‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 2)Chapitre 25 sur 31 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

A l'ordre du colonel , Glapisson se plaça prè^ de la porte d'entrée.

Herman debout , les bras croisés, adossé au mur, regardait impudemment Raoul.

Pierre Herbin , assis sur un angle de la table, essuyait avec son mouclioir le sang qui couvrait ses mains.

M. de Surville, pâle et visiblement ému , dit à Herman : — H y a deux jours, un de mes amis, M. Boisseau, est venu vous donner connaissance d'une lettre de moi,... depuis il n'a plus reparu chez-moi... qu'est-il devenu? Répondez... mon inquiétude ne me permet pas d'attendre que la justice- informe. . .

— Rassurez-vous^ monsieur, dit Pierre Herbin , votre ami ne court aucun danger sérieux... je vous en donne ma parole...

— Votre parole, monsieur? répondit Raoul avec hésitation.

— Aussi vrai que mon sang coule, monsieur ; vous pouvez me croire.

• — INIais enfin où est-il ?

— Vous savez le sujet de la lettre dont il venait nous donner connaissance... Colonel , vous comprendrez donc combien il était important pour Herman d'empêcher votre émissaire d'agir, mais nous nous sommes bornés h prendre cette précaution... Vous en aurez la preuve... tout-àl'heure, peut-être^ dit Pierre Herbin.

Herman lit un mouvement. Pierre Herbin le regarda, et lui dit : — Ne m'interromps pas... j'arrangerai tout pour le mieux...

— Ces réponses ne me satisfont qu'à demi, dit Ptaoul. Plus tard , il faudra bien qu'elles soient moins obscures... Mais terminons , car j'ai hâte d'en finir... Jacques Butler , vous avez été condamné à dix ans de prison pour vol ! dit Raoul en montrant quelques papiers à Herman.

— Je ne m'appelle pas Jacques Butler. . . je me nomme Herman Forster, dit Herman.

— Je vous dis que vous êtes Jacques Butler.. . En arrivant à Vienne , j'avais conçu des soupçons contre vous. ISI. de Bracciano , vous crovant banni, ainsi que vous le lui avez dit, pour un crime politique, m'avait chargé de faii'e quelques

réclamations auprès de la chancellerie de Fenipire; voulant savoir si la défiance que vous m'inspiriez était fondée sur autre chose que sur un cloignement instinctif , je mis la plus grande activité dans mes démarches. Vous vous étiez dit condamné politique, on ne trouva aucun condamné politique du nom d'Herman Forster... Je donnai votre signalement pour aider aux recherches... Sachant l'intérêt que je portais aux renseignements^ on alla plus loin; on descendit dans la catégorie des crimes.... Votre siç^nalement se rapporta si exactement à celui de Jacques Butler, condamné pour vol , que je ne doutai plus que vous ne fussiez ce Jacques Butler. Malgré ma répugnance pour les ignobles détails dans lesquels il fallait entrer afin de pénétrer la vérité, une fois votre véritable nom connu , j'arrivai bientôt jusqu'à votre mère W'ilhehnine Butler , retirée dans un des plus obscurs faubourçfs de Vienne. Je trouvai celte malheureuse femme pleurant sur votre infamie; son chagrin me toucha tellement, elle me parut si honnête , que je m'ouvris à elle... Je lui dis une partie de ce qui vous concernait , que vous aviez trouvé une place honorable que vous remplissiez sous le nom d'Herman Forster, mais qu'un grave abus de confiance pouvait vous la faire perdre :

qu'il fallait que vous quittassiez la France à l'heure même, que je me chargerais de tout... et que si elle avait conservé quelque influence sur vous , je l'engageais, dans votre intérêt, à vous enjoindre de suivre mes ordres... Elle me remercia en versant des larmes de reconnaissance, me montra plusieurs lettres de vous. J'en ai une ici. Dans la dernière, sans vous expliquer, vous lui faisiez part de magnifiques espérances qui devaient , disiez-vous , prochainement se réaliser. . . Je frémis en songeant au malheur irréparable que votre fourberie pouvait causer... J'écrivis h mon ami de venir vous trouver à l'instant... pensant qu'il suffirait de prononcer le nom de votre mère pour vous prouver que tout était découvert, et que vous n'hésiteriez pas à abandonner Paris et la France... Ma lettre partie... mon inquiétude ne fut pas calmée... Je savais tout ce que vous osiez prétendre j je savais votre audace hypocrite ; ce que je venais d'apprendre sur vous, changeant mes soupçons en certitudes, rendait mes craintes plus imminentes encore. .. Quoique chargé d'une grave mission... je partis. . . j'arrive à l'instant. . . Maintenant écoutez mon dernier mot... J'ai en mon pouvoir de quoi obtenir votre extradition... si vous hésitez à exécuter mes ordres... vous êtes immédiate-

