A TOUTES LES NATIONS
» Habitants du monde, tournez les yeux vers rintelligence suprême, et vous verrez à quel abaissement vous a réduits la tyrannie brulaie parée du beau manteau de la noblesse et de la valeur.
» Puis admirez les embûches de l'hypocrisie.
qui fut d'abord un culte divin et une sainteté révérée , et enfin le prestige des sophistes contraires à cette raison que je place si haut.
«Contre les sophistes est venu le pénétrant Socrate; contre les tyrans , Caton le juste; contre les hypocrites ^ le Christ; flambeau céleste.
i » Mais il ne suffît pas de démasquer l'impie, rimposlefu^ et l'homme injuste; il ne suffît pas d'avoir l'audace de courir à la mort, si tous nous ne rendons pas nos cœurs à la vraie
sagesse. »
A ces plaintes de la poésie succédèrent des études plus graves. Campanella consacra les longs jours de sa prison à d'immenses travaux; proscrit du monde, il dicta au monde dus çQdc§ de morale et de politique. Ce vSont
(l'ahord dos repréfionlafînns nu comte de Lenios, vice-roi de INaph^s, sur les milheurs de la Galnbre ; il dévoile les plaies «aignanles qu'il a touchées de ses propres mains, el il indique les remèdes qui peuvent les fermer. C*esi ensuite V théisîne vauicn, llsrv foi
s'appuie sur les sciences. Il y a de if cet ouvrage : l'auteur combat Machiavel (Machiavel, à l'exemple d'Arislole, prélait des armes à tous les gouvernemenls) , puis il donne à la médecine des idées nouvelles adoptées par les praticiens les plus habiles de son temps. A cet ouvrage succède le livre de la monarchie d'Espagne , puis la Cité du soleil , utopie politique, imilée de la république de Platon , mais plus en^.preinîe d'amour et de sollicitude pour l'humanité. Dans la Cité du soleil se révèlent les incessantes recherches du législaleur pour arriver à la solution de cet éternel problême : IVgaliié des hommes
sur la l^rre! L'organisation du travail, des études et du plaisir est réglée, dans celle rêverie sociale du moine dominicain, comme elle l'a élé plus lard par Saint-Simon et par Fourier : ce qu'il y a de plus hardi et de plus généreux, dans les deux réformateurs modernes , a été emprunté à Campanella. Quelle âme, attristée de l'inégalité des hommes snr la terre et de la misère de la foule, insultée par le bonheur du petit nombre , ne s'est prise d'enthousiasme pour ces théories sociales qui démontrent, comme possible, le bienêtre de tous, ou du moins l'amélioration de la destinée de chacun? Mais, hélas! les générations se succèdent en suivant le sillon tracé par les siècles; elles n'osent s'élancer dans des voies inconnues, et traitent de rêves ce qui n'a pas élé *.
* l^e difficile est aussi de trouver un peuple préparé à recevoir une généreuse utopie. Ou pourrait appliquer à plus d'une
Campanolla ('•crivit encore , durant sa longue captivité, une foule d'ouvrages que nous n'aurions pas la prétention d'apprécier. Du fond de son cachot, cet homme extraordinaire remplissait l'Europe de son nom; il confiait ses manuscrits à deux de ses amis ** qui les faisaient imprimer en Allemagne, d'où
nation Texemple de la femme du Médecin malgré /ui,, battue par son mari et contente d'êlre battue ; plus d'un peuple est satisfait de ses chaînes et les rive lui-même. La promesse de quelque bien-être matériel et des faveurs dont dispose tout gouvernement, endorment le peuple et l'aveuglent sur ses véritables intérêts; d'autres lois, ce sont de vieux préjugés ou des levains de superstitions qui empêchent de marcher en avant. La France elle-même, le pays le plus enclin à s'enflammer aux idées de progrès, la France n'est que partiellement oisposée à mettre en pratique l'esprit de perfectionnement social qui a préoccupé et qui préoccupe encore toutes les grandes intelligences. Il suffit de parcourir quelques départements pour se convaincre de ce défaut d'unité et d'esprit public. C'est là le côté faible de notre patrie.
* Deux savants allemands, Tobias Adamus et Schoppe. Ce oicrae Schoppe avait assisté au supplice de Bruno,
ils se répandaient en France, en Angleterre et en Italie.
Campanclla avait passé sept ans dans les fers , lorsque le pape Paul V demanda sa liberté au gouvernement espagnol. Le vice -roi refusa; l'Église ne donnait plus d'ordres, elle en recevait.
Libre dans les fers, comme il le dit lui-même, Campanella oubliait ses persécuteurs et se livrait aux sympathies de son génie; c'est ainsi qu'il écrivit et j^ublia une défense de Galilée, accusé et persécuté , comme lui, et qui comme lui, peut-être, à subi la torture*? JNoble élan d'une grande âme 1 II méprise pour lui-même le danger, il ne craint pas d'irriler
* M. Lihri a avanc*? celle opinion dans une élude sur Gali" lée publiée dan^la Ueuuc d:% DeiumMonUs,
SOS oniiOmi*», el il proclamo la V('*ri!«'* atlaqu^o clans les découvortcs i\o Galilc^o.
