‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 2)Chapitre 30 sur 31 · SS2 GANDRINI LE NOIR · texte numérisé non relu

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sibles contrées ; jamais son apparition parmi nous ne fut le signal d'un malheur.

Quelquefois même , on l'a vu tromper la surveillance des sbires et braver tous les dangers pour venir dans les villages porter des secours à quelques malheureux ruinés par l'incendie ou par la chute de l'avalanche.

Jeunes filles, vos craintes sont dénuées de fondement, Gandrini le Noir n'est pas un brigand. Sous le poids d'une injuste sentence, il a dû mettre en sûreté sa tête promise au glaive du bourreau ; mnis ses mains sont pures du sang innocent; il n'emploie la force que pour repousser la force et pour se défendre contre les embûches de ses ennemis.

Si mes discours ne vous persuadent pas , venez ce soir à la veillée vous grouper autour de mon rouet. Mon âge me donne des droits à votre confiance , je vous conterai l'histoire toute récente de la jeune Volohé , et peut-être mon récit déterminera-t-il la terreur que vous inspire le nom de Gandrini le Noir.

Ainsi parla la vieille Maria : chacun dans le canton l'écoutait comme un oracle ; et le soir à la veillée , après que les troupeaux eurent été renfermés dans l'étable, toute la jeunesse docile à sa voix vint se grouper autour de son rouet

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pour entendre l'histoire de Yololié qu'elle conta en ces termes :

« A dix-huit ans , Volohé était la merveille des bords du Liamonc. Ses cheveux étaient noirs comme l'ébène, ses yeux bleus comme l'azur du firmament, ses dents blanches comme l'émail , sa taille droite et souple comme le jonc qui croit dans les marais.

Il n'était bruit dans tout le canton que de la belle Volohé; on disait môme cju'un châtelain des environs, le farouche baron de Vico, en était devenu amoureux ; mais tous ces propos flattaient peu les oreilles de Volohé, parce qu'elle aimait son fiancé Ludovic, auquel ses parents (tCvaient l'unir h la moisson prochaine.

A cette épocjue , on reçut la nouvelle qub Gandrini le Noir avait paru avec sa troupe non loin de Vico. Dès lors, l'alarme fut dans les familles, et l'on défendit aux jeunes filles de jamais s'éloigner seules du villnge aux approches de la nuit.

Un soir cependant Volohé , plongée dans une rêverie profonde, porta ses pas jusqu'au bois de Vico ; elle pensait à son fiancé, et la recommandation de ses parents ne revint h son esprit que lorsque les épaisses ténèbres qui l'environnaient l'eurent fait repentir de son imprudence.

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Alors la frayeur la saisit, et elle pressa le pas pour regagner le village. Déjà elle avait atteint la lisière du bois... Tout-à-coup un homme sort du taillis et vient se placer sur son passage. Un large manteau l'enveloppait ; sa taille était gigantesque, et ses yeux, surmontés d'épais sourcils rouges , brillaient dans l'obscurité comme ceux du chacal qui guette sa proie.

— Volohé , dit-il d'une voixrauque à la jeune iille qui s'était arrêtée toute tremblante, Volohé, je t'aime depuis long-temps ; je ne sais pas faire de beaux discours , mais si tu consens à venir avec moi, je te donnerai plus d'or qu'il n'en faudrait pour acheter la baronnie de Yico.

— Seigneur , répondit Volohé , tout l'or de la Corse ne pourrait me séduire ; j'ai donné mon cœur et ma foi à mon fiancé Ludovic, et l'automne ne se passera pas sans qu'un nœud indissoluble ne nous ait pour jamais enchaînés l'un à l'autre.

— Je connais tes folles amours , reprit le farouche étranger, mais peu m'importe ; j'ai juré de te posséder , je te tiens en ma puissance , et, de gré ou de force , tu seras à moi ; réfléchis donc bien avant d'opposer une résistance inutile à celui qui n'en éprouva jamais. Tremble par tes dédains d'irriter ma colère, car je suis Gandrini le Noir.

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A ce nom redouté, la pauvre Volohé sentit ses forces l'abandonner; elle tomba à genoux en implorant la pitié du brigand j ses cris et ses prières furent inutiles : l'écho seul y répondit... L'infortunée s'évanouit , et l'infâme ravisseur , après avoir consommé le crime le plus affreux , abandonna sa victime et s'enfuit dans l'épaisseur du bois.

Volohé revint à elle et se traîna péniblement jusqu'au village ; son sein était meurtri, ses cheveux épars, son visage ensanglanté. En la voyant paraître dans cet état, ses parents furent saisis de frayeur ; ils l'accablèrent de questions, et la malheureuse enfant raconta , en fondant en larmes , l'horrible attentat de Gandrini le Noir.

Tout le monde frémit d'indignation et tous les jeunes gens jurèrent , avec des serments terribles j d'aller chercher le brigand dans ses repaires les plus cachés et d'en tirer une vengeance éclatante. Armés de piques et d'arquebuses , ils allaient partir pour exécuter leur projet, lorsqu'un inconnu parut au milieu d'eux.

