‹ Deux femmes célèbres (volume 2)Chapitre 6 sur 7 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

Depuis que j'ai ouvert mes ailes au désir glorieux , plus je vois l'espace sous mes pieds , plus je me livre au vent rapide qui m'emporte, et je méprise le monde en montant au ciel.

être jugés par elle. Le nonce du pape intervint auprès du gouvernement espagnol, mais il ne put rien obtenir et se vit forcé à devenir le complice des bourreaux du vice-roi. Le chef de rKgh'se n'était pl'!s indépendant, et d'ailleurs C^ampanella avait à Pvome de puissants ennemis; les Jésuites qu'il avait voulu pros-

La triste fin du fils de Dédale , loiii de m'épouvantor , me fait monter plus résolument encore. Je sais bien que je me briserai contre la terre ; mais quclh vie vaudra ma mort !

J'entends, daus les airs, U voiv de mon propre cœur qui me dit : Où m'emportes- tu, téméraire? Heplie tes ailes, car nue trop grande audace est rarement impunie !

Je lui réponds : Pourquoi craindre une telle fin? traversons courageusement les nues, et mourons satisfaits, si le ciel nous destine une mort illustre.

SOr\NET.

A la' LOUANGC; DE l'aNBBIE.

0 sainte et béate ânere, 'ainle igno 'me.*?, sainte sottise ,

crire cherchèrent à se venger, et Campanella nous apprend lui-même que le père général de cet ordre lui fit dire un jour, qu'il était persécuté moins pour avoir conspiré contre l'Espagne, que pour s'êUe mis en guerre avec la compagnie de Jésus.

bénigne dévotion qui seule reiicl» les âmes plus satisfaites que no sauraient le iaiie toutes les recherches de rintelligence!

Aucune veille assidue, aucun labeur, au<;une contemplation philosophique ne peut arriver jusqu'au ciel où tu fixes ta demeure. ^

Esprits investigateurs, à quoi vous sert d'étudier la nature et de connaître si les astres sont formés de feu, de terre ou d'eau ? •

La sainte et béate ânerie néglige tout cela; car, les mains jointes et à genoux, elle n'attend son bonheur que de Dieu.

Piien ne l'afflige , rien ne la préoccupe, excepté le souci du repos éternel qne Dieu daigne nous accorder après notre mort.

Durant dix ans, il avait sapé les vieilles doc trines! durant dix ans , par la hardiesse d(^ son enseignement, il avait amasse sur sa lêle la haine de tons les corps religieux, et lorsque l'orage longtemps couvé éclata enfin, il vit tout ce que l'orgueil blessé des hommes peut enfanter de vengeance.

Dans un cachot du château de l'Œuf, fosse humide et infecte , selon l'expression du supplicié, les bourreaux de l'Espagne épient les aveux de Campanella; ils sont là, nombreux el forts de leur force brutale, s'acharnant 3Ur

cet homme enchaîné à leurs pieds, seul, mou« rant, couvert de sang et laissant des lambeaux de chair aux instruments du supplice; pourtant il domine ses bourreaux par l'ascendant de son héroïsme et il les force à s*écrier : quil est doué d'une âme plus que Spartiate l Ecoutons-le raconter lui-même ce qu'il souffrit alors : « J'ai été enfermé dans cinquante «prisons et soumis sept fois à la torture la » plus atroce. La dernière fois elle a duré qua- »rante heures. Garotté avec des cordes très- » serrées qui me déchiraient les os, suspendu, »les mains liées derrière le dos, au-dessus »d'un pieu de bois aigu qui m'a dévoré la » sixième partie de ma chair et tiré dix livres »de sang, au bout de quarante heures, me • croyant mort, on mit fin à mon supplice ; »les uns m'injuriaient, et, pour accroître mes » douleurs, secouaient la corde à laquelle j'é- » tais suspendu; les autres Ipuaient tout bas

9 mon courage, llien ne m'a chranlé et Von

»n*a pu m'arracher une seule parole. Guéri

» enfin, par miracle, après six mois de ma-

iladie, j'ai été plongé dans une fosse. Quinze

» fois, j'ai été mis en jugement. La première

»fois, quand on m'a demandé : Comment donc

r> sait-il ce (ju il n'a jamais appris? /J-t-il un

y> démon à ses ordres? ( on l'accusait de magie)

» j'ai répondu : Pour apprendre ce que je sais

DJ'ai usé plus d'huile que vous n'avez bu de

»vin. Une autre fois, on m'a accusé d'être

» l'auteur du livre des Trois imposteurs, qui

«était imprimé trente ans avant que je fusse

» sorti du ventre de ma n)ère. On m'a accusé

«d'avoir les opinions de Démocrite, moi qui

»ai fait des livres contre Démocrite. On m'a

• accusé de nourrir de mauvais sentiments

» contre i'Égîise, comme doctrine et comme » corps, moi qui ai écrit un ouvrage sur la

