‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 2)Chapitre 18 sur 31 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Il esL impossible de peindre le bouleversement des idées de madame de Bracciano.

Il aurait fallu à Jeanne une force d'esprit peu t-ommune pour résister au contraste qui la fit passer si brusquement des angoisses les plus douloureuses à la joie la plus délirante.

Tout-à-coup une effroyable crainte vint à la pensée de Jeanne...

Si Herman en recevant sa dernière lettre n'avait pu résister à ce nouveau coup qui renversait toutes ses folles espérances, si imprudemment éveillées par son premier billet !

A cette idée, Jeanne, dont la tête était déjà Jîffaiblie par tant de secousses, eut, sinon un jiîoment de folie, du moins d'égarement complet.

Elle se figura Herman mourant... mourant peut-être alors qu'elle voyait réaliser ses vœux les plus ardents.

A cette heure , qui lui envoyer pour lui ap-

prendre ce bonheur inespéré ? Et puis aurait-il encore foi à une nouvelle promesse? La première n'avait-elle pas été trop cruellement déçue ?

Jeanne n'hésita pas : oubliant sa réserve , sa timidité habituelle, ne réfléchissant ni à l'imprudence 5 ni h la gravité de sa démarche, se croyant d'ailleurs presque le droit de veiller sur les jours de celui qu'elle regardait déjà comme son époux, elle résolut d'aller elle-même tout apprendre à Herman .

— J'aurais eu le courage d'aller lui dire de mourir... et de mourir avec lui, s'écria-telle... Pourquoi n'aurais-je pas le courage d'aller lui dire de vivre !

Elle prit à la hâte sa mante , son chapeau , descendit par le petit escalier qui donnait dans son cabinet de toilette , passa devant la loge du portier encore faiblement éclairée , frappa aux carreaux. La porte s'ouvrit.

Jeanne sortit de l'hôtel de Bracciano.

La nuit était pluvieuse et froide.

L'hôtel de Bracciano, situé rue du Faubourg- Saint-Honoré , n'était pas très-éloigné de la demeure d'Herman.

Quelquefois Jeanne, passant en voiture devant cette humble retraite, avait jelé sur cette maison si pauvre un regard mélancolique.

Dans son exaltation , Jeanne oublia la nuit les craintes qu'elle devait avoir, et s'aventura seule clans ces rues sombres et désertes.

Elle marchait d'un pas rapide, songeant à la ravissante surprise qu'elle allait causer à Herman. Craignant d'arriver trop tard , elle maudissait sa faiblesse, son émotion, qui l'empêchaient d'avancer aussi vite qu'elle aurait voulu.

Au bout d'un quart-d'heure, elle se trouve en face du terrain isolé au milieu duquel était bâtie la maison occupée par Herman.

Elle vit une lumière à travers les vitres de sa chambre.

Son cœur battait à se rompre , elle entra.

Par hasard elle trouva la porte de l'allée entr'ouverte.

La maison n'avait que trois étages, et était sans profondeur. On ne pouvait se tromper.

Jeanne monta rapidement les escaliers. Le portier, qui dormait sans doute, ne lui parla pas.

Arrivée au palier du second étage, elle ouvrit brusquement la porte en s'écriant : — Herman , nous sommes sauvés.

Quelle fut sa surprise... il n'y avait personne dans cette chambre.

Une lampe brûlait sur une table...

Qu'était devenu Herman?

Jeanne frémit d'épouvante. Peut-être était-il sorti pour mettre fin à ses jours...

où devait-elle aller ? que devait-elle faire ?

Bientôt une secrète et involontaire espérance se glissa dans son cœur... Dans la naïve et ardente superstition de son amour, elle ne crut pas possible que la Providence eût laissé Herman attenter à ses jours, au moment même où elle venait lui annoncer leur bonheur commun.

Ramenée par ces pensées aux sentiments religieux, elle se jeta à genoux et pria avec ferveur.

Elle demandait pardon à Dieu des pensées de suicide qui l'avaient un moment égarée. Elle lui rendait grâce d'avoir suggéré à M. de Bracciano la résolution qu'il avait prise.

Rassurée et calmée par la prière , elle se releva.

En jetant les yeux autour d'elle , elle aperçut un papier placé sur la cheminée où fumaient des tisons à demi éteints.

C'était l'écriture d'Herman j elle lut ces mots:

Je vais rentrer ci V instant.,. Une heure du matin

— Merci. . . merci. . . ô mon Dieu ! il est sauvé, dit Jeanne en tombant à genoux. Sans doute , s'écria-t-ellc , ces mots m'étaient destinés..; Le

malheureux m'attendait!... oh! le noble cœur qui n'a pas douté de moi... de mon courage... de ma résolution !

Complètement rassurée par ces mots tracés sur ce papier, qu'elle baisa pieusement, elle examina avec une touchante curiosité l'intérieur de cette demeure si pauvre ; les livres d'Herman, un portrait de femme d'une rare beauté, vêtue d*un costume étranger , et dont les traits offraient une ressemblance si frappante avec ceux d'Herman que Jeanne reconnut sa mère.

Ses yeux se mouillèrent de larmes en songeant à ce que Herman lui avait raconté de son enfance, et de l'amour de cette pauvre mère , qui avait si long-temps veillé près de lui en habit de deuil.

Jeanne fut tirée de ces réflexions à la fois douces et mélancoliques par un bruit de voix qu'elle entendait sur l'escalier.

Elle tressaillit , ce n'était pas la voix d'Herman.

On prononça le nom de ce dernier , elle écoula.

— Tu dors, vieil ivrogne!.. Je te demande si Herman est rentré , disait une voix rauque et enrouée.

— Voyez-y voir, répondit le portier d'un ton bourru.

— Que mille millions de tonnerres t'enlèvent et te crèvent... dit la voix. Jeanne entendit un pas lourd dans l'escalier.

Épouvantée, ne sachant quel parti prendre, elle hésita un moment.

L'homme qui montait toujours arriva sur le carré.

Éperdue, Jeanne regarda autour d'elle, vit la porte vitrée d'un cabinet d'alcove recouverte d'un rideau.

Elle ouvrit cette porte, entra dans ce réduit.

Se soutenant à peine , elle s'appuya sur la porte qui masquait la cachette où Boisseau était enfermé depuis la veille.

Soulevant avec effroi un coin du rideau , Jeanne regarda dans la chambre et vit entrer Pierre Herbin.

La figure repoussante de cet homme causa une nouvelle frayeur à la malheureuse femme ; elle ne pouvait concevoir quels rapports Herman pouvait avoir avec un pareil personnage.

Pierre Herbin s'approcha de la table, vit le papier qu'Herman avait laissé et le lut...

— Où diable peut-il être allé à une heure du matin? dit-il, en réfléchissant. Il en est bientôt

deux, comment n'est-il pas encore rentré?... Ça m'inquiète , moi qui ai tant de choses à lui dire... mais j'entends des pas dans l'escalier. . . c'est lui...

Herman Forster parut.

Page 1