CHAPITRE XX
Un des carreaux (;e la porte vitrée était cassé et recouvert par un rideau.
Jeanne entendit l'entretien suivant :
— Eh bien! le duc? dit Herman avec inquiétude , consent-il au divorce maintenant ?
= — Enfoncé, le duc ! une peur de chien ! s'écria Pierre Herbin avec un éclat de rire brutal.
— Que te disais-je? que reffct du dossier de Dijon serait immense... Pourquoi aussi t'obstinais-tu à ne produire ces pièces que dans un cas désespéré? dit Herman. Pour te décider à l'en servir , il a fallu la lettre de tantôt , où la duchesse me menaçait de venir mourir avec moi , et du diable si j'en avais envie , de mourir !
— Tu n'en avais pas plus envie que moi , je le sais bien; mais quant à ces pièces , sans doute j'hésitais à m'en servir contre le duc... Écoute donc, tu m'as promis une honnête aisance si l'affaire réussit... Soit, mais un homme, dans la position de ce traître de Bracciano , est toujours
un ennenn très-dangereux ; tôt ou tard il vous rattrape! Pourtant le cas était pressant; tu ne voulais pas faire ta partie dans le duo mortuaire que te proposait la belle aux yeux doux ; il fallait donc agir sur-le-champ , et j'ai agi. .. Ah ça ! d'où diable viens tu?
— De l'hôtel de Bracciano ; après ton départ , j'ai réfléchi au sens de la lettre de la duchesse ; il m^'a paru assez ambigu... Ces mots : V^ous ne mourrez pas seul , ne m'ont pas semblé clairs. J'ai craint que, dans son désespoir , il ne lui prit la fantaisie de venir ici mourir avec moi d'un peu trop bonne heure... et qu'elle ne partît de chez elle avant que le dossier de Dijon n'eût fait son effet sur son mari... je lui ai écrit un mot à la hàle pour la supplier d'attendre jusqu'à demain. J'ai couru à son hôtel pour lui faire tenir ce mot, mais i! était trop tard. En vain j'ai frappé... personne ne m'a ouvert , et je reviens avec ma lettre.
— Ah ! bah... dit Pierre Herbin , il n'y a pas de risque que ta belle aux yeux doux fasse un coup pareil ; c'est une mijaurée , une vertu à trente-deux karats ; ça veut, comme dit cet autre, avoir les plaisirs du fruit défendu et les honneurs de la morale ; ça veut épouser son amant à la barbe de son mari, mais ça ne viendrait pas chez
un monsieur , même pour y décéder... Quand elle t'a écrit cela... elle pensait peut-être à faire son solo funèbre de son côte, croyant bonnement que tu ferais le tien...
— Tu as peut-être raison ; le fait est qu'elle n'est pas venue. Voici trois heures du matin j il n'y a pas d'apparence qu'elle arrive à cette heure. Ah ça! raconte-moi donc ton entrevue avec le duc, et dis-moi aussi pourquoi tu reviens si tard ?
— Pardicu! est-ce que, en sortant de l'hôtel, je n'ai pas été faire le pied de grue aux environs de la maison de cet infernal colonel pour savoir si par hasard il n'était pas arrivé... cette nuit?
— Lui ! mais il est en mission à Vienne.
— ISIais il a quitte sa mission malgré tout ce qui peut lui arriver. L'Empereur est furieux et veut le iàive enfermer à Vincennes.
— Eh! pourquoi revient M. de Surville ?
- — Tu ne devines pas ça... pour enlever la belle aux yeux doux h tes machinations diaboliques , comme il disait dans sa lettre à cet imbécille que nous avons coffré.
— Malédiction ! s'écria Herman en se levant : cet homme reviendrait! Mais tout serait perdu!
— C'est pour cela qu'il faut agir promptemcnt
et sans délai!... Le duc consent au divorce... Ah!... ah!... ah!... ajouta Pierre Herbin avec un éclat de rire cynique. Si tu avais vu sa figure quand je lui ai prouvé clair comme le jour que Montbard, le soi-disant soldat aux gardes, qu'il avait fait guillotiner, était le marquis de Souvry, le père de sa femme... et qu'il se trouvait tout bonnement avoir fait couper le cou à son beaupère!! c'était à payer sa place, rien que pour voir son air consterné... Une seule chose m'a été pénible dans tout ça, ça été de parler de ton père, démon pauvre Jacques Briot. Ah! alors, je valais mieux que je ne vaux maintenant!! Après un moment de silence, Pierre Herbin reprit :
— Eh bien ! tu me croiras si tu veux , mais ça me retournait le cœur de parler de ce temps-là. . . Je ne veux pas me faire meilleur que je ne le suis 5 mais vrai , le sang me bouillait dans les veines, en me retrouvant face à face avec ce misérable, qui avait poursuivi mon pauvre ami jusqu'à sa mort avec tant d'acharnement.
