‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 2)Chapitre 5 sur 31 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les ennemis de M. de Bracciano disaient qu'il ressemblait à une fouine qui aurait eu la jaunisse. Ses traits fins et rusés, ses petits yeux perçants j qui regardaient toujours par dessus ou par dessous ses besicles d'or , son teint bi-^.-#ssse***^' lieux ^ rendaient cette comparaison assez raisonnable.

Cette apparence chétive était loin d'annoncer la volonté de fer, la froide et impitoyable énergie de cet homme , un des plus puissants leviers qu'eut employés l'empereur !

Pour ajouter h ce contraste, la voix de M. de Bracciano était faible; son accent grêle et toujours d'une égalité parfaite. v

On racontait que , revêtu d'un pouvoir presque dictatorial en Tyrol , il avait ordonne, sans témoigner la moindre émotion, le supplice de huit condamnés (nécessaire et terrible exemple), de cette petite voix aiguë comme le cri d'une cigale.

Après avoir respectueusement salué madame de Montlaur , avoir dit bonjour à sa femme avec cordialité, le duc, s'adressant nu colonel :

— Est-il vrai , mon cher colonel , que vous partiez pour l'Allemagne? J'arrive du conseild'état : on m'a dit que vous devanciez à Vienne le prince de Neufchâtel.

— Il est vrai, monsieur, je venais faire mes adieux à madame la duchesse , et prendre ses ordres.

— Vous savez l'objet de votre mission... Ce n'est, d'ailleurs, plus un secret... L.'Empereur l'a officiellement annoncé au conseil... II divorce avec l'impératrice Joséphine, il s'unit à l'archiduchesse Marie-Louise , et le prince de Neufchâtel va épouser Sa Majesté Impériale au nom de Sa INIajesté.

— Voilà l'Impératrice délivrée du poids de sa couronne, se dit madame de Bracciano.

— Votre Empereur épouse la fille des Césars? s'écria la maréchale après quelques moments d'étonnement et de silence... Puis elle reprit avec une sorte de compassion : Pauvre soldat... il n'a pas lu Molière... Il fait là un mariage de Georges Dandin,

— Ah! madame! dit le colonel.

— Eh! sans doute, reprit la maréchale, est-ce

que le grand philosophe du grand siècle n'a Y>2i?> àxi : Et f aurais bien mieux fait ^ tout riche que je suis, de ni allier en bonne et Jranclie paysannerie! Ah! les hommes... les hommes! Les exemples ne leur servent jamais (Je rien.

— Madame la riteréchale, dit gaîment Raoul, avouez au moins que M. de Sotteuville serait, je crois, mal venu à dire... Silence, mon gendre , à un pareil gendre!

— Eh! mon Dieu! votre empei'eur croit, en s'alliant avec l'Autriche, qu'elle lui sera fidèle, vous verrez... vous verrez si, un jour ou l'autre, ce sournois de ministère anglais, que je déteste, car j'ai toujours exécré l'anglomanie qui nous a perdus , ne jouera pas auprès de cette puissance le rôle de Glitandre..., ajouta la maréchale en aspirant de nouveau une forte prise de tabac. Eh! alors mon pauvre soldat de dire: Tu Vas voulu ^ Georges Dandin, mais il sera trop tard.

— Vous voyez loin ! madame la m:iréchaîe, dit le duc de Bracciano d'un air sérieux et en paraissant frappé des paroles ue la princesse de Montlaur.

— C'est que j'ai vu long-temps et beaucoup... dit celle-ci avec mélancolie.

Pendant un moment, les acteurs de cette scène demeurèrent muets ^ absorbés par des pensées différentes.

Le duc de Bracciano rompit le premier le silence , et dit au colonel : — Puisque vous allez à Vienne , seriez - vous assez bon pour vous charger de quelques réclamations auprès de la chancellerie de l'empire. Il s'agit d'un pauvre garçon que j'emploie comme secrétaireinterprète... Il a été compromis dans je ne sais quelle affaire politique. C'est une tête folle, ardente, un Brutus de dix-huit ans qui prend ses souvenirs de collège pour des idées , et ses amplifications pour des convictions politiques... un enfant qui ne rêve que révolutions et régénérations... Tout le monde a été comme ça... à son âge.

— Tout le monde? monsieur le duc, dit la maréchale d'un air glacial ; je ne le crois pas.

— Nous sommes convenus, madame la maréchale , de ne jamais parler politique , car j'aurais le chagrin de ne pas toujours partager vos idées, dit M. de Bracciano d'un air impassible ; puis il reprit en s'adressant au colonel : En un mot, il s'agit de ce pauvre diable d'Herman, que vous avez vu souvent ici; il est malheureux comme les pierres, orphelin... et je

voudrais faire lever l'arrêt qui le proscrit, afin qu'il puisse retourner dans son pays.

