CHAPITRE XXIV
Un quart d'heure après cette scène , Jeanne se dirigeait vers l'hôtel de Bracciano, soutenue par Raoul et par Boisseau, qui, malgré sa faiblesse, avait voulu accompagner M. de Surville.
Il était quatre heures et demie environ.
La pluie tombant à torrent, la nuit était profondément noire.
— Du courage, Jeanne Dans un quart
d'heure vous serez sauvée... On n'a pu s'apercevoir encore de votre absence , lui dit tendrement Raoul.
Jeanne remercie Raoul par un serrement de mains convulsif , et lui dit : — Je crains que mes forces ne soient épuisées...
Par grâce... Jeanne, encore un effort...
— Je tâcherai, mais je me sens mourir...
— Et moi aussi, pensa Boisseau, depuis vingtquatre heures sans manger... et avoir une telle algarade pour se restaurer... Où diable les aveiilures viennent-elles me chercher?
Raoul, Jeanne et Boisseau arrivèrent devant l'hôtel de Bracciano.
— Mon ami, dit Raoul à Boisseau , pendant que Jeanne s'appuyait sur un des bancs de pierre qui garnissaient la porte, écoute bien... je vais frapper... le portier viendra sans doute ouvrir avec sa lanterne ; tu l'éteindras. Pendant que je m'emparerai de lui , tu lui mettras la main sur la bouche pour l'empêcher de crier. A la faveur de l'obscurité , ma cousine pourra , sans être aperçue, regagner son appartement par l'escalier dérobé : on expliquera l'attaque du portier comme on voudra... comprends-tu bien?
— Je comprends... si j'en ai la force... et je la trouverai... d'un coup de poing j'éteins la lanterne, et après j'étouffe les cris du portier.
— A merveille... vous Jeanne... du sangfroid.. . Dès que vous verrez la lumière éteinte , précipitez -vous dans la cour et montez chez vous...
— Je tâcherai... dit Jeanne.
— Cette expédition n'aurait-ellc pas mieux convenu à cet enragé Boitot? dit tout bas Boisseau.
Raoul frappa.
Le coup retentit au cœur des trois acteurs de cette scène.
Raoul frappa une seconde fois. La porte s'entr'ouvrit.
On vit la figure du portier qui élevait sa lanterne pour voir qui frappait.
Boisseau donna résolument un grand coup de poing sur la vitre, et éteignit la lumière.
Le portier allait crier au secours , lorsqu'il se sentit saisir par deux bras vigoureux ; deux mains se croisèrent sur sa bouche et étouffèrent ses cris.
Jeanne , retrouvant cette énergie factice que donne le grand danger, traversa rapidement la cour, gagna l'escalier dérobé et arriva à la porte de son cabinet de toilette qu'elle trouva entr'ouverte, comme elle l'avait laissée.
Au bout de cinq minutes... supposant que Jeanne était enfermée chez elle... Raoul et Boisseau abandonnèrent le portier, fermèrent la porte et se sauvèrent à toutes jambes.
— Raoul..., je te déclare que je vais mourir en arrivant chez loi... disait Boisseau tout essoufflé...
— Mon brave ami, arrivons seulement chez moi, et je réponds de toi , disait Raoul.
— Pourvu seulement que nous ne rencontrions pas de patrouilles... disait Anacharsis, en faisant d'énormes enjambées : finir la nuit au
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violon, il ne me manquerait plus que cela...
Heureusement les deux amis arrivèrent sans encombre rue de la Victoire.
Raoul comptait en partir sur-le-champ, croyant son arrivée en France ignorée. La lettre de madame de Montlaur lui apprenant au contraire que l'Empereur savait tout , et était très-irrité contre lui, il résolut d'aller au château tout lui dire
Vers les onze heures du matin , la princesse de Montlaur était au chevet du lit de Jeanne.
