‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 2)Chapitre 12 sur 31 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

LE DIVORCE (suite).

jNIadame de Bracciano vit avec une secrète espérance sa conversation avec son mari s'engager dans cette voie de contradiction.

Croyant le moment favorable pour parler d'un projet qui, pour ainsi dire, palpitait en elle , Jeanne dit au duc :

— Je vous remercie , monsieur , de poser les faits aussi nettement ; je ne serai pas moins franche. Je refuse absolument d'être attachée à l'Impératrice en quelque qualité que ce soit.

— Vous refusez, madame... prenez bien garde...

— J'envisage parfaitement bien , monsieur , toutes les suites de mon refus.

— Allons , madame , dit le duc avec un sourire amer, soit... je n'ai pas le droit de me plaindre... je trouve de trop grandes compensations dans l'avenir qui me reste : passer tous les instants de ma vie près de vous , oublier les vanités de l'ambition pour le bonheur do-

mestique ; jouir enfin , maintenant, dans votre intimité , de cet avenir paisible que je ne croyais réservé qu'à mes vieux jours...; c'est, après tout , se vouer au vrai bonheur et renoncer à des félicités menteuses.

Le cœur de Jeanne battait à se rompre : elle avait sur les lèvres le mot fatal de divorce ; l'entretien en était arrivé à ce point qu'elle ne pouvait hésiter davantage ; elle répondit d'une voix émue :

— L'intimité... la vie intérieure dont vous parlez, monsieur... est désormais impossible entre nous.

— Impossible... madame?

— Oui 5 monsieur. Pour vivre ainsi dans l'isolement et dans la retraite , il faut se trouver liés l'un à l'autre par de grands rapports de caractère, d'âge, d'esprit, d'habitudes...

— Ah ça , madame , parlez-vous sérieusement ? Suis-je ou non votre mari ?

— Je ne vous ai pas caché, monsieur, les causes qui m'ont fait consentir à notre union ; ma reconnaissance profonde pour une parente qui m'avait élevée , et dont j'assurais ainsi l'existence...

— Ceci est en vérité très-flatteur pour moi

mais je voudrais savoir le résultat de toutes les impossibilités que vous m'alléguez.

— Le résultat , monsieur , est que je ne consentirai jamais à vivre avec vous dans une de nos terres.

— C'est fabuleux ! dit le duc en passant la main sur son front comme s'il ne croyait pas à ce qu'il entendait. Ah ça ! madame , vous voulez plaisanter apparemment? Vous me croyez donc bien stupide ou bien aveugle? Vous ne consentirez jamais à vivre avec moi dans une de nos terres , dites-vous. Qu'est-ce que cela signifie ? Est-ce que je n'ai pas mes droits? Est-ce que je ne sais pas comme on vient à bout des femmes capricieuses et folles? Est-ce que vous croyez que , parce qu'il vous plaira de me dire non , je n'aurai pas le courage et la volonté de vous dire sil

En parlant ainsi , le duc , dont la colère s'était jusqu'alors contenue , et qu'il réprimait à peine , s'animait de plus en plus.

— Mais je suis absurde de vous répondre seulement... J'ai été trop faible jusqu'à présent ; j'ai demandé , j'ai supplié au lieu d'ordonner j j*ai subi mille ennuis dont je devais me débarrasser, à commencer par votre tante , qui dès demain , puisqu'il en est ainsi , quittera cette

maison. Ah! madame, vous ne savez pas à qui vous avez affaire... je saurai vous réduire.

— Ces discussions sont indignes de vous et de moi , monsieur, elles prouvent seulement que désormais il nous serait impossible de vivre ensemble... Il est un moyen de tout concilier; l'Empereur a donné lui-même l'exemple.... du divorce !

Jeanne dit ces mots avec un calme , avec une assurance parfaite , quoique l'émotion qu'elle comprimait fût terrible.

M. le duc de Bracciano fit entendre un bruyant éclat de rire sardonique.

— Ah, ah, ah... le divorce... c'est en vérité fort commode et parfaitement bien imaginé...

