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« Tout ce qui est transmis par les hommes esl sîîjet à l'erreur; donc Dieu n'a pu faire clénoîidre la vérité de la tradition des hommes. Le témoignage de la raison doit l'emporter srr celtâ de tous les hommes joints ensemble. Ma raison vient de Dieu , qui ne
veut ni ne peut me tromper, au lieu que les hommes peuvent ou veulent me tromper.
« Dieu est immuable, pourquoi son culte a-t-il perpétuellement changé? Moïse a changé le culte d'Adam; Salomon a changé celui de Moïse ; Jésus-Christ a détruit Tun et Tautre. Une maison réparée par tant d'architectes ne peut guère passer pour bonne. •>
De récriture i»aiuie.
« L'écriture est la parole de Dieu , donc
elle doit être cli<»iie de Dieu; mais, dit-on, Dieu s'est accommodé à la faiblesse des hommes. Misérable faux -fuyant! Dieu ne peut- il s'énoncer autrement que les hommes ?
« Les incrédules , dira-t-on croient sans difficultés les faits contenus dans les histoires profanes, pourquoi refuseraient-ils d'ajouter foi à la plus ancienne des histoires? C'est qu'il est aisé de croire des faits vraisemblables, conformes à l'ordre de lanalure et indifférents au bonheur, au lieu qu'il est impossible de croire des absurdités d'où l'on fait dépendre le bonheur éierneL
» UÉcriture est la règle de la foi, donc elle doit être incorruptible. Esdras a changé l'Ancien Testament, saint Jérôme a altéré le JNouveau. Tout le monde est obligé de convenir qu'un grand nombre de passages ont été altérés et corrompus. La vulgate diffère de la traduction des septante; faut-il savoir l'hébreu pour être sauvé ?
» Moïse et Mahomet ont écrit; Jésus-Christ n'a rien écrit, aucun des livres de sa religion n*a été même commencé de son vivant. 11 était pourtant important que cehii qui venait abroger la loi eût fixé nos incertitudes et n'eût pas soumis ses préceptes aux incorrections des copistes. Cela était plus nécessaire aux hommes que de faire des miracles qui ne pouvaient être utiles qu'à ceux qui les ont vus.,.. »
» Dieu n'a pailé aux hommes que pour leur apprendce ce qu'ils ne pouvaient savoir par eux-mêmes et ce qui est nécessaire à leur salut. Or, l'Écriture est obscure et inintelligible, donc elle n'est point la parole de Dieu, donc elle a besoin d'être commentée par les hommes, donc ce sont les hommes qui nous instruisent.
» Quelles idées TÉcri tare nous donne-t-elle
de Dieu? Il est aveugle, colère, moqueur, ignorant, cruel ; il est toujours en querelle avec le diable qui est incomparablement plus fort que lui , qui lui débauche une partie de sa cour, qui a beaucoup plus d'autels que lui, qui domine les trois quarts et demi de la terre, qui fait échouer l'œuvre de la rédemption. Pourquoi ne point anéantir le diable ? pourquoi s'anuiscr à des jeux qui font frémir rhumaniié? pourquoi punir ceux qui ont servi à ses amusemenls?
«Mais, dira-t-on, il ne faut point s'arrêter
au sens littéral, ce sont là des allégories. PourqiK^ donc les chrétiens appuienl-ils leur religion sur ce sens littéral?
))Qui m'assurera, dit un indien, que l'Lcri ture-Sainte ast un livre révélé ?
L EGLISE
C'est moi.
L INDIEN
Pourquoi faut- il que je vous croie ?
l'kglise.
Je suis infaillible.
I INDIEN
Prouvez-moi cela ?
L EGLISE
Jésus-Christ me Ta promis en Saint-Mathieu.
L INDIEN
Qui m*assurera que Saint Mathieu dit vrai
L EGLISE
C'est moi.
l'indien.
Ainsi vous prouvez Saint-Mathieu, et Saint- Mathieu vous prouve. Je ne me rends point A ce cercle vicieux ; à d'autres ! n'est-ce pas vous qui avez décidé autrefois qu'il n'y avait point d'Antipodes.
L'ÉrxUSE.
Oui.
L INDIEN
Eles-vous encore de cet avis ?
l'ÉfrLISE.
INon.
L INDIEN
Vous vous trompâtes donc autrefois?
l'église.
Ouï, parce que c'était un fait et je suis faillible dans les faits.
l'indien.
Ah! vous pouvez vous tromper dans les faits! Mais l'existence, la mission, les miracles, les souffrances, la mort, la résurrection et l'ascension de Jésus-Christ sont des faits, ainsi que la descente du Saint-Esprit, la prédication des apôtres, l'arrivée de Saint-Pierre à Rome, etc., et tous les fondements de votre foi. »
Sar le» itiiraclen.
»Si un homme aujourd'hui ressuscitait un mort ou se ressuscitait lui-même, dans Londres ou dans Paris, qui est-ce qui refuserait de croire un [)areil taumalurge? Cependant cehî n'est point arrivé à Jérusalem, d'où Ton voit que les gens sensés de ce temps là avaient quelques doutes sur les miracles de Jésus- Christ; les miens sont les mêmes.
• L'antiquité d'un dogme ne prouve rien
contre le bon sens el la raison, quî sont antérieurs à toutes les religions, et contre lesquels l'erreur ne peut jamais prescrire.
» Si tous les hommes étaient de parfaits chrétiens, ils seraient tous malheureux en cette vie pour être heureux dans Tautre. Or, si tous les hommes en particulier étaient malheureux, toute la société serait malheureuse. Il arrive de là que les chrétiens ne sont pas assez insensés pour observer leur religion à la lettre. De là le petit nombre des élus avoué par les chrétiens mêmes.
» Les chrétiens sont-ils plus honnêtes gens que d'autres? Non. Epictèle, Socrate, xMarc- Aurèle , etc. , étaient des payens beaucoup plus honnêtes gens que saint Jérôme, saint Bernard, saint Grégoire VII ou saint Ignace.
»La religion chrétienne nous donne une fausse idée de Dieu; car la justice humaine est une émanation de la justice divine et doit être de la même nature. Or, suivant la justice humaine, nous devons blâmer Dieu de la conduite qu'il a tenue envers sou fils, envers Adam, envers sa postérité, envers les peuples qui n'ont jamais entendu parler de l'Kv m^ile. Dire que le péché d'Adam était nécessaire, dire que c'est une faute her?reuse, felix culpa, c'est faire dépendre Dieu d'autre chose que de lui-même. Mais, la liberté? donner la liberté à l'homme d'offenser Dieu, c'est lui donner des armes pour se tuer. Si le péché offense réellement Dieu, et si l'homme peut commettre le péché , qu'est-ce qu'un Dieu qui est assez peu jaloux de lui-même pour permettre qu'on l'offense? »
Dans ces arguments pour combattre la foi I. 8
chr(^lienne, l'esprit de Voltaire, il faut en convenir, perce quelquefois à travers le style de madame du Châlelet. C'est encore à Cirey, dans ces beaux jours d'inlimilé*, qu'elle commence à traduire le livre des Principes de Newton. Tous les esprits étaient émus de cette magnifique découverte qui avait opéré une si profonde révolution dans la science. Une femme jeune et belle se prend de passion pour cette grande étude et la première, elle fait connaître à la France et rend accessible au vulgaire l'immortel ouvrage du philosophe anglais.
« Madame du Châtelet a rendu un double
* C'est vers ce temps qu'elle écrivait à Mauperluis : a On me maude de Paris qu'il y a un père de la doctrine chrétienne qui sape et réduit en poudre le système de !\1. Newlon. Il ne sait pas, cet homme-là, que vous le foudroieriez de dessus le pont du Rhin, si vous le croyiez digne de votre colère; mais je ne crois pas qu'il en vaille la peine. »
service à la postérité, dit Voltaire, en traduisant le iivre des Principes et en l'enrichissant d'un commentaire. Il est vrai que la langue latine dans laquelle il est écrit est entendue de tous les savants ; mais il en coûte toujours quelque fatigue à lire des choses abstraites dans une langue étrangère. D'ailleurs le latin n'a pas de termes pour exprimer les vérités mathématiques et physiques qui manquaient aux anciens. »
C'est sur la marge des premiers manuscrits de madame du Chalelet sur Newton que Voltaire écrivit un jour les vers suivants :
Penser avec solidité Et d'un esprit brillant et sage.
Oser écrire avec courage , Ce que le génie a dicté ; Être ferame, avoir en partage
Et la grandeur et la beauté .Snns f'ire vaine nî volage ; Sur les hommes , en vérilé , r.Vpt avoir par trop d'avanlage!
Voltaire écrivait encore à son ami Thiériol:
« INoiis étudions le divin Newton à force. Vous autres serviteurs des plaisirs, vous n'aimez que les opéras. Eh ! pour Dieu , mon cher petit Mersenne *, aimez les opéras et ÎNewlon , c'est ainsi qu'en use Emilie :
Que ces ol)jels sont beaux ! que notre âme épurée Vole à ces vérités dont elle est éclairée ! Oui, dans le sein de Dieu, loin de ce corps mortel, î/cfiprit semble écouter la voix de l'éternel. Vous à qui celte voix se fait si bien entendre, Comment avez-vous pu dans un âge encor tendre,
* Allusion au père T^lersenne, ami et correspondant de Des- -cartes.
Malgré les vains plaisirs, cet éciieil des beaux jours, Prendre un vol si hardi, suivre un si vaste cours. Marcher avec Newton, dans cette route obscure, Du labyrinthe immense où se perd la nature.
Voilà ce que je dis à Emilie dans des entresols vernis , dorés, tapissés de porcelaines, où il est bien doux de philosopher. Voilà de quoi on devrait être envieux pliUôt que de la Henriade. Mais on ne fera tort m à la Henrlade ni à ma félicité. »
C'était durant la nuit, de minuit à cinq heures du malin, que madame du Châtelel travaillait. Trois heures desomtweil lui suffisaient. En se levant, elle faisait souvent, dans la belle saison, une promenade à cheval. Sa toilette de campagne était fort simple; elle portait une robe d'indienne, un tablier de taffetas noir ; ses beaux cheveux bruns, très-
longs et sans j)oiulre , étaient relovés sur le sommelclela lète,el retombaient en boucles par-derrière comme ceux des enfants. A onze heures, on prenait le calé dans l'appartement de Voltaire , après quoi l'on se remettait au travail, ou bien on répétait quelque ouvrage dramatique de Voltaire, tragédie, comédie ou opéra, que l'on représentait le soir sur le petit théâtre du château. Madame du Châtelet y jouait toujours le premier rôle. Les autres étaient remplis par les visiteurs qui se succédaient à Cirey. On soupait à neuf heures dans la galerie de Voltaire qui, poudré, parfumé, en veste brodée d'or, en habit à la française *, recevait la châtelaine bien-aimée , entouré
* Voltaire était d'une extrême recherche dans sa toilette ; il écrivdit de Cirey à l'abbé Moussinot: « Envoyez- moi Jcs boucles en diamants pour souliers et pour jarretières, vingt livres de poudre à poudrer, vingt livres de poudre de senteur, une bouteille d'essence de jasmin, deux énormes pots de pommade
d'un nombreux domestique.On faisait grande chère, on buvait du vin de Champagne du crû, du vin d'Alicante donné par Maupertuis, et du vin de Hongrie envoyé par le prince royal de Prusse.
Lorsqu'il était à Cirey, le marquis du Châtelet assistait au souper ; mais, au dessert, le sommeil le gagnait, et il se retirait. C'est alors que Voltaire lisait à Emilie et à ses hôtes le travail de sa journée ; tantôt un acte de tragédie, tantôt une cpîlre, une réponse à un pamphlet ou un fragment de son histoire de Louis XIV. Les conseils littéraires que lui donnait son amie étaient excellents ; au risque de blesser sa susceptibilité de poète, toujours en
à la fleui* d'orange, deux houppes à poudrer, deux pinces de loilelte, Irois paires de paiiloufles bien fourrées, deux testes brodée») elc, etc. »
éveil, elle eiigagcail Yollaire à (aire moins de vers, el à les châtier davantage. Elle uiodcrait les emportements de son amour-propre irrité, et s elForçait d'arrêter sa plume quand il voulait se venger des injures de ses ennemie en les injuriant à son tour; ferme et digne, elle faisait des observations avec franchise et vivacité, et ne cédait point aux colères qu'elle suscitait parfois. De là des querelles fréquentes, mais soudain apaisées, que le pubhc appelait de graves dissentiments.
