‹ Deux femmes célèbresChapitre 10 sur 11 · TT · texte numérisé non relu

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promesses , malgré mes résolutions que je croyais si fortes, j'ai succoipbé à la première occasion. Combien c'est humiliant! le jeudisaint, le lendemain même de ma confession et de ma communion j'ai péché et péché par orgueil ; J'aurais dû m'habiller en noir pour ^assister à la cérémonie de la cour et je n'ai pu résister à la tentation de faire une brillante toilette. La princesse palatine est entrée dans ma chambre au moment où j'allais m'habiller; elle était suivie par ses demoiselles qui m'apportaient une charmante robe de velours blanc à longue queue, garnie de roses blanches ; et pour coiffure une couronne de roses pareilles et un voile de blonde blanche. On ne saurait s'imaginer la fraîcheur et le bon goût de cette parure. Gomment résister au bonheur delà mettre, à l'espoir de paraître plus jolie ! J'ai demandé à la princesse pour quoi elle exigeait que je fusse à l'église dans

ce brillant costume? Elle m'a répondu que le jeudi-saint il était d'usage après la cérémonie, de se rendre dans la grande salle du palais, et que là le roi lavait les pieds à douze vieillards et les servait à table en commémoration de l'humilité du sauveur. Durant cette pieuse et touchante cérémonie une jeune fille appartenant à une des plus grandes familles fait la quête pour les pauvres ; c'est le roi luimême qui désigne la quêteuse ; il a binn voulu celte année me faire cet honneur et il a destiné d'avance le produit de ma quêt(^ à l'hospice des pauvres dirigé par l'abbé Baudoin. Ce que me disait la princesse me rendaitbien heureuse, mais dois-je l'avouer P je n'étais pas seulement heureuse en pensant à la bonne action que j'allais faire, je l'étais surtout en pensant à moi, àma beauté, à cette charmante parure, au brillant effet que je produirais au milieu de toutes ces femmes vêtues de noir, et l'idée

que ]p serais la plus remarquée m'enivrait. Quelle vanité coupable! un jeudi-saint encore! mais du moins j'avoue ma faiblesse et je m'humilie. Le produit de ma quête a surpassé mes espérances. J'ai fait près de quatre mille ducats (quarante-huit mille francs). Le prince Charles Radziwill en portant la main à sa bourse, a dit : <> Mon cher, (c'est sa locution favorite] il faut bien donner quelque chose à une aussi belle dame » et il a jeté cinq cents pièces d'or sur mon plateau qui serait tombé de mes mains si on ne m'eut aidé à le soutenir. En commençant ma quête j'étais extrêmement troublée, je tremblais, je rougissais chaque fois que je recevais une nouvelle offrande, mais insensiblement j'ai eu plus de hardiesse; j'ait fait usage des leçons de mon maître de danse. Le grand maréchal de la couronne me donnait la main, il me nommait chaque seigneur et répétait la formule obligée

— 27/1 ~ en présentant le plateau ; pour moi il m'aurait été impossible die proférer une parole^ c'était bien assez de faire à chacun une rêvé- ' rence digne et gracieuse. Quand le plateau devenait trop lourd le maréchal le vidait dans un grand sac qu'on portait derrière lui. J'ai entendu un concert de louanges, j'ai été regardée, admirée plus que je ne l'ai été de ma vi€. Le prince royal m'a dit : « Si vous aviez «demandé à chaque assistant de vou« donner • son cœur, pas un seul ne vous eût résisté. » Je lui répondis: « L'affection ne se demande » pas; elle s'inspire, un cœur mendié n'a pas o de valeur. » Ma franchise a semblé lui plaire. En effet, je ne ne comprends pas ces femmes qui provoquent l'amour par leurs paroles, qui disent: Aimez-moi, admirez-moi... même pour un roi je ne saurais m'abaisser ainsi. La tendresse est involontaire ; on peut chercher à la mériter, on l'accepte avec joje si on vous

l'accorde ; mais la solliciter est encore plus ridicule que coupable. Le lavement des pieds est une des plus touchantes, une des plus belles cérémonies de notre religion. Un roi d'abord courbé devant ces douze vieillards puis se tenant debout derrière eux pendant qu'ils sont à table, quel sublime spectacle! quel divin enseignement de charité ! Cette cérémonie ne s'effacera jamais de ma mémoire. Auguste III, quoiqu'il ne soit plus jeune, est encore beau ; ses gestes sont empreints de noblesse et de dignité : le prince royal lui ressemble beaucoup. Le vendredi-saint nous avons visité le tombeau du Christ; les dames de la cour étaient toutes habillées de noir, nous sommes allées faire nos stations dans sept églises et dans chacune nous avons récité cinq prières. Je suis restée à genoux une heure entière dans l'église cathédrale. Le gauiedi-saint la cérémonie de la résurrection a

élésplendide, les orgues ont fait entencireune musique qui transportait l'âaie au ciel. Le béni (déjeuner de pâques) de la princesse palatine a été d'une grande magnificence ; jusques à hier les tables n'ont pas cessé d'être couvertes de viandes et de gâteaux. Il y a un an jour pour jour que j'assistai au béni trèsmodeste de madame Strumle; j'étais alors une humble pensionnaire; qui m'aurait dit que le lundi de Pâques de l'année suivante, je serais chez la princesse palatine assistant au béni avec le prince royal et mangeant avec lui dans la même assiette [mage polonais).

Après un carême rigoureusement observé on goûte à la viande avec un certain plaisir; ici tout comme à Maleszow on est très-sévère pour les règles de l'abstinence; pendant la semainesainte tous les apprêts sont faitsà l'huile, le vendredi saint on jeûne et on prend juste

assez d'aliment pour ne pas mourir de faim. Le prince royal a tellement jeûné qu'il en est maigri ; j'ai fait hier cette remarque et mes yeux se sont fixés sur lui avec attendrissement; il causait en ce moment avec le prince palatin, et je crus qu'il ne remarquait pas mes regards ; mais les pensées du cœur ne lui échappent pas, à lui , si bon et si pénétrant; plus lard il m'a remerciée de mes regards inquiets ; j'ai alors rougi beaucoup, me promettant bien de surveiller à l'avenir l'expression de mes yeux. Le rôle des femmes et surtout colui des jeunes filles est bien difficile; nonseulement elles doivent mesurer leurs paroles mais il faut encore qu'elles soient maîtresses de leur physionomie. Je le demande, à quoi doivent servir les leçons des gouvernantes en pareilles circonstances? La princesse palatine a bien raison de dire que dix gouvernantes, fussent oUos âv plus sévères, ne sauraient di-

rîger une jeune fille qui ne sait pas se conduire elle-même.

15 aTrll, mereredi.

Nous quittons demain Varsovie , je suis le prince et la princesse dans leur terre d'Opolé ! Mon père a écrit à la princesse qu'il consentait que je demeurasse près d'elle tant que ma présence lui serait agréable. J'espère que je ne la mécontenterai jamais; je m'applique à lui plaire par tous les moyens que je puis imaginer. La princesse m'inspire une crainte et un respect infinis , elle me domine, et je suis toujours prêle à me sacrifier à sa moindre volonté; quand elle me sourit, quand elle me

regarde avec bonté, je crois voir le ciel s'entr'ouvrir. Si j'arrive jamais à un âge avancé , je voudrais inspirer le sentiment que j'éprouve pour elle.

Le prince royal lui-même craint la princesse. Puis-je avouer que je suis heureuse de ne pas retourner à Maleszow. Le calme de ce séjour de mon enfance m'effraie, il me semble que je le profanerais par les inquiétudes de mon cœur! Dois-je regretter le passé? Une vie de tourments doit elle payer un éclair de bonheur qui m'a fait entrevoir la plus haute félicité? Si le vœu que je n'ose exprimer s'accomplit , je saurai être au niveau de mëi position ; mais je saurai aussi supporter en chrétienne la perle de mes plus chères espérances... Mon Dieu,commentai-je pu tracer ces lignes, comment puis-je confier au papier ce que je crains de m'avouer à moi-même ;

quand je pense à lui je tremble qu'on ne devine ma pensée et j'écris... Si mon journal allait tomber dans des mains étrangères , on me croirait folle ; présomptueuse! je vais le renfermer sous un triple cadenas.

An châtean d'Opolé, ce 24 avril, vendredi.

Voilà près de huit jours que nous sommes ici; la position du château est assez agréable, mais je suis triste et rien ne me plaît. Les arbres devraient commencera verdir et restent noirs; il devrait faire chaud et l'air me glace. J'ai voulu broder mais la soie qui m'est indispensable me manque, j'ai voulu jouer du piano , il n'est pas d'accord. On enverra

chercher un organiste à Dublin. Il va au château une biblothèque considérable , mais ia princesse en a la clé et je n'ose la lui demander. Le prince a plusieurs ouvrages nouveaux ; il a payé devant moi six ducats d'or dix petits volumes des œuvres de M. de Voltaire ; Voltaire est aujourd'hui le plus célèbre auteur de la France; la princesse me défend de lire ses ouvrages; je m'y résigne. Mais ce qui est pour moi une bien vive privation , c'est qu'on me défend aussi la lecture d'un roman qui vient de Paris, et qui fait fureur ici ; ce roman a pour titre : la nouvelle Hélotse. L'auteur est un certain Rousseau. Je m'étais emparée d'un volume , j'avais lu les premières pages de la préface... Mais qu'ai-je vu? Rousseau dit luimême : • La mère en défendra la lecture à sa fille. » La princesse avait donc bien raison ; j'ai laissé le livre avec un battement de cœur

qui dure encore. Les médecins de Varsovie ont H. 19

ordonné à la princesse de monter à cheval pendant son séjour à la campagne ; ils assurent que cet exercice est excellent pour la santé. La princesse a ri de l'ordonnance et se promettait bien de ne pas la suivre; mais le prince palatin n'entend pas raillerie quand il s'agit des médecins. 11 a acheté pour sa femme une jolie jument, fort douce, très-bien dressée et portant une selle commode, et pourtant la princesse s'est refusée à la monter. On l'a décidée à grand'peine à ^monter sur un âne, elle a fait ainsi le tour du jardin. Elle doit recommencer tous les jours cette promenade. Moi je ne crains pas les chevaux et J'a-

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Jii»>^^i.<<'ftfl ^!S<^: regret ; je me voyais déjà cou-

rant dans les bois, allant à la chasse, gravissant avec Ud les chemins escarpés, admirant sa force et son adresse.