Lc?5 ann/'os se succéflaient; plusieurs vicerois dfe ^aples ('laient morls, irantres avaient été remplacés jiar l'Espagne. C;impanella languissait toujours en prison ; il jouissait pourtant d'une sorte de liberté; il pouvait corresyiondre avec les hommes fameux de son siècle , et , de toute part , arrivaient au moine captif des preuves de sympathie et d'admiration. Un des Stuarts, Jacques r% était en correspondance avec lui. Gassendi , philosophe français, que nous relrouverons dans le cours de notre récit, entrelenail avec le prisonnier un échange de dîsscitcitions philosophiques; nohle controverse où deux grands esprits se j)rêl<vlont amicalement leurs lumières. Onpermd'ail aus^i à Camp uielia de recevoir ses aiiiis (t les él rangerai qui demandaient à le
visiter. Depuis dix-neuf ans il était en prison, et les rigueurs des premiers temps s'étaient adoucies; mais une eirconstance bizarre lui attira de nouvelles persécutions.
En 1619, Don Pietro Giron, duc d'Ossuna, était vice-roi de Naples; c'était, selon les historiens de l'Espagne, un prince grand soldat, ennemi âe^^ gens de cour (^t ami des pauvres*; il diminua les impôts du peuple et le défendit contre l'oppression des nobles , usant en-
* Ua jour le duc d'Ossuna, en passant devant une barrière où l'on pesait des fruits pour prélever l'impôt, dégaine son épée et coupe les cordes de la balance, disant que les fruits de la terre devaient être libres ; c'était là une idée de Campanolla. Un des complices du duc d'Ossuna fut Genuino qui, trente sept ans plus tard, dirigea la conspiration de Masauiello et dicta de terribles ordonnances contre la ûoblessc ; sans doute ce Genuino avait été lié avec Campanella. On dirait qu'il érigea en lois les théories de la politique du moine de Stilo. f.e duc d'Ossuna mourut dans les prisons de L'iispi.gue.
vers cnix-ci d*iinc sévère justice. Le duc d'Ossnna aimnit (iampanella, il le visitait souvent dans sa prison, et s'éclairait, pour goiiveriirr, de ses lumières et de ses conseils. On dit que , séduit par le génie entreprenant du moine dominicain, il conçut, à son instigation, le dessein hardi de se rendre indépendant de l'Espagne et de former du royaume de INaples et de la Caîal)re, une monarchie nationale dont il aurait été le chef. Une pareille ambition devait plaire à Campanella : voir son pays échapper à la domination de l'Espagne et redevenir un état libre avait été le rêve de toute sa vie, la source de toutes ses infortunes. On tient à une espérance qui a tant coûté, et si Campanella ne suggéra pas au vice-roi son généreux projet, il est indubitable qu'il dut l'encourager.
Ce fut une nouvelle déception dans la des-»
linée de Cauipanella. Le duc d'Ossuna rompit avec la mclropole, mais il ne put lui résister; il fut chassé de ]Na2)les par les troupes coalisées de l'Espagne et des États du pape, et une prison plus rigoureuse punit Campanella des vœux qu'il avait formés pour l'affranchissement de son pays.
Deux ans après , en ap[)reiianl la mort du pape Paul V, qui seul avait sollicité sa grâce auprès de l'Espagne, Campanella s'écria douloureusement : « Je ne quitterai la prison » qu'avec la vie ! »
Mais, la même année, Philippe l!I, roi d'Espagne, mourut, et quelque espérance rentra dans l'âme du prisonnier. L'archevêque de Catanzaro, Innocent-Maxime, intercéda pour lui auprès du nouveau pontife , Urbain Vllï, qui , après cinq ans de négociations , obtint
enfin sa délivrance. Le roi d'Espa^me donna des ordres au duc d'Albe, vice-roi de Maples, et le 1 5 mai 1626, après vingl-six ans de prison, Campanella fui mis en liberté.
Le pape, pour arracher le philosophe à ses bourreaux, rappela qu'ayant été accusé d'hérésie, Campanella dépendait de sa juridiction; et, sous prétexte de le faire mettre en jugement, il lui assigna pour demeure, à Rome, la prison de Tinquisition.
