FRAGMENT
.... L'intérieur de celte masure annonce la plus profonde misère ; les murs sont nus et décrépits, une lourde lampe de fer suspendue au plancher projette une clarté douteuse ; ils sont (quatre assis autour d'un vaste brasero rempli «le verveine et de fougère. Le chapeau andalou couvre leurs têtes, et de longues tresses de cheveux noirs s'échappent d'un résille pourpre; une veste étroite , surchargée de petits boutons , iîessine leurs tailles vigoureuses, et un long couteau dans sa gaine traverse la ceinture qui entoure leurs reins. Le long du mur sont appuyés
des fusils et des escopeltes au canon large et évasé.
Par saint Proco , Pepé, dit l'un en ôtant un instant son cigare de sa bouche, la nuit est mauvaise. . . quels coups de tonnerre ! Sainte Carmen, avez pitié de nous! et ils se précipitent tous les quatre à genoux... Leur front s'incline, et le mouvement de leurs lèvres annonce qu'ils prient avec ferveur.
ISIais les coups de tonnerre deviennent plus rares ; il s'éloigne en grondant sourdement , et bientôt on n'entend plus qu'un roulement vague répété par les échos de la montagne.
INIauvaise nuit , répéta Pepé, les lévriers de la Sierra se sont mis en quête de bonne heure , et ils n'ont rien dépisté... Car, par la Vierge, je ne compte pas ce communero que nous avons égorgé... Par Notre-Dame del Pilar! as-tu vu^ Juan?. . . quelle figure étonnée quand frère Pablo lui fit baiser le crucifix brûlant ? J'entends encore le bruit rauque de ses membres criants sous notre scie , et les éclats de voix du frère, qui n'avait jamais tant ri depuis le dernier auto-da-fé... Par Tàme du sauveur , onc charpentier de file de Léon n'a scié planche pareille!
Et de longs éclats de rire ébranlèrent la cabane...
Mais voici que la porte tremble sous deux vigoureux coups de poing... Les quatre hommes se regardent, l'un s'élance à une petite fenêtre... les autres saisissent leurs armes. Silence ! — Ouvrez à un Français égaré , il est seul. — Français ! dit Pepé avec un sourire ; allons par saint Duncar ! les lévriers de La Sierra auront la r^e curée cette nuit.
La porte s'ouvre, un Français entre, tenant une valise sous son bras : Ave Maria , dit- il. — Purissima mater Dei^ répètent, en se signant, les hôtes de la cabane.
Et l'étranger s'approcha du foyer, remua le feu presqu'é teint avec le fourreau de son sabre , jeta son manteau , mit sa valise sur ses genoux et regarda ses hôtes... Il était jeune et beau, et portait avec aisance un uniforme français 5 ses traits respiraient la franchise et la confiance , mais il ne quittait pas sa valise, et pourtant Pepé la considérait avec une attention particulière.
(( Vous me donnez un gite pour cette nuit, » n'est-il pas vrai, camarades? J'allais de la Ca- » roline à la Pena , et je me suis égaré dans ces » montagnes... demain, au point du jour, je me » remets en route. »
Soyez tranquille, dit Pepé, vous êtes chez de braves gens ; voilà là-haut une soupente , vous y
trouverez des peaux de bœuf; dormez-y bien, seigneur , et que Dieu vous aide... Mais quoi ! vous emportez aussi cette valise ? vous défieriezvous? — Du tout, nobles hôtes, mais je ne la quille jamais; c'est sur elle que ma tête repose, car elle renferme mon bien le plus précieux.., un bien que je prérèrc à tout, dit le beau jeune homme en souriant ; et sa figure s'embellit de je ne sais quelle expression de bonheur et d'amour qui faisait un étonnant contraste avec les irails bas et hideux des habitants de la cabane.
Et il se hissa dans la soupente, s'assit, prit sa valise avec précaution, la posa sous sa tète, et s'endormit en murmurant le nom de Rosita.
Par saint Jacques! dit Pepé, il tient à sa valise comme un pavo à ses petits... et il nous confie qu'elle est précieuse... l'enfant! Mais attendons l'heure, fermons la porte et soupons. Que nous donncs-tu, Andrecilo? — Tenez. — Quoi! dit l'un en se signant, de la viande... un vendredi! un jour où nous avons un meurtre à commettre... Deux indulgences à obtenir le même jour... c'est trop... Donne-moi ces garbanços , et aille au démon cette nourrilure d'hérétiques.