— Malheureuse enfant ! pourquoi n'avoir pas sonné vos femmes? Vous sentir souffrante et passer toute une nuit sans secours!... Quelle imprudence ! Pauvre Jeanne , vous avez été si cruellement agitée hier... Gomment vous trouvez-vous?
— Mieux... ma tante , dit Jeanne d'une voix faible...
— Peut-être aussi avez-vous eu peur; avezvous entendu cette nuit à quatre heures?...
— Quoi ? ma tante , demanda madame de Braccianoen frissonnant.
— La plus bizarre aventure du monde. A quatre heures, on a frappé à la porte assez vivement, la nuit étant très-obscure... !e portier s'est
levé, il est venu ouvrir avec sa lanterne, croyant, ainsi que cela arrive souvent , que c'était quelque message du château. .. A peine la porte étaitelle ouverte. .. que deux hommes... le saisissent, éteignent sa lumière... lui mettent la main sur la bouche pour étouffer ses cris, et le tiennent ainsi pendant quelque temps... après quoi ils le laissent et se sauvent. Sans doute les miséral^les auront eu peur en entendant quelque bruit ; une fois délivré, le vieux Gilbert s'est mis à appeler au secours; comment n'avez-vous pas entendu? Mais que je suis folle! votre appartement donne sur le jardin... ces cris n'auront pas pu arriver jusqu'à vous. Mais, mon Dieu... mon enfant... voici vos faiblesses qui vous reprennent... Jeanne... Jeanne.
En effet ^ madame de Bracciano n'avait pu braver son émotion, en se rappelant les dernières circonstances de cette nuit terrible.
Une des femmes de madame de Bracciano vint apporter une lettre à madame de Montlaur.
— Dieu soit loué ! dit la princesse à Jeanne qui semblait plus calme : Raoul est arrivé, il me dit qu'il se rend au château à l'instant même ; il n'a sans doute maintenant plus rien à craindre et va tout expliquer à l'Empereur.
— Rien à craindre? demanda Jeanne.
— Je puis vous dire cela maintenaiit, ma chère enfant, puisque sa lettre me rassure. Chargé d'une mission de la plus haute importance, il a\aitj je ne sais pourquoi, quitté Vienne précipitamment ; l'Empereur le sachant élait furieux contre lui, menaçait de le faire mettre à Vincennes ; prévenue de cela par un de mes amis, j'avais aussitôt écrit à Raoul et envoyé la lettre chez lui , afin qu'à son arrivée à Paris il fût averti du danger qu'il courait.
— Et cela pour moi... pour moi... Pauvre Raoul ! pensait Jeanne.
— A cette heure je suis sans crainte, ma chère enfant; puisque Raoul se rend aux Tuileries, c'est qu'il peut expliquer sa conduite h l'Empereur... D'ailleurs, il me dit dans sa lettre qu'il viendra tantôt lui-même me donner des nouvelles de son entrevue.
Le duc de Bracciano envoya savoir des nouvelles de sa femme.
Jeanne poussa un cri et tomba dans une nouvelle crise nerveuse.
Le duc n'avait-il pas fait périr le marquis de Souvry sur l'échafaud?...
Instruite de ce terrible secret pendant la nuit fatale qu'elle avait passée chez Herman, la malheureuse femme ne pouvait le révéler à sa tante ;
elle ne pouvait non plus laisser soupçonner à son mari qu'elle savait la part qu'il avait prise à cette sanglante exécution.
Madame de Montlaur ignorait même encore le divorce consenti par ^I, de Bracciano.
Après sa crise , Jeanne pleura abondamment et parut soulagée.
Elle voulut absolument se lever pour recevoir Raoul et savoir les suites de son entrevue avec l'Empereur.
A une heure, il se fit annoncer.
Jeanne lui tendit la main avec effusion : le colonel la baisa respectueusement.
— Eh bien! lui dit madame de Montlaur, votre Empereur, qu'a-t-il dit?