Le château s'anime; un grand nombre de personnes viennent de la ville et des environs pour présenter leurs hommages au palatin. Cela devrait m'amuser et cela ne me distrait même pas. J'ai revu Michel Chronowsky, l'an-» cien chambreur de mon père ; combien je l'ai trouvé changé ce pauvre garçon ! Le prince palatin, à cause de la recommandation de mon père, l'avait envoyé au barreau de Lublin, On dit qu'il y fait bien ses afifaires ; mais il est maigre, courbé, et vieux avant l'âge. II n'a pas dansé une seule fois depuis les noces de BarJ>e. Le temps des Mazourka et des Cracoviennes est passé pour lui ; il ne s'occupe plus que de procès, de plaidoiries, de chicane, et son langage est tellement pédanlesquc qu'on n'y comprend plus rien. Comme

compensation nous avons ici un visiteur très-aiiuahle , c'est le prince Martin Lusbomirski, cousin germain du prince palatin ; il est beaucoup plus jeune que lui; je l'avais déjà vu dans le monde à Varsovie. La princesse, qui est difficile et qui critique les plus ])etits défauts, ne l'épargne pas , moi je lui trouve des manières fort agréables. Sa propriété, le comté de Janowiéç, est dans le voisinage , il nous presse vivement d'aller visiter son château; nous irons peut-être; j'en serais charmée, car il n'y a pas de plus aimable causeur que le prince J\Iartin Lubomirski , il est gai, il entend à merveille la plaisanterie, puis c'est un des meilleurs amis du prince roval , il en parle souvent , il en parle bien et dignement ; il l'apprécie et sait le louer comme il convient; le cœur s'épanouit de plaisir en l'entendanl.

Au château de Jauowieç, ce 1"^ mai 1760^ veudE*edt.

Nous sommes ici depuis deux jours, et le prince Martin nous dit qu'il saura bien nous y retenir longtemps. Tout est bien plus beau à Janowiéç qu'à Opolé ; on ne saurait être plus généreux, plus hospitalier et plus aimable que le prince Martin, Il sème i'or et l'argent, dit la princesse , comme s'il espérait que la terre en produirait un jour. Il fait en ce moment abattre une immense allée qui traverse sa forêt et qui est voisine du château. Des fenêtres de mon appartement je vois les arbres de hautes futaies tomber sous la hache de centaines d'ouvriers; à l'extrémilé de cette allée on construit un pavillon, on y travaille avec tant de zèle qu'il s'élève à vued'œil. Le prince

a fait venir des ouvriers de Varsovie et des autres villes voisines ; il leur paie leur journée double et il a parié avec le prince palatin que le pavillon serait achevé avant quatre semaines ; je suis sûre qu'il gagnera sa gageure. La forêt est transformée en un parc clos. Celte contrée abonde en bêtes fauves, mais le j^rince avait fait chercher des élans et des ours pour peupler davantage son parc merveilleux. Tous ces préparatifs cachent sans doute un mystère ! Je le pressens plutôt que je ne le devine. Je préfère le séjour du château de Janowiéç à tout autre, le site est charmant ; le château, d'une grande magnificence^ s'élève sur une montagne qui domine la Vistule; son architecture est fort ancienne, elle date de Fierley. On découvre du château toute la ville, les greniers de Oasimir et Pulawy, qui appartient au prince Czartoriski. L'intérieur est très-vaste, les appartements sont resplendissants de richesses

et fort nombreux; mon cabinet de travail me semble la pièce la plus charmante et la mieux située du château ; elle est construite au haut d'une tour, et je me crois depuis que je l'habite une héroïne de roman. Ce cabinet a trois fenêtres, ayant chacune un point de vuediffércnt et enchanteur. Je m'assieds de préférence près de la fenêtre qui donne sur la nouvelle allée conduisant à ce pavillon qui s'élève comme par la main des fées. Les lambris de mon cabinet sont ornés de peintures qui représentent l'Olympe : « 11 n'y manquait « que Vénus, m'a dit le prince en souriant » gracieusement, vous êtes arrivée et l'y voilà. » Je jouis ici d'un bonheur indéfinissable, je suis bercée par de bons et doux pressentiments , il me semble que je suis à la veille d'un événement heureux.

Ce 8 mai, diinauche.

Je ne crois pas dans toule ma vie m'être jamais levée d'aussi bonne heure qu'aujourd'hui ; trois heures viennent de sonner à l'horloge du château et je suis déjà à écrire. J'ai fait avant le jour une promenade dans les longs corridors du château; on m'aurait prise pour une ombre qui venait visiter le domaine de ses successeurs. Le prince Martin, se conl'ormant au glorieux et instructif exemple de nos ancêtres , possède une galerie où sont tous les portraits des personnages de sa famille qui se sont distingués par de belles actions ; tous les souvenirs qui appartiennent aux Lubomirski se trouvent l'éunis dans cette galerie. Le prince a fait venir un peintre d'I-

talie pour faire les portraits et il s'est fait aider dans ses recherches historiques par un savant qui connaît à fond l'histoire de la famille Lubomirski et celle de la Pologne. Après bien des conseils et de longues dissertations, ce projet fut exécuté en 1756, comme l'atteste l'inscription principale. II est à regretter, dit la princesse palatine, que ces peintures soient à fresque, et non pas à l'huile, ce qui les eût rendues plus faciles à transporter.

Qu'il en soit ce qu'il pourra dans l'avenir, mais pour le présent , c'est une magnifique chose que cette galerie. Hier le prince Martin, ^idé du prince et de la princesse palatine, m'ont fait les explications historiques de tous les tableaux. J'ai résolu de les consigner dans mon journal ; c'est à ce dessein que je me suis levée avant le jour et que pendant que tout le monde dormait encore , je me suis glissée

dans la galerie. Je vais écrire tout ce qu'on m'a dit et tout ce que j'ai remarqué moimême. Aux qualre coins de la salle sont groupées les armes de la famille Lubomirski ; ces armes datent d'une bataille qu'un des ancêtres du prince Martin gagna sur les bords de la Srzéniawa, non loin de Cracovie.ct elles portent le nom de Srzéniawa. Le premier tableau représente un partage de biens entre trois frères Lubomirski, partage. qui fut fait juridiquement sous le règne de W. Ladislas l" et qui fut signé le i" février 1088. Presque tous les autres tableaux sont des portraits de famille; il y a plusieurs femmes qui se sont iHustrées par de belles actions , des hommes qui se sont rendus célèbres dans la politique, la guerre ou la religion, particulièrement sous les règnes de Sigismond III, de Jean Kasimir et de Jean 111 Sobicski. Il y a dans cette galerie plusieurs copies du portrait de Barbe^

Tarlo^ qui apporta en dot le château de Janowicç à un Lubomirski. La série se termine par un tableau qui est tout un poème : un ciel d'hiver s'étend sur une forêt dépouillée au milieu de laquelle un ours furieux cherche à terrasser un grand et robuste heiduque ; une jeune femme, portant un costume de chasse, arrive derrière l'ours et lui tire de chaque main un coup de pistolet dans les oreilles. On aperçoit au loin un cheval qui a le mors aux dents et qui entraîne après lui un traîneau renversé. Voici l'explication de ce tableau : Une princesse Lubomirski aimait beaucoup la chasse. Elle partit un jour d'hi> ver pour chasser les ours; elle revenait dans xm petit traîneau attelé d'un cheval et conduit par un seul heidivque, tout-à-coup un ours furieux poursuivi par d'autres chasseurs, allait se jeter sur la princesse, le cheval effrayé , renverse le traîneau , la princesse et

rheiduque vont périr infailliblement, mais le courageux serviteur veut mourir pour sauver sa maîtresse, il s'élance au devant de l'ours en prononçant ces mots : « princesse, prenez soin de ma femme et de mes enfants. » Bonne jusqu'à l'héroïsme, la princesse ne pense qu'au danger de celui qui se sacrifie pour elle, elle tire deux petits pislolels de ses poches, pose les canons dans l'oreille de l'ours et le tue sur place. J'ai envié cetle belle et généreuse action ; il est inutile de dire que l'heiduque, sa femme et ses enfants devinrent à jamais les protégés de la princesse.

Mais j'entends depuis quelques instants du mouvement dans le château, je me hâle de rentrer chez moi. La voix du prince Martin retentit dans les longs corridors. Il appelle ses chiens qu'il aime tant, il a la plus belle meute de chiens lévriers de la contrée. Il est désolé quand la saison de la chasse est Hnie.

Dans ce moment , les plus intrépides chasseurs doivent renoncer à ce plaisir. Je cesse d'écrire, il est cinq heures, on pourrait traverser la galerie.

€e 14 mai 7 Jeudi.

INous sommes allés passer quelques jours à Opolé, mais le prince Martin nous avait fait promettre de revenir bien vile et nous voilà de nouveau installés chez lui. Il voulait que ](' pavillon fût entièrement terminé à notre retour. Tout le dehors est fini, il ne manque plus que quelques ornements intérieurs. Le prince Martin a donc gagné son pari ; il me parle toujour^^ par énigmes à ce sujet, c'est à en perdre la tète. Ce matin, par exemple, il me disail:«On prétend que je fais des dé-

!) penses trop considérables pour mon parc et «mon pavillon; mais j'aurai une récompense, »je vous la devrai, et elle paiera au-delà tout »ce que je puis faire. » En vérité, je m'y perds ou je suis folle, ou ceux qui m'entourent ont perdu la raison.

16 mai; .««anieili.