Madame du Ghâtelet manquait peut-être de douceur, mais elle avait la bonté, la droiture et le dévouement.
Quand Yollaire était malade , madame du Ghâtelet, assise à son chevet, lui lisait les épî- Ires de Cicéron, ou Virgile el Ovide en latin. rSewton et Pope en anglais , ou bien elle lui
servait de seciélairc , et Voltaire écrivait à Thieriot :
N'atlrnirez-vous pas sa lumière, Sou slj'lc aisé, sublime et net ; Sa plume, ou solide, ou légère.
Traitant de science ou d'alTaire D'un madrigal ou d'un sonnet?
Kilo écrit pomiaiit pour Voltaire; Louis Quinze a-l-il en effet, Quelque semblable secrétaire, Soit d"K(al, soit de cabinet?
Ce temps de bonheur (car c'était du bonheur, malgré quelques nuages aussilôtMissipés par l'amour), fut troublé à la fin de 1756. Voltaire, de nouveau menacé après la publication du Mondain^ est forcé de quitter Cirey> Madame du Châlelet l'accompagne jusqu'à Vassy. petite ville sur la route de Bruxelles; c'est de là que Voltaire écrit au comte d'Argental :
« Votre amie est devant moi qui fond en larmes; mon cœur est percé. Faudra-t-il la laisser rclouincr seule dans le château qu'elle n'a bâli que pour njoi, et me priver de ce qui est la consolation de ma vie, parce que j'ai des ennemis à Paris? Je suspends dans mon désespoir mes résolutions; j'attendrai encore que vous m'ajoz instruit de l'excès de fureur où l'on peut se porter contre moi. »
Il continue son voyage, et recommande tendrement madame du Châtelet à madame de Champbonin, par ce billet qu'il écrit en route :
De Givet, déceiiil)ie 1706,
« M. de Champbonin, madame, a un cœur fait comme le vôtre ; il vient de m'en donner une preuve bien sensible. Je uje flatte que
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vous rendrez encore un plus grand service à la plus adorable personne du monde; vous la consolerez, vous resterez auprès d'elle autant que vous le pourrez. J'ai plus besoin encore de consolations ; j'ai perdu mille fois d'avantage, vous le savez; vous êtes témoin de tout ce que son cœur et son esprit valent; c'est la plus belle âme qui soit jamais sortie des mains de la nature. Voilà ce que je suis forcé de quitter. Parlez-lui de moi , je n'ai pas besoin de vous en conjurer. Vous auriez été le lien de nos cœurs, s*ils avaient pu ne se pas unir d'eux-mêmes. Hélas! vous partagez nos douleurs! INon , ne les partagez pas, vous seriez trop à plaindre. Les larmes coulent de mes yeux en vous écrivant. Comptez sur moi comme sur vous-même. »
On le voit , ils étaient encore alors dans toute la ferveur du sentiment.
Après un court séjour en Hollande ^ Voltaire revint à Cirey. C'est durant une de ces rares séparations forcées que madame du Châleiel, étant à Paris, allait presque chaque jour au Mont-Valérien pour y prendre des leçons de Maiipertuis, Mais ni la passion de la science . ni les plaisirs de la cour, ne pouvaient lui faire oublier Cirev. Elle retourna bien vite auprès de Voltaire; du reste, un écho du monde Parisien les suivait toujours dans leur solitude. Tous les livres nouveaux, tous les journaux d*alors, leur étaient envoyés. Ils recevaient aussi les Nouvelles à la tnain, feuilles manuscrites rédigées par des valets de chambre des grands seigneurs, et qu'on jetait le malin à travers les portes des abonnés. Dans ces feuilles, tous les scandales étaient divulgués, commentés et grossis par l'isprit grossier des antichambres. Telle est l'origine de certaines publications de nos
jours dont les auteurs peuvent se glorifier d'avoir eu des laquais pour maîtres.
Les satires et les pamphlets dirigés contre Voltaire parvenaient aussi à Cirey. Tantôt c'étaient les injures grossières de T-ibbé Desfontaines et de Jean-Baptiste Rousseau; tantôt des épigrammes à coups d'épingles , comme celles de Riccoblni , qui chansonnait \oltaire et la marquise. Heureusement ces ail iques de la médiocrité envieuse qui , au lieu de les ternir, consacrent pour ainsi dire les renommées éclatantes , avaient de douces et glorieuses compensations ; do toutes parts arrivaient à Cirey les témoignages de l'admiration de la France et de l'Europr. Peu soucieuse pour elle-même de l'éclat de la gloire, madame du Chatelel, cette muse discrète et fière de la science, reportait à son ami ces hommages du monde sans lesquels elle sen-
taît bien qn*il aurait ou la faiblesse de se trouver malbcurcux.
Le grand Frédéric, alors prince royal, était un des correspoudanls les plus assidus de Yollaire, et toutes ses lettres reufermaionl de gracieuses paroles pour madame du Châtelet:
« Si j'approchais de la divine Emilie, écrivait-il un jour, je lui dirais comme l'ange de l'annonciation : Vous êtes la bénie entre toutes les femmes , car vous possédez un des plus grands hommes du monde. Et j'oserais encore lui dire : Marie a choisi le bon parti, elle a embrassé la philosophie. »
Dans la vivacité de son enthousiasme pour Voltaire et pour la marquise , enthousiasme que nous verrons bientôt s'affaiblir, Frédéric
envoyait son porlrail à madame du Chatelet, des plumes et des écritoires d'ambre; petits souvenirs accompagnés de devises galantes faites par le prince poète. En 1737, un ambassadeur vint de sa part à Girey; c'était le comte de Kaiserling, surnommé Cesarion par Frédéric. Le château fut en fête durant huit jours; on joua plusieurs pièces de Voltaire ; on fil une belle illumination dont les lumières dessinaient le chiffre et le nom du prince de Prusse, avec cette devise : l'espérance du genre humain. L'ambassadeur de Frédéric, qui arrivait du fond de la Poméranie, était surpris et charmé de ce luxe élégant dont la cour de Berlin ne lui avait pas donné Fidée. Quand il partit de Girey, madame du Ghatelet lui offrit des présents beaucoup plus royaux que ceux qu'il avait apporlés de la part de son maître. Girey traitait de puissance à puissance avec Postdam ; le temps approchait ou Fui-
torîlé de rintelligt^nco devait l'emporter sur la royauté.
Des amitiés tout aussi empressées, plus tendres et moins passagères que celle de Frédéric, les cherchaient encore dans leur solitude. Leurs deux anges , M. et madame d'Argental, leur écrivaient presque tous les jours des nouvelles de Paris; Helvétius communiquait ses premiers essais à Voltaire, et s'enquérait d'u jugement de madame du Châtelet.Le marquis d'Argens, l'aimable épicurien provençal, dont Voltaire devait retrouver plus tard Taniilié à Berlin, leur adressait ses Lettres juives; d'autres se rendaient en pèlerinage à Cirey. En 1758, madame Denis , nièce de Voltaire, vint y passer quelques jours. Madame du Châlclet et madame Denis! le rapprochement de ces deux noms rappelle naturellement ce que furent ces deux femmes dans la vie de
Voltaire. L*une avait été l'amie noble, tendre, dévouée, inspiratrice , des grands travaux du poète, et lui avait offert la solitude de Cirey pour s'y recueillir ; l'autre fut la ménaiière tracassière , intéressée , mondaine , remplissant de bruit la maison de son oncle, et le forçant à venir mourir à Paris où elle désirait vivre. Une autre femme , l'auteur des Lettres d*une Péruviejine, madame de Grafïigny, vint, dans cette même année 1 758, chercher dans sa détresse un asile à Cirey; elle y passa plusieurs mois, et elle nous a laissé bien des commérages sur les deux amis. Maupertuis et Clairault, Jean Bernouilli, Kœnig, Algarotti , habitèrent aussi ce beau lieu.
Malgré les distractions du dehors, madame du Châtelet continuait ses travaux scientifiques. Elle concourut pour un prix à l'Académie des sciences ; le sujet était : Dissertation I. 0
sur ta vature et la j)ropas;ation du feti. Voltaire composa un mc^moire pour le même concours; ils avaient travaille à l'insu l'un de l'autre, et ils ne s'avouèrent qu'ils avaient concouru qu'après le jugement de l'Académie qui distingua les deux mémoires, mais ne les couronna point. « Madame du Ghâtelet aurait eu le prix de l'Académie, dit Volîaîre, si l'absurde et ridicule système des tourbillons n'était pas encore dans toutes les tètes. »Maupertuis confirmait ce jugement de Voltaire.
Plus occupée de la gloire de celui qu'elle aimait que de sa propre gloire, madame du Ghâtelet interrompit ses travaux pour écrire une défense de Voltaire, et le venger d'un infâme libelle que l'abbé Desfontaines venait de publier contre lui. Il faut voir dans sa correspondance avec M. d'Argenlal, qui recommence à celte époque (1758), avec quelle
chaleur elle prend la déCense de son ami , et comme elle s'irrite de la tiédeur de ïhieriot qui semble trahir ses intérêts :
« Je viens de voir cet adVeux libelle, écritelle le 6 décembre. Je suis au désespoir; je crains plus la sensibilité de votre ami que le public, car je suis persuadée que les ciis de ce chien enragé ne peuvent nuire. J'ai empêché qu'il ne le vît. La (îèvre ne l'a pas quitté aujourd'hui ; il s'évanouît hier deux fois. Il est dans un grand affaiblissement, et je craindrais infiniment si, dans l'état où il se trouve, son âme éprouvait quelque secousse violente; il est sur cela d'une sensibilité extrême..,, voilà de quoi le faire mourir. Il n'y a point de fraudes que je n'invente pour lui adoucir des nouvelles si affligeantes , et je n'ose ifte flatter d'y réussir toujours. Vous, mon cher an)i, qiu connaissez l'extrême sensibilité de
mon cœnr, vous devez concevoir tout ce que je souffre, et l'état violent où je suis... Je ressens vivement ses injures et sa douleur. Si Thieriot n*est pas le plus malhonnête homme et le plus ingrat, il doit être outré de la façon dont on y parle de son amitié pour M. de Voltaire... »
Malgré les précautions ingénieuses de ma-' dame du Châtelet , Voltaire eut connaissance du libelle de l'abbé Desfontaines, et y répondit lui-même par un mémoire. Cette dispute préoccupa le public et tourmenta madame du Châtelet pendant plus d'une année. En mai i-ySg, madame du Châtelet écrivait encore à M. d'Argental : « Je vous envoie un billet de 3oo livres sur mon notaire, à vue; je vous prie de l'employer à retirer tout ce qui concerne cette malheureuse affaire,.. Votre ami
n'en sait rien, et je ne le lui dirai point ; vous en sentez la nécessité. »
On le voit, toujours le même dévoûment, actif, caché, délicat.
L'an 1^38 semble clore ces belles années d'amour, de travail et de solitude que madame du Châtelet et Voltaire passèrent à Cirey. A l'affaire du libelle qui les troubla pendant plusieurs mois vinrent se joindre d'autres affaires qui les forcèrent à s'éloig^ner de leur retraite.
Madame du Châtelet avait acheté à Paris l'hôtel Lambert * , dans l'ile Saint- Louis, « un hôtel, écrivait Voltaire au prince
* Cet hôtel, aujourd'hui restauré, appartient au prince Gtar tory ski, noble exilé polonais.
royal de Prusse, bdli par un des plus grands archilecles de France, el peint par Lebrun et Lesueur. C'est une maison faite pour un souverain qui serait philosophe *. » Voltaire et madame du Châtelet devaient habiter celte royale demeure tous les hivers ; mais un procès les obligea à séjourner plusieurs années en Hollande. Madame du Châtelet avait à liquider tous les biens de sa maison qui étaient engagés; elle dut poursuivre elle-même cette grande affaire pour laquelle elle rédigea des mémoires avec la même netteté et la même force qu'elle mettait dans ses ouvrages de géométrie.