Deux larmes brûlantes brillèrent un instant dans les yeux de Jeanne ; elle reprit d'une voix altérée :

— Ce n'est pas d'aujourd'hui, monsieur, que j'ai songé h une séparation. Jamais je ne consentirai à ce que vous exigez de moi. Je vous dis que cette séparation est indispensable!

— Indispensable ! ah ça ! vous rêvez , . madame. Est-ce que je consentirai jamais h un divorce, moi? Est-ce que vous savez seulement dans quelle condition le divorce est possible? Est-ce que vous connaissez les entraves de toutes

ISZi LE COLONEL DE SURVILLE.

sortes dont l'Empereur lui-même... Mais je suis fou de répondre sérieusement à une folie, à une boutade d'enfant gâtée... Mille pardons, madame, Yoici l'heure du conseil d'état... Réfléchissez à ce que je vous ai dit, croyez-moi... ne me poussez pas à bout... Faites ce que je vous demande dans votre intérêt et dans le mien... ou sinon , tenez... vous ne savez pas... vous ne pouvez pas savoir ce que c'est que le pouvoir incessant d'un mari... résolu à être le maître... absolument le maître chez lui... J'aurai pour moi la loi, le droit, l'opinion publique , l'appui de l'Empereur , car on n'a pas le moindre reproche à faire à ma conduite envers vous... Adieu, madame, n'essayez pas une lutte dans laquelle vous n'auriez pas l'avantage , je vous en préviens.

Le duc fit un mouvement pour sortir. Jeanne, égarée par le désespoir, par la crainte , tomba à ses genoux, et s'écria en joignant les mains : — Monsieur, par grâce... par pitié... ne me refusez pas...

— Vous refuser.... mais quoi, madame?

dit le duc stupéfait , et tâchant de relever sa femme.

— Consentez à ce que nous nous séparions , monsieur Lorsque tout à l'heure je vous ai

demandé un moment d'entretien , c'était pour vous demander cela. Eh bien! oui.... je vous l'avoue ... il m'est impossible de continuer à vivre avec vous. Je ne vous accuse pas.... c'est moi seule qui ai tort.... Quand j'ai contracté cette union, j'étais si jeune que je ne prévoyais pas l'avenir Vous ne savez pas ce que je souffre, monsieur Par pitié, ne me rendez pas à

tout jamais malheureuse ne me poussez pas

au désespoir Il existe maintenant entre nous

un abîme infranchissable soyez bon — soyez

généreux.... consentez à notre séparation.

— Mais vous êtes folle, madame mais

c'est impossible mais pour quelle raison?

— Par pitié, monsieur je vous dis que

nous ne pouvons plus vivre ensemble.,.. Je vous dis qu'il est des raisons qui rendent cette

séparation indispensable je vous dis que je

mourrai plutôt , voyez-vous, que de rester dans cette maison !

En entendant ces mots , prononcés avec l'accent de la vérité, en voyant la pâleur, les laimes, le bouleversement de la physionomie de Jeanne, M. de Bracciano resta stupéfait , croisa ses bras sur sa poitrine , et dit d'une voix sourde , pendant que Si femme, la tète cachée dans ses deux mains, éclatait en sanglots :

— Je comprends tout... maintenant! Il est

donc vrai Je ne m'étais pas trompé.... j'avais

été assez sot pour croire h l'honneur de cette femme — comme si dans sa caste on n'était pas corrompu en naissant !

A ces paroles outrageantes, madame de Bracciano se releva vivement, les joues colorées d^indignation , l'œil étincelant de fierté.

— Pas un mot de plus , monsieur , s'écria-telle avec un geste de dignité sublime ; pas un mot de plus ! ne profanez pas , par vos odieux soupçons , le sentiment le plus pur qu'il y ait

au monde Eh bien! oui... j'aime... j'aime

avec passion... j'aime avec délire le plus noble des hommes !

— Elle l'avoue... Vit-on pareille impudence ! s'écria le duc avec rage !

— Oui, je l'avoue... parce que je serais morte mille fois plutôt que de flétrir le nom que vous m'avez donné et que j'ai librement accepté 1.... Oui, j'avoue cet amour, parce qu'il honore celle qui le ressent autant que celui qui l'inspire — Oui , j'avoue cet amour, parce que vous comprendrez peut-être maintenant que nous devons être h jamais séparés.