Bientôt une outre au col allongé, au cuir noirci et aviné, circula parmi les convives; Pepé essuya ses lèvres, prit son couteau, en essaya la pointe
sur le dos de sa main , fit un signe h ses compagnons, et d'un bon ils s'élancèrent dans le grenier où dormait l'étranger...
Le couteau en s'enfonçant fit jaillir un sang vermeil , mais l'acier plia et se rompit. — « Par l'âme du Sauveur! dit Pepé , le coup est manqué... )) Et le Français, poussant un cri horrible , se contracta convulsivement ; mais ses membres étaient tenus par des mains de fer.
Indécis, les brigands se regardaient en silence, et le Français ne criait plus , ses yeux étaient ternes, ses lèvres écumaient... puis tout-h-conp un tremblement le saisit, il se raidit, ses yeux brillent de rage;... mais ce dernier spasme de la douleur ne dure qu'un instant, il retombe bientôt dans l'anéantissement.
Il faut en finir, dit Pepé, en passant le manche de son couteau dans un cordon de cheveux noirs qui entourait le col de l'étranger... et il imprima au couteau un mouvement de rotation... le cordon de cheveux se serra sur lui-même... se tendit... rendit un son rauque...
Sur ce cadavre ils mettent la valise, coupent les courroies, huit mains sanglantes s'y précipitent: elle contenait... des lettres.
— Malédiction ! s'écrie Pepé , et ses doigts •■sanglants s'impriment sur le papier fin et parfii-
mé. (( Des lettres d'amour ! ! ! Que l'àme de l'amant aille au grand gouffre... nous avons fait une fausse démarche... c'est une indulgence de perdue!... »
Et tous les quatre ils s'agenouillèrent, et leurs larges poitrines résonnèrent sous des meaculpa réitérées. . .
FRAGJEEiXT.
.... Je suis à toi, avait-elle dit enfin... et notre voiture roulait sur la route de Dieppe. Fatiguée des émotions de la journée, elle s'était appuyée sur moi, je pouvais compter les battements de son cœur, et les grosses boucles de ses cheveux bruns, soulevées par le vent du matin , venaient caresser mon front.
Bientôt une vapeur lumineuse éclairant l'horizon annonça le retour de l'aurore , les som-
mités des montagnes se colorèrent d'une teinte pourpre, et les rayons dorés du soleil de mai dissipèrent le brouillard qui étendait encore son voile léger sur la plaine. En s'éveillant, ses lèvres murmurèrent mon nom , elle regarda avec étonnement l'intérieur de la voiture ; puis , semblant rappeler ses idées^ elle rougit et cacha sa jolie figure dans mon sein.
J'assistais au réveil de la nature ; en tenant dans mes bras une femme adorée, j'étais plongé dans je ne sais quelle vague extase , les idées d'amour et de printemps se confondaient dans ma tête, mon âme nageait dans la joie: je ne savais comment exprimer cette plénitude de félicité , cet épanouissement du cœur qui dispose aux sensations les plus douces , aux actions les plus touchantes.
Notre voiture s'arrêta pour relayer : il fallut attendre, tous les chevaux étaient pris.
Un vieux pauvre et son chien s'approchèrent^ levèrent la tête d'un air suppliant et inquiet , tendant l'un son chapeau et l'autre sa tasse de ferblanc. Elle me prévint, car, mettant délicatement le pouce et l'index dans une petite bourse de soie , elle en tira une pièce de monnaie qu'elle jeta dans le chapeau du vieillard , en accompagnant son aumône d'un de ces sourires qui sem-
blent dire aux malheureux : pardonnez-moi le bien que je vous fais. Le pauvre la comprit, et son regard reconnaissant disait : Béni sois-tu , jeune couple! que ton bonheur se prolonge, que les plaisirs durent de longues années !. . . Elle entendit le regard du vieillard, car sa douce main pressa la mienne.