Il comptait à peine cinq lustres ; son visage était d'une beauté parfaite, et de longs cheveux noirs flottaient sur ses épaules: — Un grand crime a été commis , leur dit-il , et j'approuve votre soif de vengeance. Nommez-moi le coupable et

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peut-être pourrai-jc vous aider dans vos recherches.

— C'est Gancirini le Noir qui a déshonoré ma fiancée! s'écria le bouillant Ludovic; tout son sang versé goutte à goutte n'assouvira pas ma vengeance. Et tous ses compagnons répétèrent avec fureur : — Mort h Gandrini le Noir.

A ce nom , le jeune inconnu ne put retenir un mouvement de surprise , et un léger sourire vint effleurer ses lèvres. Vous avez raison , ditil, un pareil forfait mérite la mort; mais si vous m'en croyez , vous attendrez encore un jour avant de vous meltre h la recherche du coupable. D'ici là je promets de le livrer entre vos mains , et voici mon anneau pour gage de ma parole.

En parlant ainsi , il jeta à leurs pieds un anneau d'or ciselé, et les jeunes gens, entraînés par l'ascendant irrésistible qu'il exerçait sur eux , consentirent à dil forer d'un jour leurs projets de vengeance.

Le lendemain , en effet , on le vit revenir au village ; quatre guerriers l'accompagnaient et portaient sur une civière un homme qui paraissait grièvement blessé, et dont la tête était couverte d'un voile noir. Le jeune inconnu fil écar-

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fer tout le monde et commanda qu'on Ini amenai Volohé.

— Jeune fille, lui dit-il, pourriez-vous leconnaître votre indigne ravisseur? — La nuit était bien sombre , répondit la pauvre fille , mais je crois que je le reconnaîtrais. — Regardez donc, reprit l'étranger; en même temps il souleva le voile qui couvrait la tête de son prisonnier , et Volohé poussa un cri d'horreur. Elle avait reconnu cet œil étincelant dont le regard l'avait fascinée pendant la nuit fatale.

— C'en est assez , reprit le jeune inconnu , qu'on aille chercher un prêtre et qu'on parc l'autel ; jeune fille, il ne vous reste qu'un moyen d'échapper au déshonneur, c'est de devenir l'épouse de votre ravisseur. Hâtez- vous donc, car le temps presse, et bientôt peut-être il aura cessé de vivre.

On s'empressa d'obéir aux ordres de l'étranger , car son air noble et plein de franchise lui avait gagné tous les cœurs. Volohé , pâle et tremblante , fut conduite à l'autel , et la cérémonie commença.

Le prisonnier avait paru rassembler toutes ses forces pour répondre au prêtre consécrateur ; niais à peine la bénédiction nuptiale fut-elle prononcée, qu'il poussa un profond gémissement et

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qu'on le vit tomber inanimé sur les marches de l'autel.

Alors le jeune inconnu s'élança et arracha le voile noir qui avait constamment couvert le visage du prisonnier, et tout le monde fut glacé d'épouvante en reconnaissant le châtelain de Vico.

— Habitants des bords du Liamone, s'écria l'inconnu, je vous avais promis vengeance et j'ai tenu ma parole. Voici le ravisseur de Volohé ; surpris dans son château , il tenta de se défendre, je l'ai frappé d'un coup mortel. Avant d'expirer, son âme s'est ouverte aux remords ; il a voulu réparer son crime et faire à sa victime une donation entière de ses biens.

En voici l'acte authentique. Jeune Ludovic , tu aurais rougi d'épouser la jeune fille déshonorée par Gandrini le Noir , mais tu peux sans honte donner ton nom à la veuve du baron de Vico. Et vous , jeunes gens , apprenez à vous défier des apparences.

Si vous n'aviez obéi qu'à votre aveugle fureur, celui dont on a emprunté le nom pour commettre un crime en eût porté la peine ; vous auriez répandu le sang innocent , le sang de votre ami, dé votre protecteur , car c'est moi qui suis Gandrini le Noir

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En achevant ces mots il fit un signal , et en un instant une troupe nombreuse l'entoura comme par enchantement; puis, reprenant le chemin des montagnes , il se déroba aux actions de grâces et aux bénédictions des villageois. »

Tel fut le récit de la vieille Maria. Depuis long-temps elle avait cessé de parler , et toutes les jeunes filles groupées autour de son rouet semblaient encore l'écouter. On voyait des larmes couler silencieusement sur leurs joues ,* et chez elles Tattendrissement avait succédé à la terreur.

Depuis ce temps, le nom de Gandrini le Noir a cessé d'être un objet d'épouvante pour les vierges du Niolo. On dit même que quelquesunes d'entre elles ne peuvent retenir un mouvement de joie quand le bruit de son arrivée se répand dans le pays , et que plus d'un cœur est secrètement agité par l'espoir de toucher un jour le cœur du généreux vengeur de Volohé.

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