Pouvais-je espérer un tel bonheur ! le prince royal est arrivé, il est ici près de moi! Ce pavillon, ce parc étaient préparés i)Gir lui ou plutôt pour moi; car on sait qu'il m'aime, le prince Martin et le palatin ont trouvé ce prétexte pour l'attirer à Janowjéç. Grand Dieu ! quelle sera ma destinée! J'ai béni le hasard qui a fait arriver le prince royal à la nuit, en plein jour on n'aurait pas manqué devoir ma

rougeur , mon trouble , rémolion profonde qui m otait la parole, et lui, aurait compris toute ma joie. Jauiais je ne l'avais vu aussi tendre, mais quel sera l'avenir ? Jusqu'à ce jour j'avais feint de ne pas comprendre ses paroles et je m'efforçais de lui cacher ce que j'éprouvais; mais serai-je toujours maîtresse de moi , quand , à chaque instant je vais le voir? Oh! que celte dissimulation est triste! Comprimer les meilleurs sentiments de mon âme, quel supplice! Refuser l'expression à ma pensée quand ma pensée n'a plus que lui pour objet! Malgré moi mon âme sera dans mes yeux , dans ma voix, dans une parole froide en apparence. Que Diçu me prolége, j'ignore encore ce que sera ma vie 3 Sii^r quoi m'est-il permis de compter? Quelquefois le sort m,'apparaît brillant, j'entrevois un bonheur surhumain, d'autrefois mon destin, n^e semble menaçant et me fait frissonner d'é-

pouvante. Je ne sais quelle détermination prendre avec moi-même; dois je m'abandonnera mon cœur ou à ma raison? Hélas 1 quand la raison l'emporte, ce ne sont plus que craintes et éclairs douloureux, je reviens à la vérité désanchanlée après m être bercée des plus douces illusions. Si je pouvais ouvrir mon âme à quelqu'un, si j'avais rencontré dans la princesse un guide et une amie?... mais mon affection pour elle est trop respectueuse pour être tendre et confiante , puis elle dit, peutêtre au hasard, des paroles qui refoulent mon expansion ; elle critique le caractère du prince, elle plaint la femme qui s'attachera à lui. Le prince ne vient pas à mon aide, il pense sans doute que j'aurai assez de force d^âme pour me passer de conseils et d'appui. J'accepterai le bonheur que le ciel m'envoie , je le garderai secrètement comme un trésor, je ne commettrai aucune imprudence , aucune

action indigne de mon nom. Dieu sera mon refuge, il daignera m'éclairer; j'ai passé toule cette nuit en prière. Combien je regrette que l'abbé Baudoin ne soilpas près de moi ! chaque jour sera une nouvelle épreuve; le prince restera au château pendant longtemps ; ses frères doivent venir l'y rejoindre ; on fait de grands préparatifs de chasse.

Ce 1$ mal, le soir.

Le ciel est pour moi, ma destinée est la plus belle entre toutes! Moi, Françoise Rrasinska, moi, qui ne suis pas du sang des rois, je vais être la femme du prince royal, la duchesse de Courlande, et peut-être un jour je porterai la couronne de Pologne! Il m'aime

plus que tout au monde, il me sacrifie lo mé- II. 20

contentement de son père , il franchit Tinégalité de nos conditions, il oublie tout : il m'aime ! Il me semble que je suis le jouet d'un rêve! est-il bien vrai -qu'aujourd'hui je me suis promenée seule avec lui dans le parc, un accident arrivé à la princesse m'a procuré ce bonheur : en montant les marches du pavillon elle avait fait un faux-pas, ce qui l'a obligée à rester au salon avec une demoiselle de compagnie. D'ordinaire , elle ne nous quitte pas un seul instant, mais comme son pied la faisait souffrir, nous avons été lui et moi faire sans elle notre promenade avec les princes. Le prince Martin s'est arrêté en chemin pour montrer au prince palatin les préparatifs de la chasse. Le prince royal leur a dit qu'il pré- "■ferait marcher et il a passé mon bras sous le ^'sîen. Pendant longtemps il a gardé le silence, j'onélaîssurprisejcaril est toujours d'une grande vivacité d'esprit en conversation. Enfin , il

me demandas! je persistais à ne pas deviner le motif de son arrivée à Janowiéç.Je lui répondis que le plaisir de la chasse l'avait sans doute déterminé à accepter l'invitation du prince Martin.» Non, m'a-t-il répondu, c'est

• pour vous, c'est pour moi, c'est pour assu- » rer le bonheur de ma vie entière que je suis

• venu ici. » Cela est-il possible? m'écriai-je ; prince, vous oubliez votre rang:, le trône qui vous attend dans l'avenir! Le prince royal ne peut s'allier qu'à une fille de roi ! — Françoise , répliqua-t-il , vous m'êtes plus chère qu'une reine. Votre beauté a d'abord charmé mes yeux, plus tard votre vertu, votre candeur ont touché mon âme. Avant de vous connaître, je n'avais connu que des femmes qui cherchaient à me plaire; à peine les avais-je remarquées qu'elles redoublaient de coquetteries ; vous, qui m'avez peut-être mieux aimé qu'elles, vous m'avez dérobé votre cœur,

vous m'avez fui et j'ai dû deviner vos pensées secrètes pour conserver l'espoir en vous adorant; vous mériteriez le premier trône de l'univers et si je désire être roi de Pologne, c'est pour déposer ma couronne sur votre front si beau. — Ma surprise, mon bonheur m'empêchaient de répondre ; les princes nous avaient rejoints : « Je vous prends à témoins de mon » serment, leur dit le prince royal, je n'aurai ja- » mais d'autre femme que FrançoiseRrasinska; »les circonstances exigent le secret jusqu'à un » certain temps, vous seuls saurez mon amour » et mon bonheur, et celui de vous qui me Iranhirait deviendrait mon ennemi. »Les princes firent d'humbles salutations et se tinrent trèshonorés de la confiance du prince royal, ils lui ont assuré qu'ils garderaient religieusement son secret, puis, en passant prés de moi, ils m'ont dit à l'oreille : «Vous êtes digne du bonp heur qui vous arrive. » Et ils se sont éloignés.

Je suis restée immobile et sans voix , mais le prince s'est montré si tendre, sa parole était si persuasive, si entraînante, que j'ai fini par lui avouer que je l'aimais depuis longtemps. Je crois que j'ai pu , sans me rendre coupable , faire cet aveu à l'homme qui sera mon mari. Minuit sonne à l'horloge du château, c'est l'heure des esprits et des fantômes ; après minuit leur puissance disparait..: Si tout mon bonheur n'avait été qu'une fantasmagorie?... Mais non, tout est vrai ; ma félicité est réelle, ma grandeur n'est point un songe ! L'anneau que j'ai au doigt me l'atteste. Barbe m'avait donné une bague en forme de serpent, c'est le symbole de l'éternité. Le prince royal regardait souvent cette bague , il en a fait faire une toute semblable avec cette inscription : à jamais , et nous avons fait l'échange des deux anneaux. Ces premières et saintes fiançailles n'ont eu pour témoins que les rossi-

gnols et les arbres de la forêt. Je ne confierai à personne cette circonstance, pas même à la princesse. Hélas! Barbe et mes parents n'ont point béni ces anneaux ; ce n'est pas mon père qui m'a promise à mon fiancé et je n*aî pas reçu la bénédiction de ma mère. Un sentiment douloureux m'oppresse , des pleurs couvrent mon visage. Oui, tout est vrai, c'est bien la vie, puisque je commence à souffrir.

Ce 25 mal, jcndl.

J'ai écrit, et il me semble que je n'ai riea dit de ce que je voulais dire; j'ai interrompu mon journal depuis huit jours, parce que je ne trouvais pas d'expressions pour rendre mes pensées ; je suis heureuse , et la langue

humaine, si féconde pour exprimer la douleur, est stérile pour rendre la joie et le bonheur. La semaine dernière j'avais pris la plume, mais j'ai renoncé à écrire, mes sentiments se renouvelaient et se répétaient avec trop de rapidité, et tandis que ma pauvre léle s'efforçait d'aligner des mots, mon cœur se fondait en désirs et en espérances. Aujourd'hui je puis écrire, la crainte d'une funeste catastrophe a frappé mon esprit; s'il allait ne plus m'aimerl Les princes royaux Clément et Albert sont arrivés ici jeudi dernier ; on a fait de grandes chasses sans discontinuer. Le prince Martin avait fait venir des bêtes sauvages, on les a lancées dans le parc, et les princes ont eu fort à faire. Les princes Clément et Albert nous quittent ce matin , à ce que vient de m'apprendre ma femme de chambre ; ma première pensée a été que lui aussi partirait peut*étre. Je goûte depuis huit jours un

bonheur complet qu'aucune prévision douloureuse n'était venu troubler ; mes soins de maîtresse de maison (car depuis l'accident de la princesse c'est moi qui la remplace) ne me laissaient pas un moment d'oisiveté. Me voilà bouleversée par celte parole de ma femme de chambre. Oh ! mon Dieu ! s'il allait partir 1 pour qui me réveillerai-je le matin, pour qui m'habillerai-je avec soin, pour qui chercheraije à être plus jolie? Oh! sans luielaprèslui je ne vois que mort et néant dans la vie ! Je me sens défaillir, j'entr'ouvre ma fenêtre, je respire un peu d'air, je me sens mieux. 11 n'est que six heures, et déjà j'aperçois à la fenêtre de son pavillon un mouchoir blanc qui s'agite dans l'air, c'est le signal de tous les matins pour son bonjour. Je n'oserai jamais lui avouer que chaque jour uion réveil a précédé le sien. Mais quel est cet homme qui court vers le château ? je le connais, c'est son chasseur fa-

vori; il m'apporte un bouquet de fleurs d'oranger; je sais qu'il l'a envoyé chercher à quatre lieues du château. Que j'étais injiiste et insensée do me tourmenter ! il est encore ici, personne ne m'a annoncé son départ, il restera sans doute longtemps, ouij il me sera encore accordé des jours de bonheur, peutêtre des semaines !

Ce 27 mai, luercredi.