Se trouvant en Hollande ( 1759 ), madame du Châtelet alla visiter avec Voltaire
* Voltaire avait envoyé de Flandre de très-beaux tableaux pour orner i*hôtel Lambert. Ces tableaux font aujourd'hui partie Je la galerie du Loutre.
une petite priucipaiilé qui s'appelait Beringhen, près de Liège, et qui venait de lui être laissée en héritage par un de ses oncles. C'est en arrivant dans ce domaine féodal que Voltaire écrivait à madame de Champbonin :
« Mon aimable gros chat , j'ai reçu votre lettre à Bruxelles. Nous voici au fin fond de la barbarie, dans l'empire de son altesse monseigneur le marquis de Trichâteau *, qui, je> vous jure, est un assez vilain empire. Si madame du Châtelet demeure longtemps dans ce pays-ci , elle pourra s'appeler la reine des sauvages. Nous sommes dans l'auguste ville de Beringhen , et demain nous allons au superbe château de Ham . où il n*est pas sûr qu'on trouve des lits , ni des fenêtres , ni des
* M arc- Antoine du Gbâtelel, marquis de Trichâteau , seigneur de Ham et de Beringhen, cousin-germain de Florent- Claude du Châtelet, mort à Cirey.
portes. On dit ccpendanl qu'il y a ici une troupe de voleurs ; en ce cas, ce sont des voleurs qui font pénitence : je ne connais que nous de gens volables. Le plénipotentiaire Montors avait assuré à M. du Châtelet que les citoyens de son auguste ville lui prêteraient beaucoup d'argent; mais je doute qu'ils pussent prêter de quoi envoyer au marché. Cependant Emilie fait de ralgcbre , ce qui lui sera d'un grand secours dans le cours de sa vie , et d'un grand agrément dans la société. Moi, chélif, je ne sais encore rien, sinon que je n'ai ni principauté ni procès, et que je suis un serviteur fort utile. »
Une pointe de raillerie commence à percer dans ce billet; on y devine une sorte de lassitude de suivre en tous lieux la divine Emilie,
On resta peu de jours dans ce vieux châ-
— lai —
teau démantèle. Le procès de madame du Châlelel Tobligea de retourner à Bruxelles ; mais, là comme partout, les plaisirs venaient la distraire du travail et des affaires. Voltaire lui donna une fête brillante à laquelle assistèrent la princesse de Chimay et le duc d'Arenberg, qui reçurent tour-à-tour dans leurs châteaux madame du Châtelet et son ami. Ce procès, qui fut une grande affaire dans la vie de la marquise, dura près de cinq ans, et la détermina à se fixer à Bruxelles. Elle ne venait plus que rarement à Cirey ou à Paris, et pour y passer très-peu de temps. C'est à Bruxelles qu'en 1740 Frédéric, devenu roi dePrusse, envoya M. de Camas en ambassade à Voltaire qui lui écrivit à ce sujet :
« Je volai hier chez cet estimable M. de Camas, envoyé chanté par son roi, et dans le peu qu'il m'en dit, j'appris que votre majesté,
que i*uppeIl(Tai toujours voire lamianite ^ vil en roi plus que jamais ; el qu'après avoir fait sa charge de roi sans relâche les trois quarts de la journée , elle jouit le soir des douceurs de l'amitié qui sont si au-dessus de celles de la royauté. INous allons dîner dans une demiheure tous ensemble chez la marquise du Châtelel. Jug( z, sire, quelle sera sa joie et la mienne ! Depuis l'apparition de M. de Kaiserling, nous n'avons pas eu un si beau jour. »
Ici comme contraste le lecteur lira avec curiosité le récit que fait Voltaire dans ses mémoires de cette ambassade de M. de Camas.
« J'étais à Bruxelles, il (Frédéric)commeaça « par envoyer en France en ambassade extra- « ordinaire, un manchot, nommé Camas, « ci-devanl Français réfugié, et alors officier
« dans ses Ironpes. Il disait qu'il y avait un « ministre de France à Berlin à qui il man- « quail une main, et que pour s'acquitter de « tout ce qu'il devait au roi de France, il lui a envoyait un ambassadeur qui n'avait qu'un « bras.
« Camas en arrivant au cabaret me défi pécha un jeune homme qu'il avait fait son « page, pour me dire qu'il était trop fatigué « pour venir chez moi; qu'il me priait de « me rendre chez lui sur l'heure, et qu'il « avait le plus grand et le ])lus magnifique « présent à me faire de la part du roi son « maître.
« Courez vite , dit riiadame du Chate- « let; on vous envoie sûrement les diamans « de la couronnne. Je courus, je trouvai « l'ambassadeur, qui, pour toute valise avait
« derrière sa chaise un quartaul de vin de la
« cave du feu roi , que le roi régnant, m'or-
jf donnait de boire. Je mVîpuisai en protes-
« talions d'élonnement et de reconnaissance
« sur les marques liquides des bontés de sa
« majeslé, substituées aux solides dont elle
« m'avait flatté, et je partageai le quartaut
« avec Camas. »
Voltaire et le roi de Prusse, qui jusqu'à Tannée 1740 ne s'étaient connus que par correspondance, se virent pour la première fois au commencement de cette année. Madame du Châtelet aurait désiré assister à cette première entrevue, qui eut lieu dans le duché de Clèves. Mais le roi de Prusse , en qui déjà le soldat effaçait le philosophe et le poète, oubliant son ancienne galanterie pour la marquise, écrivit à ce sujet à Voltaire : « A vous parler franchement, touchant le
voyage de madame du Châtelet,c*esl Voltaire, c'est vous, c'est mon ami, que je désire voir et la divine Emilie, avec toute sa divinité, n'est que l'accessoire d'Apollon newtonianisé. » ^
Puis dans une autre lettre légèrement railleuse :
« S'il faut absolument qu'Emilie accompagne Apollon, j'y consens; mais si je puis vous voir seul, je préférerai le dernier. Je serais trop ébloui, je ne pourrais supporter tant d'éclat à la fois. 11 me faudrait le voile de Moïse pour tempérer les rayons mêlés de vos deux divinités. »
Voltaire partit seul ; et après avoir passé quelques jours auprès du roi de Prusse, il vint rejoindre madame du Chatelet à Bruxel-
— 1/iG —
les. Mais bientôt FrcdcTic attira de nouveau Voltaire, qui alla le voir à Berlin; quelques passages de sa correspondance à cette époque semblent indiquer que son aQection pour madame du Châlelet commence à décroître. Il écrit à madame de Champbonin d'un ton semi-railleur :
« Elle est plus savante que jamais ; et si sa supériorité lui permet encore de baisser les yeux sur moi, ce sera une belle action à elle, car elle est bien haute ; il faut qu'elle cligne les yeux en regardant en bas pour me voir. »
Et au roi de Prusse :
« Je veux partir, madame du Châtelet ne pourra m'en empêcher , je quitterai Minerve pour Apollon. »
Madame du Châlelel rend aîns! compte de ce voyage à son ami M. d'Argenlal :
<• Je vous assure, mon cher ami, que depuis que je vous ai quille, j'ai été bien à plaindre; car j'ai joint au chagrin de l'absence une inquiétude affreuse sur les suites et les risques d'un voyage toujours très-fatigant, mais que les débordements et la saison avaient rendu très -périlleux. Il a été douze jours sur l'eau, pris dans les glaces, de La Haye ici. Je n'ai pu avoir pendant ce temps-là de ses nouvelles, et la tête a failli m'en tourner. Enfin il est arrivé se portant assez bien , à une fluxion sur les yeux près. Tous mes maux sont finis, il me jure bien qu'ils sont finis pour toujours. Le roi de Prusse est bien étonné qu'on le quitte pour aller à Bruxelles; le roi ne conçoit pas de certains attachements, il faut croire qu'il
en aimera mieux ses amis. 11 n'y a rien qu'il n'ait fait pour retenir l'autrej et je le crois outré contre moi; mais je le défie de me haïr plus que je^ ne l'ai haï depuis deux mois. Voilà, vous l'avouerez, une plaisante rivalité.... Je ne crois pas qu'il y ait une plus grande contradiction que l'invasion de la Silésie et l' /fnti-Machiavel* ; mais il peut prendre toutes les provinces qu'il voudra, pourvu qu'il ne prenne plus ce qui fait le charme de ma vie. »
C'est à cette époque que M. de Mairan, secrétaire perpétuel de l'académie des sciences, adressa une lettre à madame du Châtelet sur la question des forces vives : il différait d'onion avec elle; il l'avait attaquée assez vio-
* Ouvrage écrit par Frédéric lorsqu'il n'était encore que prince royal,
lemment, et elle n'employa pour luî répondre, que les armes légères et courloises de la plaisanlerie. Elle écrivait à ce svijet à Mauperluis :
« Je suis honteuse d'avoir mêlé la plaisanterie dans une affaire si sérieuse; ce n'est assurément ni mon caractère, ni mon style. Mais il fallait répondre à des injures sans en dire, sans se fâcher, et cela n'était pas aisé. D'ailleurs il fallait se faire lire des gens du monde, et cela était encore plijs difficile. »
Voltaire chargé d'une négociation auprès du roi de Prusse, s'éloigna de nouveau de madame duGhâtelet pour aller rejoindre ce prinre en Franconie. Durant cette absence, il écrivit plus rarement eneore que rendant la
précédente. Madame du Chateiet comprît que I. 10
les sentiments de son ami n'étaient plus les mornes.
« Je viens enfin de recevoir une lettre, écrit-elle (le lo octobre 174^), à M. d'Argental, elle a quatre lignes. Il est clair par cette lettre qu'il a été quinze jours sans m'écrire; il ne me parle point de son retour. Que de choses à lui reprocher ! et que son cœur est loin du mien! Mais puisqu'il se porte bien je n'ai plus de reproches à lui faire, et je suis trop heureuse. »
Et quelques jours après elle écrit de Bruxelles :
« Je fais des réflexions bien cruelles : }e crois qu'il est impossible d'aimer plus tendrement et d'élro plus malheureuse. Ima-
ginez-vous quependant que M. d3 Voltaire pouvait et devait partir pour revenir ici, après m'avoir juré mille fois dans ses lettres qu'il ne serait pas à Borlin plus longtemps qu'en l'jf^o ( et il y fut dix jours); dans ce tempslà il va à Bareilh, où assurément il n'avait que faire; il y passe encore quinze jours sans le roi de Prusse et sans m'écrire une seule ligne; il s'en retourne à Berlin, et y passe encore quinze jours; et que sais-je? Peut-être y passera- il toute sa vie, et, en vérité, je le croirais, si je ne savais pas qu'il a des affaires qui le rappellent indispen ablement à Paris. Il m'écrit donc quatre lignes eu passant, dans un cabaret, sans m'expliquer les raisons de son séjour à Bareith, ni celle de son silence, sans me parler de son retour, ni de son nouveau séjour à Berlin. Enfin, il m'écrit un billet tel qu'il m'en écrivait un de sa chambre à la mienne, et voila la seule chose
que j'ai reçue depuis le \f\ septembre, c'està-dire depuis plus d'un mois.
« Concevez-vous que quelqu'un qui me connaît m'expose à cotte douleur, et A toutes les imprudences dont il sait bien que je suis capable quand j(* suis inquiè'e de lui. Vous savez ce qu'il m'en a coûté, j'ai pensé réeliement en mourir, et j'en ai encore une petite fièvre lente qui se marque en double tierce, et qui me prépare iui bien triste hiver. C'est un miracle que je n'ai pas passé Lille; dans mon inquiétude et ma douleiir je ne sais où j'aurais pu aller; la fièvre m'en a préservée; mais je ne vous cache point que mon cœur est ulcéré, et que je suis pénétrée de la plus vive douleur. Avoir à me j^laindre de lui, est une sorte de supplice que je ne connaissais pas. J'ai éprouvé à la vérité une situation plus cruelle, celle de trembler pour sa vie;
mais je pouvais espérer que mes craintes étaient chimériques, et il n'y a point de ressources à ses procédés pour moi. Je sais par une lettre du 4 octobre que M. de Podevils a reçue de lui, et qu'il m'a envoyée de La Haye, qu'il comptait partir de Berlin le 1 1 ou le 12; mais ce n'était pas un projet arrêté, et quelque opéra ou quelque comédie pourra bien le déranger. Il esl bien singulier que je reçoive de ses nouvelles par les ministres étrangers et par les gazettes. Cependant je suis ici, où je fais semblant d'avoir allaire; mais mon esprit n'en est pas capable; heureusement qu'il n'a pas de quoi s'excercer.