Mais cen'étaitlàqu*une réclusion apparente; Urbain VIII, qui délestait les Espagnols, fil à leur victime l'accueil le plus affectueux. Vieilli par les souffrances, brisé par les tortures, Campanella devait espérer la paix pour les jours qui lui restaient à vivre; il ne put l'obtenir : cette âme ardente ne devait se reposer que dans la mort. A peine arrivé à Rome, il
vit se rcveillor contre lui des haines longtemps endormies : ses nombreux écrits servirent de prétexte aux attaques des corps religieux ; son livre sur le sens des choses , oeuvre d'une raison calme et d'une observation lumineuse, le fit accuser d'hérésie par les fanatiques. Une nouvelle persécution le menaça. Mais Campanella retrouva toute l'énergie de sa jeunesse pour défendre ses doctrines conlre ses ennemis; il s'appuya sur l'autorité des Saintes- Écritures, sur l'étude de la nature et sur les écrits de tous les philosophes , concluant qu'une philosophie nouvelle était nécessaire et que le Christ lui-même l'avait indiquée. Cette réfutation de Campanella fut triomphante; le pape se prononça pour lui et, le 7 avril 1629, il lui permit de sortir de la prison de l'Inquisition où il avait passé plus de deux ans, et lui donna dans Rome une entière liberté. Cette action du pape fut louée
par lonle l'Europe; les ouvrages de Campaiiella et ses malheurs en avaient fait l'objet de l'intérêt universel. Gabriel Naudé, bibliothécaire de Louis XIII, remercia publiquement Urbain VIII, au nom de la science, d'avoir protégé Campanella et de lui avoir rendu
* la liberté.
La France avait toujours montré de la sympathie au moine proscrit. Le comte de Noailles , qui était à cette époque ambassadeur à la cour de Rome , se plaisait à le voir dans l'intimité, à écouter le récit de ses infortunes et à lui répéter que si jamais la persécution l'atteignait encore, il trouverait en lui un ami et un protecteur.
La France et l'Espagne étaient alors ennemies; Richelieu et Olivarès régnaient sur les deux nations profondément divisées par des
iritcrets rivaux; les aiiibassadeurs des deux cours représentaient à Rome leurs dissenlions; la haine naturelle des Espagnols conlre Campanella s'accrut encore de la protection que le comte de Woailles lui accordait. Ils se liguèrent contre lui, criant au scandale de ce que le pape laissait librement circuler dans Home, cet homme impies cet liérétique, cet agitateur de l'Etat et de la foi ! Que parle-t-on de Luther et de Calvin ? cest une dérision , répétaient-ils; Rome nourrit dans son sein un serpent bien plus dangereux \ L'esprit de fanatisme allait s'exallaiil et Campaneila, pour échapper à ses ennemis qui menaçaient de devenir ses assassins, fut forcé de se réfugier dans l'hôtel même de l'ambassadeur de France; la haine des Espagnols l'y poursuivit,
«Jamais, dit un auteur contemporain, on » ne vit, j)our un pauvre moine infirme, tant
»cle rage et de fureur... » irrités d'avoir perdu It^ur proie, un jour les Espagnols ameutèrent la populace romaine devant l'iiôlel de l'ambassadeur de France; la foule demande à grands cris Campanella, elle vocifère des imprécations et des menaces de mort. Le comte de Noailles avait i)révu cette heure de violence : « Fuyez ! dit-il à Campanella, ma voiture »vous conduira hors de Rome; allez, la France vous est ouverte ! » Campanella hésitait, l'exil était j)Our lui une douleur nouvelle à laquelle il eût voulu dérober sa misérable vie, mais les menaces de la foule redoublaient, le péril était imminent. En c< t instant, un envoyé du pape arrive chez l'ambassadeur : « Fuyez 1 dit-il à son tour; le pape i>est pas «maître de la colère populaire; il vous aime, »mais il ne peut vous défendre. » Le souvenir de sa longue captivité et la crainte de nouvelles tortures décidèrent Campanella : il re-
vétil l'habit d'un frère minime et s'abandonna à son prolecteur. Le comte de Noaillos lui remit une bourse pleine d'or, une lettre pour Richelieu, une autre pour son frère, évêque de Saint Flour, puis, le conduisant par une porte secrète, il le fit monter dans sa voiture et, le recommandant à la Providence, il lui dit adieu. Gâché dans le carrossearmorié de l'ambassadeur, Campanella sortit de Rome sans danger, et alla s'embarquer pour la France.
A l'âge oà la patrie est le plus chère , où la terre natale paraît plus douce pour se reposer à jamais , il allait en pays étranger finir le peu de jours qui lui étaient comptés. Mus la France, ce n'était pas l'exil, c'était dès lors le foyer des lumières et des sentiments généreux; la France de Richelieu touchait à celle de Louis XIV , et déjà se levait celte ère glorieuse de l'esprit humain. Coriieiile écrivait
le Ciil el Descartes méditai t ses grands travaux; Bossuet, Pascal et Molière étaient des adolescents sublimes. La poésie , l'éloquence et la philosophie allaient s'unir pour faire de celle grande nation le flambeau du monde; avant d'être dans les institutions , res[)rit de liberté se répandait dans les intelligences.