Le pauvre et son vieux chien furent s'asseoir sur un banc de pierre, à côté d'un soldat qui possédait aussi un chien, mais jeune, fier et regardant les passants avec assurance. Le soldat, accablé de fatigue, avait déposé ses armes et partageait son frugal repas avec son compagnon de voyage.
Un bruit sourd, d'abord éloigné, devenant distinct, nous vîmes arriver une brillante voiture précédée d'un courrier qui demandait des chevaux à grands cris. Il n'y avait pas de chevaux ; les nouveau-venus attendirent comme nous.
Je jetai un coup-d'œil dans cette brillante voiture : elle renfermait un homme , jeune encore et une fort belle femme 5 mais à leurs traits contractés, à l'expression de leurs figures, je vis qu'ils se disputaient avec aigreur et emportement... Bientôt l'homme, tournant brusquement le dos h sa compagne , mit la tète à la portière. Le pauvre et son chien s'approchèrent alors , mais
avec crainte et méfiance, implorèrent la pitié du voyageur, et n'en reçurent qu'une réponse brutale et humiliante ; une larme brilla dans les yeux du vieillard , et il fut lentement se rasseoir sur sa borne.
On attela 5 les domestiques avaient jeté quelques débris de leur déjeuner; les chiens du pauvre et du soldat se précipitèrent dessus, les chevau?^ partirent... un chien fut écrasé... ce fut celui du pauvre; il jeta un cri... et son dernier regard fut pour son maitrc^ pour son maître plongé dans un morne désespoir; son maître qui, agenouillé auprès de lui , ne pouvait trouver une • larme... Tenez, brave homme, lui criai-je... et deux pièces de monnaie roulèrent à côté de lui ; il n'v fit pas attention... il regardait son chien.
Le vieux soldat pleurait et paraissait combattu; enfin , semblant faire un effort sur lui-méme, il s'approcha brusquement du vieillard , et lui mettant dans la main le lien qui attachait son chien: « Tenez, mon brave, je vais bientôt atteindre la chaumière de mon père... je vous laisse mon fidèle Hector... Adieu! » Et, essuyant ses yeux du revers de sa main mutilée, il prit son sac et s'en alla précipitamment.
Et le pauvre caressait son nouveau compagnon; mais ses regards étaient toujours fixés sur
sou vieux chien mort. .. Hélène me dit : « Ce soldat est plus heureux que nous, il donne un ami à cet infortuné... nous n'avons pu lui oftVir que de l'argent... »
L'AVEUGLE DE TULLINS,
L'AVEUGLE DE TULLINS.
Tous les voyageurs qui ont parcouru la délicieuse vallée du Graisivaudan ont , sans doute , remarqué un vieil aveugle qui a établi son domicile sur la roule de Saint-Marcel lin à Grenoble ; mais peu de personnes ont daigne s'arréleipour causer un instant avec lui. Pourtant la conversation du père Roger est spirituelle et enjouée. Souvent il laisse échapper des saillies piquantes ; et son inépuisable gaîté, sa philosophie douce et consolante, ajoutent un nouveau charme aux anecdotes curieuses dont il a pu recueillir
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une ample moisson pendant le cours de sa longue carrière. Pour moi , j'avoue que mes entretiens avec ce respectable doyen des aveugles ne sont pas classés dans mes souvenirs comme l'épisode le moins intéressant de mes courses vagabondes et romantiques. Voici donc comment je fis connaissance avec lui. Je m'étais arrêté quelque temps à Valence pour explorer plus à mon aise le site délicieux de cette belle partie de la France. Un jour que je m'étais levé avec les premières clartés de l'aurore , je dirigeai mes pas errants du côté de TuUins. Tout-à-coup je fus tiré de ma rêverie par l'aigre fausset d'un violon qui faisait retentir au loin l'écho de la montagne. Je levai la tète et j'aperçus le père Roger qui, assis à sa place accoutumée , saluait le lever du soleil en entonnant l'hymne du matin. Un épais noyer ombrageait sa tête ; son visage riant et calme portait l'empreinte d'une conscience pure ; une brise légère agitait sa barbe blanche que l'acier
avait respectée depuis de longues années —
Vous êtes bien matinal, père Roger, dis-je en m'arrêtant un instant pour contempler celte ligure digne du pinceau de Rembrandt... — Eh! mon bon monsieur^ il y a des voyageurs qui le sont encore plus que moi j et si j'étais paresseux je risquerais souvent de perdre de bonnes au-