« Je l'attendrai s'il revient ce mois-ci, mais si son retour se retardait, comme rien n'est plus possible, je retournerai chercher auprès devons une consolation dont je suis incapablC; et je compte aller ensevelir cet hiver mes
cha^Tins à Cirey INe montrez celte lettre
à personne; je sens une triste consolation à vous ouvrir mon cœur; le temps ni les torts ne font rien sur moi, et je vois bien par ce que j'éprouve que la source de me» chagrins est intarissable. »
Le 22 octobre i74»5, elle écrit de Bruxelles :
€ Je ne reconnais plus celui d*oû dépend mon mal et mon bien, ni dans ses lelttres ni dans ses démarches; il est ivre absolument. Je sais enfin, par Tenvoyé de Prusse à La Haye^ qu*il est parti de Berlin le 12; il doit passer par Brunswick, car il est fou des cours d'Allemagne. Enfin, il met douze jours pour revenir de Berlin à La Haye, et il n'en a mis que neuf à y aller. Je sens bien que trois jours, dans une autre situation
ne devraient pas être reprochés; mais quand vous songerez qu'il a fait durer cinq mois une absence qui devait être au plus de six semaines, qu'il est resté quinze jours à Bareith sans le roi de Prusse; qu'il a passé, à son retour, quinze jours de plus à Berlin, qu*il a été trois semaines entières sans m'écrire, et*que depuis deux mois j'apprends ses desseins et ses démarches par les ambassadeurs et par les gazettes, vous sentirez aisément combien je suis à plaindre. Tout ce que j'ai éprouvé depuis un mois détacherait peut-être tout autre que moi, mais s'il peut me rendre malheureuse, il ne peut diminuer ma sensibilité Je sens que je ne serai jamais raisonnabic; je ne le voudrais pas même, quand il ne tiendrait qu'à moi, et malgré tout ce que souffre, je suis bien persuadée que celui qui aime le mieux est encore le plus heureux....
« Je ne vous nierai point que ma santé ne
soit fort délabrée: je tousse conlinuellemenl, j*ai un mal allreux entre les deux épaules, et j'ai de plus une douleur fixe au côlé droit, je crois au foie, et qui ne me quille point. Je ne suis pas à présent assez heureuse pour être fort affectée de mon état, cependant je vous avoue que je voudrais élre à Paris, Ma fièvre est pourtant diminuée , et ce n'est presque plus rien; une autre , que moi en serait morte , et peut-être serait-ce encore le meilleur !
Ce dernier cri du cœur ne semble-t-il pas un pressentiment de ce qui l'altendait? Oui, c'eût été le meilleur de mourir alors , de ne pas essayer de recommencer sa vie et de rouvrir sou cœur aux passions !
Par ces lellres écrites dans loul l'abandon du sentiment, on voit qu'après dix ans de
durce l'amour de madame du Châtelet pour Voltaire était resté aussi tendre , aussi profond qu'aux premiers jours. Mais lui n'était plus qu'un ami tiède, ne pouvant plus donner et lie désirant plus inspirer que de Tamilié. En vain , à son retour, écrivait-il à madame de Ghampbonin : « Mon corps a voyagé, mon cœur est toujours resté auprès de madame du Châtelet , » il ne put faire rentrer la confiance dans cette ame blessée. Plus galant que tendre, il s'efforçait désormais de cacher sous des paroles courtoises l'absence de l'amour. Le mal était fait; ils restèrent amis, mais le charme des années précédentes avait disparu. Madame du Châtelet nous raconte elle-même la transformation de ses sentiments, dans un petit écrit ayant pour litre Rcjlexlons sur le Bonheur :
« .... La passion , dit-elle , qui peut nou§
donner les plus grands plaisirs el nous rendre le plus heureux, met enlièrcmenl noire bonheur dans la dépendance des autres ; on voit que je veux parler de Tamour. Cette passion est peut-être la seule qui puisse nous faire désirer de vivre et nous engage à remercier l'auteur de la nature, quel qu'il soit, de nous avoir donné rexislence. Milord llochestcr a bien raison de dire que les dieux ont mis cette goutte céleste dans le calice de la vie pour nous donner le courage de la supporter. . .
« Si ce goût naturel, qui est un sixième sens, le plus fin, le plus délicat, le plus précieux de tous, se trouve rassemblé dans deux âmes également sensibles, également immuables, également susceptibles de bonheur el de plaisir, tout est dit, on n'a plus rien à taire pour être heureux, tout le reste est indillé-
rent..., il faul employer toutes les facultés de son âme à jouir de ce bonheur, il faul quitter la vie quand on le perd, et être bien sûr que les années de JNcstor ne sont rien au prix d'un quart-d'heure d'une telle jouissance. Il est juste qu'un tel bonheur soit rare; s'il était commun, il vaudrait mieux être homme que Dieu, du moins tel que nous pouvons nous le représenter. Ce qu'on peut faire de mieux est de se persuader que ce bonheur n'est pas impossible : Je ne sais si cependant l'amour a jamais rassemblé deux personnes faites à tel point Tune pour l'autre, qu'elles ne connussent jamais la satiété de la jouissance, ni le refroidissement qu'entraîne la sécurité, ni l'indolence et la tiédeur qui naissent de la facilité et de la continuité d'un commerce dont l'illusion ne se détruit jamais (car oii entre-telle plus que dans l'amour? ) et dont l'ardeur en (in fut égale dans la jouissance et dans la
— IGO —
privation, et put supporter également les mallieurs et les plaisirs.
» Un cœur capable d'un tel amour, une amesi lendre et si ferme, semble avoir épuisé le pouvoir de la divinité. Il en naît une en un siècle, il semble qu'en produire deux soit audessus de ses forces, ou que, si elle les avait produites, elle serait jalouse de leurs plaisirs si elles se rencontraient. Mais l'amour peut nous rendre heureux à moins de frais : une âme tendre et sensible est heureuse par le seul plaisir qu'elle trouve à aimer. Je ne veux pas dire par là qu'on puisse être parfaitement heureux en aimant, quoiqu'on ne soit pas aimé , mais je dis que quoique nos idées de bonheur ne soient pas également remplies par Tamour de l'objet que nous aimons , le plaisir que nous sentons à nous livrer à toute notre tendresse peut suffire pour nous ren-
dre fort heureux, et si celte âme a encore le bonheur d'être susceptible d'illusions, il est impossible qu'elle ne se croie pas plus aimée qu'elle ne Test peut-être en efï'el ; elle doit tant aimer qu'elle aime pour deux , et que la chaleur de son sentiment supplée à ce qui manque réellement à son bonheur. Il faut sans doute qu'un caractère sensible, vif et emj)orté, paie le tribut des inconvénients attachés A ces qualités, je ne sais si je dois dire bonnrs ou mauvaises; mais je crois que quiconque composerait son individu les y ferait entrer. Une première passion emporte tellement hors de soi une âme de cette trempe, qu'elle est inaccessible à toute réflexion et à toute idée modérée; elle peut sans doute se préparer de grands chagrins, mais le plus grand inconvénient attaché à cette sensibilité emportée, c'est qu'il est impossible que quelqu'un qui aime à cet excès soit aimé, et qu'il
n'y a presque point d'hommes dont le goût ne diminue par la connaissance d'une telle passion. Cela doit sans doute paraître bien étrange à qui ne connaît pas encore assez le cœur humain ; mais, pour peu qu'on ait réfléchi sur ce que nous offre l'expérience, on sentira que , pour conserver longtemps le cœur de son amant, il faut toujours que l'espérance ou la crainte agisse en lui. Or, une passion telle que je viens de la dépeindre produit un abandonnement de soi-même qui rend incapable de tout art. L'amour perce de tout côté; on commence par vous adorer, cela est impossible autrement ; mais bientôt la certitude d'être aimé, l'ennui d'être toujours prévenu, le malheur de n'avoir rien à craindre, émoussent ses goûts. Yoilà comme est fait le cœur humain ; et qu'on ne croie pas que j'en parle par rancune. J'ai reçu de Dieu, il est vrai , une de ces âmes tendres et immuables qui
ne savent ni déguiser ni modérer leurs passions, qui ne connaissent ni l'affaiblissement ni le dégoût , et dont la ténacité sait résister â tout , même à la certitude de n'être plus aimé; mais j'ai été heureuse pendant dix ans par Tamour de celui qui avait subjugué mon âme, et ces dix ans, je lésai passés tête à-tête avec lui sans aucun moment de dégoût et de langueur. Quand l'âge , les maladies , peutêt'^e aussi la satiété de la jouissance, ont diminué son goût, j'ai été longtemps sans m'en apercevoir. J'aimais pour deux, je passais ma vie entière avec lui, et mon cœur, exempt de soupçons, jouissait du plaisir d'aimer et de l'illusion de se croire aimé. Il est vrai que j'ai perdu cet état si heureux, et que ce n'a pas été sans qu'il m'en ait coulé bien d^s larmes.
• Il faut de terribles secousses pour briser de telles chaînes ; la plaie de mort cœur a sai-
gné longtemps. J'ai eu lieu do mo plaindre, et j'ai tout pardonné; j'ai été assez juste pour sentir qu'il n'y avait peut-être au monde que mon cœur qui eût cette immutabilité qui anéantit le pouvoir du temps ; que si l'âge et ses maladies n'avaient pas entièrement éteint ses désirs, ils auraient peut-être encore été pour moi, et que l'amour me l'aurait ramené; enfin que son cœur, incapable d'amour, m'aimait de l'amitié la plus tendre et m'aurait consacré sa vie. La certitude de l'impossibilité du retour de son goût et de sa passion, que je sais bien qui n'est pas dans la nature, a amené insensiblement mon cœur au sentiment paisible de l'amitié, et ce sentiment , joint à la passion de l'étude, me rendait assez heureuse.
» Mais un cœur si tendre peut-il être rempli par un sentiment aussi paisible et aussi faible
que celui de ramitié. Je ne sais si on doit espérer, si on doit souhaiter niênie de tenir toujours celte sensibilité dans l'espèce d'apathie à laquelle il a été difficile de Tamener.
»0n ri est heureux que par des sentiments vifs et agréables. — Pourquoi donc s'interdire les plus vifs et les plus agréables de tous? Mais ce qu'on a éprouvé, les réflexions qu'on a été obligé de faire pour amener son cœur à cette apathie, la peine même qu'on a eue de s'y réduire, doit faire craindre de quitter un état qui n'est pas malheureux, pour essuyer des malheurs que l'âge et la perte de la beauté rendraient inévitables. Belles réflexions, nie dira-t-on, et bien utiles, vous verrez de quoi elles vous serviront, si vous avez jamais du goût pour quelqu'un qui devienne amoureux de vous. Mais je crois qu'on se trompe, si on
croit que ces réflexions soient inutiles. Les I. M
passions, passé Irontc ans, ne nous emportent plus avec la même impétuosité. Croyez que l'on résisterait à son goût, si on le voulait bien fortement et qu'on fut bien persuadé qu'il fera notre malheur : on n'y cède que parce qu'on n'est pas bien convaincu de la sûreté de ces maximes , et qu'on espère encore d'être heureux ; et on a raison de se le persuader. Pourquoi s'interdire l'espérance d'être heureux, et de la njanière la plus vive?
.... Chez les hommes la coquetterie sert à l'amour; ils ne veulent perdre ni leurs conquêtes , ni leurs victimes, et par mille coquetteries iis savent rallumer un feu mal éteint et vous tenir dans un état d'incertiliide aussi ridicule qu'insupportable. Il faut couper dans le vif; il faut rompre sans retour; il faut, (lit M. âv Kichelieii , découdre
l'amilié et déchirer ramoiir : enfin, c'est à la raison à faire notre bonheur dans lage mûr; dans l'enfance, nos sens se chargent seuls de ce soin ; dans la jeunesse, le cœur et l'esprit commencent à s'en mêler, avec celte subordination que le cœur décide de tout; mais dans l'âge mûr la raison doit être de la partie; c'est à elle à nous faire sentir qu'il faut être heureux, quoiqu'il en coûte. »
Voltaire, affaibli parles infirmités, vieillard avant l'âge, semble avoir répondu à ces pages d'un cœur toujours jeune et passionné par ces vers bien connus adressés â madame du Ghâtelet :
Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'âge des amours, Aux crépuscules de mes jour»
Rejoignez s'il se peut l'aurore.
liC temps qui me prend pi-v la main IM'averlit que je me relire
De sou inflexible rigueur Tirons du moins quelque avantage Qui n'a pas l'esprit de sou âge De son Age a tout le malheur,
Laissons a la belle jeunesse Les folâtres emportements :
Nous ne vivons que deux moments Qu'il en soit un pour la sagesse.
Quoi! pour toujours vous me fuyez, Tendresse, illusion, folie, Dons du ciel qui me consoliez Des amertumes de la vie !
On meurt deux fois je le vois bien :
Cesser d'aimer et d'être aimable C'est une n.ort insupportable Cesser de vivre, ce n'est rien.