Le sentiment de douleur et de regret qui avait serré le cœur de Campanella , lorsqu'il quitta le sol de l'Italie, s'adoucit durant la traversée de la Méditerranée, dont les eaux calmes et limpides unissaient , comme une ceinture flottante sa patrie à la France; et, lorsque le navire qui portait le fugitif loucha au port de Marseille , Campanella descendit sur le rivage hospitalier le front joyeux, l'âme sereine, il se sentait vraiment libre.
a C'est à vous que je dois la liberté, rUon-
))nour et la vie, écrivit-il aussitôt au comte » de Noailles ; la ligue des puissants, au iné- » pris de Dieu , du droit et de la justice, pour » gagner par des brigues honteuses la faveur ))du roi d'Espagne, après que le duc d'Albe ))lui-niéme m'avait déclaré innocent, m'a de » nouveau persécuté, Ils ont agi , en appa- )) rence, par zèle pour la monarchie, en réalité, «pour pouvoir abusera leur gré des richesses »dn royaume. Pendant qu'ils préparaient ma » mort, par la violence et par la ruse, vous, en «me sauvaril, vous avez fait ce que n'avaient «pu faire ni Rome tout entière, ni le sainteté »(!'un pontife plein de sciences, de vertus et » de jnslice, gardien de l'innocence et ami de )>la sagesse ; vous seul, tandis que mes enne- »mis assiégeaient votre demeure et m'espîon- «nnient d'une manière infâme, vous les avez » trompés en employant d'ingénieux prétextes; »vous n^'avcz donné le temps de fuir, sous un
-> dégnisoment , par une issue sf»cr^le , et de » me sauver dans voire propre voiture, et vous n tt^avez adressé , avec des lettres de votre » main , à des princes et à leurs ministres, «jusqu'à ce que j'aie pu parvenir en sûreté «dans les États du roi Ir^s-chrétien. »
A cette époque, vivait à Aix, capitale de la Provence, Claude Fabry de Peiresc *, conseil-
* « Dans la biograpliie universelle cl clans plusieurs anlrrs biographies on a accusé Peiresc d'avoir signé , comme membre du parlement , l'arrêt qui condamnaîl à mort Gaufridi, prêtre bénéficier de Marseille, brCdé vif à Aix, comme sorcier.
1er au parlomont; n(^ cl*une des plus grandes familles du comté, il montra dès sa jeunesse un penchant très-vif pour les sciences , les lettres et les arts ; après avoir fait de brillantes études, il voyagea durant plusieurs années
en Italie, en Angleterre et en Hollande, et se lia avec tous les hommes célèbres de son
sur la place des Prêcheurs, en iCii. Cet arrêt a été imprimé plusieurs fois, et l'on n'a jamais mentionné, dans ces copies, les noms des membres du parlement d'Aix qui l'ont rendu. Les historiens gardent le même silence à cet égard ; cependant la minute de cet arrêt est encore dans les registres du parlement déposés aux archives du greffe de la cour royale d'Aix. On y lit les noms des quatorze juges qui siégèrent dans cette affaire, et celui de Peiresc ne s'y trouve pas ; nous croyons donc pouvoir affirmer que Peire>c n'a point concouru à la condamnation de Gaufridi ; d'ailleurs, nous avons constaté qu'il ne signait jamais du nom de Peiresc comme magistrat. Les arrêts rendus dans les procès dont il est rapporteur et qui se trouvent dans les registres, portent seulement celte signature : N. G. Fabry. Il paraît donc certain que Peiresc n'a pris aucune part à cette affaire, et, par conséquent, ne s'est pas trouvé dans îo cas d'y donner légalement son avis, t
temps. De retour à Aix, oii le rappelait sa famille, il continua jusqu'à sa mort à entretenir des relations avec les plus grands esprits de l'Europe. Baylc appelait Peîrcsc le procureur généra/ de la littérature. Celait en effet un des plus nobles roprésenlants d'une époque où le besoin des choses intellecluelles devint une passion, comme l'avait été, dans les siècles précédents, la' carrière des armes.
ftrudit profond , archéologue exercé , numismate ingénieux, esprit universel, Peiresc était sollicité sans relâche par le désir de connaître. Quoique sa fortune ne fût pas considérable, pour satisfaire ses nobles goûts, il envoyait à sa solde, en Asie, en Egypte et dans
Nou8 devons celte note à la bienveillance de notre compatriote M. Roux Alphéran , dont IVrndilion est une véritable autorité pour tout ce qui concerne l'histoire dt; la ville d'Aix.
