CHAPITRE XI
La princesse de INIontlaur était restée trés-inquiète de la subite disparition de sa nièce; elle ne put réprimer un mouvement de joie lorsqu'elle la vit reparaître dans le boudoir.
M. de Bracciano arrivait des Tuileries. Il était en habit de cour. La magnificence de son costume contrastait vivement avec l'exiguité de sa taille , et avec l'expression rusée , sournoise , presque basse de sa physionomie.
Quoique la princesse ne fut pas instruite du grave sujet de conversation que sa nièce allait soulever , elle fut frappée de son air solennel et décidé.
Les joues de Jeanne étaient plus colorées que de coutume ; ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire ; elle se trouvait dans le paroxisme fié- Treux de ses grandes résolutions.
M. de Bracciano, s'approchant de sa femme avec une politesse cérémonieuse, voulut lui prendre la main pour la baiser ; mais Jeanne , la re-
tirant avec un mouvement plein de dignité, lui dit d'une voix dont elle ne pouvait maîtriser l'émotion :
— J'ai , monsieur , un très-sérieux entretien à avoir avec vous... Vous permettrez que je donne des ordres pour que nous ne soyons pas interrompus.
M. de Bracciano s'inclina.
— Mon enfant , je me retire , dit la princesse de Montlaur.
Un moment Jeanne hésita avant de laisser sa tante s'éloigner. Pourtant elle s'y résolut^ craignant que rétonnement , que la douleur que manifesterait peut-être madame de Montlaur ne la fît faillir dans sa résolution.
— Ma tante , j'irai chez vous tout à l'heure , dit-elle à la princesse de Montlaur, qui la regardait avec une sorte d'inquiétude.
Jeanne la reconduisit jusqu'à la porte du premier salon.
— Qu'avez-vous donc, mon enfant? lui dit tout bas sa tante, vous semblcz agitée ! En vérité, vous m'effrayez presque!
— Rassurez-vous , ma bonne tante , ce n'est rien... Seulement, veuillez m'attendre chez vous...
— Soit... mais venez le plus tôt possible , car
je ne sais pourquoi je suis inquiète malgré moi , dit la princesse en s'en allant.
Madame de Bracciano alla retrouver son mari.
Lorsque Jeanne se trouva avec lui , cette pensée , rapide comme la foudre , traversa son esprit : #
Si M. de Bracciano refusait le divorce]
Et Herman était là, sur le point de mourir, et elle venait de lui donner un radieux espoir...
Il n'y avait pas à hésiter; il lui fallait h tout prix obtenir ce qu'elle désirait.
La malheureuse femme sentit un moment son cœur se glacer à l'aspect de son mari. Calme, impassible, il l'observait attentivement par dessus ses besicles d'or^ qu'il avait abaissées sur son nez droit et aigu comme le museau d'une belette.
— Je suis à vos ordres , madame , seulement je vous demanderai la permission de m'asseoir... je suis long-temps resté debout aux Tuileries, et je me trouve très-fatigué — Ah! j'oubliais de vous dire que l'Empereur s'est plaint, d'ailleurs le plus gracieusement du monde, de ce qu'il ne vous avait pas vue depuis quelque temps... J'ai pris sur moi , et j'espère que vous m'approuve* rez... j'ai pris sur moi de lui promettre qu'à l'avenir vos absences de la cour seraient moins
longues... je vous engage très-instamment à tenir cette promesse... Le plus grand emploi de la maison de l'Impératrice n'est pas encore donné, et j'ai tout lieu de croire que vous l'obtiendriez facilement, en montrant un peu plus d'assiduité au château...
Madame de Bracciano fut attérée. Le début de cet entretien était si éloigné du sujet qu'elle voulait amener que , réfléchissant aux moyens d'y arriver, elle répondit presque machinalement : — Oui, monsieur.
— Je n'attendais pas moins de vous, madame, dit M. de Bracciano, d'un air très-satisfait, et, se rapprochant de sa femme , il lui dit confidemmcnt :
— Vous ne sauriez croire l'immense intérêt que j'attache à la réussite de ce projet; puisque vous êtes si bien disposée à cet égard , je puis tout vous dire.... Eh bien! d'après les questions et les gracieux reproches de l'Empereur sur votre absence, je ne doute pas qu'il ne songe à vous pour la surintendance de la maison de l'Impératrice. . . fonctions des plus importantes, que votre cousine madame la princesse de Guéménée remplissait, je crois, avant la révolution auprès de la reine de France...
Jeanne voyait avec terreur la conversation prendre celte tournure confidentielle ; elle sentait qu'il lui faudrait presque arriver sans transition à la dangereuse question qu'elle voulait soulever; pourtant elle espéra trouver un prétexte, sinon de rupture , du moins de discussion, dans le sujet même dont son mari l'entretenait alors.