Madame de Bracciaiio rougit, et Raoul arrêta pour ainsi dire au passage un regard d'étonnement qu'elle jetait à son mari.

La maréchale parut insensible à cette nouvelle, et le duc reprit: —-J'en ai déjà dit deux mots à notre ambassadeur^ M. de Narbonne. Je ne doute pas que votre recommandation, et peut-être celle du prince de Neufchâtel , ne puisse être utile à mon protégé , qui mérite d'ailleurs tout mon intérêt, et à qui madame de Bracciano veut aussi beaucoup de bien.

Ces derniers mots furent prononcés d'un air si naturel, si simple, qu'ils dissipèrent les soupçons qui s'étaient un instant élevés dans l'esprit du colonel.

— Je ferai mon possible pour vous être agréable, monsieur, reprit-il, et vous pouvez compter sur mon désir de remplir vos vues. Puis, saluant madame de Bracciano, il allait prendre congé d'elle, lorsque, se souvenant de Boisseau, il lui dit : — Me permetlrez-vous, ma cousine, et vous, monsieur, de vous recommander, avant mon départ^ un de mes meilleurs amis, M. Anacharsis Boisseau? Il est arrivé ce malin même; je ne pourrai pas avoir

le plaisir de vous le présenter; mais si vous le permettez, il vous remettra une lettre de moi...

La maréchale regarda Raoul avec surprise, en entendant le nom de Boisseau, et prit, sans mot dire^ une forte prise de tabac.

— 11 était attaché h l'ambassade d'Espagne, reprit Raoul. 11 a quitté la diplomatie pour s'occuper exclusivement d'antiquités. C'est un homme de fortune et de loisirs, rempli de cœur, de loyauté. Je l'aime comme un frère, et je vous saurai un gré infini, ma cousine, de ce que vous voudrez bien faire pour lui.

— Vous pouvez être sur que, recommandé de la sorte et par vous , il sera de nos amis, dit la duchesse.

■ — ■ Pourrai-je aussi espérer votre bienveillance pour mon cher Boisseau, madame la maréchale? dit le colonel en souriant.

— Pour M. Anacharsis Boisseau? Mais comment donc, je serai enchantée défaire, sa connaissance! comme disent vos belles foiirnisseuses et sénateuses, reprit en riant la maréchale, puis elle ajouta, d'un ton plus digne et plein de bonté, vous savez Raoul que, quoi que disent les philosophes et les gazetiers, personne n'a moins de fierté que nous autres, ou

plutôt que personne plus que nous n'est fier de compter avec le véritable mérite. Monsieur votre père était un très-grand seigneur, et il se faisait gloire d'avoir pour amis l'excellent, le vertueux Tronchet, et notre charmant abbé Delille. Mon oncle ne me parlait jamais sans un touchant ressouvenir du bon Maréchal (i), qui fut pendant vingt ans son médecin et son ami. J'accueillerai donc M. Anacharsis Boisseau comme il méritera de l'être, et, si je vous crois, il sera accueilli à merveille, quoique son nom grec et païen sonne assez mal à mon oreille chrétienne. Vous le savez, j'aime mieux les villageois que les bourgeois, mais j'aime encore mieux les bourgeois que les parvenus...

— Je vois avec peine que M. Boisseau m'enlèvera vos bonnes grâces , madame îa maréchale, dit Jérôme Morisson, duc de Bracciano, en s'inclinant d'un air sec et poli...

— Je sais la valeur des mots, monsieur le duc, M. Golbert n'était pas parvenu... Il était arrivé... répondit la princesse de Montlaur, en se campant fièrement sur son grand cheval d'Espagne et du Saint-Empire, comme disait sa nièce, et en faisant sentir à M. de Bracciano l'inconvenance de son observation ironique.

(1) Premier chirurgien de Louis XIV.

Voulant détruire cette légère cause de dissentiment, le colonel reprit gaîment : — Je vous livre donc mon pauvre Boisseau , madame la maréchale , je le confie à votre générosité et à la vôtre, ma cousine. Puis se retournant vers M. de Bracciano, il lui dit, en lui serrant cordialement la main: — M. Boisseau est mon meilleur ami... Je n'ai pas besoin de vous faire de nouvelles recommandations, n'est-ce pas ?

— Soyez tranquille, rnon cher colonel...

— Allons... adieu Raoul... Bevenez-nous bientôt... Vous savez qu'à mon âge... on part quelquefois bien brusquement... dit la princesse de Montlaur en souriant avec mélancolie.

— Il reviendra pour causer encore avec vous au. pau^'re soldat l'Empereur, dit Jeanne en tendant sa main h Raoul.

— N'oubliez pas mon protégé , dit le duc.

■ — Je n'oublierai rien , dit le colonel en répondant à ces différentes marques d'amitié, et en jetant un regard expressif sur sa cousine.

Le soir même le colonel partit pour Vienne.

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