le Nouveau- Monde , des courtiers littéraires qu'il rrcommandail aux consuls des divers pays ; et de tous côtés lui arrivaient des marbres antiques, des médailles, des manuscrits et des livres rares, des plantes et des animaux jleu connus. Il avait aussi des relations avec toutes les contrées du monde, mais il aimait snrtoul l'Italie ; la Provence touche à ce beau pays et le rappelle par son ciel? Peiresc entretenait une correspondance avec Urbain VIII et le cardinal Barbetino. Lorsque Galilée fut persécuté, il écrivit en sa faveur à tous ses amis de Rome et insista auprès du cardinal pour obtenir sa liberté*; il lui représentait
^ - * ie ne saurais vous cacher, lui écrivait-il en i63o, que je recevrai tout ce que vous pourrez- obtenir de Sa Sainteté, en faveur de Galilée, vénérable vieillard, comme si c'était fait pour mon pauvre père. Je vous adresse à cet effet les plus humbles prières, car je suis beaucoup plus jaloux de Ihouneur de ce pontificat et de la prudente administration de Voire Kmînence, que do la conservation de ma propre vie. Je
quelle tache ce sérail un jour pour l'Italie d'avoir mis dans les fiiirs uu si graud g(';uie ; il adressait eu même temps à Galilée dos consolations sur 6<.^s malheurs et des éloges sur ges découvertes. Durant ses longues prisons, (]am|)anella fut aussi l'objet de la sollicilude de Peiresc ; il reçut de lui des lettres affectueuses qui, comme celles de Gassendi, apprenaient au moine proscrit la sympathie qu'il inspirait en France, Peiresc et Gassendi étaient liés d'une étroite amitié; le philosophe passait la moitié de sa vie chez le magistrat ;
suis certain que l'iaclulgtiice sera conCornie anx Tœux des plus nobles esprits de ce siècle , qui éprouvent tant de compassion pour la sévère punition infligée à Galilée ; le parti contraire courrait giand risque d'être jugé défavorablement et pourrait même un jour être comparé à la persécution que Socr-.ic éprouva dans sa patrie, persécution blâmée par les autres nations et jusque par les descendants de ses persécul<urs. -~
[Lettre (le Peiresc au cardinal Bnrberino,)
ils faisaient ensemble des éludes de philosophie et des observations astronomiques. Ils étaient touB les deux à Aix lorsque Campanclla toucha le rivage de France, et ils se disposèrent à recevoir l'exilé avec tout le respect et tout rintérêt dus à ses longs malheurs.
IT
A peine Campanella venait-il de débarquer à Marseille, que la voiture de Peiresc arriva pour leconduireà Aix, où l'attendaient quelques jours de bien-être et une de ces fêtes du cœur et de l'esprit si rares dans la vie du
pauvre moine. Après tant de soulFrances, le corps brisé par J âge, Jes torlines et les privations, il se trouva hébergé et fêlé d'une manière qui lui rappelait, disait-il, l'hospitalité offerte à Saladin, dans un des contes de Bocace. Un carrosse doux et rapide le conduisit sans fatigue jusqu'à la porte de la demeure de Peircsc. C'était un de ces vastes et beaux
hôtels, maisons princières, dont la ville d'Aix
7 i est encore toute peuplée. La cour était encombrée de marbres rares, et Peiresc avait réuni dans les salles et les galeries des médailles, des gravures et des tableaux de prix; il avait chez lui un sculpteur, un graveur et un peintre; il aimait à leur faire reproduire des monuments , des ligures d'animaux et parfois le portrait des hommes qui lui étaient chers. Riïbens, en allant en Italie, lui avait donné quelques instants, et Van Dick avait peint lui-même le noble visage de Peiresc
souriant à ses uoinbreiix amis. Au faîte de celle demeure s'élevait un observatoire d'où Peiresc et Gassendi étudiaieul le cours des astres Une des façades avait vue sur un magnifique jardin botanique où se trouvaient les plantes les plus précieuses : le jasmin de rinde, le lilas de Perse et celui d'Arabie, le papyrus d'Egypte, le laurier rose, le myrte à large feuilles, toutes ces fleurs qui , de nos jours, sont devenues vulgaires, étaient alors des raretés qu'on ne trouvait en France que dans le jardin du roi et dans celui de Peiresc. *
Ce furent des. jours d'enchantement pour Campanella que ceux qu'il passa à Aix auprès de Peiresc et de Gassendi. Ainsi qu'il l'écrivait lui-même à ses amis d'Italie, il $e reposa le corps et tesprlt^ et tous les soifis d'une len-
* Voir la Vie de Pcirc8c, par Gas^eudi.
dre aDiitié lui furent procligu(^s. Durant la ûiatinée, il parcourait avec les deux amis le jardin botanique, et le soir ils faisaient ensemble, ù^ob^ervatoire, des découvertes d'astronomie. Un jour, ( en octobre i654), ils purent observer la rencontre de Mercure et du soleil, et ce fut, pour ces trois hommes qui avaient la passion de la science, une véritable fêle. Ils échangèrent ainsi pendant un uiois de nobles jouissances, de grandes idées, des sentiments généreux et de touchantes effusions de cœur. Ils agitèrent entre eux toutes les questions philosophiques que se propose éternellement l'esprit humain; Campanella, persécuté pour avoir tenté d*édifîerune philosophie nouvelle, avait obtenu, comme destructeur des anciennes doctrines , toute la sympathie de Gassendi ; mais là seulement étaient les afiinités de ces deux esprits. Chose étrange, Gassendi, Borli ainsi que Campa-
ii( ila d'un cor|)S religieux, fui en France le iuiidaleur de la philosophie sensualiste *, Les doctrines spiritualisles du moine de Stilo repoussaient celles de Gassendi comme vaines et insuffisantes pour expliquer le principe des choses; parfois les plus vives discussions s'élevaient entre eux, et Campanella retrouvait l'énergique éloquence de sa jeunesse pour combattre l'aimable sceptique au sourire doux, mais un peu railleur. Peiresc alors tempérait le fougueux Italien par des paroles d'une sagesse
* L'abbé Gassendi, qui professait six mois de l'année la philosophie au coiiégo de France à Paris , compta Molière parmi ses élèves, et les œuvres du poète présentent plus d'une Irace des idées du philosophe. Dans les Femmes savantes, Molière a toarné en ridicule la philosophie spirilualiste de Descaries. Un autre de nos grands poètes au contraire, La Fontaine, admirait Doscartes et adressait sur lui les vers suivants à madame de La ."^ablière :
Dcscarles, ce mortel dont on eût fait un dieu Chez les païens, et qui tient le milieu Entre Ihomme et l'esprit. ....