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haines. Je m'assis à ses côtés, et la conversation s'engagea peu à peu. Le père Roger, qui d'abord s'élait tenu sur la réserve, devint plus communicatif; et, soit qu'au son de nna voix il eût reconnu que je méritais sa confiance , soit qu'il trouvât du charme à se reporter en souvenir aux jours de sa jeunesse, il ne tarda pas, après quelques questions de ma part, à me faire , en ces termes, le récit des vicissitudes qui l'avaient conduit dans la chétive hahitation de la route de Tullins :
(( Je suis né au pied de ce clocher que vous voyez là-bas (en me parlant ainsi , il montra de la main le village de Tullins ; ses yeux ne pouvaient le servir , mais le cœur guidait son bras). Je fus élevé avec Georgelte. A seize ans, Georgette était la plus jolie fille du hameau ; on disait que j'étais le garçon le mieux fait : j'aimais Georgette , et je lui plus. Nous étions pauvres tous deux, mais au village on.ne calcule pas, et nos parents furent bientôt d'.accord pour notre mariage. Cependant je venais d'atteindre ma vingtième année ; la patrie était en danger ; elle ' avait besoin de défenseurs. Le sort me désigna pour aller aux frontières repousser l'ennemi. Georgette pleura beaucoup ; elle promit de m'étre fidèle, et moi je jurai de n'aimer ja-
S2Zi L'AVEUGLE DE TULLLNS.
mais d'autre femme. Je partis le cœur gros ; et pourtant je ne pus me détendre d'un sentiment d'enthousiasme à l'aspect de ces phalanges intrépides dont j'allais partager le sort et les glorieux travaux. A cette époque, les soldats d'antichambre ne faisaient pas fortune ; l'avancement n'était le prix que du mérite et de la valeur, et je pouvais y prétendre comme un autre. Il était écrit là-haut que toutes mes espérances seraient déçues. A la première affaire à laquelle j'assistai un coup de feu me ravit pour jamais la lumière. J'entendis bien autour de moi les cris de victoire^ mais je ne pus voir la fuite des ennemis. Laissé pour mort sur le champ de bataille , je ne dus la vie qu'à la sollicitude de quelques cam:u'ades qui me transportèrent à l'hôpital. J'étais désormais incapable de servir. Ces braves gens donnèrent une larme à mon malheur, et, lorsque je fus en état de marcher, ils me fournirent un guide et firent entre c\\ une collecte pour nî'aiderh retourner au pays... Je re\ins au village: mon vieux père était mort , et deux ans d'absence avaient suffi pour me faire oublier de tous mes anciens amis. Georgette seule me reconnut ; elle déplora ma catastrophe -et me prodigua les soins les plus touchants. Daiis ma triste situation , je n'osai
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plus lui parler de mariage; ce fut elle la première qui me rappela nos promesses mutuelles. Je lui témoignai mon ëtonnement. — Si j'étais devenue infirme , me dit-elle , m'auriez-vous abandonnée? — Oh non! m'écriai-je. — Eh l)ien ! pourquoi voudriez-vous donc que j'agisse autrement? Vous avez reçu ma foi , vous serez mon mari. Ces paroles me firent oublier ma souffrance, et me rendirent le plus heureux des hommes. Hélas ! ma joie ne devait pas être de longue durée! Un jour que j'étais assis contre Ja fenêtre, j'entendis causer près de moi ; c'était Georgette , sans doute elle me croyait absent ou endormi. Un homme lui parlait avec feu , et je reconnus la voix de Justin, un des plus riches garçons du pays. — Vos refus ne sont pas raisonnables, Georgette, lui disait-il; vous êtes pauvre , vous ne serez pas toujours jeune et jolie , et vous devez songer à votre avenir. — - Justin , répondit-elle, ne parlons plus de cela... J'avais donné ma foi à Roger avant de vous connaître. — Roger... Eh quoi ! vous songez toujours à l'épouser? — Pourquoi pas? Il est malheureux, souffrant, seul au monde ; à coup sûr je ne l'abandonnerai pas. — Nous pouvons assurer son existence. — Oui , mais personne ne me remplacerait près de lui. Je vous le répète, Justin ,
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ne parlons plus de cela. — Et cependant vous m'aimez ? — Je ne crois pas vous l'avoir dit, reprit-elle d'une voix émue, mais si cela était, je tâcherais de vous oublier, car rien au monde ne m'empêchera d'accomplir un devoir que je regarde comme sacré.