— Nous aurons vengé mon père, en frappant le duc dans ce qu'il a de plus cher , dans son ambition et dans sa fortune!
— Ou plutôt dans la fortune de sa femme, dit Pierre Herbin. Puis , comme s'il eût voulu
échapper aux sombres pensées qui l'agitaient, il s'écria avec une gaîté factice :
— Ah! scélérat que tu es... une fois riche , vas-tu t'en donner du luxe, de la splendeur, et tout le tremblement ! Et puis les demoiselles... hem! Je te connais, beau masque. Les coups de canif dans le contrat iront un fameux train...
— Vous êtes un vieux médisant , monsieur Pierre Herbin ; voulez-vous bien vous taire ! dit Herman en souriant, et en frappant gaîment son camarade sur l'épaule.
Puis, il ajouta avec un soupir : — Ah ! mon Dieu ! ne vendons pas la peau de Tours avant de....
— Ah! pardieu! la jolie petite oursonne est dans nos filets. Demain , la demande en séparation est signée...
— Et si après-demain cet infernal colonel arrivait! dit Herman d'une voix sourde.
— Sois tranquille, après-demain cet infernal colonel n'arrivera pas... ne peut pas arriver... toute ma crainte était qu'il ne fût venu aujourd'hui. Maintenant je suis tranquille.
— Comment cela ?
— Dans mon entretien avec le duc , il lui est échappé de me dire qu'il croyait que tout ce tapage matrimonial était causé par le colonel. La
preuve que le duc en donnait , c'était que M. de Surville quittait précipitamment sa mission pour revenir h Paris jouir sans doute des bénéfices du fiivorce; il ajouta que j'étais son instrument. Alors il me vint une idée lumineuse , c'était le moven tout trouvé d'empêcher le colonel d'agir, dans le cas où il serait arrivé h Paris. « Pour te » prouver, citoyen, lui dis-je, que je ne suis pas » l'instrument du colonel, je te prie, et même je )) t'enjoins , de par le pouvoir que j'ai sur toi , i) de l'entendre avec le ministre de la police (avec )) l'agrément du grand Napoléon , qui ne le rc- » fusera pas), pour faire arrêter et coffrer Sur- )) ville dès son arrivée à Paris. Son signalement^ » donné aux barrières, suffira pour cela. » — C'est vrai j me dit le duc, — Bravo, dis-je... ïu vois donc bien que, dès que Survillc mettra le pied à Paris il sera coffré, ce qui nous rassure complètement et nous donne toute latitude. — Eh bien! que dis-tu de cela? Est-ce bien joué?
— A merveille! Je n'aurais pas mieux fait.
— Voyez-vous ça , le blanc-bec. Mais il faut maintenant, par tous les moyens possibles, engager ta belle à quitter Paris pour attendre le moment du divorce... à aller à la campagne, où lu la suivras, et surtout obtenir d'elle que le lieu de votre résidence soit gardé secret... De celte
façon, lors même que le colonel sortirait de Yincennes avant ton mariage , il ne pourra pas te nuire. . . La duchesse doit consentir à ce départ. . . Je sais bien que tu m'as dit qu'elle était un peu bégueule; mais une fois le divorce demandé et accordé par son mari, que pourrait-elle objecter? quand lu lui diras surtout, comme nous en sommes convenus , que ta vie est menacée par les membres du tribunal secret de la jeune Allemagne... et qu'il faut pendant quelque temps qu'on ne sache pas où tu es. Ah ! ah! ah ! la bonne histoire... elle vaut tous tes autres contes. As-tu au moins préparé cette bourde dans le roman que tu lui as fait sur tes jeunes années? sur ton intéressante enfance?... Ah! ah!... en voilà, une bonne... Quelle imagination!... Ce vieux ministre ! sa femme jalouse de tes succès dans tes études... Ah! scélérat!... tu étais né pour être poète et comédien... Mais que diable as-tu? réponds donc, h quoi réfléchis-tu ainsi ?