profonde : « Laissez, lui disaiUil, les dillcrcnls »syslèmcs de philosophie se produire libre- » aient, la faiblesse de l'esprit humain est trop «grande pour pouvoir pénétrer d'un seul «coup tous les secrets de la nature; il faut » une £;radalion qui , par divers moyens, con- »duise au but, et la brièveté de la vie hu- */îifô1ny ne permet pas qu'une seule pc^r^oriné i> y suffise. Il faut un certain amour et une » certaine vénération des uns pour les autres, «pour cueillir le fruit désiré, et pour cela » une interprétation favorable des idées d'au- »trui vaut mieux qu'une critique exclusive. » La raison de Campanella était frappée du grand sens des id^es de Peiresc, et il cédait par degrés en l'écoutant. Parfois une musique harmonieuse, exécutée dans une pièce ' voisine, servait d'intermède à ces graves conversations, et reposait les sens des fatigues de Tesprit.
Entouré de soins, goùlanl librenienl les puissantes dislraclions de l'intelligence, sans doute il eut été doux à Gampanella de fixer sa vie chez Peiresc, mais llichelien Tatlendait à Parii. Louis XIII lui-même avait témoigné le désir de le connaître, et Gampanella se vît forcé de quitter ses amis. Ce fut un noble spectable que celui de leurs adieux. Peiresc avait fait préparer sa voiture pour conduire le vieillard jusqu'à Lyon; il lui remit quarante pièces d'or, et voulut qu'il fut défrayé à sa charge pendant toute la route; Gampanella, touché de tant de bontés, pressa dans ses mains les mains de Peiresc, et lui dit avant de s'éloigner : « Les plus cruels supplices n'ont pu m'arracher des larmes, mais j'en répands aujourd'hui d'émotion et de reconnaissance.» »
A Paris, Çampanella descendit chez le frère de son libérateur, monseigneur de Noailles, évêque de Saint-Flour. Aussitôt que le cardinal de Richelieu fut informé de son arrivée, il s'empressa de lui envoyer une somnae con-
sîdérable. IVoble temps où Tesprît était compté pour quelque chose, et ou l'arrivée d'un pauvre moine était un événement qui éveillait l'attention des chef de l'état! Richelieu, qui fut l'artisan de sa propre fortune, aimait les esprits supérieurs. Campanella lui plaisait comme penseur, et aussi par sa haine contre les Espagnols. Le vieux moine resta presque lin mois sans sortir de chez l'évéque de Saint- Flour; un ordre de la cour le tira de sa retraite.
Louis XIII fut curieux de voir cet homme qui avait rempli l'Europe durant tant d'années du bruit de ses écrits et de ses malheurs. C'était le 9 février i635; la cour était à Saint- Germain; Campanella arriva dans la voilure du cardinal; les courtisans attendaient avec curiosité; la porte de la salle royale s'ouvrit, et pale, amaigri par les soufFranceSj les cheveux
blancs, la barl)e blanclie, le corps voûlé sous s^ robe ai' aïoiiic, un vieillard né au fond de la Ca labre parut devant le roi de Frajice. Louis XIII, la tête découverte, fit quelques pas au-devant de l'étranger, et, Fembrassanl deux fois, il lui dit: « Soyez le bipn,venu , je » suis heureux de vous voir en France, je vous • prends sous ma protection, rien ne vous «manquera, vivez en paix et en joie!... » Le philosophe proscrit, ému par tant de bonté, remercia le roi avec effusion et lui parla sans embarras de ses malheurs. Louis XIII, toujours debout, ainsi que tous les assistants, écoutait Campanella avec intérêt, et lui faisait comprendre, par ses réponses, qu'il connaissait déjà ses infortunes, et même qu'il avait lu plusieurs de ses ouvrages.
Campanella sortit de cette entrevue plein de reconnaissance pour le roi de France, et
quelques jours après il alla habiter, selon le désir royal, le couvent de son ordre, situé rue Sain l-Honoré *. Un mois après il reçut le brevet d'une pension de trois milk livres.
Louis Xïll revit plusieurs fois Gampanella el lui écrivit dans diverses circonstances. Le cardinal de Richelieu le protégeait et Taimait. L'année même de son arrivée à Paris, en |656, ce j)uissant ministre ayant fondé l'Académie françaii^e, voulut que le moine exilé assistât à une séance solennelle. Il prit aussi connaissance des ouvrages de Gampanella , et les fît approuver par la Sorbonne. Quel esprit que celui de Richelieu, qui, portant tout le poids du gouvernement d'un Vaste royaume, trouvait encore des heures à donner à la philosophie, à la poésie, aux arts, à tous les goûts et à toutes les j)assions humaines?