ment arrêté ; si au contraire , ainsi que je l'ai promis à votre malheureuse mère, vous consentez à partir , je me tairai , on pourvoira à tous vos besoins.,. Et la personne que vous savez ne sera pas même instruite de votre infamie... Il est quatre heures du matin... il faut qu'à six heures je sois parfaitement rassuré sur le sort de M. Boisseau, et que vous soyez en route pour l'Espagne sous la conduite de ce brave homme. Il montra Glapisson. — A ces conditions, je vous le répète... je consens à me taire... non pour

vous mais pour le bonheur, mais pour la

tranquillité de la personne que je révère le plus au monde;... elle ne saura pas même mon vova^e à Paris... Vous lui écrirez ici devant moi une lettre dans laquelle vous lui annoncerez que des avis d'Allemagne vous faisant craindre d'être inquiété ici par suite du complot auquel vous avez pris part, vous prenez le parti d'abandonner la France. Une fois à Madrid , si vous vous y conduisez honorablement , votre avenir sera assuré... et je saurai prendre des mesures telles que vous ne quitterez pas cette ville... Voici mes dernières intentions... Répondez à l'instant... Je ne puis rester que deux heures à Paris... et je veux vous voir partir devant moi... Si vous refusez... les pièces seront

dans une heure adressées à qui de droit. Et vous êtes arrêté!

Une pensée détestable passa par l'esprit d'Hernian ; il répondit avec un imperturbable sangfroid: — Je comprends, monsieur, l'intérêt que vous portez h la personne dont vous parlez... mais je désirerais savoir dans quel but vous voulez l'éclairer sur mon compte.

— Je vous dis que le rôle de délateur n'est pas le mien ; je respecte trop la femme dont je rougirais de prononcer ici le nom pour lui porter un coup si terrible... vous partirez... et elle ignorera toujours quel est l'homme qui , un moment, a surpris sa confiance...

— Vous agissez en ami fidèle, monsieur, pour ne pas dire en amant évincé... qui veut à tout prix rentrer en grâce et qui pour cela fait le métier d'homme de police.

Raoul devint pourpre de colère, fit un mouvement menaçant... puis, reprenant son calme, il dit à Glapisson : — A la première insolence de cet homme, tu le souffletteras... et encore... non , mon brave , laisse-le , je ne veux pas souiller tes mains...

— C'est égal , mon colonel , je ne suis pas dégoûté, j'ai des gants et je fermerai le poing! Faut-il lui payer quelque chose d'avance ?

— Non , tiens-toi tranquille...

• — Si j'avais pu liésiter un moment à suivre ma pensée, celte dernière injure me déciderait, dit Herman avec impudence. Je ne puis rien opposer à la force brutale. .. mais vous vous repentirez tout à l'heure de m'avoir poussé à bout. Ah! vous prenez assez d'intérêt à madame de Bracciano pour venir de Vienne à franc étrier , pour venir;, malgré le courroux de l'Empereur, déjouer mes projets; ch bien! vous n'apprendrez pas, sans un mortel chagrin , j'espère. .. que cette femme est perdue.

— Que dit-il? s'écria Raoul.

— Ah ! je suis Jacques Butler, le voleur, soir. Eh bien! demain tout Paris saura que madame la duchesse de Bracciano a passé la nuit chez Jacques Buttler, le voleur.

— Misérable, tu mens!

— Vous verrez si je mens... Pour vous prouver que je dis vrai , je vous déclare que je ne quitterai pas Paris... entendez-vous? vous mu ferez arrêter... c'est tout ce que je veux... \u moins, elle sera déshonorée, et l'éclat sera tel, (jue , malgré votre amour, malgré la reconnaissance que lui inspirera peut-être votre conduite, vous n'oserez pas l'épouser , entendez-vous? Quoiqu'elle soit libre, vous n'osere^ pas voiî>

marier h celle qui passera pour avoir été la maîtresse de Jacques Butler, le voleur... Ainsi je serai vengé d'elle et de vous! s'écria Herman avec un éclat de rire cruel , et en jetant un regard d'intelligence h Pierre Herbin.

— La rage fait délirer ce misérable, dit Raoul stupéfait.

— Eh bien ! reprit celui-ci , vous hésitez maintenant, noble colonel. Votre sort et le sien sont entre mes mains... Je me perdrai avec joie... mais elle sera perdue aussi... mais vous ne jouirez pas de votre insolent triomphe;... oui, vous me regardez d'un air effrayé , incrédule... Je vous répète , moi , qu'elle a passé la nuit chez Butler^, le voleur, votre vertueuse duchesse... et demain au grand jour sa honte éclatera.

L'assurance de ce misérable attérait Raoul.

Il connaissait la vertu de Jeanne, mais il connaissait aussi son exaltation romanesque; il frémit en songeant que sa tète avait peut-être pu s'égarer au point de lui faire commettre une faute irréparable.

Ses nobles traits exprimèrent un abattement si douloureux, que Pierre Herbin en fut touché.