— Je pense qu'après tant de peines, tant de soins, au moment de toucher au port, nous y ferons peut-être naufrage... si cette damnée femme refuse d'aller à la campagne , de s'y tenir secrètement et s'entête à attendre à Paris la fin légale du divorce. Rien ne pourra la faire chan ■■ ger d'avis, car c'est en tout et pour tout madame
Prudence , madame Coiwenance. Dans ce cas , que fcrai-je ? . . . Tôt ou lard le colonel jDarlera... Ah! être si près de saisir la fortune, et la voir peut-être vous échapper !
— Allons donc ! lu es un enfant... elle ne t'échappera pas si tu sais mener ta barque 5 voyons, il faut toujours supposer le pis... Eh bien! j'admets que le colonel échappe aux pièges c|ue nous lui avons tendus, qu'il arrive demain... qu'il parle...
— Tu me fais frémir ! î
— Eh bien!... voyons... après tout, que dirat-il?... Ce qu'il a appris à Vienne par un incroyable hasard... que tu as été condamné à dix ans de prison pour. . .
— Pierre 1 s'écria Herman en interrompant Hcrbin.
— Allons, allons... que tu as été condamné à dix ans de prison pour abus de confiance^ c'est plus honnêle. Qui prouvera ce quMl avance?... Qui constatera l'identité? Tu as été condamné sous le nom de Jacques Buller ; mais tu as des papiers en règle sous le nom d'Herman Forster. . . mais tuas un front d'airain... mais tu soutiendras worc?/cz^^ que Surville ment comme un laquais, et que c'est la jalousie qui le fait parler... Tu as le cœur de la dame... il n'aura que son
oreille... Or donc , tu seras cru; il ne le sera pas...
— Tu as peut-être raison... tu me rassures... Mais comment le colonel a-t-il découvert ma mère à Vienne?...
— Est-ce que les amoureux ne sont pas capables de tout? et le diable sait si ce Surville est amoureux de ta future femme! Je suis sûr qu'il l'est autant que tu l'es peu... mais c'est toujours comme ça. On n'aime que ceux qui ne vous aiment pas : Et <>nce vei^sd. Est-ce vrai?
— Vous me calomniez, monsieur Herbin
madame de Bracciano m'apportera une fortune immense en biens-fonds, sans compter les espérances; je lui en serai toujours reconnaissant , profondément reconnaissant...
— Et tu garderas ton cœur et ton amour pour cette drôlesse de Juliette qui te trompe. iVh! qui te trompe! c'en est une bénédiction...
— Je vous prie de ne pas parler ainsi de Juliette, Pierre Herbin , vous savez que je n'aime pas cela, dit Herman d'un ton sérieux.
— Ah!... ah! reprit Pierre Herbin... Voilà da nouveau... Je donnerais quelque chose poui' que quelqu'un nous entendît !... Quel magnifique trait de caractère !... Il me laisse me moquer tout à mon aise... d'une duchesse, la vertu
même, qui voulait mourir pour lui , qui va lui apporter une fortune immense ; et il me fait les grosses dents, parce que j'appelle drôlesse une sauteuse de petit théâtre dont il est affolé.
— Pierre... Pierre... vous abusez cruellement des obligations que je vous ai, dit Herman d'un ton sérieux et véritablement pénétré.
Pierre lïerbin se croisa les bras et s'écria : — Mais c'est superbe, ma parole d'honneur... c'est magnifique... c'est qu'il croit véritablement ce qu'il dit... c'est qu'il l'éprouve... Puis il ajouta avec une emphase comique!... O humanité!... humanité! tes secrets sont impénétrables!... La duchesse a deux soupirants^ Herman et Surville: l'un, grand seigneur, beau, brillant, spirituel, loyal , brave , généreux , et par dessus tout , amoureux ! l'autre , aussi beau comme un ange, c'est vrai , mais méchant comme un démon , mais mauvais sujet , mais pauvre , mais avide , mais rusé (et qui, par dessus tout, n'aime pas la dame^ et ne songe qu'à sa grande fortune). Eh bien ! qui choisit-elle , cette sentimentale duchesse! Herman Forster!... et voyez comme tout se tient ! Herman Forster, à son tour, peut choisir entre deux femmes : l'une belle , vertueuse^ dévouée, grande dame qui l'adore; l'autre^ petite malheureuse, au minois chiffonné.