* Sur la place où est aujourd'hui le maic'ié Saint-Ho-
nortî.
Après tant d'années de souffrance, Campanella vivait en France heureux cl honoré. Malgré la vieillesse son intelligence ne sommeillait point; la philosophie et la politique s'étaient partagé sa vie et occupaient encore ses vieux ans. Quand la guerre éclata entre la France et l'Espagne, il fut appelé dans le conseil du roi pour donner son avis sur les affaires d'Italie. Ainsi cet homme qui avait passé vingt-sept ans dans les fers pour avoir, jeune et plein d'ardeur, tenté la délivrance de son pays, aujourd'hui dans l'exil et touchant à la tombe, était consulté sur les destinées de ce même pays par Richelieu, le plus grand politique de son siècle !
Un jour, le cardinal-ministre lui disait qu'il déplorait que le roi n'eut pas d'enfant, et que son frère Gaston, duc d'Orléans, dût lui succéder ; « Gaston ne régnera jamais , répondit
»Campanella!... » Quelque temps après la reine devint grosse et mit au monde l'enfant qui devait être Louis XIV. Cet événement fit passer Campanella pour un prophète, et ranima dans l'esprit du vieillard quelques éclairs de cette poésie qui avait été la consolation de ses longues prisons. Il composa sur la naissance de l'enfant royal une églogue qui excita la jalousie de plusieurs poètes de l'époque.
On peut s'étonner que le martyr de la liberté, que celui qui avait tenté d'arracher son pays à la servitude, et qui fit des vers si énergiques contre la tyrannie fût devenu , pour ainsi dire, un poète de cour dans sa vieillesse; mais on ne doit pas oublier la reconnaissance que Campanella devait à Louis XIII ; puis déjà, dans les dernières années de sa prison,
celle âme si fortement trempée avait semblé h 2t
douter de ses grandes espérances, et souscrivant presque au despotisme comme à une nécessité fatale , le poète , si ce n'est le philosophe, avait dit: « Homme, observe les lois • sous lesquelles tu naquis. Regarde les prin- »ces et les prêtres comme les représentants » de la divinité, et leurs ordres comme des or- »dres divins, bien qu'ils te semblent parfois » injustes, ainsi qu'à tout le peuple. Si Dieu «permet les inondations, les incendies et les n guerres, lui qui régit tout; s'il souffre en si- » lence ces ministres de sa colère , tais-toi de » niéme et suis sa volonté ; fatigué de la route, »en faisant des vœux, aspire au port sans le » heurter aux écueils. »
Cher à Louis XIII et à Richelieu, Gampanella vivait entouré d'admiration et de respect dans le couvent des Dominicains de la rue Saint-Iïonoré. Le soir, assis dans le cloître, il
aimait a deviser avec les moines sur des questions philosophiques; vétéran de la science, il aimait à rappeler ce qu'il avait souffert pour elle et ce qu'elle lui devait.
En marchant sur les traces de Telesio^ il avait ramené l'esprit humain à la liberté d'examen et à l'étude de la nature ; parfois il s'enflammait aux souvenirs de sa jeunesse, il parlait avec enthousiasme de lui-même et s'écriait, en jouant sur son nom : « Je suis la clo- » che des sept montagnes (allusion à la confor- «mation de sa tête), la^ cloche qui annor*ce » une aurore nouvelle. »
L'astre qui devait répandre une lumière immortelle sur cette aurore philosophique s'était levé: Descartes venait de publier sa Méthode; C>impanrli^, sans doutr, fut frappé
profondément par cetto œuvre qui suscita une révolution en Europe. Malgré son âge, il quitta la France (iG58) et pasâa en Hollande pour y chercher Descartes ; mais Descartes se cachait, ses amis même n'avaient pu découvrir la ville qu'il habitait; l'auteur de la Méthode avait pour principe , que les vérités philosophiques nepeuventôtre pénétrées par l'esprit de rhomme, qu'après de longues méditations solitairesloin dubruit et des intérêts du monde.