J'avais trop espéré, il va partir. Le souvenir du passé rendra bien tristes les jours qui vont s'écouler pour moi. Oh ! oui, le lundi est un jour de malheur ; depuis que ma femme de chambre m'a causé tant de trouble en m'aanonçant le départ des princes, je n'ai plus ou que des chagrins. Le chasseur qui m'appor-

tait ce bouquet m'a dit de sa part qu'il était forcé de s'éloigner; ce n'est qu'à grand'peine et en inventant mille prétextes qu'il a pu rester trois jours de plus que ses frères; ces trois jours n'expiraient que demain, et pourtant il me quitte aujourd'hui, on le veut, on l'y contraint. Le roi lui a envoyé une estafette avec l'ordre de revenir de suite. Dans une demiheure, il partira, et je ne sais même pas quand nous nous reverrons. Ah ! que le bonheur fuit rapidement !

Ce 7 juin 17607 diinauchc.

Le prince royal m'a quittée depuis quinze jours; il a envoyé deux exprès au prince palatin et a glissé sous son enveloppe deux billets pour moi. Mais qu'est-ce qu'une lettre? une

pensée incomplète; pour un moment le cœur se ranime, mais il ne se calme pas. Une lettre ne saurait remplacer quelques minutes d'entretien. Il m'a laissé son portrait, tout le monde le trouve ressemblant ; pour moi , ce n'est qu'une toile inanimée; ce sont ces traits, mais ce n'est pas lui, ce n'est pas son regard; je le vois bien mieux dans mon souvenir. Toute consolation m'est refusée, je ne puis pas même répondre à ses lettres, je me suis imposé cette dure contrainte ; il me semble que ma main se changerait en marbre si, à l'insu de ma tante, de ma sœur aînée, de mon père et de ma mère, j'osais écrire à l'homme que j'aime ! Je l'ai dit au prince royal, il n'aura de mes lettres que quand je serai sa femme; c'est un sacrifice bien douloureux, mais j'ai promis à Dieu de l'accomplir. Le temps se prolonge comme une torture depuis son départ. Dans les premiers jours , je mar-

chais au hasard , de tous côtés , comme un être privé de raisoa; toute occupation m'était devenue insnpporlable. La maladie de la princesse vient de rendre quelque énergie à mon âme. Son mal au pied qu'elle avait négligé s'est aggravé, pendant trois jours, elle a eu une fièvre ardente qui a mis sa vie en danger. Je ne saurais dire mes angoisses , je n'aurais pas éprouvé plus d'inquiétudes pour mon père, ma mère ou ma sœur; durant ces trois jours, j'ai à peine penséau prince royal, et, ce qu'on ne pourra pas s'imaginer, c'est que je ne regrettais plus son absence. S'il eut été ici, je n'aurais pas pu donner tout mon temps à la princesse; l'idée de la voir mourir me désespérait , car , malgré les raisonnements du prince royal, du palatin et du prince Martin, je sens que je suis coupable de lui avoir refusé ma confiance. Si elle soupçonne la vérité, elle doit m'accuser de fausseté. Il n'y a dans

ce monde qu'une peine sans consolation ; c'est le tourment de la conscience, c'est le remords. J'espérais réparer un jour mes torts envers la princesse , me jeter à ses pieds, lui avouer mon s.ecret; mais quand je l'ai vue en danger , il m'a semblé que l'enfer me menaçait et que j'allais rester sous le poids d'un repentir éternel. Une autre pensée m'a émue jusqu'au fond de l'âme, mon père et ma mère sont d'un âge avancé, si je les perdais avant de leuravoir confié le secret de ma vie! Il est dans ma destinée de connaître toutes les douleurs. Le ciel a voulu m'éprouver cruellement, mais enfin la princesse va mieux, et j'ai reçu de bonnes nouvelles de Maleszow. J'éprouve quelque allégement à mes peines. Le roi daignerait accorder son consentemenl à notre mariage, f|!ie je n'éprouverais pas plus de joie que je n'en ai ressenti en apprenant de la bouclu^ du médecin que la princesse était

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hors de danger. Je pourrai donc lui ouvrir mon cœur 1 Oh ! mon Dieu ! si cette pénible dissimulation me pèse à ce point, quelle doit être la situation du prince royal vis-à-vis de son père , de son roi , qu'il offense en m'aiment! Pourquoi ces réflexions ne me sontelles pas venues plus tôt? Pourquoi n'ai-je pas montré au prince l'abîme où nous nous précipitions ? L'ivresse du bonheur m'a aveuglée, et aujourd'hui il n'est pas de condition que je ne préférasse à la mienne. L'instabilité humaine m'humilie; n'ai-je pas appelé de tous mes vœux et de tous mes désirs cet amour si cher et si funeste à mon repos? L'orgueil m'a perdue; cet orgueil est un ennemi implacable que je n'ai plus la puissance de combattre ; combien j'en veux au petit Mathias de m'avoir suggéré des rêves ambitieux 1 Heureuse Barbe ! pourquoi n'ai-je pas aimé comme elle un homme d'une condition

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égale à la mienne ? Mais non ; en parlant ainsi, je feins avec moi-même ; le rang du prince royal m'a séduite. Ah 1 que Dieu est indulgent et bon ea couvrant nos pensées d'un voile impénétrable! hélas! il pardonne mieux que ne le feraient les hommes à notre imparfaite nature ! J'ai quitté la princesse depuis une demi-heure; je vais la rejoindre; elle aime à me voir auprès d'elle; personne ne la sert avec plus d'empressement que moi. Je me sens heureuse au chevet de son lit; je reprends courage en sentant que je lui suis utile, et je retrouve la paix de l'âme à la pensée que je ne suis pas tout entière à un sentiment exclusif.

An chatean d^OpoIé, ce IS Juin, Jeudi.

Nous sommes depuis trois jours à Opolé,

la princesse est entièrement rétablie. J'ai quitté Janowiéç avec douleur; là, tout ce qui m'entourait s'animait de son souvenir. Il m'annonce une bien triste nouvelle dans sa dernière lettre: il est forcé d'aller passer deux mois dans son duché de Gourlande. 11 cherche un moyen de me voir avant son départ. Y réussira-t-il? Deux mois! c'est un siècle quand on attend ! Quelques visiteurs nous sont arrivés de Varsovie, entre autres l'évéque de Ramiéniec, Adam Krasinski, si respectabe et si respecté. Tout le monde nous dit que le prince royal est bien changé , il est pâle et triste , et il fuit le monde. Le roi lui-même s'inquiète de l'état de son fils, et'c'est moi qui suis la cause de tout ce mal! L'amour est donc une source infinie de chagrin? C'est pour moi qu'il souffre; sa douleur est mon plus cruel tourment. On trouve aussi que je suis changée, on me croit souffrante, la bonne

princesse attribue ma pâleur aux nuits que j'ai passées près d'elle, la bonté , l'intérêt qu'elle me témoigne me torturent; quand serai -je en paix avec moi-même?

Ce 11 înillct, samedi.

Un rayon de bonheur m'a lui et a disparu comme un éclair. H est venu ici! mais pour deux heures seulement! Il avait quitté Varsovie mercredi dernier, feignant de partir pour la Courlande, et, après avoir envoyé ses équipages en avant sur la route du nord, prenant lui-même celle du midi , il est accouru ù Opolé.

Sa suite l'attendait à Bialystok, et il a du

voyager nuit et jour pour ne donner aucun 11. 21

— su —

soupçon. Je l'ai vu si peu que cet instant de bonheur me paraît un rêvé ; il avait revêtu l'habit de son chasseur pour s'introduire dans lechâteau. Personne nel'areconnu sous ce déguisement, et, sauf le prince palatin, tout le monde ici ignore notre entrevue. Il m'a parlé de son amour , il m'a répété ses serments, il m'a suppliée de lui écrire et m'a rendu toutes mes chères espérances; sans cette entrevue je n'aurais pu vivre durant ces trois mois d'absence; trois mois! c'est h; moins qu'il puisse rester à Miltau. Que de jours , que d'heures, que de minutes dans ces trois mois! je me résignerais si )e souffrais seule, mais lui aussi est malheureux de notre séparalion.

Ce 3 fiteptembre, jendi.

Depuis près de deux mois je ne m'occupe plus de mon journal; le bonheur, le malheur , tout passe dans ce monde. Mes jours ont été bien tristes et bien monotones, mais ils se sont écoulés, et le temps de ma félicité approche. Le prince royal me répète dans toutes ses lettres qu'il sera de retour au mois d'octobre. Aujourd'hui j'éprouvais une indicible joie en voyant les arbres se dépouiller de leurs feuilles; les approches de l'automne m'enchantent. Dans peu de jours nous partirons pour Varsovie. Une circonstance a failli dernièrement troubler ma destinée : un trèsbrillant parti s'est présenté pour moi, et la princesse, qui me témoigne une bien tendre

affection depuis que je l'ai soignée dans sa maladie, s'était concertée avec ma famille et •l'évéque de Ramiéniec, dans l'espérance de me faire consentir à ce mariage. 11 m'a fallu svipporier son méconlenlement, ses vives représentations, et, ce qui m'affligeait surtout, des allusions pleines de fiel contre le prince royal. Pour calmer mon père et ma mère, j'ai dû m'humilier, leur écrire une lettre d'excuses ; ma mère a daigné me répondre avec douleur, mais sans colère. Elle me dit en finissant sa lettre : « Les parents qui éloignent «d'eux leurs enfants doivent s'attendre à les u voir résister à leurs volontés. » Pauvre mère! elle me donne encore sa douce bénédiction et m'assure que mon père me pardonne. Oh ! j'achète bien cher le bonheur et la grandeur qui m'attendent!

