‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 2)Chapitre 13 sur 31 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

On ne saurait dire avec quelle anxiété cruelle îiiadame de Bracciano attendait le retour de sa tante.

La malheureuse femme envisageait alors les immenses difficultés qu'elle aurait à vaincre pour décider son mari à une séparation. Le temps pressait , Herman pouvait mourir.

M. de Bracciano s'était dévoilé avec une si cruelle franchise qu'elle n'avait plus d'espoir que dans la volonté toute puissante de l'Empereur.

Depuis une heure , sa tante était partie; tantôt elle augurait bien de la longueur de son entrevue avec l'empereur Napoléon , tantôt , au contraire, elle y voyait un fatal pronostic.

A chaque instant elle se levait de son fauteuil pour aller h la fenêtre; à chaque voiture qui passait devant la grande porte ouverte de l'hôtel, elle tressaillait involontairement.

Tout-à-coup le trot précipité d'un cheval entrant dans la cour se fliit entendre.

Jeanne courut à la fenêtre et vit un palefrenier à la livrée de l'Empereur parler au concierge.

Le concierge sortit en courant de sa loge et se dirigea vers le vestibule.

Dans sa fiévreuse impatience , madame de Bracciano sonna une de ses femmes.

— Mademoiselle , allez voir ce que veut cet homme à la livrée de l'Empereur.

Cinq minutes après , la femme de chambre rentra.

— Madame la duchesse, cet homme vient sans doute d'apporter à M. le duc l'ordre de se rendre à l'instant au château , car M, le duc a aussitôt demandé ses chevaux...

En effet , peu de temps après , la voiture de M. de Bracciano sortit de l'hôtel.

Ce nouvel incident vint augmenter la perplexité de Jeanne et lui donner pourtant une lueur d'espoir.

L'Empereur désirait de voir le duc , sans doute il hésitait à se prononcer; mais quelle serait l'issue de cette entrevue ?

En réfléchissant h sa position, Jeanne s'avouait qu'elle n'avait aucun reproche grave et fondé à faire à M. de Bracciano.

Il était cupide , ambitieux ; il comptait sur la

fortune et sur la naissance de sa femme pour servir ses projets ; mais ce n'est que , poussé à bout par la demande du divorce , qu'il avait révélé ses vues intéressées j et ces vues^ les avouâtil à l'Empereur , ne suffiraient pas sans doute pour autoriser une séparation.

Alors , ainsi que cela arrive toujours , Jeanne se demanda , mais trop tard , comment elle n'avait pas songé à la possibilité d'un refus de la part de M. de Bracciano ! Elle avait trouvé dans celte union si peu d'intérêt; elle se croyait même si peu liée par la reconnaissance envers M. de Bracciano ( puisqu'après tout les biens qu'on lui rendait avaient appartenu à sa famille j, à elle), qu'elle avait jugé des sentiments de son mari d'après les siens propres.

Malgré la fermeté de son caractère , Jeanne osait à peine soulever cette terrible question : Si l'Empereur refuse le divorce!.,.

Alors elle tombait dans des épouvantes sans îin... de quelque côté qu'elle jetât les yeux, elle ne voyait que des abîmes Herman , mourant... une vie entière passée avec un homme qu'elle abhorrait...

Puis, par un douloureux contraste, des visions charmantes venaient traverser son esprit ; elle se voyait la femme d'Herman, vivant, heureuse,

ignorée, dans une douce obscurité... Alors elle maudissait , au milieu de sanglots désespérants , l'impitoyable méchanceté de M. le duc de Bracciano , qui d'un mot pouvait réaliser tant de rêves.

Ainsi que les gens absorbés par l'unique pensée qui les domine , elle ne pouvait comprendre le refus de son mari , à qui elle avait pourtant offert sa fortune entière.

A ces violents déchirements de l'âme succédait un morne abattement; ainsi, après avoir en vain tâché d'ébranler la grille de son cachot dans un accès de rage désespéré, le captif retombe anéanti sur le sol...

Telles étaient la candeur et la noblesse de son cœur, que jamais il ne vint h la pensée de Jeanne de faire un honteux compromis entre ses devoirs et son amour.

Ce qu'il y avait de plus horrible dans sa position, c'était cette affreuse pensée, queHerman allait mourir... Herman allait mourir! Après avoir été un instant bercée d'une mensongère espérance, idée fixe^ incessante, qui surmontait toutes les autres comme le glas d'une cloche funèbre surmonte tous les autres bruits !!!...

Jeanne interrogeait la pendule avec une anxiété

dévorante... Ses yeux étaient secs, brûlants , ses lèvres décolorées, sa pâleur livide...

Tout-à-coup elle parut frappée d'une idée subite , elle écarta lentement les longues boucles de cheveux qui lui couvraient le front, puis, attachant sur le plancher un coup d'œil fixe , elle sembla réfléchir profondément.

Après quelques moments , elle se leva brusquement, croisa ses bras sur sa poitrine... Sa physionomie exprimait une résolution terrible !. . . ses yeux brillaient d'un feu sombre... Oh! que j'étais lâche! s'écria-t-elle avec amertume!

A ce moment, une voiture entra dans la cour de l'hôtel...

Jeanne se précipita à la fenêtre ; elle reconnut les gens de sa tante...

Si l'Empereur refuse ! ! J'y suis décidée... ditelle d'une voix sourde...

Réparant à la hâte le désordre de sa toilette , tâchant de comprimer tant de violentes émotions, elle attendit la princesse de Montlaur.

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