Un devoir!... ce mot me fit mal. J'en avais assez entendu ; Georgette en aimait un autre! Mais chez elle la vertu, plus forte que l'amour , la faisait renoncer à ce qu'elle avait de plus cher pour rempUr ses serments, pour devenir la compagne d'un pauvre aveugle. J'admirai la générosité de son sacrifice 5 mais je me serais cru le plus lâche des hommes , si j'en avais profité. Je dissimulai ma douleur ; et un matin , tandis que tout le monde reposait encore , je dis un dernier adieu au toit qui m'avait vu naître, à tout ce que j'aimais, et je m'éloignai... pour toujours...
Ici le vieux Roger s'arrêta : un souvenir cruel parut l'oppresser, mais bientôt il se remit. « Que vous dirai-je de plus? ajouta-t-il; Georgette, après m'avoir fait chercher partout, se décida à épouser Justin , et leur union fut long-temps heureuse. Depuis ce tepfips , j'ai parcouru bien du pays ; mon violon est mon gagne-pain, mon chien ma seule compagnie. H y a quelques années, un homme qui venait du pays m'apprit
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que Justin avait éprouvé des malheurs : un incendie et une mauvaise année l'avaient complètement ruiné 5 il était tombé malade , et sa femme , toujours bonne et vertueuse , était devenue, par son travail, l'unique soutien de sa famille. Cette nouvelle me décida ; je me faisais vieux , et je sentais le besoin de respirer encore l'air natal avant de mourir. Je revins dans nos montagnes ; mais je ne pus me décider à retourner à Tullins ; je m'établis ici. J'avais fait quelques économies ; je les fis passer h Georgette par une voie inconnue , elles ont servi à marier l'aînée de ses deux filles. Maintenant je chante encore pour doter l'autre ; mais je serai plus long à amasser la même somme , car les aumônes deviennent moins abondantes. — D'où vient cela ? lui demandai-je. — Je l'ignore , réponditil ; seulement je me rappelle qu'autrefois je chantais la gloire et les triomphes de nos armées ; chacun alors m'écoutait et me donnait quelque chose. Aujourd'hui je chante des cantiques... et tout le monde s^'éloigne. — Mais pourquoi ne chantez-vous plus comme autrefois ? — On a trouvé, reprit-il en baissant la voix , que mes vieux refrains étaient séditieux ; on m'a menacé , et... Georgette a encore une fille à doter. » La réponse du père Roger me fît sourire. Je
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glissai une pièce d'argent dans sa tasse , et je m'éloignai pour me dérober à l'expression de sa reconnaissance. De loin , je l'entendis saluer mon départ en raclant de toutes ses forces l'accompagnement d'un cantique, sur l'air deRobindes-jBois.
Adieu , bon vieillard , tu occuperas toujours une place dans ma mémoire. Et vous , passants, <]ue le hasard conduira sur la route de Tullins , allez entendre l'histoire du pauvre aveugle ; apprenez de lui à être nobles et généreux, et surtout faites-lui l'aumône : songez que Georgette a encore une fille à doter.
GANDRINI LE NOIR
GANDRINI LE NOIR.
Jeunes filles du Niolo , pourquoi vous hâtezvous de rassembler vos troupeaux épars sur la colline ? Pourquoi les ramenez-vous dans la vallée avant le coucher du soleil , en jetant derrière vous des regards pleins d'épouvante?
Vieille Maria, n'avez-vous pas entendu le pâtre Belino prononcer le nom de Gandrini le Noir? Il a paru, dit-on , dans la montagne h la tête de sa bande formidable , et cette nouvelle nous a glacées d'effroi.
Jeunes filles , pourquoi le nom de Gandrini le Noir est-il donc pour vous un objet de terreur? Jamais il ne vint en ennemi dans nos pai-