Les séjours à Cirey devenaient dç pins en
plus ran^s. Les fêles du mariage du dauphin attirèrent Voltaire et madauie du Châlelet à Fontainebleau , où l'on représenta devant la cour la Duchesse de Navarre *. Un jour, madame du Châteict faillit être élouffée par la foule qui se pressait aux réjouissances publiques par^ lesquelles Paris célébrait ce mariage :
« Savez-vous bien, très-adorable président, écrit à ce sujet Voltaire au président HénauU, que vous avez tiré madame du Châtelel du plus grand embarras du monde, car cet embarras commençait à la Croix -des -Petits- Champs et finissait à l'hôtel de Charost. C'était des reculades de deux mille carrosses en trois files , des cris de deux ou trois cents mille hommes semés auprès des carrosses,
* Opéra-ballet de Vollaire.
des ivrognes , des combats à coups de poing, des f'onlaincs de vin et de suif qui coulaient sur le monde, le guet à cheval qui augmentait l'imbroglio, el, pour comble d'à ;roment, son altesse royale * revenant paisiblement au Palais-Royal, ses gardes, se« pages, et tout cela ne pouvant ni reculer ni avancer jusqu'à trois heures du matin. J'étais avec madame du Châlelet; un cocher qui n'était jamais venu à Paris fallait faire rouer intrépidement. Elle élait couverte de diamants ; elle met pied à terre criant à l'aide, traverse la foule sans être ni volée ni bourée, entre chez vous, envoie chercher la poularde chez le rôtisseur du coin, et nous buvons à votre santé tout doucement dans cette maison ** où tout le monde voudrait vous voir. »
* Le duc de Chartres, aïeul du roi Louis- Philippe. •* Rue Saiut-Uoûoré, vis-à-vis les Jacobins,
Quoiqu'elle eût alors près de quarante ans, madame du Chdtelet aimait encore, comme dans sa première jeunesse, les fêles, les spectacles, le jeu. Dne partie de ses nuits et presque chaque matinée étaient données à l'étude des sciences , et pour reposer sa tête après ces heures d'un travail assidu, le mouvement du monde lui était nécessaire.
Vive, enjouée, passionnée, même pour des distractions, elle réunissait souvent ses amies, la duchesse de Boufflers, les marquises deMailly, deGouvernel. duDeffand, et madame de La Poplinière ; parfois ces dames se donnaient des soupers dont les hommes étaient exclus. Un jour d'été , madame du Châtelet les conduisit à Chaillot , dans un cabaret nommé la Maison ronge, La chaleur était extrême; les six amies, vêtues comme des nymphes antiques, s'assirent autour d'une table couverte
de (leurs, de vins exquis, et des mets les plus reclierchcs. Uu seul linjuais faisait le service; au dessert, il fut éloigné. Ces clames restèrent réunies jusqu'à cinq heures du matin, riant, chantant, et devisant sur toutes choses. Que d'esprit il dut se dépenser là ! Que de mordant chez madame du DefFand, que de sensibilité chez. madame de La Poplinière, que de grâce chez la marqui^e de Boufïlors. Quanta madame du Châtelet, son cœur et son esprit pouvaient prendre tous les tons.
INous avons dit que madame du Châtelet aimait le jeu ; Voltaire écrivait au marquis d'Argenson : « Est-il possible que ce soit madame de Pompadour qui, à vingt-deux ans , déteste la cavagnole , et que ce soit madame dfi Cliâtelet-Newton qui l'aime! »
Une nuiî à celte époque (1740), madame du
Cliâlelet était à Fontainebleau, au jeu de la reine, elle perdit 800 louis; c'était tout ce qu'elle et Voltaire avaient apporté d'argent. Elle s'ohstiiia <à jouer sur parole, espérant changer la fortune, el elle perdit encore 84,000 iV. avec un intrépide sang-Froid. Voltaire, qui était auprès d'elle, lui dit en anglais que sa passion pour le jeu l'aveuglait et l'empêchait de s'apercevoir qu'elle avait affaire à des fripons. Ces paroles, quoique prononcées à voix basse, furent entendues de quelques personnes; des suites fâcheuses pouvaient en résulter; la reine en avcilil Voltaire, qui se retira.
11 partit la nuit même de Fontainebleau avec madame du Châtelet. Ils se cachèrent quelque temps à la petite cour de Sceaux , chez la duchesse du Maine, cette princesse dont Fontenellc disait « qu'elle voulait dans les divertissements de sa cour que la gaîlé eût de l'es-
prit. » Voici comment madame de Staal, dame d'honneur de la duchesse, raconte leur arrivée, dans une lettre adressée à madame du Deffand :
« Madame du Châlelet et Voltaire, qui s'étaient annoncés pour aujourd'hui et qu'on avait perdus de vue , parurent hier sur les minuit comme deux spectres, avec une odeur de corps embaumés qu'ils semblaient avoir apportée de leur tombeau. On sortait de table; c'étaient pourtant des spectres affamés: il leur fallut un souper, et qui plus est des lits, qui n'étaient pas préparés. Le concierge, déjà couché, se leva en grande hâte...»
Et deux jours après madame de Slaal écrit encore d'un ton railleur à sa railleuse amie :
« INos revenants ne se aïontient point de
jour ; ils apparurent hier à dix heures du soir : je ne pense pas qu*on les voie guère plus lot aujourd'hui. L'un est à écrire de hauts fails , l'autre à commenter Newton; ils ne veulent ni jouer ni se promener; ce sont bien des non-valeurs dans une société où leurs doctes écrits ne sont d'aucun rapport. »
Bientôt cependant des fêtes s'orgaiiisèrent à la petite cour de Sceaux, sous la direction de Voltaire et de madame du Ghâleîel; la comédie, l'opéra, les bals , les concerts se succédaient; on représenta des comédies de Voltaire et des opéras de Rf\meau, dans lesquels madame du Châtelet jouait et chantait les principaux rôles. Elle fut charmante dans la pastorale â\lssé de de Lamothe, et Voltaire lui adressa à cette occasion ces vers qui tournent au madrigal :
CliiiniKitilo I^sé, vous nous faites cDlfiidrc, Dans CCS beaux liuux, les sons les plus ûaltcurs ;
Ils vont droit à nos cœurs.
Leibnil/. n'a point de monade plus tendre, ^eulon n'a point d'x plus cnchanlcurs !
Après avoir passé qnclqtîes scniaiîios chi^z la ciiichesso du Mairio, Voltaire et madame du (Ihalelct relouïhièreut à Paris; mais lassés bienlôl de celte vie oisive et dissipée , l'amour de l'élude , à défaut diin sentiment plus tendre, les attira de nouveau dans leur chère retraite de Cirey,
Ils [)arlir( ni au mois de janvier; la terre éiail couverte de neige , le froid était des plus vifs; madame du Châtclet aimait à voyager la n\iit. Arrivée près de Mangis . sa voiture se brisa, et comme on était éloigné de toute habitation, nos deux voyageurs furent
obligés crattendro longfomps sur la grande roule.
« M. de Voltaire et madame du Ghalelol , dit Longchamps dans ses mémoires, s'étaient assis à colo l'un de l'autre sur les coussins du carrosse qu'on avait retirés et portés sur le chemin couvert de neige. Là, presque transis de froid ïiialgré leurs fourrures, ils admiraient la beauté du ciel ; il est vrai qu'il était parfaitement serein : les étoiles brillaient du plus vif éclat, l'horizon était à découvert; aucune maison, aucun arbre n'en dérobait la moindre partie à leurs youx. On sait que Taslronon)io a toujours été une des études favorites de nos deux philosophes. Ravis du magnifique sjiectacle déployé au-dessus et autour d'eux ^ ils dissertaient en greloUant sur la nature et le cours des astres, sur la destination de tant de globes immenses ré-
pandus dans Tespace; il ne leur manquait que des télescopes pour êlre parfaileinent heureux. Leur esprit égaré dans la profondeur des cieux, ils ne s'apercevaient plus de leur triste position sur la lerre, ou plutôt sur la neige et au milieu des glaçons. »
On aime à revoir dans ce tableau madame du Châtelet étudiant le cours des astres comme la muse antique , véritable Uranie , ainsi que Voltaire se plaît à la nommer quelquefois. Combien elle nous paraît plus noble et plus intelligente en contemplant dans cette solitude les splendeurs du ciel , que lorsque dans les boudoirs ambrés de Cirey elle condescendait à entendre des chants de ce poème de Voltaire qu'on ose à peine indiquer.
On le voit , si le monde attirait madame du Châlelet , il ne pouvait la fixer; le goût de l'é-
lude TemporUit efl elle sur lé goût des p^aishs. '^' ■" •-'
Chose remarquable ! malgré la célébrité quelle s'était acquise dans les sciertces, elle ne songea jamais à avoir un salon littéraire , un centre de beaux esprits , et ne partagea point é cet égard la passion de madame du DefFand, de madame Geoffrin et de quelques autres femmes de ce temp^.
Elle aimait l'étude pour elle-même, dans la retraite, sans se préoccuper des suffrages du monde.
« Jamais femme, dit Voltaire, ne fut si savante qu'elle, et jamais personne ne mérita moins qu'on dît d'elle c'est une femme savante. Elle ne parlait jamais de science qu'à ceux avec qui elle croyait pouvoir s'instruire.
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et jamais n'en parla pour se faire remarquer. On ne la vit point rassembler de ces cercles ou il se fait une guerre d'esprit^ où l'on établit une espèce de tribunal, où Ton jvige son siècle, par lequel, en récompense, on est jugé Irès-sévèrement. Elle a vécu longtemps dans les sociétés où l'on ignorait ce qu'elle était, et elle ne prenait pas garde à celle ignorance. »
Après un nouvel hiver passé à Cirey dans le travail et les distractions habituelles, spectacles, concerts donnés aux visiteurs et aux voisins de campagne, Yollaire et madame du Châlelel partirent pour Lunéville. Stanislas, roi de Pologne et père de Marie Leczinska, femme de Louis XY, les appelait à sa petite cour.
Comme chacun le sait , ce prince élu deux fois roi de Pologne, n'en avait possédé
que le litre, et, chassé de ses états, avait obtenu en dédommagement de la perle d'une couronne l'usufruit de la Lorraine, qu'il gouvernail temporellement, celle province appartenant de fait à la France par suite des traités de Vienne 1735.
M. du Châlelet était un des premiers gentilshommes de Lorraine, où il commandait un régiment. La marquise de Boufflers, amie de madame du Châlelet , faisait les honneurs de la maison du roi de Pologne à Lunéville. On le voit, toutes les convenances se réunissaient pour y attirer Voltaire et madame du Châlelet. De plus, un jésuite, confesseur de Slanislas, avait des vues secrètes sur madame du Châlelet. VoUaîre raconte plaisamment ce projet d'intrigue digne d'un révérend père de la Compagnie de
Jésus.
» Le roi Stanislas tenait alors sa petite et .igréable cour à Liinéville. Tout vieux et tout dévot qu'il était, il avait une maîtresse. C'étaii madame la marquise de Boufflers. Il partageait s(on âme entre elle et un jésuite nommé Menou, le plus intrigant et le plus hardi prêtre que j'aie jamais connu. Cet homme avait attrapé au roi Stanislas, par les importunités de sa iemme qu'il avait gouvernée, environ un million, dont partie fut employée à bâtir une magnifique maison pour lui et pour quelques jésuites, dans la ville de Nancy. Cette maison était dotée de vingt-quatre mille livres de renie, dont douze pour la table de Menou et douze pour donner à qui il voudrait.
»La maîîressç n'était pas, à beaucoup près, si bien traitée. Elle tirait à peine alors du roi de Pologne de quoi avoir des jupes, et cepen-
danl le jësiiilo enviait sa portion et était furieusement jaloux de la fiiarquise. Ils étaient ouvertement brouillés. T.e pauvre roi avait tous le - jours bien de la peine, au sortir de la messe, à repatrier sa maîtresse et son confesseur.
«Enfin notre jésuite ayant entendu parler de madame du Châteîet, qui était très-bien faite et encore assez belle, imagina de la substituer à madame de Boufïlers. Stanislas se mêlait quelquefois de faire d'assez mauvais petits ouvrages, Menou crut qu'une femme auteur réussirait mieux qu*une autre auprès de lui, et le voilà qui vient à Cirey pour ourdir celte belle trame. Il cajole madame du Châteîet, et nous dit que le roi Stanislas sera enchanté de nous voir. 11 retourne dire au roi que nous brillons d'envie de venir lui faire notre cour.
Slanîslas rocommandc h madame de BonHlers de no\is amener.