VarsoTle, ce îî^^septembre, uiardt

INous sommes à Varsovie depuis quelques jours; avec quelle joie j'y suis revenue! que cette ville est belle ! Je verrai souvent le prince royal, il m'assure dans sa dernière lettre qu'il arrivera le \" octobre ; je n'ai donc plus que huit jours d'altente; sans cet espoir, je ne sais comment je vivrais , plus rien ne m'agrée; la toilette, qui me charmait autrefois, m'ennuie et me déplaît; les visites et les réunions me fatiguent ; chaque personne que je vois me semble un juge inquisiteur; je m'imagine qu'on me prend en pitié ou qu'on me blâme. Les femmes surtout me font peur. Les femmes sont rarement bienveillantes, parce qu'elles ne sont pas désintéressées dans leurs jugements; elles n'aiment pas plus le

bonheur d'une autre femme qu'elles n'aiment sa beauté et ses agréments. Hier, avec quelle cruauté Madame... (je tairai son nom, je voudrais même TefFacer de ma mémoire) ne m'at-elle pas questionnée! comme elle jouissait de mon trouble ! j'étais près de pleurer , elle était radieuse. Elle che-rchait à se venger devant cinquante personnes de ce qu'on appelle mon triomphe, et de ce que, moi, j'appelle le plus saint des bonheurs. Quel mal elle m'a fait! je la hais presque. Il ne me manquait plus que ce sentiment violent pour torturer mon âme. Le prince palatin a eu compassion de moi; il m'est venu en aide; que Dieu l'en récompense ! Son active et bonne amitié ne me manque jamais dans toutes les crises difficiles. Il serait parfait s'il pouvait mieux me comprendre; mais quand je pleure, quand je suis affligée, il m'appelle enfant, et il rit; je ne puis pas tout lui dire.

Ce 1"^ octobre, jeudi.

Il est arrivé, je l'ai vu, il est en bonne santé, et pourtant je ne me suis pas sentie toutà-fait heureuse. Je n'ai pu le voir qu'entouré d'importuns. Tandis que j'aurais voulu courir au-devant de lui jusqu'à dans la cour de l'hôtel, j'ai dû rester auprès de ma table de travail, et l'attendre dans le salon où d'abord il a salué la princesse, puis n'a pu m'adresser qu'une révérence cérémonieuse. Enfin il est arrivé, tout ira bien, j'espère.

Ce %0 octobre, mardi.

Ohl mon Dieu, qu elles sont douces les paroles que je viens de prononcer ! heureuse, oui bien heureuse, la femme qui donne pour la vie son cœur et sa main à celui qu'elle aime!

Le 4 novembre est le jour de la fête du prince royal. Il veut, il exige que ce soit le jour de notre sainte union ; il m'a fait jurer sur Dieu et sur ma faucille que je ne résisterais plus à ses vœux; il m'a dit qu'il douterait de mon amour si j'hésitais encore. Ses pleurs et ses prières m'ont fléchi, décidée par le palalin J'ai promis tout ce qu'a voulu le prince, mais déjà je me repens de mes promesses. Pourtant il était si heureux en me quittant, il désirait d'abord que notre mariage fût un secret pour ma famille comme il doit l'être pendant quelque temps pour tout le monde, il voulait que le palatin et le prince Martin fussent nos seuls témoins et nos seuls confidents. Mais j'ai résisté courageusement, j'ai dit que je me ferais plutôt religieuse que d'être coupable à ce point envers mon père et ma mère. Le prince à cédé ; il est si bon pour moi ! 11 a été convenu que j'écrirais à ma famille et

qu'il ajouterait quelques lignes à ma lettre. D'abord je lui ai su gré de sa soumission mais en refléchissant je me suis sentie offensée, n'est-ce pas à lui à écrire à mon père et à ma mère. Le fiancé n'agit-il pas toujours ainsi en pareille circonslance? Hélas! c'est vrai! mais c'est quand on épouse son égal ! Ici c'est un prince, un prince du sang qui daigne s^yxnir à moi 1 II me fait un grand honneur en m'épousanl. Cette pensée m'a paru tellement amère que j'ai été sur le point de tout rompre. Mais il n'est plus temps, j'ai donné ma parole. Je vais écrire à mon père et à ma mère, je vais enfin leur avouer cet amour dont je leur ai fait si lo; gtemps un mystère. Combien je leur paraîtrai coupable. J'ai manqué de confiance envers la plus tendre des mères. Mon Dieu , inspirez-moi! prêtez-moi votre appui ! Le coupable que l'on traîne devant ses juges n'est pas plus tremblant que moi.

Ce *X*l octolire, jeudi.

Lechambreur de confiancedu prince palatin est déjà partipourMaleszow.Jesuis assez satisfaite de ma lettre; mais le prinee royal l'a blâmée, il m'a dit qu'elle élaittrop humble; à mon tour, moi j'ai trouvé que son post-scriptum était trop royal. J'étais tentée de le lui dire , mais le prince palatin m'en a empêchée. Qu'elle sera la réponse de mon père et de ma mère ? Peut-être ne voudront-ils pas consentir à celte union! Chose étrange, depuis quelques jours ma dignité l'emporte sur mon orgueil et ma vanité; cet événement me semble ordinaire : il est prince royal, duc de Gourlande ! mais s'il n'obtient pas le consen* tement de mon père, c'est lui qui n'est pas mon égal. Si rien ne s'oppose à mon mariage, je

souhailc ardemment que la bénédiction nuptiale nous soit donnée par le curé de Maleszow; le prince palatin me promet de faire son possible pour me satisfaire; ce bon prêtre sera le représentant de ma famille ; il répandra une sorte de convenance sur cette union. Le souvenir du mariage de Barbe me revient toujours à la pensée; quand elle me disait : Je souhaite que tu sois aussi heureuse que moi ! Son souhait ne flattait pas mon imagination; aujourd'hui son bonheur me paraît immense quand je le compare...

€e ^O octobre, lucrcredi.

La réponse de mon père et de ma mère est arrivée : i|s me donnent ainsi qu'au prince royal leur bénédiction , ils font des vœux pour

moi; mais la tendresse qu'ils me témoignent ne ressemble pas à celle que Barbe avait obtenue et méritée. C'est juste, je souffre sans avoir le droit de me plaindre. Le prince royal pensait recevoir une réponse particulière, mais mon père ne lui a pas écrit. Le prince m est blessé, il s'est entretenu longtemps avec le palatin de l'orgueil de certains seigneurs polonais. Je me sens plus calme depuis que mon père et ma mère savent mon secret. Mon cœur est délivré d'horribles tortures. Mes parents s'engagent à ne déclarer notre mariage qu'avec le consentement du prince royal; leur lettre exprime la joie et la surprise, mais dans ce que me dit ma mère , il y a un sentiment de douleur qui ni'a profondément touchée : « Si tu es malheu- B reuse , me dit-elle , je n'aurai pas à me le « reprocher ; si tu es heureuse, ( et je le de- « mande à chaque instant à Dieu dans mes

« prières) , je m'en rejouirai en éprouvant le « regret de n'avoir pas contribué à ton bon- « heur. » Ces paroles sont à peine lisibles , je les ai effacées sous mes pleurs. Le curé de Maleszow arrivera dans huit jours, nous serons aussitôt mariés. Le prince palatin fait préparer les actes indispensables, et jusqu'à présent on n^a aucun soupçon. Urne semble impossible que le jour de mon mariage soit si prochain. Je ne fais aucuns préparatifs, tout doit se passer dans le plus grand mystère. Quand Barbe s'est mariée elle no se cachait point. Tout Maleszow était en mouvement pour la fêter ! Si au moins je n'étais pas privée de voir le prince royal , je serais consolée , mais souNent deux jours se passent sans que j'ai? ce bonheur. Il craint d'éveiller les soupçons du roi , il redoute surtout le ministre de Brûhl ; il m'évite dans les réunions publiques , et vient plus rarement chez le palatin;

je dois me soumettre à cette cruelle nécessité de ma position. Hier le hasard m'a fait entendre à la soirée de madame Moszjnska des paroles qui m'ont vivement alFeclées ; un monsieur que je ne connaissais pas disait à son voisin : « La fille du staroste Krasinski est bien changée. » & Ce n'est pas étonnant, a répondu l'autre, tout le monde dit que cette pauvre jeune fille est folle du prince royal, mais lui, vous savez combien il est volage, sitôt qu'il voit une belle femme il l'aime ; en ce moment c'est le tour de l'écuyère tranchante Potocka, il n'a des yeux que pour elle. » — J'ai la conviction que le prince royal affecte de s^occuper d'autres femmes pour cacher ses sentiments pour moi; cependant en entendant cette conversation tout mon corps frémissait; n'est-il pas horrible d'être l'objet de plaisanteries si blessantes ! Si du moins je pouvais me confier à une amie et lui demander conseil.

Quoique ma feiinme de chambre soit tout-âfait bornée , et ne se doute de rien , le prince palatin la renvoie au fond de la Lithuanîe. Dans quelques jours elle sera remplacée par îinë personne mariée d'une très-bonne naissance et d'un certain âge. Je n'ai pas encore vu cette femme et je ne sais à qui demander conseil pour ma toilette de noce. Faute de mieux, je me suis adressée au palatin qui m'a répondu : Habillez-vous comme à l'ordinaire. Quelle étrange destinée ! je fais le plus brillant mariage de toute la Lithuanie et de toute la république , et la fille de mon cordonnier aura un trousseau de noces digne de me faire envie.

Ce 4 iioTemlire 1760, mercredi.

