivains chrétiens se vantent de démontrer la vérité de la religion. Si cela était il n*y aurait point de mérite i\ croire. Fra Paolo refusa de lire le livre d un de ses amis qui lui avait envo5é un traité de la religion démontrée, de peur, disait-il, de perdre le mérite de la foi.
« Les vérités de la religion ne sont point des vérités innées , éternelles ou métaphysiques, senties et connues partout. Ce sont des vérilés qui dépendent des faits: si elles sont
nécessaires A tons les hommes, leurs preuves doivent êlre claires, faciles et convaincantes, donc il faul rrjeler toute preuve équivoque, générale et d'une discussion difficile ; un Dieu juste ne peut point me damner pour n'avoir poiîit eu l'esprit de discussion.