— C'est impossible... impossible... s'écria Raoul , en parcourant involontairement la chambre du jegard , comme pour s'assurer qu'il n'y

avait pas d'autre issue ; remarquant le cabinet (le l'alcôve, il s'y précipita, l'ouvrit, et nV vit rien...

Herman resta impassible.

— C'est une ruse dont je ne suis pas dupe ! dit le colonel ; vous voulez m'effrayer par cet ignoble mensonge et m'empêcher d'agir...

— C'est vrai, dit Ilerman, voyant qu'il avait clé trop loin , et sur le point de compromettre le succès de sa vengeance... C'était ma ruse... Mais, quoi qu'il en soit, je suis décidé à ne quitter Paris que par force... Faites-moi arrêter, si vous le voulez.

— C'est votre dernier mot ?

— C'est mon dernier mot.

— iNIonsieur ! s'écria Raoul , en s'adressant à Pierre Ilerbin, mais dites-lui donc qu'il se perd. . . qu'il va peut-être porter une mortelle atteinte à la meilleure, à la plus noble des femmes, lorsqu'elle apprendra quel était l'homme pour qui elle voulait tout sacrifier.

Pierre Herbin fît un mouvement qui témoignait de son impuissance sur la volonté d'Herman.

Raoul était accablé ; il éprouvait une si profonde affection pour Jeanne , il connaissait tellement la noblesse de son cœur qu'il eût donné

tout au monde pour lui éviter le coup affreux qu'elle allait ressentir.

L'implacable cruauté d'Herman l'exaspérait; cet homme se trouvait placé si bas qu'il ne pouvait même lui faire ressentir les effets de son indignation. Pourtant , surmontant sa répugnance à entrer avec lui dans de certains détails confidentiels, il tenta un dernier effort et dit d'une voix émue :

— Vous vous montrez si implacable dans votre vengeance , parce que vous crovez peutêtre que j'aime madame de Bracciano... Eh bien!... dit le colonel, qui devint pourpre de honte en songeant qu'il parlait ainsi à un repris de justice. Eh bien! je vous... Puis ne pouvant se résoudre à faire un serment d'honneur à un tel homme , il se retourna vers son ancien brigadier et dit :

— Eh bien! devant vous, je jure à ce vieux soldat... qu'il n'en est rien, que je n'ai et que je n'aurai jamais pour madame de Bracciano que les sentiments d'un frère!...

Cette marque de mépris écrasant , donnée d'une manière si noble , redoubla la rage d'Herman. Il s'écria : — Ah ! vous ne l'aimez plus, tant mieux... Je me vengerai d'elle... et elle n'aura pas même de consolation.

Ne se possédaipt plus , Raoul fit un mouvement pour se jeter sur Herman... Puis, se contenant à peine et voyant par les atroces paroles d'Hernian tout espoir perdu, il fît un signe à Glapisson et se précipita vers la porte.

— Au moins le destin qui me poursuit ne me frappera pas seul! s'écria Herman dans un accès de flirouche triomphe!

— Colonel , rassurez-vous ; rien n'est désespéré , dit toutà-coup Pierre Herbin , en arrêtant Raoul au moment où celui-ci franchissait le seuil de la porte.

Herman regarda Pierre Herbin avec crainte.

— Colonel ! reprit Herbin avec une sorte de dignité , c'est à moi de réparer une partie du mal que j'ai fait... Jacques Butler, dit-il d'une voix éclatante, tu es un infâme... Les larmes de la plus vertueuse, de la plus malheureuse des femmes! ne t'ont pas touché... Le plus loyal des hommes s'est, par dévoùment pour elle , abaissé jusqu'à te prier, jusqu'à donner devant toi sa paroie qu'elle était pour lui une sœur... Tu n'as pas eu pitié de la rougeur , de la honte de cet homme. .. Ta vengeance n'a plus même le hideux prétexte de la jalousie... elle n'a plus de but, lu es cruel pour le plaisir d'être cruel : j'ai été ton complice ; ton malheureux père avait été mon

ami... J'ai voulu, par des moyens indignes, élever ta fortune aux dépens de celui dont il avait été la victime. . . J'ai voulu satisfaire à la fois ma haine et ma cupidité... J'ai eu des torts... de grands lorts... Je ferai tout au monde pour les réparer...

Il se dirigea vers l'alcôve.

— Pierre Herbiu, s'écria Herman , en le saisissant au collet pour l'empêcher de faire un pas...

— Colonel, faites tenir ce furieux...

Glapisson , doué d'une force peu commune.

étreignit Herman dans ses deux bras musculeux, et paralysa ses efforts.

Raoul, surpris, regardait Pierre Herbin... entrer dans le cabinet...

Au bout d'un instant... Herbin l'appela...

Il courut...

Que vit-il dans la cachette dont nous avons parlé?... Madame de Bracciano évanouie.

Boisseau et Pierre Herbin tâchèrent de la rappeler à la vie. . .

26Zi LE COLONEL DE SURVILLE.

Page 1