à l'œil libertin, à la conduiLc perdue... Que faitil? Il épouse la grande dame, parce qu'elle est riche ; mais c'est le minois chiffonné qu'il aime à la rage!... Enfin, dis... Est-ce vrai?
— Vous êtes un grand philosophe . Pierre Ilerbin ; mais vous ne dites là rien de nouveau... il en est ainsi depuis que le monde est monde : la faute en est h la nature.
— Bonne excuse, sur ma parole... Mais saistu que tu me fais quelquefois trembler, avec ton air doux et patelin?... A propos de cela, sais-tu aussi que je crains souvent cjue tu ne refuses de me payer l'obligation de cent mille écus que tu m'as souscrite lorsque tu seras en possession des biens de la belle aux veux doux?... Tu es mineur, et ce titre peut être récusé par toi.
— Peux-tu penser cela, Pierre?
— Certainement, je le pense. Mais je n'avais aucun moyen de t'engager autrement, et puis, après tout , tu es le fils d'un honnête homme que j'aimais cjuand j'étais honnête homme moimême... En admettant que tu pousses l'ingratitude jusqu'à nier tes promesses, je me consolerais en pensant que j'ai fait ce que j'ai fait pour la mémoire de ton père ; entends-tu , diabolique personnage?...
-—Diabolique personnage? dit Herman en
haussant les épaules. Et en quoi suis-je si diabolique ? Ai-je pu empêcher cette femme de se jeter à ma tète? Ne m'a-t-elle pas fait toutes les avances, avances les plus vertueuses du monde, je me plais à lui rendre cette justice , avances que ma réserve, habilement calculée, avait provoquées sans doute... Eh bien! soit... mais c'est de bonne fjuerrc... L'affaire était assez ofrave... (quatre millions de fortune, sans compter la tante) , pour que ']e jouasse serré , comme on dit... Maintenant la loi autorise la duchesse à m'offrir sa main et son immense fortune? en tout bien tout honneur. J'accepte... morbleu... j'accepte de grand cœur! Où est le mal? Est-ce ma liaison avec Juliette que vous me reprochez, monsieur Herbin?... Eh bien! après tout... quand je donnerais un millier de louis par an à cette gentille fille, qui m'aidera à supporter les ennuis du mariage comme elle m'a aidé à supporter les ennuis de ma vie de garçon, où serait encore le mal? Est-ce que cela ne se fait pas tous les jours? Pourvu qu'on y mette des égards, du mystère... une femme qui sait vivre... et je vous réponds que Mme Herman saura vivre j je le lui apprendrai. Une femme qui sait vivre ferme les yeux sur ces choses-là...
Pierre Herbin resta stupéfait ; malgré sa gros-
sièreté, cet homme semblait effrayé de ce froid cynisme d'Herman.
— Ah ça? lui dit-il, vraiment^ tu n'aimes pas du tout d'amour cette jolie femme!
— C'est bizarre, si vous voulez... mais on n'es? pas maître de cela... L'amour ne se commande pas... Je l'estime, si vous voulez... quoiqu'avec elle je ressente toujours une sorte de gêne dont je lui en veux presque... car cette gêne me fait sentir la dislance qui nous sépare...
Et puis elle me donne tant qu'au bout de
quelques mois de mariage^ les premières illusions passées, elle me reprochera, j'en suis sûr, la fortune qu'elle m'aura apportée... Sa fortune... je suis sûr que ce sera son grand mot!... son grand cheval de bataille !
— Bravo... mon garçon... par cette prévision... tu atteins le sublime de l'ingratitude... Quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre. Ainsi donc, c'est cette coquine de Juliette qui possédera seule ton noble cœur?
— Est-ce ma faute à moi... si elle m'a ensorcelé! elle a quelque chose de si piquant!!... Allons, allons, monsieur Pierre Ilerbin, ne songeons pas à cela... songeons à mon mariage d'abord, puisque, par un bienheureux hasard,
jM. le duc de Bracciano étant accusateur public. .. a fait...
Herman fut interrompu.
La porte du cabinet où était Jeanne s'ouvrit.
La malheureuse femme sortit.
Elle était pâle comme un spectre et pom'jtit à peine se soutenir.
Sans prononcer un seul mot , sans jeter un regard sur Herman et sur Herbin, qui restaient pétrifiés, elle se dirigea lentement vers la porte.
Elle en touchait le seuil , lorsque Herman , sortant de sa stupeur, se précipita vers elle, la saisit rudement par le bras, ferma la porte et sVcria : — Vous ne sortirez pas !