Elle reprit donc : — Je ne sais , monsieur , quel intérêt vous avez à ce que j'accepte ces fonctions auprès de l'Impératrice, dans le cas où l'Empereur me les offrirait; il me semble que votre position est faite pour satisfaire à l'ambition la plus démesurée.
— Écoutez-moi. . . ma chère enfant , dit M. de Bracciano avec un accent de tendresse presque paternelle qui épouvanta Jeanne. Je puis, je dois tout dire à la compagne de ma vie. Jeanne fit un mouvement d'effroi. M. de Bracciano ajouta en souriant : — Non pas peut-être à la compagne de ma vie actuelle , mais à celle qui sera la compagne de ma vie dans quelques années. Quant au présent, je me rends justice... Vous êtes belle , jeune , charmante... Mes préoccupations politiques, mes fonctions, mes travaux, me rendent souvent sombre et morose ; je ne voudrais pour rien au monde venir attrister vos
riantes années^j aveuglément confiant dans la loyauté de votre caractère , je vous laisse aussi libre que si vous étiez veuve... Vous avez vingt ans... c'est l'âge des galanteries, des doux propos, des coquetteries innocentes qui occupent l'esprit sans atteindre le cœur. Vous savez si j'ai jamais gêné, contrarié le moindre de vos désirs. Eh! mon Dieu, pourquoi l'aurais-je fait? Pouvais-je vous donner ce que je vous aurais défendu d'accepter des autres , petits soins , assiduités gracieuses? Non , sans doute, je vous le répète,
je sais que mon heure à moi n'est pas venue
Mais dans douze ou quinze ans.... lorsque vous aurez reconnu le vide le néant de ces amusements d'aujourd'hui , lorsque vous chercherez le bonheur domestique , ah — mon temps alors approchera. Croyez-moi, Jeanne, dès que, revenue de vos illusions de jeunesse, vous serez sur le seuil de l'âge mûr , c'est avec plaisir que vous serrerez la main qu'un sincère et vieil ami vous offrira pour vous aider h traverser une longue et paisible vieillesse.
Malgré l'expression de sécheresse et d'ironie habituelle h sa physionomie , M. de Bracciano semblait ému en prononçant ces paroles.
Jeanne, au comble de l'étonnement et de la douleur, car l'occasion qu'elle avait cru rencon-
trer lui échappait, Jeanne ne put s'empêcher de lui dire... — Mais, monsieur... ce langage.
— Vous surprend, n'est-ce pas?... Eh! mon Dieu!... vous êtes si entourée, je suis moi-même si occupé , que je n'ai guère le temps de vous parler... et puis^ je craindrais de me faire haïr en vous importunant davanlage... Je tiens tant à votre affection... Je bâtis tant de châteaux en Espagne , toujours pour nos vieux jours ! car c'est à cette époque que je vous attends, et que je veux vous séduire à tout prix, dit M. de Bracciano en souriant. Puis , prenant la stupeur de sa femme pour un acquiescement tacite, il reprit: — Ce qui, d'aiileurs, m'enhardit aujourd'hui, c'est que j'ai à vous parler de ces fonctions de surintendante... Entre nous, je considère votre acceptation comme très-grave... moins pour le présent peut-être que pour l'avenir... Et, je vous le répète , ma chère amie , c'est surtout vers l'avenir que se tournent mes regards, puisque je dois partager cet avenir avec vous... Ce que je vais vous dire, ajouta M. de Bracciano, en baissant la voix , est du dernier secret. A cette heure, l'Empereur domine le monde. Sa puissance est à son apogée. Il épouse la fille d'un grand monarque... Mais les plus brillantes fortunes ont leurs revers ., Qui sait si son étoile ne
pâlira pas.. . qui sait si le tout-puissant vainqueur d'aujourd'hui ne sera pas un jour trahi par le sort des armes auxquelles il demande trop peutêtre?... Dans ce cas... (il faut tout prévoir) l'influence que votre esprit, que votre charme vous auront nécessairement acquise sur l'Impératrice, auprès de laquelle vous seriez placée , nous deviendront d'un puissant secours... S'il y a par malheur une réaction des souverains légitimes contre les souverains populaires, il se pourrait, comme le disait l'autre jour votre tante, que l'empereur d'Autriche fût obligé de faire cause commune avec eux!.. Ce serait la cause de l'Europe contre la France. . . Alors l'Impératrice serait peut-être appelée, sinon à devenir l'arbitre de ces grands démêlés... du moins à y prendre une large et glorieuse part...; placée entre un père et un époux, sa position , habilement ménagée, pourrait lui donner une double et puissante influence... surlout si elle agissait d'après les conseils sages, habiles, éclairés, d'une amie justement aimée et écoutée. Dans ce cas, quelle que soit l'issue de la lutte qui s'engagerait entre l'Empereur et l'Europe, l'amie, la confidente, pour ne pas dire la secrète directrice de la fille des Césars, serait assurée du sort le plus brillant, soit que l'Empereur conservât son trône,
soit que les Bourbons revinssent en prendre possession ; car , dans les avis que l'amie dont je parle donnerait à l'Impératrice, les intérêts des princes légitimes seraient plus ou moins vivement plaides, selon les circonstances... Je n'ai pas besoin de vous dire que cette amie appartiendrait, par sa naissance, aux plus anciennes maisons de France... Eh bien! Jeanne, ajouta le duc d'un ton de voix insinuant et en contenant à peine les transports d'ambition qui s'élevaient en lui à cette pensée. . . eh bien ! ma chère Jeanne, vous devinez facilement que c'est cet admirable rôle âi^ainie éclairée que je désirerais vous voir jouer auprès de l'Impératrice.