Ma destinée est accomplie, je suis la fem-

me du prince royal. Nous nous sommes fait devant Dieu le serment d'une fidélité éternelle, il est à moi et je suis à lui pour la vie! Combien cet instant a été doux et pénible, il a fallu précipiterla cérémonie, nous tremblions d'être découverts. Durant les huit jours qui ont précédé mon mariage, j'ai été privée de voir le prince royal, il a feint d'être malade et n'a pas quitté ses appartements ; aujourd'hui il a refusé les dîners du prince primat du royaume et de l'ambassadeur d'Espagne, ainsi que le bal donné par le grand-général de la couronne; sa maladie était un prétexte pour se soustraire à ces obligations. Mon ancienne femme de chambre a été renvoyée il y a deux jours, et hier on a fait jurei^à l'autre sur le crucifix qu'elle garderait le secret sur tout ce qu'elle verrait et entendrait. Ce malin à cinq heures le prince palatin est venu frapper à ma porte î j'étais prête depuis deux heures,

nous sommes partis sans bruit; le prince Martin Lubomirski nous attendait à la porte de l'hôtel. Le jour n'était pas encore lové, nous marchions dans les ténèbres, le vent soufflait, il faisait un froid pénétrant. INous nous rendîmes à pied dans l'église des Carmes qui est dans le voisinage; le bon curé était déjà au pied de l'autel. Si le prince ne m'eut soutenue^ je serais tombée plusieurs fois avant d'arriver. Quelle tristesse dans l'église! partout le silence et la nuit des tombeaux. De chaque côlé de l'autel âenx cierges jetaient une clarté pâle et vacillante; le bruit de nos pas retentissait seul sous les sombres voûtes de la basilique. La cérémonie n'a pas duré dix minutes, le cur^ s'est hâté et nous avons fui l'église comme si nous venions de commettre un crime. Le prince royal nous a ramenés à l'hôlel du palatin. Le prince Martin lui conseillait de se rendre directement au palais, II. 22

mais il ne pouvait me quitter, c'est à grand'» peine qu'on l'a séparé de moi. Ma toilette était celle de tous les jours ; je n'avais pas même une robe blanche, je n'avais osé mettre qu'une branche de romarin dans mes cheveux. En m'habillant je me suis rappelé la noce de Barbe et j'ai pleuré! Ce n'est pas ma mère qui avait préparé le ducat , le pain et le sel que la fiancée doit porter sur elle le jour de ses noces. Aussi au moment de partir ai-je oublié ces symboles. A présent me voilà seule dans ma chambre , pas un regard ami ne vient me dire : sois heureuse. Mon père et ma mère ne m'ont pas bénie; un profond silence règne autour de moi, tout le monde dort encore et celte lumière brûle connue auprès d'un mort. Oh ! mon Dieu , quelle fête lugubre! sans l'ardente agitation que j'éprouve, sans cet anneau nuptial qu'il faudra ôter bientôt et cachera tous les yeux, je croi-

rpis que ces événements sont un rêve , mai» non je suis à lui ! Dieu a reçu nos serments.

A Salgofttow, ce 94 décembre, lundi.

J'avais pensé que je cesserais mon journal en me mariant; je me disais qu'un ami, un autre moi-même serait le dépositaire de mes pensées. Je me demandais quel besoin j'aurais d'écrire puisque je dirais tout au prince royal ? ( Je m'aperçois que je l'appellerai ainsi toute ma vie ). Puisqu'il ne sait pas assez lire le polonais pour lire mon journal, mon journal deviendra inutile. Mais hélas ! tous me sépare de mon mari bien -aimé; je continuerai à écrire pour parler de lui, pour recueillir les souvenirs qu'il m'a laissés. Un sort rigoureux me poursuit; quel désespoir je me sens au

cœur ! quand le reverrai-je? Les derniers jours qui viennent de s'écouler ont été horribles 1 Je remercie le ciel de n'être pas devenue folle de douleur. La princesse palatine m'a chassée de sa maison, elle m'a repoussée comme indigne; je me suis rt fiigiée à Sulgostow, chez ma sœur. En arrivant j'ai fait appeler Barbe et son mari , je leur ai dit pitié! pitié pour moi ! je ne suis pas coupable, je suis la femme du prince royal! » Ma bonne sœur, pour qui mon mariage était un mystère, pensa que je perdais la raison et elle appelait ses femmes pour me secourir; j'ai calmé ses craintes, et aujourd'hui je lui ai confié mes douleurs ainsi qu'à son mari. Je vais lâcher de aiettre en ordre le récit des événements qui me sont arrivés. Si Dieu m'accorde d'être un jour heureuse et tranquille, je relirai ces pages et je sentirai mieux mon bonheur. Six semaines s'étaient écoulées depuis notre mariag*'; P<*«'-

sonne n'avaiî le uiuindre soupçon ; le roi, la cour , celle société qui m'entoure et qui m'épie n'avaient pu pénétrer notre secret. On m'appelait toujours la slarostino Krasinska. Le prince royal sous prélcxlede sa santé ne se montrait nulle part , et le palatin ménageait nos entrevues. Mais il y a aujourd'hui huit jours, le prince royal commença à sortir, il vint rendre visite à la princesse palatine ; j'étais au salon quand on l'annonça; c'était la première fois depuis notre mariage que je le voyais en présence d'un tiers, je ne pus dissimuler mon trouble , il m'était impossible de le voir, de l'entendre, de le regarder sans lui dire avec mes yeux ; je t'aime. La princesse m'observait. Quand il fut sorti elle me gronda et me reprocha ce qu'elle appelait ma coquetterie et mon inconséquence. Je ne pus supporter la vivacité de ses observatio[is, je lui répondis imprudemm<uil que je ne reconnais-

sais è persoune le droit de me blâmer quand ma conscience était en paix. Le lendemain lé prince royal revint, la princesse semblait préoccupée en le recevant , ses manières trahissaient son méconlément. Tout occupé de moi le prince royal ne s'apercevait point de l'orage qui me menaçait, ne pouvant me parler sans témoin ce jour-là, il m'avait écrit, et tout en jouant avec mon panier à ouvrage il y glissa sa lettre. La princesse s'en aperçut. A peine fut-il parti qu'elle s'empara du panier et prit le fatal billet, il avait pour suscriplion : A ma bien-aimée.

Jamais je ne pourrai peindre son indignation et sa colère, je ne sais comment j'ai survécu à cette horrible scène! « Vos intrigues,' > m'a-t-elle dit, ne sauraient réussir ici ; vous • êtes l'horreur, la honte, l'ignominie de votre «famille, mais vous ne déshonorerez pas ma » maison, j'ai déjà pris mes mesures pour met-

— Sâ5 —

»tre un terme à ces infamies; voici la copie » de la lettre que j'ai écrite ce matin au prer mier ministre Brûiil, je lui dis que l'honneur

• m'est plus cher et plus sacré que tous les «liens de famille, qu'un espoir ambitieux ne »me fera pas manquer à mon devoir et que » mon devoir en ce moment m'impose de le » prévenir que le prince royal aime Françoise «Rrasinska. J'ai conjuré le ministre de faire » tout ce qu'il croira convenable pour finir » celte intrigue avant qu'il soit trop tard. J'ai

• voulu prouver que je n'étais pour rien dans «cette indignité et que je n'ai eu d'autre tort » que d'avoir trop de confiance dans la vertu

• de ma nièce. Oui, le roi lui-même doit sa- » voir à présent ta honte et ton orgueil insensé, » — Le roi, m'écriai'je avec égarement. Ah ! » grand Dieu qu'on ne lui dise pas que je suis »la femme du prince royal, qu'on ne le lui » dise pas ou je meurs à vos pieds ! » Eperdue,

— ùùO

enlrevoyaiit devant moi un affreux abîme j'avouais alors à la princesse ce secret qu elle n'avait pu ai'arracher en m'injuriant et en me menaçant seule. « Quoi, reprit-elle, vous la «femme du prince royal! vous, sa l'emme! » Ce mot me rappela à moi, je compris l'énorniilé de ma faute ; je tremblai en songeant à la colère du prince, et je crus qu'il ne me restait plus qu'une chance de salut, c'était de tout avouer à la princesse. Restant toujours à ses pieds je la suppliai de me pardonner le passé et de ne point trahir le secret qui venait de m'échapper. Mais soit qu'elle m'en voulût de mes tardifs aveux ou qu'elle pensât avoir été trop loin pour se rétracter, elle res!a impassible et m'ordonna avec une froideur diurne et blessante de me lever. « Une dame

• telle que vous, me dil-elie, ne doit pas se

• mettre aux pieds de personne: Je vous fais

• d'humbles excuses de ce qui vient de se pas-

ser. » Je voulus baiser sa main, elle la relira et finit par me dire que sa maison n'était pas digne d'une femme de mon rang, d'une princesse royale, d'une duchesse indépendante, d'une future reine de Poiogfue! après quoi elle ordonna les apprêts de mon voyage. J'ai su rester maîtresse de moi-même, j'en remercie Dieu ; un élan de colère ne m'a pas fait oublier les preuves de bonté et d'attachement que j'ai reçues de la princesse et lui obéissant comme une fille de seize ans je me suis mise en devoir de partir. J'ignorais entièrement où j'irais, qui me donnerait asile et me protégerait. Je crois que ie mot de Sulgostow a été prononcé par moi ou par la princesse. Le valet de chambre est venu prendre les ordres de la princesse et comme il avait entendu la fin de notre conversation il a répété dans tout l'hôtel que je partais pour Sulgostow et que j'y passerais les fêtes de INoël. Le hasard,

comme on le voit, a décidé de mon sort; j'étais incapable de prendre une résolution et je m'abandonnai à la direction d'aulrui. Avant de quitter Varsovie, j'écrivis une longue lettre au prince royal que je confiai à la princesse. Je ne mis pas deux heures à faire tous mes préparatifs de voyage; j'allais, je venais, je m'occupais sans penser ; on me plaça dans une voiture avec ma femme de compagnie, puis les chevaux partirent ventre à terre. Lorsque je découvris les murs de Sulgostow je réfléchis sur la manière dont j'allais apprendre à ma sœur ces incroyables événements, mais je fus à peine en sa présence que mon trouble devint tel que je ne sus plus contenir mes paroles ; c'est alors qu'elle me crut folle. Aujourd'hui que tout est expliqué, nous rions ensemble de cette bizarre méprise, mais ces instants degaîlé ne sont qu'un oubli passager de ma situation, une courte trêve à ma

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douleur. Les deux premiers jours que j'ai passés ici ont été cruels ; je ne reçois aucunes nouvelles du prince royal ; je ne saurais peindre ma douleur et mes inquiétudes; il faut que ma santé soit bien forte pour résister à de tels tourments. Mon Dieu mes espérances se réaliseront-elles un jour ?

Ce 30 déccnibre, diuiaiiche.