— Ha été, comme toujours pour moi, d'une bonté parfaite , madame la maréchale... il m'a pardonné mon voyage incognito, et m'a permis de rentrer dans la vie civile.
— Il vous a retiré vos emplois. Votre carrière est brisée?... s'écria Jeanne.
— Non, ma cousine, dit en souriant Pvaoul. Mais l'Empereur a trouvé sans doute que les nouveaux mariés faisaient de mauvais soldats et de non moins mauvais néiïociateurs.
— Les nouveaux mariés? s'écria madame de Montlaur. Que voulez-vous dire , Raoul ?
— Un grand secret... que je ne voulais vous confier qu'à mon retour d'Allemagne... Ce que vous appelez ma disgrâce changeant mes projets, je puis maintenant tout vous dire. Depuis un an , je suis très-amoureux de madame de Formont.
— De la jeune et jolie veuve de ce nom? dit la princesse.
— D'elle-même , madame ; nous avions fixé notre union à une époque un peu plus éloignée. Mais les circonstances qui nous avaient fait reculer le terme n'existant plus, je le hâterai de tout mon pouvoir, et nous irons vivre dans mes terres de Lorraine. L'Empereur a choisi pour moi cette province.
— Un exil!... dit Jeanne. Et c'est moi... moi...
- — 11 va épouser madame de Formont, répéta la maréchale avec les signes du plus grand étonnement.
Toutes ses idées sur les amours de sa nièce et de Raoul étaient bouleversées.
Hermnn , voyant ses infernales ruses découvertes^ partit pour l'Espagne , sous la conduite de Glapisson...
â7^ LE COLONEL DE SURVILLE.
On n'entendit plus parler de lui.
Pierre Herbin ne poussa pas le désintéressement jusqu'à refuser une pension de 6,000 fr. que lui assura le duc de Bracciano, pour payer son silence et la destruction du dossier de Dijon.
Le divorce de M. et de madame de Bracciano fut prononcé.
M. de Surville se maria.
Quelque temps après ce mariage, Jeanne quitta Paris avec sa tante et se retira en Bretagne, dans un vieux château où elle avait été élevée. Elle y languit long-temps et y mourut à vingt-cinq ans.
Les derniers mois de sa vie furent bien pénibles.
Son amour pour Herman avait été tué par la terrible révélation qu'elle avait due au hasard.
Frappée du dévoûment... des nobles qualités dont Raoul avait fait preuve en la sauvant... sa reconnaissance s'était exaltée jusqu'à l'amour le plus passionné...
Raoul était marié : Raoul était le plus heureux des hommes. Il ignora toujours ce sentie ment.
Jeanne l'aima en secret, souffrit en silence... et mourut.
Fatigué Jes plaisirs bruyants de Paris, j'étais venu chercher le calme au château de"^*, situé à peu de distance de la foret de Retz. Dans ce séjour que la beauté du site et l'aimable hospitalité de ses hôtes rendent enchanteur, on avait entièrement banni la gêne et la contrainte ; pourvu qu'on fût réuni aux heures des repas, chacun pouvait à son gré disposer de l'emploi de sa journée. Une telle liberté était fort de mon goût; chaque matin j'allais promener mes rêveries solitaires sous les vieux chênes de la torèr.