»Et, en efTel, nous allâmeii a Liiiiévillo. 11 arriva tout le conlraire de ce que voulait le révérend père. INons nous attachâmes à madame de l^^ufUers, et le jésuite eut deux H mmes à combattre. »
C'est «1 Lunéville que madame du Chalelet vil pour la première fois Sainl-Lamberl. beau, froid, ayant de grandes manières et i'espril du monde. Ecrivain et poète médiocre, Saiul- Laïnbert ne doit de nos jours un reste de rélé])ritéqu*à l'amour de deux femmes * qui ont pu le préférer aux deux plus grandes renommées du XYIIP siècle, Yoltatre et Jean-Jacques Rousseau !
> ^ * Madame du Chàtelel et madame d'IIoudetot.
A l'époque où madame du Glialelct arriva à Lunéville, Saint-Lambert avait trentetrois ans, huit ans de moins que la marquise, et vingt ans de moins que Voltaire.
Il était alors capitaine au régiment des gardes-lorraines, et attaché à la cour du roi Stanislas. Il s'était d'abord occupé de la marquise de Boufïlers, dont le roi était fort jaloux ; mais la contrainte excessive qu'il devait s'imposer pour se rendre auprès d'elle le disposa à tenter auprès de madame du Ghâtelet une séduction qui pour lui ne fut qu'un plaisir calculé. Pour elle ce senl[?nent devint une passion sérieuse, la dernière, la plus ardente de sa vie.
Madame du Ghâtelet était belle encore , mais touchait à cet âije où l'amour semble nous échapper et où quelques fem-
mes s'y ratlaciicut avec délire; c'est une c'iude curieuse t!t Irisle que celle luUe d'un cœur qui veut ressaisir les passions de la jeunesse et qui y parvient un instant à force de dcvouemenb, d'exaltation, de sensibilité vraie, de douloureuse tendresse. La femme ramasse alors pour ainsi dire tous ses trésors de sentiments et les prodigue à l'homme qu'elle aime^ el pour qui tant d'amour ne compose souvent qu'une distraction passagère.
Depuis longtemps madame du Châtelel n'avait plus d'amour pour Voltaire. INous avons vu après quelles altérations successives ce sentiment s'était détruit, ou plutôt transformé en amitié. Le vide s'était fait lentement dans son cœur; quand Saint-Lambert se montra, la place était libre.
L'amour-propre de Voltaire fut blessé à la
découverte de cette passion nouvelle, mais son cœur ne fut pas atteint.
Il resta stoïquement l'ami de madame du Châlclet et de Saint-Lambert. Celui-ci mettait un soin extrême à flatter le grand homme; il lui prodiguait cet enceng de louanges par lequel Voltaire se laissait trop souvent enivrer. C'était là le petit côté de ce grand esprit. Saint-Lauîbert di\inis'«it le poète et lui enlevait Emilie ! La satisfaction de la vanité était un baume pour la ble^ssure du cœur, si tant est que le cœur saignât. Les vers suivants, adressés à celle époque par Vol'aire à Saint -Lambert annoncent une résignation exempte de douleur :
Taudis qu'au-dessus de la terre, Des aquilons et du tonnerre»
La belle amante de Newton Dan^ les routes de la lumière
Conduit le char (le Phaélon, Sans ycrseï" dans celle; carrière ^tou8 attendons paisiblement. Près de l'onde castallenne.
Que notre héroïne revienne i}e son voyage îiu firmament.
Va nous assemblons pour lui plaire Dans ces vallons et dans ces bois, Les flrurs dont Horace autrclois Faisait des bout|uols j>our Glycère.
Saint-Lambert, ce n'est (|ue pour toi Que ces belles fleurs sont écloscs ; C'est la main qui ceuille les roses Et les épines sont pour moi.
Seule, madame du Chiilelet prenait au sérieux cet amour, senle elle en était véritableineiil énuie; elle aimait avec i'ardeur désespérée d'une dernière passion.
Pour comprendre la puissance du sentiment qu elle éprouvait, il faut avoir lu ses
letlica à Saint-Laml)crt *, lettres encore loules parluaiées d'ambre et écrites sur les papiers élégants de l'époque, entourés de petits filets verts ou rose.^. Tantôt c'est un court billet ne renfermant que ces mots : a Venez, je vous adore, je vous attends ! »
Tantôt ce sont de longues pages où sa passion éperdue cherche à enflammer un cœur presque indifférent.
Un jour, tremblant que Saint-Lambert ne la quitte poisr aller à la guerre, elle fait des vœux ardents pour la paix, et lorsque la paix est conclue, elle lui écrit : a Les harengères ont coutume de dire pour s'injurier entre elles : Tu es bête comme la paix. Eh bien,
* Ces leUres font partie de la collection de M. Feuillet de Couches.
moi, j'adore la paix, puisqu'elle vous conserve à moi, »
A ces lettres si tendres, Saint-Lambert répondait * par des letlros galantes sans chaleur, sans élan.
C'est ducœurquedéborde le sentiment d'Emilie, celui de Saint-Lambert vient d'ailleurs; il appelle madame du Châlelet son cher amours sa chère maitressej son cher cœur; il emploie toujours le tutoiement, il fait des digressions sur le plaisir , il parle de la nature comme le chantre des Saisons pouvait en parler; il rappelle le charme qu'on trouve dans la simultanéité des sensations en présence d'un beau paysage, la volupté du chant du rossignol
* Les lettres autograplies de Saint- Lambcpl à madame du, Ghàlelet se trouvaient dans la eoUcciioii de M. Vilnave.
qu'ils ont entendu ensemble; et à ce sujet il dit que Stanislas vieillissant, prétend que les rossignols de Pologne avaient la voix plus forte que ceux de France. Éternelle faiblesse des vieillards, qui attribuent leur propre déclin à tout ce qui les entoure. Le maréchal de Richelieu, dans ses dernières années, di- ' sait aussi il n'y a plus de femmes !
Au début de celte passion , madame du Châ'elet , forcée de s'eloigniu' pour quoique temps de la cour de Lorraine, écrivait à Saint- Lambert celle tenche et charmante lettre* ;
« Toutes mes défiances de votre caractère, toutes m(îs résolutions contre l'amour n'ont pu me garanlir de celui que vous m'avez inspiré. Je ne cherche plus à le combattre, j'en
* Celle lettre est de la fia de l'j^S.
sens l'iii utilité ; le temps que j'ai passé avec vous à Nancy l'a auj>menté à un point dont je suis étonnée njoi-même. Mais loin de me le reprocher , je sens un plaisir extrêuje à vous aimer, et c'est le seul qui puisse adoucir votre absence. Je suis bien contente de vous quand nous sommes télé à-lêle ; mais je ne le suis point de l'eiFet que vous a fait mon départ. Vous connaissez les goûts vifs, mais vous ne connaissez point encore l'amour. Je suis sûre que vous serez aujourd'hui plus gai et plus spirituel que jamais à Lunéviile, et cette idée m'afflige indépendamment de toute inquiétude. Si vous ne devez m'aimer que faiblement, si votre cœur n'est pas capable de se donner sans réserve, de s'occuper de moi uniquement, de m'aimer enfin sans bornes et sans^mesure, que ferez-vous donc du mien? Toutes ces réflexions me tourmentent . mais elles m'occupent sans cesse , et je ne pense
qu*à vous en ne voulant m'occuper que des raisons qui doivent m'empêcher d'y penser. Vous m'écrirez sans doule; mais vous prendrez sur vous pour m'écrire. Vous voudriez que j'exigeasse moins; je recevrai quatre lignes de vous, et ces quatre lignes vous auront coûté. J'ai bien peur que votre esprit ne fasse bien plus de cas d'une plaisanterie fine que voire cœur d'un sentiment tendre; enfin, j'ai bien peur d'avoir tort de vous trop aimer. Je sens bien que je me contredis, et que c'est là me reprocber mon goût pour vous. Mais mes réflexions, mes combats, tout ce que je sens, tout ce que je pense me prouve que je vous aime plus que je ne dois. Venez à Cirey me prouver que j'ai tort ; je sens que vous ne le pouvez avoir que quand je ne vous vois pas.
))(!en(^ U'Xive est pleine d'inconséquences;
€ll(^ ne so rossent quo Irop du troïible que vous avez mis dans mon ^l\\e ; il nVst plus temps de le ealnier. .Vattends volie première lettre avec une in)palience qu'elle ne remplira peut-être point ; j'ai bien peur de Tattendre encore spîès l'avoir reçue. Mandez-moi surtout comment vous vous portez. Je me reproche celle nuit que vous avez passée sans vous coucher. Si vous en êtes malade, vous ne me le manderez point. Je voudrais savoir si'Vous avez essuyé bien des plaisanteries ; et cependant je voudrais que vous ne me parlassiez que de vous; mais surlout parh z-moi de vos arrangements. Je vous attendrai à Ci-rey, n'en doutez pas. Si vous le voulez bien fort, croyez que je n'aurai qu'une affaire; mais vous ne voulez rien bien fortement.
Sans celle preuve d'amour que vous m'avez
tant reprochée d'exiger *, je ne croirais |>as que vous m'aimez; j'attache à ce mot bien d'autres idées que vous; j'ai bien peur qu'en disant les mêmes choses, nous ne nous entendions pas. Cependant, quand je pense à la conduite que vous avez eue avec moi à Nancy, à tout ce que vous m'avez sacrifié, à tout l'amour que vous m'avez marqué , je me trouve injuste de vous dire autre chose sinon que je vous aime ; ce sentiment efïiice tous les autres,
«Croyez que si vous ne venez pas à Cirey, vous aurez bien tort. Je suisinconsolable quand je pense que si j'avais pensé à ce Saint-Stanislas **, je serais encore à Lunéville; mais il »
* Le sacrifice d'un voyage en Italie que Saint Lambert devait faire.
*• La fête du roi de Pologne, qui se célébrait à la petite cour de Lunéville.
me semble que vous ne m*y avez jamais tant aimée qu'à INancy.
Je ne puis me repentir de rien, puisque vous m'aimez. C'est ù moi que je le dois ; si je ne vous avais parlé chez M. de la Galaisière, vous ne m'aimeriez point. Je ne sais si je dois m'applaudir d'un amour qui tenait à si peu de choses je ne sais si je n'eusse pas bien fait de laisser à votre amour-propre le plaisir qu'il trouvait à ne plus aimer. C'est à vous à décider toutes ces questions; je ne sais si votre cœur en est digne. Je sais que cette lettre est trop longue, je devrais le jeter au feu ; je vous en laisse le soin, mais prendrez-vous celui de me rassurer? »
»Elle revient à Lunéville et se livre à tout l'entraînement de cet amour ; elle en est heureuse et riante j les plaisirs du monde l'eni-
vrent de nouveau. Elle veut briller aux yeux de Saint-Lambert, et se montrer à lui dan» tous ses agréments ; elle joue la comédie et chante l'opéra à la pelite cour du roi de Pologne, elle rajeunit, et Voltaire écrit au comte d'Argenlal :
* Madame du Ghâtelet se porte merveilleusement bien... je ne sais si elle ne restera pas ici tout le mois de février. Pour moi qui ne suis qu'une petite planète de son tourbillon, je la suis dans son orbite, cahin-caha... En vérité, ce séjour-ci est délicieux, c'est un château enchanté dont le maître fait les honneurs.
» Madame du Ghâtelet a trouvé le secret. dV jouer Issé trois fois sur un très-beau théâtre, et Issé a fort réussi... On va tous les jours dans un kiosque, ou d'un palais dans
T. lô
une cabane; él partout des féies et de la liberté. Je crois que madame du Chatelet passerait ici sa vie. »
Cependant son amitié pour Voltaire la décide à quitter encore une fois Lunéville, elle le suit à Paris, où l'appelaient les représentations de Sémiramis^ elle sacrifie à son vieil ami le bonheur que l'amour lui donne.
La vanité de Saint -Lambert plus que sa tendresse souffrit et s'irrita de ce départ; quelques orages s'en suivirent. Madame du Chatelet y fait allusion quand , écrivant à Saint-Lambert , elle se reproche si tendrement ce qu'elle appelle ses torts.