Sans doute, si elles s'étaient rencontrées, ces deux grandes intelligences se seraient comprises , et Descartes aurait parlé avec moins de dédain du philosophe italien *. Si
* Nous trouvons le passage suivant dans la Vie de Descartes^ par Baillet : « M. Descaries ne portait aucune envie à la réputation de Campanella, ni aux découvertes qu'il croyait avoir failps dans Îq qalure. Si^r ce que le pèrç» Mergea^e qv^H youl^
Campanclla ne fut pas un des grands fondateurs de la philosophie moderne , on ne peut oublier qu'il a souffert pour elle , et qu'il a droit à l'admiration et au respect. On regrette que Descartes ne se soit pas ému au souvenir des tortures de Campanella , comme on regrette qu'il n'ait eu que de l'indifférence pour
lui envoyer un des ouvrages de ce dominicain en i638, il l'avait remercié de sa bonne volonté , et lui avait marqué qu'il n'avait aucune envie de le voir, ajoutant que ce qu'il avait vu autrefois de Campanella ne lui permettait pas de rien espérer de bon de ce livre. Le père Mersenne n'était plus en état de rappeler le livre qui était parti peu de jours après sa lettre d'avis, de sorte que M. Descartes, pour ne pas rendre sa peine inutile, se mit en devoir de le lire, jusqu'à ce que le mauvais style de l'auteur l'ayant dégoûté, il se contenta de parcourir le reste, ne «'attachant qu'à voir s'il y avait quelque opinion nouvelle; il le renvoya aussitôt à ce père , et lui manda ce qu'il pensait du livre et de son auteur en ces termes : « Votre
• Campanclla m'ayant trouvé occupé à répondre à quelques
• objections qui m'étaient venues de divers endroits, j'avoue »que son langage et celui de l'allemand qui a fait sa longue «préface, ont fait que je n'ai osé converser avec eux, avant
les malheurs do Galilée, Descartes eut le Grénie de la philosophie; mais en eut-il le ^enlimenl et la conscience? Il exprime avec des ménagements extrêmes les vérités hardi'^^ de la Méthode; il sait éviter hiabilement pour luimêmç la persécution ; mais^ ne devait-il pas au moins sa sympathie à ceux qui furent persécutés pour avoir annoncé cette philosophie que ses ouvrages firent triompher?
Il est beau de consacrer sa vie à la rçcher-
» que j'eusse achevé les dépêches que j'avais à faire, crainte de
• prendre quelque chose de leur style. Pour la doctrine, il y a «quinze ans que j'ai lu le livre de Sensu rerunit du même au-
• teur, avec quelques autres, et peut-être que celui-ci en ctai. ■ du nombre, mais j'avais trouvé dès-lors si peu de solidité » dans ses écrits, que je n'en avais rien gardé dans ma mé- » moire... Je ne saurais maintenant en dire autre chose, sinon
• que ceux qui s'égarent, en affectant de suivre des chemins » extraordinaires , me paraissent beaucoup moins excusables
• que ceux qui ne s'égarent qu'en compagnie, et en suivant la
• roule de beaucoup d'autres. »
che théorique de la vérité; c'est déjà préparer la voie à l'humanité, mais il est plus beau encore de passer de la spéculation à la pratique et de prouver, par ses actes, qu'on a rompu courageusement avec l'erreur.
Après un court séjour en Hollande, Gampanella revint en France; ce fut pour y mourir.
Il avait prédit que l'éclipsé de soleil qui devait arriver le i" juin 1659 lui serait funeste; il fit tout pour conjurer le danger. Selon les prescriptions astrologiques qu'indiquent plusieurs passages de ses écrits, il se plongea dans la fumée des plantes aromatiques et fit exécuter autour de lui une musique harmonieuse. Les moines du couvent doutèrent un instant de sa raison; saisi par une fièvre ardente , il vil arriver ses derniers moment^ avec calme
et se prépara à mourir chréliennenient. Il reçut le Saint-Sacrement des mains du prieur Guillaume Mathieu, et en présence de toute la communauté. Son âme au milieu des prières sembla s'échapper sans douleur de son corps affaibli par l'âge ; il mourut le samedi 21 mai 1639, à quatre heures du matin, à Tâge de soixante-onze ans ; il ne parvint pas jusqu'au jourindiqué pour l'éclipsé, et, ajoute le dominicain Echard, à qui nous empruntons ces détails : u II fat évident pour tout le » monde que les clefs de la vie et de la mort » ne sont qu'entre les mains du roi des rois, et » du seigneur des seigneurs! .. »
Yoici comment dans ses poésies Gampanella avait démontré l'immortalité de l'âme: « L'immense désir des choses éternelles est la «force par laquelle je tends toujours plus haut »et qui me fait dépasser et la terre et le ciel ;
«aucun effet ne pouvant être supérieur à sa «cause, je comprends que je ne dépends pas » de l'air et du soleil ni d'aucune chose péris- » sable, mais des choses immortelles; c'est ce » qui me distingue de toi (il s'adresse au «corps) qui n'aimes et qui ne connais que ton » destin borné. C'est la plus grande preuve que «l'âme est divine. »
Campanella fut enseveli avec les plus grands honneurs dans l'église du couvent ; tous les corps savants, tous les ordres religieux envoyèrent des députations à ses obsèques. Une immense afïluence de peuple se pressa autour de la bière où reposait le pauvre moine étranger qui avait rempli Paris de sa renommée ; le peuple devinait-il par instinct que ce cœur, maintenant glacé par la mort, avait été embrasé de l'amour de l'humanité?
L'enceinte où reposait Campanella était ce
même couvent des Douiinicains (dil des .)acobins) où devait, un siècle et demi plus lard, rclenlir la voix de nos plus terribles tribuns. La poussière du moine de la Galabre dut tressaillir à la parole de ces autres rc^volutionnaires qui, s'ils ne fondèrent pas la liberté, brisèrent du moins la servitude.