— A jamais séparés ! s'écria le duc ; ah ! vous croyez cela , madame ? Ah ! vous croyez qu'il ne

s'agit que d'aimer le premier muguet venu pour venir dire ensuite à l'honnête homme à qui vous appartenez devant Dieu et devant la loi : « Séparons-nous , monsieur , j'aime avec passion , j'aime avec délire ? » Ah ! vous donnez un crime pour excuse à une séparation sacrilège!... En effet, madame , il faut que vous aimiez jusqu'à la folie pour oser me tenir un tel langage , pour avoir cru que je serais assez misérable ou assez sot pour consentir à un divorce après un tel aveu —

— Mais que pouvez-vous prétendre , monsieur^ d'une femme qui vient vous dire que son cœur ne vous appartient plus , qu'il ne vous a jamais appartenu ? Après celte terrible explication, pouvons-nous rester sous le même toit

Elî bien! j'admets, monsieur, que vous vous refusiez h un divorce — demain , aujourd'hui même... moi et ma tante, n'abandonneronsnous pas cette maison pour n'y jamais rentrer?

Le duc avait , peu h peu, repris l'empire qu'il avait toujours eu sur lui ; il se calma , ses traits offrirent l'expression d'un sang-froid sardonique, plus effrayant que la colère.

— II y a du vrai dans ce que vous dites , madame... Votre tante quittera cette maison ce soir ; mais vous , jamais.. . Ah ! nous en sommes

aux aveux ! eh bien ! tant mieux , madame^ vous me mettez à l'aise... Vous m'avez avoué votre criminel amour pour me prouver que nous devions nous séparer ; moi , je vais vous avouer toutes les causes honteuses qui m'empêchent de me séparer de vous.

— > Vous m'épouvantez , monsieur...

— C'est un pressentiment, madame. Écoutezmoi donc... .Te suis fils d'un artisan... J'étais sans nom, sans fortune, lorsque la révolution éclata ; je m'y jetai à corps perdu, je fis mon chemin; l'Empereur arriva, il acheva ma fortune. Mais cette fortune était précaire , je tenais tout de lui, je pouvais tout perdre avec lui. Vous avez le cœur tendre, madame, eh bien ! moi , je suis cupide , je suis ambitieux , je suis glorieux. Voilà pourquoi ma position ne me satisfaisait pas. J'avais des places , et pas de patrimoine ; j'étais duc de Bracciano ; mais Jérôme INIorisson n'avait aucune alliance"; sa noblesse d'hier n'avait pas de racines... L'empereur résolut de m'unir à vous, madame. Ce mariage satisfaisait ma cupidité. L'Empereur vous a rendu, à vous et à votre tante, pour plus de quatre millions de biens fonciers;... ce mariage satisfaisait mon ambition et ma vanité , car il m'alliait à une des plus anciennes maisons de France , et dans le cas

LE DIVORCE. lÔÔ

où l'empire ne durerait pas , dans le cas où les Bourbons reviendraient sur le trône (que vous m'aidiez ou non dans mes projets relatifs à l'avenir), je veux ménager nos pai'eiits, de telle sorte que je trouve en eux les auxiliaires les plus dévoués... si un jour ils m'étaient nécessaires. Voilà , madame , pour quelles raisons, tant que j'aurai un souffle de vie , tant que j'aurai l'ombre d'une volonté , je ne consentirai jamais à un divorce.

— Eh bien ! monsieur , s'écria Jeanne , je comprends tout... maintenant! Gardez mes biens , je vous les abandonne... Laissez-moi seulement la pension la plus modique... je ne prétends à rien déplus... Ace prix, consentez à notre séparation.

— Si vous aviez la tête à vous , madame , je pourrais m'offenser de cette offre qui est un nouvel outrage. En admettant même que je fusse assez misérable pour accepter ce que vous me proposez , le divorce me priverait d'une alliance à laquelle je tiens pour mille raisons que je vous ai suffisamment déduites.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! dit Jeanne en cachant sa figure dans ses mains.