Ce fut après cette seconde séparation qu'elle s'aperçut que par suite de l'entraînement de son amour, elle serait bientôt mère;
depuis vingt ans elle n*avait pas eu d'enfants, et elle vivait depuis longtemps séparée de son mari. Elle portait un grand nom , elle paraissait chaque année à la cour de Versailles; sa vie était une de celles qui ne peuvent se cacher; son rang, son esprit, sa liaison avec Yollaire l'avaient mise en évidence. Gomment dérober à tout ie monde un événement qui à son âge surtout la déshonorait? C'était, il est vrai, l'époque des maris trompés ou complaisants, des galanteries ouvertement tolérées. Mais encore fallait-il dans certaines circonstances que l'honneur d'une grande maison fut en apparence respecté. L'orgueil du nom était le dernier orgueil de cette aristocratie déchue. On ne procédait pas alors en amour par fuite et par enlèvement, comme de nos jours , ce qui donne, il faut en convenir, une sorte de satisfaction superbe à la passion; on ne disait pas bravement à son oiari, à la face de tous:
Je ne vous aime pas et je vous quitte. On se conlenlail de le myslifier.
Pour jouer un pareil rôle > il fallut à madame du Ghâtelet un grand courage. Certaine scène humiliante et burlesque, digne de la plume de Boccace, et que nous ne saurions rapporter ici, dut singulièrement coûter à cet esprit fier, à ce cœur si sincère.
Voltaire nous apparaît tout entier dans cette élrange comédie. Sa conduite fut certainement celle d'un ami loyal et généreux;
mais aussi il faut le dire, son esprit léger et moqueur prit un malin plaisir à conduire cette mystification ; c'était un conte à mettre en action ; il y employa toute sa
verve. Il manda d'abord Saint- Lambert à Cirey pour se concerter avec lui ; puis le mari fut appelé; on convoqua pour fêter
son arrivée, tous les voisins de campagne; il y eut des divertissements au château; on y fit grande chère, on remaria les deux époux, et M. Cliàlelet accepta la grossesse de sa femme; Voltaire finit par rire de l'aventure comme il riait de tout.
C'est après ce voyage à Cirey que Saint- Lambert, de retour à Lunéville écrivait à madame du Ghàtelet * :
« Je ne suis parti de Nancy qu'après la poste, parce que j'avais écrit au facteur de m'y renvoyer tes lettres. J'attendais donc ce matin les trésors que je devais recevoir mercredi ; je les ai reçus, j'en ai joui pendant ma route. Hélas 1 ils ne m'ont pas empêché de sentir que je mettais cinq lieues de plus en-
* Lettre iuédite.
Ire nous. Me voilà donc, mon cher amour, dans un lieu où j'ai bien moins de celte précieuse liberté qui de jour en jour me devient plus précieuse...
» Le roi m*a reçu avec sa bonté ordinaire ; il est bien assurément de toute sa cour ce que j'aime le mieux. Je suis bien plus déterminé que jamais à ne donner mon temps qu'à lui et à ne prendre absolument de tout mon voyage aucune distraction que celles que ma santé exige. Je reviens à ta lettre: il fallait que je fusse bien abattu pour ne t'écrire que quatre mots le jour que je t'ai quittée. J'avais à te dire tout ce que je te dis ordinairement, tout ce que je te fais entendre, et puis tous mes regrets. Sois-en bien sûre, mon cher amour, ils n'ont jamais été aussi vifs, aussi vrais et moins susceptibles d'être affaiblis par la dissipation. La route m'accablait $ans me
distraire de toi^ et toutes les dissipations qu'on pourrait m'offrir seraiont repoussées par mes regrets et par cette mélancolie qui ne ni*est que Irop naturelle, et qui augmente si fort par ton absence. Je sens mon existence d'une manière pénible , et je me suis cher pourtant dès que je me souviens que tu m'aimes, et que je me dis que tu es avec moi. Mon cher cœur, fais-moi bien des détails sur la conduite de ton mari, sur tes amusements, sur tout. Je n'ai jamais pris un intérêt plus passionné, plus tendre, à tout ce que tu es, à tout ce que lu sens, tout ce que tu fais, tout ce que tu peux être et devenir. Ménage bien ta santé, rafraîchis-loi souvent; souviens-loi du grand principe de madame ..., tout ce qui échauffe vieillit, tout ce qui rafraîchit rajeunit... Oh! si lu savais quel trésor je possède en loi, tu te ménagerais bien. Sois sûre que toutes les impressions vives et délicieuses
que j'ai reçues de loi scî sont eoriservées daus mon cœur, s\ sont môme augmentées, s'y conserveront toujours. 11 est bien impossible que rien fasse mon bonheur que toi, et que je serai toujours également remi')li de ma tendresse et content de la sentir. Je te baise et t'adore. »>
On voit dans cette lettre que Saint-Lambert s'elForce de paraître tendre, sensible, mélancolique!... Mais où est le naturel?
Madame du Ghatelet, Voltaire et le marquis du Châtelet ne tardèrent pas à revenir à Luuéville. La petite cour de Stanislas s'anima de nouveau à leur arrivée. Madame du Chàlelet, malgré son élal de souffrance, y joua Nanine. Elle avait retrouvé Saint-Lambert; le lien secret qui l'unissait à lui augmentait encore sa
passion, et tour-à-tour heureuse et aflligée de cet auiour, elle s'abandonnait aux plaisirs, aux larmes, à la réflexion, au travail.
Elle avait quarante-trois ans; à cet âge l'idée de devenir mère l'alarmait. Poursuivie par le triste pressentiment de sa (in prochaine, elle passait les nuits pour terminer ses commentaires de Newton. Elle disait à Saint-Lambert :
« Il n'y avait aucune nécessité à ce que j'entreprisse cet ouvrage , mais puisque je l'ai conuiiencé, il faut que je l'achève,»
Un soir, presque au terme de sa grossesse, elle lui écrivait i
« Mon Dieu, que tout ce qui était chez moi
quand vous êtes parli m'impalicnlait! que mon cœur avait de choses à vous dire! Vous m*avoz Irailée bien cruellement, vous ne m'avez pas regardée une seule fois, je sais bien que je dois encore vous en remercier, que c'est décence , discrétion, mais je n'en ai pas moins senti la privation ; je suis accoutumée à lire à tons les instants de ma vie dans vos yeux charmants que vous êtes occupé de moi, que vous m'aimez; je les cherche partout, et assurément je ne trouve rien qui leur ressemble; les miens n'ont plus rien à regarder. Je suis d'une impatience extrême de savoir si vous monterez la garde demain?... Songez que si vous montez la garde demain, je puis vous revoir lundi, songez qu'un jour est tout pour moi, et je n'ai pas besoin pour le sentir de mes craintes ridicules, car je les condamne, mais un jour passé avec vous vaut mieux qu'une éternité sans vous. Je ferai mon
possible pour n'avoir pas d'huQieur ce soir; mais comment ferais-je pour qu'on ne s'aperçoive pas de l'inquiétude et du malaise de mon âme, car c'est le mot qui peut rendre mon état. iNe jugez point de moi par ce que j'ai été, je ne voulais pas vous aimer à cet excès, mais à présent que je vous connais davantage, je sens que je ne puis jamais vous aimer assez. Si vous ne m'aimez pas moins, si mes torts n'ont pas affaibli cet amour charmant sans lequel je ne pourrais vivre, je suis bien sûre qu'il n'existe personne d'aussi heureuse que moi, mais je vous avoue que je le crains. Rassurez moi, mon cœur en a besoin; la moindre diminution dans vos sentiments me déchirerait de remords, je croirais toujours que ça été ma faute , que sans Paris vous auriez toujours été le même. Songez que mon amour, que les chagrins que vous m'avez faits en voulant me quitter et par la
craiule de ces grenadiers *, m'ont assez punie; je vous aime avec une ardeur bien faite pour vous rendre heureux si vous pouvez m*aimer encore comme vous m*avez aimée. Je n'ai rien trouvé de mieux à vous envoyer que la cassette où vous renfermerez mes lettres. Rapportez-les, je vous ie demande à genoux; bonheur de ma vie. »
Quelques jours après, elle adressait à Saint- Lambert cette tendre et douloureuse page:
Saoïedi soir.
« Vous me connaissez bien peu, vous rendez bien peu de justice aux empressements de mon cœur, si vous croyez que je puisse être
* Saint- Lambert avait songé à entrer clans ie service actif eu aciietant un régiment de grenadiers.
deux jours sans avoir de Vos lettres, lorsqu*il m'est possible de faire autrement. Vous êtes d'une confiance sur la possibililé de monter vos gardes en arrivant qui ne s'accorde guère avec l'impatience avec laquelle je supporte votre absence. Quand je suis avec vous, je supporte mon état avec patience, je ne m'en aperçois souvent pas; mais quand je vous ai perdu, je ne vois plus rien qu'en noir. J'ai encore été aujourd'hui à ma petite maison à pied, et mon ventre est si terriblement tombé, que je ne serais point étonnée d'accoucher cette nuit; mais j'en serais bien désolée quoique je sache que cela vous ferait plaisir. Je vous ai écrit hier huit pages; vous ne le? recevrez que lundi. Vous n'articulez point si vous reviendrez mardi, et si vous pourrez éviter d'aller à iNnncy au mois de septembre. Ne me laissez pas d'incertitude, je suis d'une affliction et d'un découragement qui m'elFraie-
raient si je croyais aux pressenlimcnls. Le prince va êlre bien heureux de vous posséder; il n'en coqnaîlra pas le prix si bien que moi. DiU^s bien au prince que vous n'irez plus à Aroué * avant oies couches, je ne le souffrirai pas. J'ai un niai de reins insupportable et un découragement dans l'esprit et dans toute ma personne dont mon cœur seul est préservé. Ma lettre qui est à INancy vous plaira plus que tîelle- ci ; je ne vous aimais pas mieux mais j'avais plus de force pour vous le dire, il y avait moins de temps que je vous a<vais quitté! Je finis parce que je ne puis écrire. »
Pour se raffermir contre ses funestes pressentiments, madame du Ghâtelet avait appelé auprès d'elle une demoiselle de compagnie qui lui avait été autrefois fort attachée. Elle se
* Maison de plaisance du roi de Pologne. ,
nommait mademoiselle Dulhil. Madame du Châlelet la revit avec plaisir, mais n'en conserva pas moins de vives alarmes. La crise douloureuse arriva : huit jours après le billet à Saint-Lambert que nous venons de citer, madame du Châtelet accoucha d'une fille *, le 4 septembre , dans le palais même du roi Stanislas.
INe prévoyant pas la douloureuse issue de cet événement , Voltaire l'annonce fort gaîmcnl au comte d'Argental :
« Madame du Châlelet, dit-il, cette nuit, en griffonnant son Newton^ s'est senti unpetitbesoin. Elle a appelé une femme de chambre qui n'a eu que le temps de tendre son tablier et de recevoir une petite fille qu'on a portée dans son
' Celle fille ne vécut que peu de jours.
berceau. La mère a arrangé ses papiers, s*est remise au lit, et tout cela dort comme un liron à l'heure que je vous parle. »
Voltaire annonçait la même nouvelle à peu près clans les mêmes termes à l'abbé de Voisenon :
« Madame du Châtelet, étant cette nuit à son secrétaire, selon sa louable coutume, a dit : Mais je sens quelque cliose ! Ce quelque chose était une petite fille qui est venue au monde sur-le-champ. On Ta mise sur un livre de géométrie qui s'est trouvé là, et la mère est allée se coucher. »
Quatre jours après sa délivrance , madame du Châtelet n'éprouvait qu'une extrême faiblesse, mais pas de sonffrance. La chaleur était très -forte et l'incommodait ; la fièvre de
lait qui survînt augmenta ce malaise; clic demanda à boire de l'orgeat à la glace. Sa garde-malade s'y opposa ; elle insista et voulut être oljôie; mais à peinoen eut-cllo bu un grand verre que sa tète devint brûlante et que tous ses membres furent engourdis. Le médecin du roi de Pologne accourut, il jugea le cas très-grave et demanda à s'adjoindre les meilleurs médecins de Nancy. Après deux jours d'étouffements et de suffocations , on parvint à rappeler à la vie madame du Chalelet. Elle paraissait hors de danger et reposait doucement.
G'cHait le lo septembre, Voltaire el le marquis du Ghatelet quittèrent quebpies instants la malade pour aller souper cIîcz la marquise de Boufflers. Saint- Lambert et mademoiselle Duthil restèrent auprès d'elle;
Saint-Lambert s'était approché de son lit
et ils avaient échangé de tendres paroles, puis, craignant de la fatiguer et s'apercevant que le sommeil la gagnait, Saint-Lambert alla s'asseoir à quelque distance. Dix minutes après, une sorte de râle s'échappa de la bouche de la malade ; mademoiselle Duthil et Saint-Lambert accoururent, ils la soulevèrent sur son séant, lui firent respirer des sels; ils croyaient qu'elle n'était qu'évanouie : tous les secours furent impuissants , elle était morte !