Je suis décidée à partir pour Maleszow; j'y serai peut-être moins triste qu'ici. Barbe aurait voulu m'accompagner, mais sa grossesse avancée l'en empêche. Son mari craindrait que ce ne fût une imprudence. Enfin j'ai reçu une lettre du prince royal^ il est désespéré de mon absence et fort irrité contre la princesse; il craint que le ministre Brùhl ne dise tout au

roi. Je ne saurais reslcr ici plus longlemps, la vue du bonheur qui m'enloure est une torture pour moi. Cette douce et paisible félicité de deux époux qui s'aiment me fait mal et me déchire le cœur. Cette maison si bien dirigée, cet intérieur touchant de famille, les soins délicats du slaroste Swidsinski qui adore ma sœur, tout -ce bonheur que j'envie et dont pourtant je ne suis pas jalouse augmente Tamerlume de ma situation. Ma sœur est prédestinée; sa fille est la plus délicieuse enfant qu'on puisse imaginer, son père la caresse et la soigne. Mes parents ne cessent d'écrire à ma sœur, ils sont pleins de sollicitude pour elle et pour son enfant. Heureuse Barbe! sa vie n'est qu'une longue fête. Que Dieu veille sur son bonheur ! que la pensée qu'elle est heureuse me console de mes peines. Peut-être recouvrerai-je la paix quand j'aurai revu mon père et ma mère; leur pardon sera comme

une absolution chrétienne. J'aurai la force de vivre et d'espérer quand leur tendresse me protégera. Je vais commencer la nouvelle année avec eux, peut-être amènera-t-elle pour njoi le bonheur ! J'ai été si heureuse autrefois à Maleszow i

An château de llaleszow, le 5 janvier 1761.

Je suis ici depuis quelques jours, mais je repartirai probablement bientôt pour Sulgoslow. Je souffre partout, il me semble que je serai mieux Kà où je ne suis pas. Mon sort est brillant en imagination, mais bien misérable en réalité. Pourtant j'ai été bien reçue par mon père et ma mère; ils m'ont traitée avec bonlé; mais une chose qui paraîtra peut-être Irès^peu importante est le motif du malaise

que j'éprouve ici ; je suis sans argent ; je n'ai pu faire le plus petit cadeau à mes soeurs, je n'ai rien pu donner aux gens du château. Lorsque j'étais chez la princesse palatine l'argent m'était inutile, elle pourvoyait à toutes mes dépenses. Aujourd'hui je me trouve dan§ le plus grand dénuement , j'aimerais mieux mourir que de demander de l'argent à mon mari ou à mes parents. Mon père et ma mère pensent sans doute que je suis abondamment pourvue. Lorsque Barbe revint de la pension du St-Sacrement elle devait avoir moins d'argent que je n'en ai reçu pendant mon séjour à Varsovie, et pourtant elle fit un petit cadeau à chacun. Elle n'était pas comme moi accablée sous le poids de pensées désolantes ; son esprit était libre, son cœur était gai. Elle avait pu s'occuper dos autres et elle oftVil le travail de ses mains à défaut de plus riches présents. Mais moi, inquiète, agitée, passant tour-à tour

d'une douleur positive à des craintes plus terribles encore, saurais-je m'occuper de quoique ce soit? Autrefois lorsque j'étais radieuse d'espérance, lorsque la vie m'apparaissaitavec ses brillantes illusions, je me disais que lorsque je reviendrais à Maleszow après mon mariage, ce serait avec un train de reine, je n'oubliais personne dans mes rêves, ni les domestiques, ni les paysans; tous avaient leurs parts de mes royales faveurs. Ah J quel affreux contraste entre mes rêves et la réalité! Depuis mon arrivée à xVialeszow je n'ai pas passé un jour sans verser des larmes. Quand j'ai revu mon père et ma mère j'ai voulu me jeter à leurs pieds; mon père m'a retenue et, me traitant comme une étrangère, il m'a fait un salut respectueux. Chaque fois que j'entre au salon il se lève, et jamais il ne vient s'asseoir près de moi. Les hommages qu'il croit devoir rendre à ma dignité de princesse royale, en-

chaînent son afieclion paternelle. Celte froide étiquette me cause une affreuse douleur. Ah! si les honneurs de mon rang doivent se payer aussi cher, j'aimerais mieux mille fois être resiée la simple fille d'un starosle. Le premier dîner que j'ai fait en famille a été glacial et cérémonieux. Ma mère s'inquiétait de tout pour moi et était toujours prêle à me faire des excuses parce qu'elle me donnait l'ordinaire du cliâleau ; mon père me dit tout bas: «J'au- »rais pu faire tirer une bouteille de vin du » tonneau de mademoiselle Françoise ; il m'eût »élé très-agréable de le goùlerau premier diner^ »mais l'usage exige qu'après que le père a bu »le premier verre le marié boive le second; » manquer à celte formalité serait d'un man- » vais augure ; le jour viendra-t-il jamais où >nous pourrons l'accomplir? ajoula-t-il en j> soupirant. » Je n'ai pu retenir mes larmes j'ai cessé de pailer et de manger

-^ ùkO —

ma mère me regardait avec la plus tendre compassion ; tout me devient ici une source de nouveaux chagrins; les bons mots du petit Mathias n'ont plus même le pouvoir de me distraire. Souvent mon père lui fait signe des yeux d'imaginer quelque chose de piquant, mais il ne peut rien sur ma tristesse. La musique pour un être souffrant et fatigué devient un bruit déplaisant et de même les saillies de l'esprit sont importunes pour un cœur désespéré. Pourtant ce petit Mathias est d'une finesse inimaginable; il pénètre tout, il a deviné ma position, j'en suis certaine. Hier, profitant d'un moment où j'étais seule, il est Yenu dans ma chambre , d'un air moitié triste et moitié bouffon il s'est mis à genoux devant moij puis il a tiré de sa poche un petit ])ouquet de fleurs sèches nouées avec un ruban blanc fixé par une épingle d'or ; je ne savais

d'abord ce que cela voulait dire. Tout-à-coup II. 23

— aie -*

je me suis rappelé le bouquet que je lui avais donné le jour des noces de Barbe. « Je suis ytqucUjLiefois proplike, ■>> m'a-t-il dit en me remettant le bouquet, et toujours à genoux il a regagné la porte ; j'ai couru après lui; la mémoire m'était revenue et avec, elle une imj)ression douce et cruelle. J'ai détaché de ma robe unebelle épingle en diamants, présent du prince royal et je l'ai posée à la boutonnière de Malhias ; ni lui ni moi nous n'avons proféré une parole ; sans doule il pensait comme moi que s'il était étonnant que la prophétie se fut accomplie, il l'élait plus encore qu'elle n'eût réalisé aucune de nos espérances.

Comme j'écrivais lés lignes précédentes ma mère est entrée dans ma chanîbrc. Sa bonté esl incortiparable ; elle m'apportait elle-même une lello quanlilé d'étolfes , de bijoux et de deiiU'Uesque ses bras ployaionl sous le fardeau;

elle m'a dît en les déposant sur mon lit: 0 Voici, ma fille, une partie du trousseau qui b l'est destiné; j'aurais voulu y ajouter bien » des choses mais j'ai craint que ce ne soit pas » assez beau pour toi ; j'ai fait un choix de tout »ce que j'avais de mieux. J'ai parlé à mon » mari et je l'ai décidé à vendre deux villages »pour te faire un trousseau digne de l'union • que lu as contractée; il exécutera ce projet «quand le secret de ton mariage sera dévoilé.» Toute attendrie j'ai voulu me jeter à ses pieds; elle s'y est opposée et m'a demandé de nouveau pardon du peu de valeur de ses présents. Oui je partirai d'ici avant deux jours ; j'y souffre trop. Mes jeunes sœurs, Madame, les courtisans et jusqu'aux vieux serviteurs s'aperçoivent et s'étonnent du changement qui s'est opéré en moi.. On se demande pourquoi je ne suis pas encore mariée et pourquoi ma famille ne pense pas à mon mariage.

Les trois filles que je devais prendre à mon service sont venues me voir comme pour me rappeler ma promesse. Le vieux Hyacinthe m'a amené lui-même sa fille. Chaque personne que je vois m'embarrasse ou m'importune. Oh ! combien on serait étonné si l'on savait mon maringe! Toutes ces bonnes gens comptaient sur ma protection et je ne puis les prendre à mon service parce que j'ai épousé un prince, le fils du roi !

A ^ulgostow, ce O jiinTier, mercredi.

Me voila de nouveau auprès de ma sœur. Je n'ai point trouvé ici de lettres du prince royal. Peut-être est-il malade? Peut-être le roi a-t-il découvert notre mariage et le fail-il surveiller ? Si le prince palatin était à Varsovie, il n'aurait pas manqué de m'écrire ; je sais que je puis compter sur son O.évoùmentî quant

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au prince Martin, je me félicite de son étourderie et je suis charmée qu'il m'oublie. En me disant adieu mon père et ma mère se sont montrés plus affectueux qu'ils ne l'avaient été lors démon arrivée, j'ai retrouvé un moment leur tendresse d'autrefois. Avant de partir, j'ai voulu aller à Lilzow faire visite au curé ;^ je l'ai surpris qui plantait des melèzx'S dans son jardin ; je lui ai demandé d'en planter un en mon intention dans le cimclière. Je laisserai après moi ce triste souvenir. Le curé m'a adressé de douces et consolantes paroles ; en le quittant j'étais plus calme et plus résignée.

Ce 15 janvier, luercredi.