0 monarchie chrélienne, où j'ai montré que

» nul philosophe n'avait pu imaginer une lé- » publique égale à celle qui a été établie à Rome » par les Apôîres. On m'a accusé d'être héré- » tique, moi qui ai composé un dialogue con- »tre les hérétiques de notre temps. Enfin, on »m'a accusé de rébellion et d'hérésie, pour «avoir dit qu'il y a des signes dans le soleil , »la lune et les étoiles , contre Aristote qui »fait le monde éternel et incorruptible. C'est «pour cela qu'il m'ont jeté, comme Jérémie, »)dans le lac inférieur, où il n'y a ni air, ni » lumière. »

Du fond même de sa prison, il avait retracé, dans des vers, ses longues tortures. Le morceau suivant forme un tableau éloquent et sombre qui communique une douloureuse émotion. ^

» Voici douze ans que je soutire et que je

» répands la douleur par tous les sons. Mes )) membres oiil été niarlyrisés sept fois, les «ignorants uj'ont maudit et bafoué, le soleil a wélé refusé «i mes yeux, mes muscles ont été «déchirés, mes os brisés, mes chairs mises en » lambeaux; je couche sur la dure, je suis eri- » chaîné, mon sang a été répandu, j'ai été livré »aux plus cruelles terreurs, ma nourriture »est insuffisante et corrompue, n'est-ce pas » assez, ô mon Dieu, pour me faire espérer »que lu me défendras l

»Les puissants de ce monde se font un mar- »che-pied des corps humains; des oiseaux j» captifs de leurs âmes; une boisson de leur » sang ; de leur chair, une pâture à leurs cru- »autt;s, de leurs douleurs et de leurs larmes, »un jeu pour 1 ur rage impie; de leurs os, > des manches aux ins^trumenls de torture ))usés à nous faire souffrir; et de nos mem-

')bios paipilaiits, des espions et de faux té- » moins qui nous font nous accuser quand «nous sommes innocenls. Ils veulent que » toute langue maudisse la vertu et exalte leurs «vices; mais, du haut de ton tribunal, tu » vois tout cela mieux que moi , et si ta justice «outragée et le spectacle de mon supplice ne » suffisent pas pour l'armer, que du moins, » Seigneur, le mal universel l'émeuve, car ta «providence doit veiller sur nous! »

J. JN. Erylhrie is, auteur contemporain, raconte : «Que Campanella soutint, sans in- » terruplion, pendant trente-cinq heures, une »lorlure si cruelle, que toutes les veines et «artères qui sont autour du siège ayant été «rompues, le sang qui coulait des blessures «ne put être arrêté, et que, pourtant, il eut «tant de fermeté durant cette torture, que,

«pas une fois, il ne laissa échapper un mot » indigne d'un philosophe ! »

On le voit, Canipanella fatigua cl vainquit les tourments, ainsi qu'il nous le dit lui-même. ÏN'espérant plus arracher un seul aveu à celte âme sloïque, après avoir lacéré son corps, les bourreaux abandonnèrent le^marlyre à la solitude d'une éternelle réclusion. *

Une âme moins fortement trempée aurait succombé à tant de douleurs; mais Campanella était à la fois philosophe et poêle : il peupla le vide de sa prison des mondes de son intelligence; il ne demanda pas grâce à ses persécuteurs, il ne sollicita que des livres, du papier et des plumes, ce qu'il lui fallait pour nourrir son esprit et pour le répandre au-dehors. Sespreaiiers écrits furent des vers.

Le cri longtemps contenu de ia chair et de Tâme déborda en poésie.

SO.NNET.

»Dans les fers et libre; seui sans être seul; gémissant et paisible, je confonds mes ennemis; je suis fou aux yeux du vulgaire et sage pour la divine intelligence.

» Opprimé sur la terre, je m'envole vers le ciel, la chair abattue et l'âme sereine; et, quand le poids du malheur m'enfonce dans l'abîme, les ailes de l'esprit m'élèvent au-dessus du monde.

»i: Qibat dont l'issue est douteuse fiit éclater le courage; toute durée est courte au

rogard de l'élornilé, et rien n'est plus léger que le plaisir le plus solide.

» Je porte sur mon front l'image de l'amour du vrai; sur d'arriver heureux^ avec le temps, là où, sans parler, je serai toujours compris.

SONINET

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