— A moi 5 monsieur? s'écria Jeanne.
— A vous , ma chère amie , n'en soyez pas étonnée; vous le remplirez à merveille, grâce à votre séduction naturelle et aux habiles conseils d'un homme rompu à la politique de l'Europe , et assez revenu des exagérations du devoir pour savoir se plier aux circonstances , afin de les maîtriser à son profit.
La stupeur de Jeanne était si profonde qu'elle ne pouvait répondre un mot. Son mari , la croyant très-attentive, continua : — Si , au contraire, les fâcheux événements dont je vous parle n'arrivaient pas , si l'empire se consolidait, pour
être plus restreinte, votre influence n'en serait pas moins grande , moins utile : l'Empereur ne sera jamais dominé par un ministre... mais il peut l'être par sa femme sans s'en apercevoir... Vous ne sauriez croire combien il était bon pour l'impératrice Joséphine, et puis, voyez-vous, avec l'âge, l'ambition s'éteint, on recherche davantage les jouissances de la famille ; si l'Impératrice donnait un fils à l'Empereur, et qu'elle fût habilement dirigée par une amie dévouée, peu à peu elle finirait par prendre un très-grand ascendant sur Napoléon. Or, avec de la séduction, vous en avez, avec de l'habileté, on m'en reconnaît, vous sentez que nous pourrions, vous et moi, diriger et utiliser cet ascendant à notre gré... et peut-être au profit de notre position... Craignant d'avoir été trop crûment ambitieux et d'avoir effarouché la délicatesse de sa femme , M. de Bracciano ajouta : — Vous pourriez ainsi , par exemple , rendre de grands services au parti royaliste... obtenir bien des grâces , non pour vous , qui êtes la personne du monde la plus désintéressée, mais pour les vôtres... Vous comprenez , ma chMe enfant, que tout ceci est fort grave... Je n'en ai jamais dit un mot à personne ; je vous en parle , parce que je compte sur vous pour m'aider à obtenir cette
place qui , par suite , comme je crois vous l'avoir démontré , assure notre avenir , en tout état de cause , d'une manière inébranlable.
A mesure que madame de Bracciano avait écouté son mari, ses idées, d'abord confuses, s'étalent peu à peu éclaircies ; elle avait clairement distingué , à travers les semblants dont il avait coloré son discours, que le duc ne songeait (ju'à se faire de sa femme un instrument qui , dans toutes les chances données, pût servir à son ambition et à ses ténébreux desseins.
Madame de Bracciano crut trouver un excellent prétexte à une grave discussion dans la proposition formelle que son mari venait de lui faire. Elle lui répondit après un silence de quelques minutes :
— Je regrette beaucoup , monsieur, de venir contrarier vos projets ; mais je vous prie formellement de ne faire aucune démarche en mon nom ou au vôtre pour obtenir la place de surinlendante de la maison de l'Impératrice.
— Et pourquoi cela , madame?
— Parce que l'Empereur me l'offrirait demain, monsieur, qu'je la refuserais.
— Vous la refuseriez ! s'écria le duc stupéfait; vous la lefuseriez ! et tout «à l'heure vous m'avez donné presque votre consentement! vous m'avez
encouragé à vous dévoiler tous mes plans, à vous dire mes plus secrètes pensées, ajouta-t-il en la regardant d'un air soupçonneux.
— Je ne vous ai rien promis , monsieur. Si je ne vous ai pas interrompu , c'est que je voulais voir jusqu'où pourrait aller votre ignorance complète de mon caractère...
— Que voulez-vous dire, madame?
— Franchement, monsieur, me croyez-vous faite pour servir d'instrument à votre ambition, pour être la complice de vos menées souterraines ou de vos ingrates espérances?