Les derniers mots qu'elle avait prononcés avaient été des paroles d'amour à celui qu'elle
avait tant aimé !
Voltaire et monsieur du Châtelet, qu'on s(i hâta de prévenir, se précipitèrent dans la chambre suivis de tons l's convives consternés. Voltaire et Saint -Lambert passèrent
une partie de la nuit auprès de ce corps inanimé; on ne pouvait les arracher à cô funeste spectacle. Voltaire surtout était profondément ému; quand il sortit de cette chambre, égaré, hors de lui, il gagna la porte du château et alla se heurter contre Tescalier extérieur. Sa tête frappa sur le pavé. Un domestique et Saint-Lambert vinrent à lui;
en reconnaissant ce dernier, il lui dit en san-» glotant : Akî c'est vous qui me l'avez tuée*!
'Après la mort de madame du Châtelel, Vollaire et M. du Chûtelet découvrirent dans la bague qu'elle portait toujours le portrait de Saint-Lambert, qui avait remplacé celui de Voltaire. • Voilià une chose dont nous ne devons nous vanter ni l'un ni l'autre , monsieur le marquis, » dit Voltaire à M. du Châtelet. La fin presque tragique de celte femme si distinguée fit beaucoup de bruit, cl comme alors on riait de tout, on fit sur cet événement, au lieu d'une élégie, l'épilaphe satirique qui suit :
Ci-gît qui perdit la vie
Dans le double accouchement
Le lendemain il écrivait à madame du Dcffant :
« Je viens de voir mourir, madame, une amie de vingt ans, qui vous aimait véritablement , et qui me parlait , deux jours avant cette mort funeste, du plaisir qu'elle aurait de vous voir à Paris à son premier voyage. J'avais prié M. le président Hénault de vous
D un traité de philosophie Et d'un malheureiiï enfant; Lequel" des deux nous Ta ravie ?
Sur ce funeste événement Quelle opinion faut-il suivre?
Saint-Lambert s'en prend au livre.
Voltaire dit que c'est l'enfant.
Saint-Lambert , le tiisic héros de l'avenlnrc , devint un homme à la mode ; les femmes les plus citées de l'époque voulurent le connaître, et il dut au bruit que fit la mort de madame du Châtcict la passion qu'il inspira plus tard à madame d'Houdetot.
instruire d'un accouchement qui avait paru si singulier et si heureux Cette malheureuse petite fille dont elle est accouchée, et qui a causé sa mort , ne m'intéressait pas assez. Hélas ! madame, nous avions tourné cet événement en plaisanterie; et c'est sur ce malheureux ton que j'avais écrit par son ordre à ses amis. Si quelque chose pouvait augmenter l'état horrible où je suis, ce serait d'avoir pris avec gaîté une aventure dont la suite empoisonne le reste de ma vie misérable. Je ne vous ai point écrit pour ses couches, et je vous annonce sa mort. C'est à la sensibilité de votre cœur que j'ai recours dans le désespoir où je suis. On m'entraîne à Cirey avec M. du Châtelet ; de là je reviens à Paris sans savoir ce que je deviendrai , et espérant bientôt la rejoindre. SoufïVez qu'en arrivant j'aie la douloureuse consolation de vous parler d'elle, et de pleurer à vos pieds
une femme qui, avec ses faiblesses, avait une âme respectable. *
Madame du Châtelet fut inhumée dans la chapelle du palais du roi Stanislas; on lui fit de magnifiques funérailles. La cour, le monde des sciences et des lettres, s'émurent de la fin prématurée de cette femme de génie. Clairault, son ami et son maîlre, la pleura longtemps, et porta son deuil.
Quelques jours après cette mort funeste, Voltaire , ramené à Cirey, écrivait à M. d'Argental de ces lieux qu'elle avait embellis pour lui, et dont désormais elle était pour toujours absente :
« Je ne sais^ mon adorable ami , combien de jours nous resterons encore dans cette maison que lamitié avait embellici et qui est
devenue pour moi un objet d*horreur. Je remplis un devoir bien triste, et j'ai vu des choses bien funestes... Je meurs dans ce château... j'y remplis mon devoir avec le mari et avec le fils. Il n'y a rien de si douloureux que ce que j'ai vu depuis trois mois , et qui s'est terminé par la mort... Je ne crains pas mon affliction; je ne fuis point ce qui me parle d'elle. J'aime Girey; je ne pourais pas supporter Lunéville où je l'ai perdue d'une manière plus funeste que vous ne pensez. Mais les lieux qu'elle embellissait me sont chers. Je n'ai point perdu une maîtresse, j'ai perdu la moitié de moi-même, une âme pour qui la mienne était faite, un ami de vingt ans que j'avais vu naître. Le père le plus tendre n'aime pas auti^ement sa fille unique. J'aime à en retrouver partout l'idée; j'aime à en parler à son mari, à son fils; enfin les douleurs ne se ressemblent point , et voilà comme la mienne
est faite. Comptez que mon clat est bien étrange... Je viens de lire des matériaux immenses de madame du Ghutelet qui m*ef- Trayent. Comment pouvait-elle pleurer avec cela à nos tragédies? C'était le génie de Lcibnilz avec de la sensibilité. Ah! mon cher ami, on ne sait pas quelle perte on a faite! »
* L'appartement que Voltaire occupait à Cirey fut démeublé; il ne resta plus que les murs de cette galerie et de ce cabinet de travail où chaque jour elle s'asseyait auprès de lui, inspirant ses ouvrages et lui donnant des conseils.
La douleur de Voltaire fut très - vive pendant plusieurs mois; il comprenait la grandeur de la perte qu'il avait faite. Sa santé, déjà si faible, s'en ressentit; mais le temps, les distractions de Paris, l'amour du travail
et de la gloire, adoucirent ses regrets. Il conserva toujours pour elle un profond sentiment de reconnaissance et d'afleclion, et chaque fois qu'il en parla dans ses écrits, ce fut avec respect et enthousiasme.
On vient de lire la vie de madame du Châlelet, racontée pour ainsi dire par elle-même, par Voltaire et leurs contemporains. Il nous a semblé que ces nombreux fragments de correspondance faisaient revivre, bien mieux que nous n'aurions pu le faire nous-mêmes dans un rccit apprêté, cette aimable et sérieuse figure. Nous avons été très-sobre de jugements sur madame du Ghâtelet ; nous avons voulu la faire connaître plutôt que la juger. C'est là, nous le croyons, le premier devoir du biographe. Pourtant, qu'il nous soit permis d'émettre ici quelques réflexions sur son talent et sur son caractère. Dans les
lellres, sa rcnommcc liée à celle de Voltaire a éié nalurcUemcnl éclipsée par Téclat de celte grande mémoire. Les ouvrages qu'elle a laissés ne peuvent d'ailleurs être goûtés et compris que d'un petit nombre de lecteurs; puis la science a marché, et toutes les connaissances de ce rare esprit ont été dépassée?. Il arrive un moment dans les arts, dans la littérature et dans les sciences, oii d'heureux génies obtiennent enfin, par des œuvres achevées, la place éclatante refusée aux efforts incomplets de leurs devanciers. En général, ces triomphateurs de l'esprit font bon marché des tentatives des prédécesseurs; et quand le prédécesseur fut une femme, à l'oubli ordinaire se joint encore une sorte de dédain. Cependant on ne saurait nier que madame du Châtelet n'ait eu sa part glorieuse dans l'influence que les sciences exercèrent en France au XYllP siècle. Sa haute position et
sa liaison avec Voltaire servirent à propager le goût de la philosophie. Par sa traduction du livre des Éléments, elle popularisa le système de Newton ; par ses Institutions de physique, elle initia la France aux débuts de la philosophie allemande qu'elle avait apprise dansLeibnilzet commentée avec Kœuig; enfin, dans une science sur laquelle il nous serait impossible de hasarder un jugement même superficiel , elle a mérité ce bel éloge d'un savant contemporain * :
« Madame duGhâtelet est un génie en géométrie. »
Quant à ce que fut sa vie, il faut, pour être équitable envers madame du Châtelet, ne point la séparer de son temps ; pour
* M. Ampère, père du savant et spirituel professeur au collège de Fiance.
comprendre ses faiblesses, pour les excuser mcQie, il est nécessaire de les comparer aux intrigues audacieuses , aux galanteries sans amour des femmes d'alors : bien peu furent égarées par le cœur.
Dans madame du Chatelet , nous l'avons vu, c'est toujours le sentiment qui domine, et dans la peinture de ce sentiment son slylc reste constamment chaste. Une sensibilité délicate l'entraîne et la contient à la fois. La femme supérieure maîtrise en elle la femme du XVIIP siècle.
Son caractère et ses goûts étaient pour tant, il faut l'avouer, une des expressions les plus caractéristiques de celte époque, à la fois si frivole et si tourmentée, se raillant de tout et voulant tout connaître , se débattant au milieu des ruines et ne pressen-
tant pas Vorcire meilleur qui allait en sortir, La vieille foi était morte, le respect pour la royauté avait disparu , et rien ne remplaçait encore ces symboles détruits; les devoirs politiques, les sympathies et Ifcs croyances nouvelles 5 étaient à peine en germe dans les cœurs.
Voltaire avait le sentiment profond de la justice; mais avait-il bien celui du droit de l'homme et de la liberté? Non ; ce ne fut qu'à la fin de son siècle que c^s idées généreuses et fécondes se formulèrent et pénétrèrent successivement dans toutes les intelligences. Housseau , qui sut comprendre bien mieux que Voltaire les tendances et les besoins des sociétés modernes et proclamer le droit commun, Rousseau, qui peignait l'amour comme madame du Chatclet l'avait ressenti, était encore obscur quand elle mourut; caché dans
Paris, Irisloet rôveiir, îl méditait sur les passions et sur les problèmes sociaux. L'audacieux tribun par qui devait triompher à jamais celte éclatante réforme dont se préoccupaient vaguement tous les esprits d'élite, Mirabeau venait à peine de naître *. Les sciences avaient à compléter le rôle qu'elles jouaient eu Europe depuis deux cents ans, rôle d'opposition religieuse et d'hostilité éclairée contre l'aulorilé aveugle de la routine. Lavoisier, Laplace, Monge, Lagrange, allaient paraître : philosophes, orateurs, savants, tous se montrèrent à l'heure voulue, et concoururent â cette grande révolution d'où est sortie la France nouvelle.
Mais, au temps de madame du Châlelet , les âmes ardentes et privilégiées cherchaient,
* Mirabeau avait six mois au moment de la mort de madame du Châlelet.
encore incertaines, leur voie naturelle, allant de la science au plaisir et se lassant tour-àtour de Tune et de l'autre, puis y revenant cyrieuses toujours, jamais satisfaites. On marchait alors, on n'arrivait pas.
Cette agitation générale de Tépoque explique madame du Châtelet ; nous l'avons vue demandant des émotions à l'amour, aux distractions frivoles, au jeu, à la métaphysique; s'abaissant à prêter l'oreille à la lecture d'un poème obscène, et écrivant de nobles pages sur l'existence de Dieu ; poursuivant le bonheur et l'idéal dans les passions et dans l'étude de la vérité, et sentant toujours la satisfaction du cœur et de l'esprit lui échapper. Cette inquiétude des intelligences élevées est moindre de nos jours, où l'esprit de fraternité a ravivé pour ainsi dire l'esprit du christianisme qui se mourait; pourtant beaucoup de nobles esprits
soiifTent encore. Le merveilleux, Tinconnu , qui, dans Tanliquité, répondaient à cette nolion de l'idéal que l'homme porte en lui , n'existent plus pour nous. La terre est maintenant une étroite sphère parcourue en tous sens. Le globe entier est exploré. Plus de pays lointain et ignoré où le surnaturel puisse se réfugier. De là cette recherche sans objet réel, cette aspiration douloureuse vers un bien inconnu que l'ignorance des anciens faisait paraître moins impossible à atteindre.
L'âme humaine à la gêne sur la terre frappe incessamment aux portes du ciel, et parfois elle croit entendre une voix d'en haut qui lui répond. Alors la route immuable est trouvée ; mais pour beaucoup la voix reste muette, et à ceux-là il faut les passions de ce monde , l'amour, la gloire, la richesse, l'exercice du pouvoir, les recherches audacieuses de l'es-
prît ; jouissances bien vile épuisées par lelro insatiable aspirant à des destinées immortelles, et qui, dans le doute de ces destinées, répète avec angoisse les sombres paroles de Pascal : Le silence éternel des espaces infinis m effraie..