Un jour, absorbé par une leclurc atlachante , j'avais laissé passer l'heure du dîner; je me irouvai, au coucher du soleil, devant les ruines de l'abbaye de Longpont. La soirée était magnifique 5 la lime s'élevant lentement à l'horizon colorait d'une lumière argentée les hautes cimes i\e ces vieux portiques échappés h la destruction ; .ses paies rayons, se frayant un passage à travers les fenêtres dépourvues de vitraux, projetaient sur les murailles des ombres flintastiques que la superstition aurait prises pour les fantômes des religieux qui jadis peuplaient ces pieuses retraites. Le moment était trop favorable aux méditations, pour que je ne cédasse pas h l'impulsion qui me poussait au milieu de ces ruines imposantes. Ce ne fut pas sans un profond sentiment de respect que je pénétrai sous ces arceaux noirs et déserts, dans ce sanctuaire abandonné où les habitants du village ont placé leur cimetière. Le plus profond silence régnait autour de moi et n'était rompu que par le cri lugubre de l'orfraie on par le bruit que faisait en tombant quelque pierre détachée du mur. Assis sur une tombe couverte de mousse , j'étais plongé dans les réflexions mélancoliques que faisaient naître dans mon esprit tous les objets qui m'entouraient, lorsque j'entendis marcher prés de moi; je levai
la tête , et je vis deux hommes chargés d'un cercueil. Derrière eux s'avançait un vieillard h cheveux blancs dont les traits vénérables étaient empreints d'une profonde tristesse. Les porteurs déposèrent leur fardeau dans une fosse creusée à peu de distance, le couvrirent de terre et se retirèrent. Le vieillard resta seul, les veux attachés sur le tertre qui venait de s'élever. Je m'approchai de lui pour le questionner; car ce convoi nocturne avait excité ma curiosité 5 il me regarda quelque temps sans me répondre :
« C'est une histoire bien triste , me dit-il en- » fin; mais il n'importe; si vous êtes curieux do » l'entendre , je vous la dirai ; à mon âge on » aime à conter; et quand le chagrin vous ac- » cable , c'est une consolation que de trouver » quelqu'un qui veuille bien supporter la moitié )) du fardeau. »
En parlant ainsi, il vint s'asseoir près de moi; après avoir passé la main sur son front comme pour rappeler ses souvenirs, il commença le récit suivant :
u II y a seize ans environ , par un triste soir » d'automne, je revenais des champs h ma ferme; » le tonnerre grondait sourdement dans la forêt, » de larges gouttes de pluie commençaient h tom- )) ber, tout présageait un ouragan terrible, et je
» pressais la marche de mon troupeau pour ar- M river à l'étable avant que l'orage éclatât dans » toute sa violence. Déjà j'étais parvenu à la » lisière du bois, quand tout-à-coup des gémis- » sements retentirent à mon oreille. Saisi de » frayeur, j'allais fuir sans songer que peut-être » quelque infortuné réclamait mon secours , » lorsqu'à la lueur d'un éclair je distinguai à » quelques pas de moi une femme étendue sans » connaissance et tenant un jeune enfant serré )) contre son sein. La cabane du garde n'était » pas loin ; je courus y chercher du secours. On » vint prendre la pauvre femme; on lui prodigua » tous les soins ; hélas! c'était en vain, son àmc » était allée dans un meilleur monde. Elle pa- » raissait jeune encore ; mais elle n'avait rien sur » elle qui indiquât son nom et son état ; seule- » ment, nous remarquâmes que ses vêtements )) n'étaient pas ceux que l'on porte au village. )) Sans doute elle s'était mise en route sans con- » sulter ses forces, et la fatigue et le besoin » avaient terminé ses jours. Certains que nos » efforts pour la rappeler à la vie étaient inutiles, » toute notre sollicitude se tourna vers l'enfant; » c'était un petit garçon d'une grande beauté , » il pouvait avoir trois ou quatre ans. Il avait » aussi perdu connaissance ; en revenant à lui^
» il appela sa mère à grands cris; je lui dis )) qu'elle reposait ; alors il s'apaisa , mangea un » peu et finit par s'endormir. De retour à Long- » pont 5 je racontai à M. le curé ce qui m'était » arrivé. Le lendemain , il vint à la cabane du » forestier , fît enterrer la pauvre jeune mère » dans le cimetière du village, et emmena l'en- » fant avec lui. J'aurais bien désiré garder avec )) moi cette innocente créature ; mais j'étais trop )) pauvre pour cela, M. le curé, qui était un )) homme selon Dieu, ne voulut pas abandonner » le petit orphelin. On le nomma Guillaume^ )) et il fut résolu qu'il partagerait le pain des )) pauvres de la paroisse.