— Madame... vous vous méprenez, vous ne m'avez , je le vois, pas compris , dit froidement le duc, contenant son regret de s'être presque dévoilé.
Les âmes basses et méchantes redoutent toujours les trahisons qu'elles sont capables de faire, et le duc méconnaissait assez Jeanne pour craindre son indiscrétion au sujet de ce qu'il lui avait dit sur la chute possible de l'Empereur.
— Je ne me méprends pas, monsieur; vous m'avez positivement dit qu'une fois placée auprès de l'Impératrice je pourrais, par mon habileté, acquérir assez d'influence sur elle pour diriger h mon gré et au vôtre l'ascendant qu'elle prendrait nécessairement sur l'Empereur, et que, dans
le cas où Napoléon tomberait un jour sous les efforts des rois coalisés. . .
— Madame , s'écria le duc en devenant pâle de crainte , pas un mot de plus, ce serait indignement abuser d'un moment de confiance et d'abandon.
— -Monsieur, vous vous oubliez, je n'ai pas sollicité votre confiance. .. vous m'avez dit vos secrets... parce que vous me croyiez capable de servir des projets que je ne veux pas qualifier... Mais vous pouvez être tranquille et compter sur ma discrétion.
— Je fais mieux , madame , je compte assez sur votre bonté , et, s'il faut le dire , sur votre intelligence de vos devoirs , pour être certain que vous accepterez les fonctions que je demanderai formellement à l'Empereur en votre nom.
IMadnme de Bracciano regarda son mari avec étounement, et lui dit :
■ — Monsieur, cette insistance est au moins bizarre et vous avez trop de bon sens pour y
persister.
— Madame , dit froidement le duc, j'ai l'honneur de vous dire que vous accepterez les fonctions.
— Mais , monsieur. . .
• — Madame, j'ai l'honneur de vous répéter que vous les accepterez...
— Mais, monsieur!
— Mais , madame , je le veux.
— Vous le voulez, monsieur!... Et de quel droit? et quelle sera la puissance qui me forcera d'obéir ?
— Ma volonté, madame.
— Votre volonté ! . . . monsieur ! l'ambition vous rend insensé !
— Pas tant que vous croyez..., et pour prouver que j'ai l'esprit très-sain , écoutez bien , madame, ce que je vais vous dire. Depuis trois ans
je vous ai épousée ; grâce à moi , les grands
biens de votre maison vous ont été rendus; grâce à moi , vos parents dans l'exil ont été rappelés. . .
C'est peu — , ce n'est rien, je le veux bien
Vous êtes d'une antique noblesse, je suis Jérôme Morisson , fils de mes œuvres. L'Empereur , dans son système de fusion, a voulu rallier l'empire à l'ancien régime par quelques mariages comme le nôtre ; c'est h ces vues toutes politiques que j'ai du le bonheur d'être votre époux , je ne le nie pas ; à peine marié, je ne me suis pas dissimulé l'antipathie que je vous inspirais. Qu'aije fait? en ai-je montré le moindre ressentiment? Non; discrètement je me suis éloigne, vous lais-
sant votre liberté ; ce que j'ai souffert de cette aversion , je ne l'ai jamais trahi , vous ne l'avez jamais su. Vous n'avez pas de vanité, madame, mais vous avez la conscience de ce que vous valez; vous croirez donc que je n'exagère rien , en vous disant qu'il m'a été pénible , cruel , de vivre seul, isolé dans mon intérieur, lorsque j'avais une femme jeune et belle. Je sais qu'autrefois, et entre grands seigneurs, rien n'était plus commun que ces existences complètement
séparées, et indifférentes l'une à l'autre ;
mais moi, je vis de nos jours — , mais moi je suis du peuple , madame , et je pourrais à la fin trouver vos manières beaucoup trop aristocratiques pour moi.
— Que voulez-vous dire , monsieur?
— Vous allez le savoir, madame, . . Et puisqu'il faut vous l'apprendre. . . je m.e lasse à la fin d'être seul à faire des sacrifices, je me lasse d'être compté pour rien dans mon ménage, je me lasse de vivre dans l'isolement. De deux choses l'une^ madame : ou vous partagerez mon existence à la cour de l'Empereur, ou je donnerai ma démission de mes emplois , et nous irons vivre paisiblement dans une de vos terres, afin de ne pas compromettre l'avenir. En un mot , ou j'assurerai ma position par votre adhésion à
ce que je vous propose , ou j'abandonnerai une carrière qui, malgré les plus brillantes apparences, ne me paraît pas offrir des garanties assez suffisantes pour y engager l'avenir... C'est mon dernier mot.
150 LE COLONEL DE StJRVILLE.