— C'est vous, madame, qui m'avez donné l'exemple de la franchise. Tant pis si ce que je

dis vous blesse. Quant à votre cœur, j'y ai peu compté... Jane me fais pas illusion, mais je vous croyais des principes assez surs pour ne pas craindre déjouer le rôle d'un mari trompé.. . J'essayai pourtant de vous plaire... je n'y réussis pas... Je me consolai en pensant aux avantages réels que m'offrait notre union... Quoique les airs dédaigneux et les sarcasmes de votre tante me fussent insupportables, je consentis à habiter avec elle; quoique votre intimité avec votre cousin , le colonel de Surville , me déplût , je vous répète que je vous croyais des principes assez sûrs pour voir cette liaison avec impatience^ mais sans crainte sérieuse... Je m'étais trompé... M. de Surville a indignement abusé de la facilité qu'il avait à vous voir.

— M. de Surville ! s'écria Jeanne stupéfaite... M. de Surville!!...

— Eh! mon Dieu, madame, je vous crois; cet amour a été tout platonique , tant mieux... Mes soupçons étaient faux, tant mieux encore... Vous aimeriez mieux mourir que de trahir vos devoirs... tant mieux encore , je le crois fermement. Vous vivrez et vous ne les trahirez pas , je vous en réponds , car maintenant je vous surveillerai... A son retour, M. de Surville ne mettra pas les pieds chez moi ; et dès demain , votre

tante quittera cette maison... Maintenant, madame , j'espère que vous devez être désormais convaincue qu'il est inutile de prononcer le mot de divorce; vous me paraissez assez peu connaître les lois, je vous apprendrai donc une fois pour toutes que le divorce ne peut avoir lieu que par consentement mutuel ou pour sévices graves, incompatibilité d'humeur. Quant au premier moyen , je n'y donnerai jamais mon consentement; quant aux seconds, j'ai toujours eu pour vous les égards et le respect que votre position commandait. L'incompatibilité d'humeur se révèle par des violences , et je défie qu'on me cite un fait de cette nature. Enfin , pour donner un dernier coup, un coup mortel à vos espérances , madame , je dois vous dire que , par cela même que l'Empereur vient de divorcer et que cette mesure a été d'une extrême gravité , il est trop grand politique pour ne pas se montrer inexorable pour les abus qu'on voudrait tenter d'introduire en s'autorisant de son exemple ; je vous dirai qu'il a formellement refusé son adhésion à deux divorces, dont l'un était demandé par consentement mutuel , et dont l'autre semblait autorisé par la conduite scandaleuse de la femme et les plaintes fondées du mari... Gomme vous pourriez douter de ce que je vous dis, je

vous apporterai , en revenant du conseil d'état , les notes écrites de la main même de l'Empereur sur ces demandes. . . Mille pardons, madame, je me rends aux Tuileries.

— Je vous y accompagnerai , monsieur , dit tout-à-coup madame de Bracciano, en essuyant ses larmes et en relevant la tète avec dignité. Je me jetterai aux genoux de l'Empereur, et je lui dirai tout.

— Ce n'est pas vous, mon enfant... c'est moi qui vais à l'instant parler à l'Empereur, dit la princesse de Monllaur en ouvrant la porte de la chambre à coucher de madame de Bracciano.

— Ma tante! s'écria Jeanne en se précipitant dans les bras de la princesse.

— Vous nous écoutiez , madame ! — dit insolemment le duc de Bracciano.

— Dieu et une mère peuvent tout entendre ,

monsieur répondit madame de Montlaur

avec dignité ; puis elle dit à sa nièce , en la reconduisant doucement jusqu'à la porte de sa chambre : Rentrez chez vous, mon enfant — attendez-moi.

Jeanne , brisée par tant d'émotions , tomba accablée sur un fauteuilj sa tante ferma la porte,

revint dans le boudoir , sonna, et dit h M. de Bracciano, avec un sourire de mépris écrasant :

M. Morisson , vous êtes bien lâche ; mais vous êtes bien cruel

Un valet de chambre entre.

— Ma voiture, dit la princesse.

— Gomment , madame ! s'écria M, de Bracciano, vous allez...

— Aux Tuileries... tout dire à l'Empereur,

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