Je viens d'avoir à lutter contre de nouvelles persécutions. Il y a trois jours, comme nous allions nous mettre à table , le son de la

tronipelle nous a avertis qu'un étranger arrivait au château ; quelques instants après, la porte de la salle à manger s'est ouverte à deux battants et on nous a annoncé M. Borch, ministre du roi. J'ai deviné aussitôt le motif de sa visite et les battements de mon cœur brisaient presque ma poitrine. M. Borchj en vrai diplomate, a caché ce qui l'amenait sous l'apparence d'une simple politesse. Se souvenant du gracieux accueil qu'on lui avait fait aux noces de Barbe, il venait, disait-il, offrir ses hommages à madame la starosline Swidzinska et renouveler connaissance avec le starosle. Pendant le dîner on a échangé des compliments , mais lorsqu'après le dessert toute la suite a été sortie, il m'a engagée à passer avec lui dans le cabinet de M. le starosle, il m'a dit alors ; « Brùlh et moi , nous savons » votre secret, madame, et je vous assure que niions l'avons appris trèâ-gâîuient, car nous

» ne regardons ce mariage que comaie une «plaisanterie, un vrai jeu d'enfanl; la béné- » diction qui vous a été donnée par un prèlrc • étranger à la paroisse et à l'insu de vos pa- »rents et de ceux du prince royal, ne saurait » être valable. Ce mariage ne tardera pas à élre^ «cassé et très-facilement, j'en suis certain. « Ces paroles m'ont frappée comme la foudre ; sans un courage plus qu'humain, sans une inspiration du ciel , je serais restée altérée sous ce coup imprévu, mais je compris que de ce moment dépendait le sort de toute ma vie. Le caractèrç de Borch m'était connu, je savais qu'il avait autant de bassesse que de lâcheté, je savais que le courage triomphe devant ces hommes qui ne sont forts qu'avec les faibles. « Monsieur, lui dis-je , votre ruse «manque d'adresse, votre diplomatie et celle » du ^ministre Briilh échoueront devant le boa »sens d'une femme; ce monde qui méjuge

» me fait pitié lorsqu'il s'imagine que je suis «sans courage et sans raison ; je lutterai con- » tre vous et contre Rrûhl. Mon mariage est «valable; le consentement démon père et de » ma mère l'a béni ; mon droit a été sanctionné »par Dieu et je saurai bien le défendre; l'évê- « que a eu connaissance de ce mariage sur le- » quel vous osez jeter l'analhème de votre ironnie; le curé de ma paroisse nous a donné «sa bénédiction et deux témoins étaient prénsents à celle pieuse cérémonie. Je sais que »le divorce est possible, mais il ne l'est que «d'un commun consentement, et jamais, le » prince royal , mon époux et moi nous n'y «consentirons. »

Ou peut se figurer l'élonnement de Borch ; moi-nlLMiie je ne me serais pas cru capable d'une telle énergie. Borch avait pensé trouver enmoi un enfanl qu'iléblouirait parquelqucs vaines prouiesses ; il croyait me déterminer

ainsi à une renonciation , il s'imaginait que je consenlirais à signer ma honte et mon malheur: il m'a trouvée inébranlable. Durant les deux jours qu'il est resté ici, il a encore renouvelé ses tentatives, puis voyant que je persistais dans mon refus, il est parti; mais avant il m'a demandé si je consentirais au divorce, si le prince royal venait lui-même à le juger nécessaire. « Oui ^ lui dis- je , mais ce »ne serait que si vous me montriez un écrit » signé de la main du prince. »

J'ai craint que ce triste incident ne fût la cause d'un nouveau malheur. L'état de Barbe demande beaucoup de ménagement et elle a été si vivement émue de ma douleur, que j'ai redouté un moment qu'elle en tombât malade ; grâce à Dieu , elle va bien. Celte chère sœur est une autre moi-même , en m'aimant elle accepte une part de mes peines. Le staroste était inquiet de l'état de sa femme; ils

s'ainienl latil ! ils sont si le od renie ni unis ! et moi, qu'elle sombre destinée! je n'ai obtenu ni le repos, ni le bonheur, ni ces jouissances de l'ambilion que je voulais devoir à l'amour.

Le journal de Françoise Krasinska se teimine ici ; le courage lui manqua pour le continuer; elle perdit une à une toutes ses illusions, elle fut forte contre les événements extérieurs, mais elle ne put supporter rindilïerencc de son mari. Après le départ de Borch elle resta encore longtemps à Sulgoslow. Sa sœur Barbe, déjà mère d'une fdle, eut un fils et une seconde fille à laquelle on donna le nom de Françoise. Notre héroïne trouvait quelques douceurs au sein de la jeune famille, mais rien ne pouvait la consoler de l'abandon du prince royal. Parfois elle quittait

Sulgostow pour aller s'enfermer dans le couvent du Saint Sacrement à Varsovie. La solitude et la prière ne lui rendaient pas le calme. Une grande douleur vint augmenter la tristesse de sa vie : elle perdit son père et sa mère avant qu'ils eussent pu donner le nom de fils à son mari ; c'est alors qu'elle se relira au couvent des Franciscaines à Cracovio, où Barbe lui envoya sa fille Angélique afin d'essayer de la rattacher à ce monde par cette jeune atTection. Elle habita aussi tour-à-lour Cznestochowa et Opoié, mais partout elle reçut l'ordre de cacher son mariage. A de grands intervalles , le prince royal se rendait auprès d'elle comme pour accomplir un devoir de conscience. La couronne ducale et le trône de Pologne échappèrent à ce prince; Biren fut nommé duc de Courlande et Stanislas -Auguste Poniatowski succéda à Auguste III. Du vivant de ce roi, le prince royal

disait à Françoise qu'il n'osait pas avouer son mariage dans la crainte d'afïliger son père; mais après la mort du roi , plusieurs années s'écoulèrent encore sans que ce mariage fût déclaré. Le prince vivait à Dresde avec sa famille et sa femme cachait son nom. Les Lubomirski s'efforcèrent de faire valoir les droits de Françoise, ils en appelèrent à l'impératrice Marie-Thérèse. Enfin le prince se laissa fléchir, il écrivit à sa femme une lettre affectueuse où il l'engageait à se rendre au* près de lui à Dresde. Françoise était à Opolc lorsqu'elle reçut celte lettre; les Lubomirski l'engagèrent à attendre un second appel. Françoise suivit leur conseil, et le prince Charles, comme tous les hommes qui sont passionnés par la tête et non par le cœur, s'irrita de la résistance de Françoise ; il lui écrivit une seconde lettre plus pressante et plus tendre ; elle ne résista plus, mais elle ne

trojiva auprès du prince ni le bonheur ni la position brillante qu'elle était en droit d'espéi*er. Privée du revenu qui convenait à son rang, elle vivait de privations et de la manière la plus humble. L'impératrice Marie Thérèse, touchée du sort de la jeune femme, lui donna lo comté de Lançkorona , près de Cracovic; mais ces biens qui lui venaient d'une main étrangère ne devaient satisfaire ni son ambition ni son cœur. Elle entretint toujours une correspondance active avec sa sœur et les personnes de sa famille qu'elle avait laissées en Pologne. Voici la lettre qu'elle adressa à Barbe au moment de son départ pour Dresde, les phrases soulignées sont en frafiçais dans l'original : « Je ne te reverrai pas , je ne puis «plus différer mon départ, mon mari m'a sfixé lui-njcme le jour où je dois arrivera • Dresde; dans sa seconde lettre il me prie «inslammont de ne pas manquer d'étrç au^

«près de lui le 5 janvier. Je te dis adieu et je » le rends de tonte mou âme raffeclion que »lu m'as témoignée; sois assurée qu'en tous » lieux et pour toujours tu me seras la plus » chère et les marques de ton souvenir les plus say>tis faisante s. Écris-moi souvent , je l'en sup- »plie, je te répondrai avec exaclitude. Je me » rends là où je crois trouver un peu de repos; • hélas! je n'ai plus la prétention d'être heu- »reuse; l'électeur ne veut pas m'accorder le » litre de princesse royale ni me reconnaître » pour la femme du prince. Il désire, c'est-à- » dire il ordonne que je garde loute ma vie •nVincognito dans ses États. Le prince royal en «éprouve un véritable chagrin et ma douleur «s'augmente de la sienne; sa santé s'altère «sensiblement. Je t'écrirai fidèlement tout » ce qui m'arrivera; je le dirai comment j'ai «été reçue et ce que je dois espérer ou crain- » dre pour l'avenir. Dans le cas où on voudrait

«nous accorder une augmentation de pension, » je supplierai mon mari de me laisser quitter » Dresde pour un pays étranger, mais toujours » voisin de la Saxe, afin que je puisse commu-- » niquer facilement avec lui. Ne parle à per- » sonne de mon projet, s'il était connu en «Saxe, toute mon entreprise serait gâtée. Adieu, » tendrement aimée sœur, ne m'oublie pas. Adieu, » une foule d'occupations ne me permettent » pas de l'écrire plus longuement. y^ propos, je o/dcowyMre d'aller voir la princesse palatine, tu »la trouveras en compagnie de l'évêque Ra- » mienicc et de Kulagowski, elle sera sensible à » cette attention de ta part ; elle ne pourra en effet vf/ue lui être agréable. Tu jetteras un peu de » gaîté au milieu de leur triste trio. Adieu , Je » vous embrasse de tout mon cœur et suis à Ja~ » mais, ma chère sœur, votre plus affectionnée et n attachée sœur^ Françoise. »

P. S. « iMillc tendres amiliés à ton mari ; je le

» conjure de me conserver toujours une part dans n son souvenir. »

La dièle de Pologne accorda en 1776 des pensions considérables aux héritiers d'Auguste III. La moitié de la pension du prince Charles était réversible sur la tête de sa femme. Pendant son séjour ù Dresde , Françoise Krasinska mit au monde une fille qu'on nomma la princesse Marie. Elle fut élevée avec le plus grand soin par sa mère qui ne put pourtant achever son éducation. Depuis longtemps les chagins avaient altéré la santé de Françoise et un mal affreux (un cancer) avait fini par se déclarer. Après d'horribles souffrances, elle mourut le 3o avril 1796, à l'âge de 53 ans. Madame Moszynska qui avait toujours été son amie, habitait alors Dresde et ressentit une grande douleur de sa mort; elle écrivit sur ses derniers moments une lettre que nous allons tianscrire, ù madame Ange-

lique Szymanowska, née Swidzinska, fille de Barbe, la même que Françoise avait tenue sur les fonts baptismaux, avec le prince royal, dans l'église cathédrale de Varsovie, en 1760. « Dresde, ce 8 juin 1 796. » — « Je me rends » à vos prières, madame, mais c'est avec une «douleur extrême; la perte que vous faites en, «est une bien cruelle pour moi, c'est le coup » le plus terrible qui m'ait jamais frappée. La

• maladie de la princesse royale date de plus » de deux ans; lorsqu'elle commença à souf- » frir au sein, quelques médecins disaient que » son mal était un cancer, mais d'autres assu- » raient que c'était seulement une glande. A ■ cette époque , on lui fit une incision et elle »fut soulagée pendant quelque temps. Hélas! » la maladie ne tarda pas à faire des progrès

• effrayants. L'enflure devint extérieure et elle «éprouva des douleurs aiguës dans le sein et

• dans le bras , elle supportait avec patience

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