)) Au bout de quelques années , on s'étonna » de ne trouver en lui aucune lueur d'intelli- » gence ; envoyé à l'école avec les autres en- )) fanls, il fut impossible de lui rien faire apprczi- » dre , et bientôt il fut constaté que Guillaume » était dans un état complet d'imbécillité ; ce » que M. le curé attribua aux secousses qu'il )) avait éprouvées dans son enfance. Celte triste » infirmité ne l'empêcha pourtant pas de se » faire aimer par la douceur inaltérable de son » caractère. Jamais il ne parut comprendre les » railleries de ses petits camarades ; jamais non » plus il ne lui vint dans l'idée d'abuser de sa
> force pour se venger des tours qu'on lui jouait. » Insensiblement on s'habitua aux manières du » pauvre idiot (c'est le surnom qu'on lui donna)^ )) et chacun se fit un plaisir à l'employer à de » petits travaux dont il s'occupait toujours à » merveilie, pourvu qu'ils fussent à la portée de )) sa faible inlelligence.
)) Parmi les enfants de son âge , il en était un » pour lequel Guillaume avait une affection toute )) particulière. C'était la petite Thérèse, fille de )) M. Gerval , un des plus riches fermiers du )) pays. Visiter chaquejour la tombe de sa mère, )) courir au devant des moindres désirs de Thé- )) rèsc, étaient des choses pour lesquelles on eût » dit que Guillaume avait retrouvé toute sa rai- )) son. Les parents de Thérèse s'amusaient de » l'attachement que le pauvre idiot semblait )) avoir conçu pour leur enfant , et la jeune fille « elle-même lui souriait avec bonté quand il lui » apportait un nid d'oiseaux ou un panier tressé » avec les joncs du marais.
» En grandissant , Guillaume devint un fort )) beau garçon ; mais son esprit resta toujours le » même. Cependant , dans mainte occasion , il )) lui arriva de montrer un courage et un sang- » froid dont on ne l'aurait pas cru capable. Une )) fois entr'autrcs, Thérèse, en folâtrant au bord
» de l'étang avec ses compagnes , tomba dans )) l'eau. Le péril était imminent, car déjà le cou- )) rant l'entraînait sous la grande roue du mou- )) lin : tout le monde la croyait perdue ; mais )) Guillaume s'était jeté à la nage, et, avant même )) qu'on eut remarqué son action, il avait déposé )) la jeune fille dans les bras de ses parents éplo- » rés. En ce moment ses yeux brillaient d'un feu » nouveau , et l'on aurait pu croire qu'un heuj) reux changement s'était opéré en lui. Mais » peu à peu il retomba dans son apathie ordi- » naire , et parut n'avoir conservé aucun souve- » nir de l'événement qui venait de se passer.
>) Cependant Thérèse croissait en grâces et en )) beauté; tous les garçons du village aspiraient » à sa main; mais la fière demoiselle avait suc- )) cessivement éconduit tous les soupirants. Guil- )) laume était le seul dont elle acceptât des bou- » quets ; on le regardait comme un être sans )) conséquence. Les choses en étaient là, lors- » qu'on vit arriver à Longpont le jeune Roger , )) fils du notaire. Il revenait de l'armée , où sa » belle conduite lui avait valu la croix d'honneur » et les épaulettes de capitaine. Son brillant uni- » forme et ses manières distincruées tournèrent » la tète à toutes nos jeunes filles; mais il n'eut )) des yeux que pour une seule , et ce fut pour
» Thérèse , qui , de son côté , ne put rester in- )) sensible aux attentions du beau capitaine. En )) peu de temps les deux familles furent d'accord, » et le mariage des deux jeunes gens arrêté. Tous » les préparatifs se firent sans que Guillaume » donnât le moindre signe d'étonnement ; il re- » eut avec la même indifférence les gants blancs » et le bouquet dont la mariée lui fit présent. » Mais avant-îiier, jour de la célébration, au mo- )) ment où on se disposait à partir pour la mai- )) rie, on fut bien surpris de voir Guillaume s'a- » vancer avec son bouquet et ses gants blancs et » prendre gravement la main de Thérèse; tout » le monde se mit à rire ; mais le capitaine , qui )) ne le connaissait pas , le repoussa rudement, » Le pauvre garçon se retira plein de tristesse )) et vint me trouver , comme il avait l'habitude )) de le faire toutes les fois qu'il avait du chagrin. » Je lui expliquai le mieux que je pus que Thé- » rèse allait épouser Roger, et qu'à dater de ce )) jour elle devait lui appartenir entièrement. Il » me quitta d'un air rêveur. A l'église , je le vis » à sa place accoutumée; et , au moment de la » bénédiction nuptiale , je remarquai que son )) visage se couvrait d'une pâleur extraordinaire. » Le soir on dansa h la ferme; mais Guillaume » n'y parut pas ; chacun ne songeait qu'au plai-
)) sir , et moi seul je m'aperçus de son absence. » Inquiet , je le cherchai long-temps sans pou- » voir le trouver. Enfin , guidé par mi instinct )) secret, j'allai au cimetière. Quel spectacle m'y » attendait ! Guillaume était là sans mouve- )) ment... sa main tenait fortement serrés contre )) son cœur les gants et le bouquet que lui avait
)) donnés Thérèse... Tout fut éclairci Gon-
» sumé par une passion fatale qu'il ne compre- » nait pas lui-même et que personne que moi » n'avait devinée, l'infortuné n'avait pu résister » à l'idée de perdre Thérèse sans retour... Il » était venu mourir sur la tombe de sa mère... )) Et vous venez de voir ensevelir sa dépouille » mortelle. »
Le berger cessa de conter; au même instant une chèvre blanche s'approcha de lui et lui lécha les mains. « G'était la chèvre favorite de Thé- )) rèse, me dit-il; un jour Guillaume la sauva de » la dent d'un loup furieux. Depuis ce temps, )) pleine de reconnaissance pour son libérateur, » elle le suivait partout avec la fidélité d'un )) chien. Bon animal, continua-t-il en la cares- )) sant , tu l'aimais comme jnoi pendant sa vie , M tu partages mes regrets après sa mort!... »
Le pâtre offrit un morceau de pain à la chèvre; mais la pauvre béte détourna la tête en poussant
nà L'IDIOT.
un bêlement plaintif... J'étais ému, je regardais le vieillard ; sa tète était penchée sur sa poitrine et de grosses larmes roulaient dans ses yeux. Je pressai sa main calleuse , et je m'éloignai sans qu'il parût s'apercevoir de mon départ. Arrivé à la porte de l'église , je me retournai , et je le vis de loin planter, à l'endroit où reposait son jeune ami, une croix de bois grossièrement façonnée. O Sterne ! m'écriai-je alors , que n'es-tu là ! Ce tableau serait digne d'être décrit par toi! Comme moi tu donnerais une larme à la mémoire du pauvre idiot! Gomme moi tu trouverais de l'éloquence dans le bêlement plaintif de la chèvre et dans le récit naïf du vieux berger !
LES RECIFS
DE SAINT-MANDRY.
LES RECIFS DE SAINT- MANDRT.
J'ai toujours détesté les admirations de commande et le zèle officieux de ces gens qui s'épuisent à vous faire un pompeux éloge des monuments et des curiosités que vous allez rencontrer dans le cours de votre voyage. L'admiration , épuisée par des descriptions exagérées, s'éteint devant les objets qui devaient la faire naître, parce qu'il est rare qu'on ne s'en forme pas d'avance une idée bien au-dessus de la réalité. En revanche, j'aime les traditions populaires, les vieilles légendes qui, transmises de générations en gé-